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Interview
Nick Bostrom
propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast
15/10/05
Jean-Paul
Baquiast (JPB) : Professeur Nick Bostrom, vous êtes
considéré comme un des personnalités
marquantes dans le domaine du transhumanisme. Pouvez-vous
rappeler à nos lecteurs après quel parcours
intellectuel vous avez atteint cette position ?
Nick
Bostrom (NB): J'ai eu de bonne heure l'intuition
qu'il serait très important de pouvoir découvrir
quelque chose comme le facteur de croissance des nerfs
(nerve growth factor) qui pourrait accroître
l'intelligence humaine ou la capacité à
se maintenir longtemps en bonne santé. Il paraissait
très probable que tôt ou tard des inventions
de cette nature se produiraient. Mais personne ne semblait
réaliser à quel point cela serait profond.
Cela le serait car cela changerait un paramètre
de base de la condition humaine. Après tout, le
cerveau est l'organe qui nous sert à expérimenter
tout le reste. Si nous pouvions améliorer le cerveau
d'une façon ou d'une autre, cela améliorerait
tout ce que nous faisons et expérimentons. Les
changements qui en résulteraient seraient autrement
importants que ceux découlant de la possession
de voitures plus rapides, d'un hélicoptère
personnel, d'une fiscalité plus adaptée
ou de n'importe quelle réforme extérieure
à nous.
Aussi,
lorsque j'entrepris mes études, j'avais
cette préoccupation en esprit. A 16 ans, j'ai
décidé de faire tout ce que je pouvais pour
améliorer mon intellect. J'étudiai
les mathématiques, la philosophie, la physique,
l'intelligence artificielle et les neurosciences
computationnelles. Je m'adonnai à ces études
avec une application féroce et une intense volonté
d'apprendre et comprendre. Je lisais aussi beaucoup
à côté des matières des différents
programmes.
Lorsque
je vins à Londres en 1996 pour passer mon PhD en
philosophie des sciences, l'Internet venait juste
d'atteindre un âge adulte, et je découvris
à travers lui que d'autres partageaient mes
centres d'intérêts. Je m'initiai
alors aux nanotechnologies, à la robotique et rencontrai
des groupes de discussion en ligne qui s'efforçaient
de penser les implications de ces diverses technologies
et d'autres technologies en train d'apparaître,
relativement aux possibilités de transformer la
condition humaine. Il existait des groupes de gens se
désignant du terme d'extropiens ou de transhumanistes
qui avaient déjà commencé à
y réfléchir. C'était à
mes yeux une période très excitante, car
les différents morceaux commençaient à
s'assembler et de nouvelles idées se formaient
et se discutaient d'une façon très
ouverte.
J'ai
fondé la World Transhumanism Association avec David
Peace en 1998 afin de promouvoir la prise de conscience
publique de ces idées et encourager le développement
d'une recherche plus réfléchie et
plus conforme aux critères universitaires dans
le domaine. Ceci me parut la meilleure façon pour
moi de contribuer à l'évolution du
monde. Le mouvement prit un certain temps pour prendre,
mais maintenant il semble que de plus en plus de gens
se sont persuadés du fait que la condition humaine
telle que nous la connaissons n'est pas une constante
figée pour l'éternité mais
quelque chose qui sera profondément transformée
dès le présent siècle.
JPB
: Je constate avec intérêt, en vous écoutant,
que des philosophes et chercheurs européens, notamment
au Royaume Uni et dans les pays scandinaves, considèrent
le transhumanisme comme un domaine de la science et de
la philosophie où l'Europe peut se donner
une sorte de créativité autonome, en fonction
de ses exigences culturelles spécifiques. En France,
il me semble que les personnes s'intéressant
à la question l'associent trop souvent aux
travaux de Ray Kurzweil et autres futurologues bien connus
– lesquels paraissent tantôt très exotiques
tantôt parfois aussi politiquement orientés
pour démontrer au monde la supériorité
des Etats-Unis. Que pensez-vous pour votre part du degré
d'appropriation de l'idée de transhumanisme
par la pensée européenne ?
NB
: Je pense que la pensée transhumaniste en est
encore à un stade initial de développement.
Il est nécessaire que différentes catégories
de personnes exploitent les idées de base dans
plusieurs directions, et les déclinent au sein
de perspectives politiques différentes. Le grand
risque serait que si des gens rencontraient le transhumanisme
sous une forme associée à une philosophie
ou une personnalité qu'ils n'aiment
pas, ils le rejettent dans sa totalité. Cela serait
une erreur, malheureusement trop fréquente.
JPB
: Il me semble que le transhumanisme n'est pas compris
en France, quand il n'est pas purement et simplement
ignoré. Confirmez-vous ce diagnostic et, si oui,
pouvez vous expliquer pourquoi il en est ainsi ? Si non,
pouvez vous citer des auteurs français intéressés
? Ce matin précisément, je rencontrais un
professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean-Michel
Besnier, qui m'a dit être très intéressé
par votre approche. Mais je crains que ses collègues
ne soient pas très nombreux à réagir
ainsi.
NB:
C'est probablement vrai que les Français
ne connaissent pas bien le transhumanisme. Je ne m'explique
pas bien pourquoi. Peut-être est-ce dû au
fait que la littérature originale était
en anglais. Mais peut-être aussi est-ce dû
au fait qu'aucun porte-parole influent n'avait
entrepris de le diffuser en France dès les origines.
JPB:
J'ai mentionné dans la recension de The Transhumanist
FAQ, publiée par ailleurs dans ce numéro, que
de nombreux scientifiques, à ma connaissance, hésitent
à participer aux travaux de la World Transhumanist
Association ou de groupes similaires à cause de certaines
hypothèses qu'ils considèrent comme relevant
de la science-fiction sinon du délire, comme la cryogénie(1)
des cadavres ou autres solutions de même nature. Ne
pensez vous pas, pour éviter cet effet de rejet, qu'il
serait nécessaire de limiter le transhumanisme à
des objectifs plus limités et plus pragmatiques. Sinon,
vous risquez d'ouvrir grande la porte à des sectes
comme les Raéliens ou d'autres manipulateurs illuminés
et dangereux ?
NB
: Si nous ne devions parler que de perspectives connues et
acceptées de tous, à quoi bon une association
comme le WTA ? Beaucoup des innovations que nous pensions
il y a 10 ans ne devoir survenir que dans un lointain avenir
sont maintenant devenues des réalités courantes,
les nanotechnologies, la Net economy, la médecine augmentée,
etc.
La
cryonique est l'exemple de quelque chose qui est
aujourd'hui trop radical au regard des connaissances
acceptables. Aussi celui qui en parle risque d'être
stigmatisé. Mais il faut bien que quelqu'un
brise le tabou. Même s'il ne s'agit
pas toujours d'une tâche plaisante, c'est
ainsi que la WTA peut se montrer utile. Aussi prenons
le thème en considération. Maintenant, si
vous replacer la cryonique au sein des autres technologies
dont nous anticipons le développement au cours
de ce siècle, elle n'apparaît pas du
tout futuriste. Après tout, si vous vouliez démontrer
que la cryonique ne marchera pas, vous devriez démonter
qu'aucune technologie future ne pourra jamais réparer
les dommages crées à l'organisme par
la congélation. Si vous vous bornez à constater
que vous ignorer quand et comment cette réparation
pourra se faire, alors vous pouvez estimer que vous faire
congeler par la cryonique serait une forme d'assurance
sur la vie non négligeable. Aussi longtemps que
l'information contenue dans votre cerveau pourra
être préservée, vous pouvez espérer
qu'avec des technologies plus avancées, vous
pourriez être ressuscité tel que vous étiez
à votre mort. En fait, la plus grande incertitude
pesant sur l'avenir de ce procédé
ne tient pas à la question de la technologie mais
à celle de savoir si les gens du futur seront intéressés
à vous voir reparaître – sans compter
le risque que votre entrepreneur de congélation
ne fasse faillite dans l'intervalle.
Il
est possible de réfléchir à des choses
comme la cryonique d'une façon rationnelle,
comme d'une procédure reposant sur des bases
expérimentales solides, et de traiter les différentes
incertitudes attachées à ce type d'intervention.
Certains considéreront que la possibilité
du succès vaut la peine de faire la tentative,
compte tenu de la dépense à consentir, d'autres
non.
Quant
à la façon de se préserver des illuminés
et des sectes du type des Raéliens, je crois qu'il
vaut mieux les ridiculiser ou leur interdire l'accès
à nos travaux, plutôt que montrer que nous
nous en distinguons en évitant d'évoquer
certains sujets dont ils traitent aussi de façon
controversée.
JPB
: Il n'y a pas de doute que, même en se tenant à
la sphère du rationalisme et des approches scientifiques
pragmatiques, il existe de nombreux domaines où il
est nécessaire de formuler des hypothèses qui
ne peuvent être démontrées aujourd'hui
de façon expérimentale. C'est le cas en cosmologie,
par exemple concernant tout ce que votre collègue d'Oxford
David Deutsch a exposé dans son ouvrage fameux «L'étoffe
de la réalité»(2).
Il est bon que les transhumanistes évoquent ces hypothèses
et réfléchissent à leurs conséquences
pour l'humanité si elles sont un jour vérifiées.
Mais à nouveau, ne serait-il pas utile de distinguer
le plus clairement possible entre les hypothèses qui
ne seront pas testables avant longtemps, comme ce qui concerne
la théorie des cordes en cosmologie, et celles qui
pourront l'être à plus ou moins long terme, comme
en ce qui concerne l' «augmentation» du corps
et de l'esprit ? A ce propos, je suis surpris de voir que
The Transhumanist FAQ n'ait pas évoqué les mystères
du monde quantique, notamment les probables applications révolutionnaires,
dans un délai de 10 ou 20ans, de l'ordinateur quantique.
NB
: Certes, nous devons distinguer entre ce qui est plausible
et ce qu'il en l'est pas. C'est en cela
que consiste la rationalité. Mais la rationalité
est un art difficile. Il faut énormément
travailler un sujet, en examinant avec soin les preuves
expérimentales, afin de préciser ce en quoi
l'on peut croire. Bien penser demande beaucoup de
travail, d'intelligence et d'honnêteté
intellectuelle.
Et
puis il y a une dimension tout à fait différente
au dessus de tout cela, qui concerne les valeurs. Le transhumanisme
s'intéresse autant aux valeurs et à
l'éthique qu'à la prédiction
des technologies du futur. Or bien penser les valeurs
est aussi très difficile.
Quant
à votre question concernant l'ordinateur
quantique, il y a deux raisons pour lesquelles The Transhumanist
FAQ n'en parle pas. La première est qu'il
s'agit d'un texte déjà long
et qu'il ne pouvait traiter de tout. La seconde
est que nous ne savons pas s'il sera un jour possible
de construire des calculateurs quantiques utilisables.
Si de tels calculateurs de grande taille pouvaient être
réalisés, alors ils faciliteraient certains
types de calculs mais pas d'autres. A part la cryptographie,
on ne voit pas comment ils pourraient changer l'environnement
technologique d'ensemble auquel l'homme est
confronté.
JPB
: Ce n'est pas tout à fait le point de vue
de ceux qui y travaillent, mais peu importe. Je voudrais
revenir à votre œuvre. Quels sont vos futurs
centres d'intérêt, qu'il s'agisse
du transhumaniste ou d'autres questions ?
NB
: Je m'intéresse à une large gamme de recherches
et je développe des idées dans plusieurs domaines.
Le nouvel institut de recherche interdisciplinaire que j'ai
fondé à l'Université d'Oxford (Le Future
of Humanity Institute, http://www.fhi.ox.ac.uk)
étudiera trois champs de problèmes
1) les transformations
de l'humain (incluant les aspects pratiques, éthiques
et politiques découlant de l'utilisation des technologies
contribuant à «l'augmentation de l'homme ».2)
les risques de catastrophes globales et les politiques permettant
le cas échéant de les éviter 3) l'avenir
de la vie intelligente, ce qui comprend l'étude des
problèmes méthodologiques et des contraintes
permettant de définir l'intelligence aussi bien que
les solutions que devraient apporter dans l'avenir les nanotechnologies
et l'intelligence artificielle. Voilà probablement
les points sur lesquels je me focaliserai dans le prochain
avenir.
JPB
: Je voudrais pour terminer avoir votre sentiment sur
les relations du transhumanisme avec la réflexion
métaphysique. Aujourd'hui, on constate que
la science, qui semble pourtant l'activité
la plus noble de l'humanité (comme de la
future transhumanité), est attaquée de toute
part. D'un côté les fondamentalismes
islamiques ou chrétiens (je pense en particulier
à l'infâme mouvement américain
dit du Dessein Intelligent) veulent la réduire
au silence sous prétexte qu'elle contredit
de pseudo-vérités révélées
par des textes religieux. D'un autre côté
les altermondialistes et certains écologistes radicaux
l'accusent d'être l'instrument
des lobbies militaires et industriels américains
pour dominer le monde. Cependant la science est, ou pourrait
être, bien autre chose. Mais il me parait, en ce
qui me concerne, que si nous voulons expliquer cela aujourd'hui,
nous devons nous appuyer sur une conception matérialiste,
je dirais presque athée, de la science, analogue
à celle qui avait commencé à prendre
naissance au siècle des Lumières. Or il
me semble que le transhumanisme, aujourd'hui, pourrait
être une nouvelle façon de réincarner
cette philosophie matérialiste de la science. Qu'en
pensez-vous ?
NB:
Le transhumanisme prend en effet ses racines dans la philosophie
des Lumières. De nombreux transhumanistes sont
matérialistes et athées. Mais il y en a
d'autres qui se réfèrent à
des croyances religieuses variées. Les opinions
transhumanistes peuvent être conjuguées avec
différentes orientations politiques et religieuses.
Le cœur de la philosophie transhumaniste est l'idée
simple que nous pourrions vivre des vies meilleures par
l'utilisation raisonnée des technologies
afin d'étendre nos capacités biologiques
et notre durée de vie. Le transhumanisme promeut
une façon éthique de donner aux gens la
possibilité de vivre des existences enrichies par
les technologies émergentes.
Notes
(1) La cryopréservation humaine (cryonique/cryogénie)
est une procédure par laquelle les patients qui ne
peuvent plus être maintenus en vie avec les techniques
médicales d'aujourd'hui sont préservés
à très basse température en vue d'un
traitement dans le futur. Elle doit être distinguée
de la cryonie qui étudie les pouvoirs thérapeutiques
du froid et plus généralement l'effet du froid
sur les organismes vivants.
(2)
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html