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Publiscopie
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Science
et philosophie,
rivales, étrangères
ou complémentaires?
par Alain Stahl
Librairie
philosophique J.Vrin, 2004
Pour en savoir
plus
Voir le site, très complet, de l'auteur
http://perso.orange.fr/alain.stahl
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présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast 28/09/05
Nous
avons, depuis le lancement de cette revue il y a cinq ans,
souligné les difficultés qu'éprouve la
philosophie, surtout telle qu'elle enseignée en France,
à tenir compte de la façon dont les sciences
modernes se représentent le monde. Cela tient d'abord
à la culture scientifique pratiquement inexistante
de la plupart des philosophes, anciens comme jeunes. Cela
tient aussi à une certaine morgue de la discipline,
dont les représentants pensent ne devoir trouver de
matière à philosopher que dans leurs propres
traditions intellectuelles – dont l'histoire de la philosophie
depuis les Grecs jusqu'à nos jours fournit la principale
ressource. Certes, un petit nombre de philosophes enseignent
ou étudient l'épistémologie, mais celle-ci
est plus orientée vers l'histoire de la pensée
scientifique que vers la réflexion sur les modes d'acquisition
de la connaissance. La logique, quand à elle, reste
enfermée dans un formalisme qui lui donne une apparence
de scientificité, mais qui n'aborde en rien les problèmes
rencontrée par les sciences en train de se construire.
Notons que dans la littérature anglo-américaine,
le nombre de philosophes ou se disant tels qui abordent avec
compétence les questions scientifiques est beaucoup
plus grand. Nous avons d'ailleurs présenté plusieurs
de leurs ouvrages dans notre rubrique Publiscopie.
Cela résulte en partie du fait que les études
sont moins cloisonnées par disciplines dans le monde
anglo-saxon que dans les pays latins. De plus les auteurs
sont tous compétents en informatique, ce qui les aide
à acquérir l'ouverture à l'esprit scientifique
qui manque aux philosophes de formation littéraire(1).
Dans le même temps, nous n'avons pas manqué de
mettre en valeur les très nombreuses intrusions dans
le domaine philosophique faites par des scientifiques de plus
ou moins grande notoriété. Certaines de ces
intrusions sont involontaires, en ce sens que se dégage
de leurs travaux, méthodes employées ou résultats
obtenus, des conclusions qui relèvent au moins en partie
du champ de la réflexion philosophique. Mais le plus
souvent ces scientifiques sont parfaitement conscients de
la portée philosophique de leurs hypothèses
ou théories. Ils n'hésitent pas à la
mettre en valeur et souvent à la prolonger par des
spéculations, souvent de type métaphysique,
qui trouvent dans le grand public des retentissements importants,
où les effets de mode ne sont pas absents. Quand ceci
se fait à grande échelle, comme ce fut le cas
à propos des premières conclusions philosophiques
de l'Ecole de Copenhague dans le domaine de la mécanique
quantique, les philosophes ne peuvent rester indifférents
et se saisissent des questions évoquées, en
apportant souvent d'ailleurs aux débats, faute d'une
culture scientifique suffisante, plus de confusion que de
clarté.
Cependant jusqu'à présent, à notre connaissance,
il ne s'était pas trouvé, du moins en langue
française, aucun auteur connaissant assez à
la fois la science et la philosophie, y compris dans leurs
développements les plus récents, pour tenter
un panorama général de ce que pourrait être
une conception générale du monde faisant la
synthèse des enseignements de ces deux grands modes
de pensée. Les philosophes de la Nature du siècle
des Lumières savaient le faire, même s'ils faisaient
une part trop belle à l'idéalisme. L'art s'en
est perdu, sous le prétexte généralement
évoqué que les sciences sont trop diverses et
complexes pour pouvoir être appréhendées
globalement par un regard se voulant philosophique. Or nous
avons, en lisant le livre de Alain Stahl présenté
ici, la preuve que l'exercice, bien que difficile, n'a rien
d'impossible à quelqu'un s'intéressant sérieusement
au sujet et acceptant par conséquent d'y passer beaucoup
de temps.
Quelques définitions
Nous emploierons, dans la présentation de l'ouvrage
d'Alain Stahl, des termes courants mais parfois ambigus.
Il vaut mieux préciser la définition,
toute subjective, que nous leur donnons ici. Ce n'est
pas nécessairement d'ailleurs celle qui leur
donnerait l'auteur.
Matérialisme : par matérialisme,
nous entendons la conviction intuitive (on pourrait
aussi parler de croyance) selon laquelle tout ce qui
existe, y compris l'esprit, est d'origine et de nature
matérielle, la matière elle-même
étant entendue comme l'univers physique sous
ses différents aspects, incluant la vie et
la conscience humaine. Dire que le matérialisme
est une croyance veut dire que les matérialistes,
même scientifiques, ne prétendront pas
utiliser la science pour prouver l'inexistence de
Dieu ou la fausseté du spiritualisme. Ils se
borneront à exclure dans leurs représentations
du monde toute référence à une
transcendance de type surnaturel ou divin. Mais rien
ne les empêchera de s'interroger, en termes
scientifiques, sur les fondements de cette intuition
ou croyance matérialiste qu'ils observent en
eux, analogue finalement aux croyances inspirant les
spiritualistes. Inutile de dire que nous nous rangeons
dans cette catégorie de pensée. On pourrait
ne pas distinguer entre matérialisme et athéisme,
sauf à dire que celui-ci est une forme de matérialisme
de combat qui veille à lutter contre les intrusions
du spiritualisme, souvent lui-même de combat,
dans le domaine scientifique.
- Idéalisme ou spiritualisme
: conviction intuitive ou croyance selon laquelle
le monde matériel est transcendé par
une présence ou un Etre immatériel,
qui se révèle généralement
par des Paroles ou Ecrits s'imposant aux croyants.
Ces prétendues révélations, dans
beaucoup de cas, leur imposent de refuser telle ou
telle hypothèse ou théorie scientifique
qui viendrait en contradiction avec elles.
- Métaphysique : après
la physique. On peut distinguer une métaphysique
matérialiste, qui ferait appel pour combler
les ignorances actuelles de la connaissance scientifique
à des hypothèses non encore démontrables
par des preuves scientifiques expérimentales
mais qui ne postulerait pas l'existence d'entités
spirituelles, et une métaphysique idéaliste
qui expliquerait les indémontrables scientifiques
par l'existence de telles entités spirituelles.
Cette dernière se situerait alors volontairement
hors du domaine scientifique puisqu'elle renoncerait
d'une certaine façon à mener l'investigation
scientifique dans les domaines concernés. Elle
ne serait donc pas recevable par les matérialistes
et moins encore par les scientifiques matérialistes.
Dans le premier sens, tous les scientifiques nourrissent,
explicitement ou non, une métaphysique matérialiste
qui leur sert de guide dans la formulation de leurs
hypothèses.
- Philosophie : réflexion
critique générale sur les concepts,
les idées et les comportements. La philosophie
fait appel à d'innombrables critères
dont certains peuvent ressortir de la science et de
la métaphysique, d'autres non. Elle est inséparable
de la pensée, à qui elle donne sa dignité.
Mais d'une façon générale, on
retrouvera la distinction précédente,
entre une philosophie d'inspiration matérialiste
et une philosophie d'inspiration spiritualiste.
- Epistémologie : branche
de la philosophie qui s'interroge sur les méthodes
et les fondements de la connaissance scientifique.
Pour nous, l'épistémologie ne se confondra
pas avec l'histoire des sciences, qui relève
d'un esprit différent – bien qu'indispensable.
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Présentation
L'ouvrage
est le produit, singulier, d'une aventure humaine elle-même
singulière. La biographie d'Alain Stahl nous apprend
en effet qu'après une vie professionnelle consacrée
au monde de l'industrie et des affaires, il a décidé
d'approfondir sa connaissance des sciences contemporaines
afin d'en extraire un regard philosophique et plus particulièrement
épistémologique sur le monde et sur l'homme.
Pour cela il a soutenu en 1994 une thèse de doctorat
en philosophie des sciences qui lui a permis d'ordonner son
approche épistémologique des sciences et des
techniques et qui lui a ouvert d'intéressants contacts
universitaires. De cette thèse, poursuivie depuis par
d'innombrables lectures, entretiens et réflexions,
il a tiré l'ouvrage que nous examinons ici. Il faut
ajouter que la rédaction de cet ouvrage, paru en 2004,
n'a pas été pour lui la fin de ses recherches.
Il met en ligne sur son site web personnel de nouvelles propositions
et actualisations intéressant divers chapitres du livre.
Ceci fait de l'ouvrage - nous y reviendrons - une véritable
encyclopédie critique de l'ensemble, ou presque, des
sciences modernes, à l'exception, nous prévient-il,
de cette partie des sciences humaines et sociales qui relèvent
plus de l'essai littéraire et politique que de la science
expérimentale.
L'ouvrage présente un autre caractère
remarquable. L'auteur a manifestement lu dans le
texte, très souvent en anglais, un nombre extraordinairement
grand d'ouvrages et d'articles scientifiques,
dans tous les grands domaines de la science contemporaine,
y compris, nous l'avons dit, dans leurs derniers
développements et questionnements. Mais il ne s'est
pas borné à les lire. Pour le plus grand
nombre d'entre eux, il nous en donne, en quelques
lignes il est vrai, un résumé critique,
quelquefois marqué d'ironie cinglante, qui
les replace dans le déroulement de son propre raisonnement.
Le lecteur n'est pas évidemment obligé
de partager tous ses jugements. Mais son travail nous
incite à distinguer notamment ce qui relève
de véritables avancées conceptuelles (même
lorsque les hypothèses correspondantes ne sont
pas encore prouvables expérimentalement, comme
c'est le cas de la théorie des cordes) et
ce qui relèverait plutôt de la métaphysique
voire du simple imaginaire (même lorsque grâce
à une bonne politique de communication les hypothèses
concernés ont bénéficié d'un
large accueil dans les milieux intellectuels…pensons
par exemple au principe anthropique). Plus généralement,
la présentation comparée des différentes
théories et écoles de pensée à
laquelle l'auteur se livre permet au lecteur, sans
efforts excessifs, de se donner le regard encyclopédique
qui lui manque lorsque ledit lecteur n'a pas eu
le temps lui même de se référer directement
aux scientifiques cités.
La
contrepartie d‘un tel travail, condensé dans
seulement 220 pages, est que l'auteur, malgré plus
de 300 notes explicatives, n'approfondit aucune définition
et ne justifie que très rapidement ses jugements,
que certains jugeront parfois péremptoires. Pour
saisir toute la portée de ce livre, il faudrait en
pratique avoir soi-même lu de façon critique
un grand nombre des textes référencés.
Plus généralement, il faudrait disposer d'une
culture scientifique générale, allant des
mathématiques (dont Alain Stahl est fervent) jusqu'à
la biologie, aux neurosciences et aux sciences de la complexité
et de l'auto-organisation –en passant par la physique
quantique et la cosmologie, matières arides s'il
en fut pour la plupart des personnes. Cette culture doit
inclure les moindres nuances du vocabulaire. On peut craindre
alors que l'ouvrage, destiné en principe aux philosophes
et plus généralement à un lecteur aux
connaissances scientifiques nécessairement limitées,
ne trouve pas son public 2). Il risque
de n'intéresser en fait que les ingénieurs
et scientifiques ayant, comme l'auteur lui-même, la
volonté d'approfondir les composantes épistémologiques
de leurs connaissances. Nous pensons que c'est le cas de
nos lecteurs. C'est la raison pour laquelle nous le leur
présentons, et les incitons à le lire. Mais,
comme nous le suggérerons en conclusion, il serait
intéressant que l'auteur poursuive son effort de
médiation en complétant avec les méthodes
de l'hyper-texte sur Internet, ce travail actuel par un
plus grand nombre d'explications.
Notre
présentation de l'ouvrage peut se limiter
à ces quelques paragraphes. Le livre n'appelle
pas de commentaires particuliers. Il faut simplement le
lire, de bout en bout de préférence. On
verra progressivement s'élaborer, de chapitre en
chapitre, l'image du monde et de l'homme autour de laquelle
toute philosophie avertie des sciences devrait être
construite aujourd'hui. Il s'agit d'une image bâtie
sur un fonds considérable de problèmes non
élucidés à ce jour. L'auteur se garde
bien de tous jugements optimistes sur la validité
des résultats obtenus par les différentes
sciences qu'il aborde. Il montre en général
les points faibles et les incertitudes, voire les indécidables
ou limites absolues à la connaissance que ces sciences
rencontrent. En l'absence de certitudes avérées
(celles-ci sont-elles concevables d'ailleurs), l'auteur
pose nombre de questions, lesquelles constituent autant
d'incitations à de jeunes chercheurs pour continuer
à approfondir les thèmes douteux. C'est
très roboratif et stimulant.
Discussion
et questions
Ajoutons
que l'auteur fournit sur son site, référencé
ci-dessus, un synopsis qui renseignera amplement sur la
suite des matières abordées, c'est-à-dire
répétons-le, sur la quasi-totalité
des sciences actuelles . Nous réserverons donc
la seconde partie de cet article à quelques questions
intéressant certaines des positions philosophiques
de l'auteur.
Peut-on faire de la bonne science en étant spiritualiste,
par exemple en adoptant l'hypothèse dualiste
dans le problème corps-esprit ou en assimilant
le Big Bang à un acte divin créateur ? On
sait que de très nombreux bons scientifiques sont
spiritualistes, mais en général ils font
un départ strict entre leurs croyances et leurs
recherches afin que les premières ne contaminent
pas les secondes. Peuvent-ils cependant éviter
vraiment cette contamination ? On sait qu'aujourd'hui,
les faux prophètes de la science (voir la recension
que nous venons de faire de l'ouvrage collectif
« Les matérialismes et leurs détracteurs
» http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/67/materialisme.htm)
multiplient les intrusions spiritualistes sinon mystiques
dans la recherche scientifique et l'enseignement
des connaissances, le phénomène culminant
actuellement avec ce qui aurait été inconcevable
il y a quelques années, c'est-à-dire
le succès du mouvement politico-religieux (on ne
parlera pas de science à son propos) dit de l'Intelligent
Design. Les intégristes musulmans font de même
à l'encontre des théories scientifiques
réputées par eux contraires aux «
dits » de Mahomet, dont ils voudraient proscrire
l'enseignement dans les écoles publiques.
Alain Stahl n'aborde pas directement cette question
de la compatibilité des philosophies spiritualistes
et des philosophies inspirées par le développement
des sciences contemporaines. On peut cependant supposer
qu'il se rangerait, en conscience, dans les rangs
des philosophes matérialistes.
Qu'en est-il de la question du réel en soi
ou ontologique ? Le livre adopte, sauf erreur, une position
que nous qualifierions de « relativiste »
: la science, selon lui, même si elle fait l'hypothèse
qu'il y a quelque chose et non rien derrière
ce qu'elle induit de l'univers, ne croît
pas au caractère objectif et définitif du
monde tel qu'elle le représente par ses observations
et les lois suggérées. La plupart des scientifiques
considèrent d'ailleurs que la science, limitée
par les possibilités du cerveau humain et de ses
appareils, ne pourra jamais décrire un supposé
univers en soi. Mais nous aurions aimé voir l'auteur
développer ce point de vue, en s'appuyant
par exemple sur l'approche épistémologique
inspirée de la physique quantique, proposée
par la physicienne Mioara Mugur-Schächter, dont nous
avons plusieurs fois traité dans cette revue.
Plus généralement, il nous semblerait utile
de bien distinguer entre le réel en soi, réputé
inconnaissable et indescriptible (il pourrait dans son fondement
se confondre avec le vide quantique, par essence indéterminé
– l'auteur parle d'aléatoire) et le réel
construit par les activités biologiques et humaines.
On pourrait alors parler d'une approche constructiviste, qui
considère que ces activités, nées au
sein de la complexification de la matière origine au
sein de notre univers local, constituent des mondes relatifs
à nous, dont nous sommes d'ailleurs parties et qui
sont nécessairement pour nous des réalités
dont la science doit tenir compte. Mais alors en ce cas, la
science ne découvre pas ces « réalités
» puisqu'elles n'existeraient pas avant elle. Elle se
bornerait à « construire » des mondes néguentropiques,
aux destins incertains mais qui nous intéresseront
nécessairement. Toutes les perspectives offertes actuellement
par l'intelligence artificielle évolutionnaire et la
robotique autonome – dont Alain Stahl ne parle pratiquement
pas - s'inscrivent dans cette démarche, y compris la
« Singularité » pronostiquée par
un visionnaire tel Ray Kurzweil (dont nous présenterons
prochainement le dernier livre, précisément
intitulé The Singularity is Near http://www.singularity.com/).
Il s'agirait d'un monde nouveau, réel au sens second,
qui émergerait progressivement, dans notre temps et
dans notre espace, et qui, sur notre Terre, intéresserait
en termes différents aussi bien les termites, grands
constructivistes s'il en est, que les humains. Mais s'agit-il
là de science, de métaphysique ou même
de mystique?
Toujours en ce qui concerne le réalisme, le lecteur
s'étonnera sans doute de constater l'attachement
de l'auteur à un véritable réalisme
des essences, de type platonicien, quand il aborde ce
qu'il appelle les réalités des mathématiques.
Certains le soupçonneront d'être si
bon mathématicien qu'il ne prend pas assez
de recul par rapport aux fondements de cette discipline.
Certes, des mathématiciens émérites,
tel Alain Connes, « croient » à l'existence
de ce que ce dernier nomme des mathématiques archaïques,
existant en dehors de l'homme et que le mathématicien
peut contribuer à découvrir et formaliser
dans son langage. Mais n'est-ce pas une mythologie
parmi d'autres ? Il est plus simple de constater
que certains animaux et en tous cas les hommes ont acquis
au cours de l'évolution la capacité
génétique de faire un peu d'arithmétique
et de géométrie rudimentaire. Sur ces bases,
la culture humaine a développé les langages
mathématiques comme elle a développé
d'autres langages permettant de représenter
le monde. Mais notre cerveau voit des structures mathématiques
de la même façon qu'il voit les couleurs
et entend les sons. Il s'agit de constructions neuronales.
Il n'y a pas plus de raison de s'étonner
de constater que l'univers parait mathématisable
qu'il n'y en a de s'étonner de
voir qu'il comporte des couleurs et des sons, à
partir desquelles on peut construire des modèles
tout à fait pertinents.
Sur la conscience volontaire et le libre arbitre, nous n'avons
pas bien compris la position de l'auteur. Peut-on ou non parler
de libre-arbitre dans l'absolu ? Faut-il seulement considérer,
selon une position philosophique d'ailleurs ancienne et que
nous partageons pour notre part, que nous nous croyons libres
parce que nous n'avons pas conscience des déterminants
externes et internes de nos actions et de nos pensées
– le cerveau, en particulier, n'ayant pas de capteurs
internes lui rendant compte de son propre fonctionnement quand
il travaille sur le mode conscient volontaire ? L'auteur,
qui n'a pas abordé les perspectives de la conscience
artificielle, n'évoque pas les éventuelles réponses
que pourraient apporter à ces questions de futurs automates
autonomes conçus pour être conscients et «
libres ». Quant à dire qu'il est possible d'étudier
de façon expérimentale la façon dont
se prennent les décisions, ne fut-ce que celle consistant
à lever le bras- on peut en convenir (voir par exemple
le livre de Alain Berthoz http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/octobre/berthoz.html
). Mais on ne voit pas en quoi de telles études pourraient
conforter l'hypothèse – à notre sens –
mythique, d'une liberté ou d'un indéterminisme
fondamentaux, dans le monde macroscopique non quantique qui
est le nôtre.
Il
nous semble qu'un point supplémentaire doit être
abordé. L'auteur a exclu explicitement de son étude
les sciences humaines et par extension ce qui relèverait
de diverses formes de philosophies morales et politiques.
On comprend qu'il ne veuille pas aborder les innombrables
débats conduisant à mettre en cause, sinon en
procès, la science sous prétexte qu'elle ne
serait pas conforme aux prescriptions de telles ou telles
de ces philosophies. Néanmoins, on voit tous les jours
les obstacles que rencontrent les recherches quand elles ne
bénéficient pas d'un minimum de consensus social
ou quand elles heurtent directement un préjugé,
fut-il qualifié d'éthique. Ainsi, pour ne citer
que deux exemples, opposés, l'interdiction faite dans
de nombreux pays occidentaux aux recherches sur le clonage
thérapeutique (voir
notre actualité du 23 septembre dernier) ou l'opposition
violente manifestée par les "défenseurs
des droits de l'animal" aux expériences utilisant
des animaux vivants. S'agit-il d'un envahissement insupportable
du domaine scientifique par des philosophies voire des idéologies
ou la saine manifestation du débat démocratique
concernant les fins et les moyens de la science? Ne faut-il
pas aborder ces questions dans un livre consacré aux
relations de la science et de la philosophie, quitte à
lui donner des dimensions incompatibles avec un ouvrage de
taille ordinaire?
Conclusion
Nous voudrions en conclusion faire à l'auteur
une suggestion qui, semble-t-il, pourrait répondre
à son voeu de transformer son travail en une
oeuvre véritablement collective, c'est-à-dire
rassemblant de nombreuses contributions n'y figurant
pas actuellement ou inaccessibles. Nous avons vu que le
livre constitue une remarquable encyclopédie des
connaissances actuelles mais qu'il pèche,
faute de temps et de moyens à la disposition de
l'auteur, par la brièveté sinon l'inexistence
des définitions et présentations détaillées
qui le rendrait utile à un plus grand nombre.
Nous pensons que, sur le modèle de l'encyclopédie
Wikipédia ou du réseau de type Global Brain
proposé par le KursweilAI.Net (http://www.kurzweilai.net),
l'auteur pourrait l'enrichir considérablement en publiant
sur Internet son livre ou les principaux extraits de celui-ci,
accompagné de liens hyper-texte permettant aux lecteurs
d'obtenir à la demande des informations complémentaires.
Celles-ci seraient fournies par lui ou par des contributeurs
volontaires dont il assurerait le tutorat. D'ores et déjà
les annexes qu'il a mises en ligne constituent une esquisse
de la procédure évoquée ici (annexes
dont certaines il est vrai paraissent bien techniques pour
éclairer un lecteur non scientifique). Alain Stahl
objectera qu'il s'agirait d'un travail trop ambitieux pour
un homme de son âge, mais nous sommes persuadés
qu'il n'en serait rien.
Notes
(1) Il est évident que ce tableau
est un peu caricatural. Nous avons ici même, par exemple,
plusieurs fois relevé les commentaires pertinents faits
par de jeunes philosophes à tel ou tel nouvel aspect
de disciplines traditionnelles, comme la biologie ou la cosmologie.
Je pense notamment à des articles publiés dans
des numéros hors-série de la Revue Sciences
et Avenir, pourtant peu renommée dans les cercles philosophiques
traditionnels. On ne négligera pas non plus l'apport
incontestable de petits groupes de pensée tels que
l'Institut Interdisciplinaire d'Etudes Epistémologiques
ou la Commission Sciences de la Fédération Nationale
de la Libre-Pensée.
(2) Beaucoup de gens, par exemple, ne feront
pas sans explications approfondies la différence entre
formulations dites équivalentes (cf. note 19) du concept
de cause, le newtonien (F= m x gamma), le lagrangien
et l'hamiltonien.
Complément
au 10/10/05
Nous
avons reçu de l'auteur, que nous remercions, ces quelques
commentaires qui complètent utilement le présent
compte-rendu. Nous communiquerons l'adresse mel de Alain Stahl
à ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient correspondre
avec lui. AI.
"
Vous parlez d'abord – avec raison - de l'aspect
encyclopédique de mon livre. C'est un mot
ambigu : entre d'Alembert et certains vulgarisateurs
récents, il y a toute la différence entre
un projet majeur et un ramassis de connaissances livresques.
Je n'ai pas la prétention de me comparer
au premier, mais mon encyclopédisme est la conséquence
de mon projet : constituer une réelle philosophie
de la science, fondée sur une connaissance suffisante
de l'ensemble des sciences. Comme vous le faites
vous-même remarquer, condenser en 200 pages la science
contemporaine oblige à aller très vite !
Ma satisfaction est que les scientifiques spécialisés,
à qui j'ai soumis tel ou tel chapitre, l'ont
généralement apprécié (ils
ont enrichi mon texte par des remarques particulières
; bien sûr, il leur advient – comme par exemple
à mon ami R. Balian sur la flèche du temps
– de ne partager pas toutes mes vues). Une partie
de mon lectorat est le grand public scientifique cultivé
; il peut admettre certaines de mes affirmations. Notons
en passant que - sur la longue période où
se situe mon travail – je n'ai trouvé
qu'une dizaine de lecteurs, capables de, et disposés
à, discuter de l'ensemble de mon texte (mais,
et ceci est un autre problème, je ne suis actuellement
publié qu'en France) ; et parmi ces lecteurs,
seulement un philosophe.
Sur
vos définitions.
J'ai
donné la priorité à des termes comme
réalisme, idéalisme ou pragmatisme, qui
me paraissent plus convenir à un texte de philosophie
de la science, que ceux de matérialisme ou de spiritualisme.
Quand je traite (à l'annexe 10-1) du matérialisme
et du dualisme, je me contente de décrire certaines
positions courantes. Il me semble qu'un matérialiste
n'est pas forcément un réaliste (apparemment,
vous critiquez mon « réalisme des essences
» ; j'y reviendrai). Ce n'est pas s'affirmer
spiritualiste (en votre sens) que de penser que l'articulation
de la pensée et du cerveau pose de nombreuses questions.
Sur
quelques thèmes philosophiques.
-
concernant mon
platonisme en mathématiques. Je n'aime pas
beaucoup les recours trop systématiques aux explications
évolutionnistes. Les sensations de couleurs ou
de sons sont, à l'évidence, des phénomènes
seconds par rapport par exemple aux ondes électromagnétiques.
Je ne pense pas que l'on puisse dire la même
chose sur les mathématiques (ou, plus généralement
sur le réel ou sur le vrai).
-
concernant « mes » expériences de liberté.
Je me contente de soulever une question précise,
et qui me semble originale (au moins dans ses développements
; j'ai des précurseurs, comme le Molière
de la note 156) ; je n'ai pas de réponse.
.Sur
l'accueil fait à mes travaux. Je suis persuadé
que vos lecteurs, par la diversité de leurs origines
et l'ouverture de leurs préoccupations, seraient
les mieux à même de donner des suites personnelles
à ce type d'approche. Les scientifiques ont peu de
temps à me consacrer, la plupart des philosophes
s'en désintéressent ; je suis frappé
de l'impuissance des organismes universitaires, dont ce
devrait être le travail, à entreprendre une
réflexion d'ensemble, même si certains de leurs
membres se livrent à des travaux particuliers d'un
grand intérêt !