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Interview
Nick Bostrom

propos recueillis par Jean-Paul Baquiast
15/10/05

Nick BostromCette interview complète la présentation de la brochure The Transhumanism FAQ proposée par ailleurs dans ce numéro. L'un des pères du mouvement transhumaniste est en effet le philosophe et scientifique suédois Nick Bostrom. Il a bien voulu répondre à nos questions, afin de faciliter l'approche de cette nouvelle philosophie à nos lecteurs. Qu'il en soit remercié.
L'interview a été réalisée en anglais et traduite par nos soins.

Pour en savoir plus
The World Tranhumanist Association http://www.transhumanism.org/index.php/WTA/index/
Page personnelle de Nick Bostrom http://www.nickbostrom.com/
The Future of Humanity Institute http://www.fhi.ox.ac.uk/

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Professeur Nick Bostrom, vous êtes considéré comme un des personnalités marquantes dans le domaine du transhumanisme. Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs après quel parcours intellectuel vous avez atteint cette position ?

Nick Bostrom (NB): J'ai eu de bonne heure l'intuition qu'il serait très important de pouvoir découvrir quelque chose comme le facteur de croissance des nerfs (nerve growth factor) qui pourrait accroître l'intelligence humaine ou la capacité à se maintenir longtemps en bonne santé. Il paraissait très probable que tôt ou tard des inventions de cette nature se produiraient. Mais personne ne semblait réaliser à quel point cela serait profond. Cela le serait car cela changerait un paramètre de base de la condition humaine. Après tout, le cerveau est l'organe qui nous sert à expérimenter tout le reste. Si nous pouvions améliorer le cerveau d'une façon ou d'une autre, cela améliorerait tout ce que nous faisons et expérimentons. Les changements qui en résulteraient seraient autrement importants que ceux découlant de la possession de voitures plus rapides, d'un hélicoptère personnel, d'une fiscalité plus adaptée ou de n'importe quelle réforme extérieure à nous.

Aussi, lorsque j'entrepris mes études, j'avais cette préoccupation en esprit. A 16 ans, j'ai décidé de faire tout ce que je pouvais pour améliorer mon intellect. J'étudiai les mathématiques, la philosophie, la physique, l'intelligence artificielle et les neurosciences computationnelles. Je m'adonnai à ces études avec une application féroce et une intense volonté d'apprendre et comprendre. Je lisais aussi beaucoup à côté des matières des différents programmes.

Lorsque je vins à Londres en 1996 pour passer mon PhD en philosophie des sciences, l'Internet venait juste d'atteindre un âge adulte, et je découvris à travers lui que d'autres partageaient mes centres d'intérêts. Je m'initiai alors aux nanotechnologies, à la robotique et rencontrai des groupes de discussion en ligne qui s'efforçaient de penser les implications de ces diverses technologies et d'autres technologies en train d'apparaître, relativement aux possibilités de transformer la condition humaine. Il existait des groupes de gens se désignant du terme d'extropiens ou de transhumanistes qui avaient déjà commencé à y réfléchir. C'était à mes yeux une période très excitante, car les différents morceaux commençaient à s'assembler et de nouvelles idées se formaient et se discutaient d'une façon très ouverte.

J'ai fondé la World Transhumanism Association avec David Peace en 1998 afin de promouvoir la prise de conscience publique de ces idées et encourager le développement d'une recherche plus réfléchie et plus conforme aux critères universitaires dans le domaine. Ceci me parut la meilleure façon pour moi de contribuer à l'évolution du monde. Le mouvement prit un certain temps pour prendre, mais maintenant il semble que de plus en plus de gens se sont persuadés du fait que la condition humaine telle que nous la connaissons n'est pas une constante figée pour l'éternité mais quelque chose qui sera profondément transformée dès le présent siècle.

JPB : Je constate avec intérêt, en vous écoutant, que des philosophes et chercheurs européens, notamment au Royaume Uni et dans les pays scandinaves, considèrent le transhumanisme comme un domaine de la science et de la philosophie où l'Europe peut se donner une sorte de créativité autonome, en fonction de ses exigences culturelles spécifiques. En France, il me semble que les personnes s'intéressant à la question l'associent trop souvent aux travaux de Ray Kurzweil et autres futurologues bien connus – lesquels paraissent tantôt très exotiques tantôt parfois aussi politiquement orientés pour démontrer au monde la supériorité des Etats-Unis. Que pensez-vous pour votre part du degré d'appropriation de l'idée de transhumanisme par la pensée européenne ?

NB : Je pense que la pensée transhumaniste en est encore à un stade initial de développement. Il est nécessaire que différentes catégories de personnes exploitent les idées de base dans plusieurs directions, et les déclinent au sein de perspectives politiques différentes. Le grand risque serait que si des gens rencontraient le transhumanisme sous une forme associée à une philosophie ou une personnalité qu'ils n'aiment pas, ils le rejettent dans sa totalité. Cela serait une erreur, malheureusement trop fréquente.

JPB : Il me semble que le transhumanisme n'est pas compris en France, quand il n'est pas purement et simplement ignoré. Confirmez-vous ce diagnostic et, si oui, pouvez vous expliquer pourquoi il en est ainsi ? Si non, pouvez vous citer des auteurs français intéressés ? Ce matin précisément, je rencontrais un professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean-Michel Besnier, qui m'a dit être très intéressé par votre approche. Mais je crains que ses collègues ne soient pas très nombreux à réagir ainsi.

NB: C'est probablement vrai que les Français ne connaissent pas bien le transhumanisme. Je ne m'explique pas bien pourquoi. Peut-être est-ce dû au fait que la littérature originale était en anglais. Mais peut-être aussi est-ce dû au fait qu'aucun porte-parole influent n'avait entrepris de le diffuser en France dès les origines.

JPB: J'ai mentionné dans la recension de The Transhumanist FAQ, publiée par ailleurs dans ce numéro, que de nombreux scientifiques, à ma connaissance, hésitent à participer aux travaux de la World Transhumanist Association ou de groupes similaires à cause de certaines hypothèses qu'ils considèrent comme relevant de la science-fiction sinon du délire, comme la cryogénie(1) des cadavres ou autres solutions de même nature. Ne pensez vous pas, pour éviter cet effet de rejet, qu'il serait nécessaire de limiter le transhumanisme à des objectifs plus limités et plus pragmatiques. Sinon, vous risquez d'ouvrir grande la porte à des sectes comme les Raéliens ou d'autres manipulateurs illuminés et dangereux ?

NB : Si nous ne devions parler que de perspectives connues et acceptées de tous, à quoi bon une association comme le WTA ? Beaucoup des innovations que nous pensions il y a 10 ans ne devoir survenir que dans un lointain avenir sont maintenant devenues des réalités courantes, les nanotechnologies, la Net economy, la médecine augmentée, etc.

La cryonique est l'exemple de quelque chose qui est aujourd'hui trop radical au regard des connaissances acceptables. Aussi celui qui en parle risque d'être stigmatisé. Mais il faut bien que quelqu'un brise le tabou. Même s'il ne s'agit pas toujours d'une tâche plaisante, c'est ainsi que la WTA peut se montrer utile. Aussi prenons le thème en considération. Maintenant, si vous replacer la cryonique au sein des autres technologies dont nous anticipons le développement au cours de ce siècle, elle n'apparaît pas du tout futuriste. Après tout, si vous vouliez démontrer que la cryonique ne marchera pas, vous devriez démonter qu'aucune technologie future ne pourra jamais réparer les dommages crées à l'organisme par la congélation. Si vous vous bornez à constater que vous ignorer quand et comment cette réparation pourra se faire, alors vous pouvez estimer que vous faire congeler par la cryonique serait une forme d'assurance sur la vie non négligeable. Aussi longtemps que l'information contenue dans votre cerveau pourra être préservée, vous pouvez espérer qu'avec des technologies plus avancées, vous pourriez être ressuscité tel que vous étiez à votre mort. En fait, la plus grande incertitude pesant sur l'avenir de ce procédé ne tient pas à la question de la technologie mais à celle de savoir si les gens du futur seront intéressés à vous voir reparaître – sans compter le risque que votre entrepreneur de congélation ne fasse faillite dans l'intervalle.

Il est possible de réfléchir à des choses comme la cryonique d'une façon rationnelle, comme d'une procédure reposant sur des bases expérimentales solides, et de traiter les différentes incertitudes attachées à ce type d'intervention. Certains considéreront que la possibilité du succès vaut la peine de faire la tentative, compte tenu de la dépense à consentir, d'autres non.

Quant à la façon de se préserver des illuminés et des sectes du type des Raéliens, je crois qu'il vaut mieux les ridiculiser ou leur interdire l'accès à nos travaux, plutôt que montrer que nous nous en distinguons en évitant d'évoquer certains sujets dont ils traitent aussi de façon controversée.

JPB : Il n'y a pas de doute que, même en se tenant à la sphère du rationalisme et des approches scientifiques pragmatiques, il existe de nombreux domaines où il est nécessaire de formuler des hypothèses qui ne peuvent être démontrées aujourd'hui de façon expérimentale. C'est le cas en cosmologie, par exemple concernant tout ce que votre collègue d'Oxford David Deutsch a exposé dans son ouvrage fameux «L'étoffe de la réalité»(2). Il est bon que les transhumanistes évoquent ces hypothèses et réfléchissent à leurs conséquences pour l'humanité si elles sont un jour vérifiées. Mais à nouveau, ne serait-il pas utile de distinguer le plus clairement possible entre les hypothèses qui ne seront pas testables avant longtemps, comme ce qui concerne la théorie des cordes en cosmologie, et celles qui pourront l'être à plus ou moins long terme, comme en ce qui concerne l' «augmentation» du corps et de l'esprit ? A ce propos, je suis surpris de voir que The Transhumanist FAQ n'ait pas évoqué les mystères du monde quantique, notamment les probables applications révolutionnaires, dans un délai de 10 ou 20ans, de l'ordinateur quantique.

NB : Certes, nous devons distinguer entre ce qui est plausible et ce qu'il en l'est pas. C'est en cela que consiste la rationalité. Mais la rationalité est un art difficile. Il faut énormément travailler un sujet, en examinant avec soin les preuves expérimentales, afin de préciser ce en quoi l'on peut croire. Bien penser demande beaucoup de travail, d'intelligence et d'honnêteté intellectuelle.

Et puis il y a une dimension tout à fait différente au dessus de tout cela, qui concerne les valeurs. Le transhumanisme s'intéresse autant aux valeurs et à l'éthique qu'à la prédiction des technologies du futur. Or bien penser les valeurs est aussi très difficile.

Quant à votre question concernant l'ordinateur quantique, il y a deux raisons pour lesquelles The Transhumanist FAQ n'en parle pas. La première est qu'il s'agit d'un texte déjà long et qu'il ne pouvait traiter de tout. La seconde est que nous ne savons pas s'il sera un jour possible de construire des calculateurs quantiques utilisables. Si de tels calculateurs de grande taille pouvaient être réalisés, alors ils faciliteraient certains types de calculs mais pas d'autres. A part la cryptographie, on ne voit pas comment ils pourraient changer l'environnement technologique d'ensemble auquel l'homme est confronté.

JPB : Ce n'est pas tout à fait le point de vue de ceux qui y travaillent, mais peu importe. Je voudrais revenir à votre œuvre. Quels sont vos futurs centres d'intérêt, qu'il s'agisse du transhumaniste ou d'autres questions ?

NB : Je m'intéresse à une large gamme de recherches et je développe des idées dans plusieurs domaines. Le nouvel institut de recherche interdisciplinaire que j'ai fondé à l'Université d'Oxford (Le Future of Humanity Institute, http://www.fhi.ox.ac.uk) étudiera trois champs de problèmes 1) les transformations de l'humain (incluant les aspects pratiques, éthiques et politiques découlant de l'utilisation des technologies contribuant à «l'augmentation de l'homme ».2) les risques de catastrophes globales et les politiques permettant le cas échéant de les éviter 3) l'avenir de la vie intelligente, ce qui comprend l'étude des problèmes méthodologiques et des contraintes permettant de définir l'intelligence aussi bien que les solutions que devraient apporter dans l'avenir les nanotechnologies et l'intelligence artificielle. Voilà probablement les points sur lesquels je me focaliserai dans le prochain avenir.

JPB : Je voudrais pour terminer avoir votre sentiment sur les relations du transhumanisme avec la réflexion métaphysique. Aujourd'hui, on constate que la science, qui semble pourtant l'activité la plus noble de l'humanité (comme de la future transhumanité), est attaquée de toute part. D'un côté les fondamentalismes islamiques ou chrétiens (je pense en particulier à l'infâme mouvement américain dit du Dessein Intelligent) veulent la réduire au silence sous prétexte qu'elle contredit de pseudo-vérités révélées par des textes religieux. D'un autre côté les altermondialistes et certains écologistes radicaux l'accusent d'être l'instrument des lobbies militaires et industriels américains pour dominer le monde. Cependant la science est, ou pourrait être, bien autre chose. Mais il me parait, en ce qui me concerne, que si nous voulons expliquer cela aujourd'hui, nous devons nous appuyer sur une conception matérialiste, je dirais presque athée, de la science, analogue à celle qui avait commencé à prendre naissance au siècle des Lumières. Or il me semble que le transhumanisme, aujourd'hui, pourrait être une nouvelle façon de réincarner cette philosophie matérialiste de la science. Qu'en pensez-vous ?

NB: Le transhumanisme prend en effet ses racines dans la philosophie des Lumières. De nombreux transhumanistes sont matérialistes et athées. Mais il y en a d'autres qui se réfèrent à des croyances religieuses variées. Les opinions transhumanistes peuvent être conjuguées avec différentes orientations politiques et religieuses. Le cœur de la philosophie transhumaniste est l'idée simple que nous pourrions vivre des vies meilleures par l'utilisation raisonnée des technologies afin d'étendre nos capacités biologiques et notre durée de vie. Le transhumanisme promeut une façon éthique de donner aux gens la possibilité de vivre des existences enrichies par les technologies émergentes.

Notes
(1) La cryopréservation humaine (cryonique/cryogénie) est une procédure par laquelle les patients qui ne peuvent plus être maintenus en vie avec les techniques médicales d'aujourd'hui sont préservés à très basse température en vue d'un traitement dans le futur. Elle doit être distinguée de la cryonie qui étudie les pouvoirs thérapeutiques du froid et plus généralement l'effet du froid sur les organismes vivants.
(2)
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html

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