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Publiscopie

 
Alain Stahl

Science et philosophie,
rivales, étrangères ou complémentaires?


par Alain Stahl
Librairie philosophique J.Vrin, 2004

Pour en savoir plus
Voir le site, très complet, de l'auteur http://perso.orange.fr/alain.stahl


présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast 28/09/05

Nous avons, depuis le lancement de cette revue il y a cinq ans, souligné les difficultés qu'éprouve la philosophie, surtout telle qu'elle enseignée en France, à tenir compte de la façon dont les sciences modernes se représentent le monde. Cela tient d'abord à la culture scientifique pratiquement inexistante de la plupart des philosophes, anciens comme jeunes. Cela tient aussi à une certaine morgue de la discipline, dont les représentants pensent ne devoir trouver de matière à philosopher que dans leurs propres traditions intellectuelles – dont l'histoire de la philosophie depuis les Grecs jusqu'à nos jours fournit la principale ressource. Certes, un petit nombre de philosophes enseignent ou étudient l'épistémologie, mais celle-ci est plus orientée vers l'histoire de la pensée scientifique que vers la réflexion sur les modes d'acquisition de la connaissance. La logique, quand à elle, reste enfermée dans un formalisme qui lui donne une apparence de scientificité, mais qui n'aborde en rien les problèmes rencontrée par les sciences en train de se construire. Notons que dans la littérature anglo-américaine, le nombre de philosophes ou se disant tels qui abordent avec compétence les questions scientifiques est beaucoup plus grand. Nous avons d'ailleurs présenté plusieurs de leurs ouvrages dans notre rubrique Publiscopie. Cela résulte en partie du fait que les études sont moins cloisonnées par disciplines dans le monde anglo-saxon que dans les pays latins. De plus les auteurs sont tous compétents en informatique, ce qui les aide à acquérir l'ouverture à l'esprit scientifique qui manque aux philosophes de formation littéraire(1).

Dans le même temps, nous n'avons pas manqué de mettre en valeur les très nombreuses intrusions dans le domaine philosophique faites par des scientifiques de plus ou moins grande notoriété. Certaines de ces intrusions sont involontaires, en ce sens que se dégage de leurs travaux, méthodes employées ou résultats obtenus, des conclusions qui relèvent au moins en partie du champ de la réflexion philosophique. Mais le plus souvent ces scientifiques sont parfaitement conscients de la portée philosophique de leurs hypothèses ou théories. Ils n'hésitent pas à la mettre en valeur et souvent à la prolonger par des spéculations, souvent de type métaphysique, qui trouvent dans le grand public des retentissements importants, où les effets de mode ne sont pas absents. Quand ceci se fait à grande échelle, comme ce fut le cas à propos des premières conclusions philosophiques de l'Ecole de Copenhague dans le domaine de la mécanique quantique, les philosophes ne peuvent rester indifférents et se saisissent des questions évoquées, en apportant souvent d'ailleurs aux débats, faute d'une culture scientifique suffisante, plus de confusion que de clarté.

Cependant jusqu'à présent, à notre connaissance, il ne s'était pas trouvé, du moins en langue française, aucun auteur connaissant assez à la fois la science et la philosophie, y compris dans leurs développements les plus récents, pour tenter un panorama général de ce que pourrait être une conception générale du monde faisant la synthèse des enseignements de ces deux grands modes de pensée. Les philosophes de la Nature du siècle des Lumières savaient le faire, même s'ils faisaient une part trop belle à l'idéalisme. L'art s'en est perdu, sous le prétexte généralement évoqué que les sciences sont trop diverses et complexes pour pouvoir être appréhendées globalement par un regard se voulant philosophique. Or nous avons, en lisant le livre de Alain Stahl présenté ici, la preuve que l'exercice, bien que difficile, n'a rien d'impossible à quelqu'un s'intéressant sérieusement au sujet et acceptant par conséquent d'y passer beaucoup de temps.


Quelques définitions


Nous emploierons, dans la présentation de l'ouvrage d'Alain Stahl, des termes courants mais parfois ambigus. Il vaut mieux préciser la définition, toute subjective, que nous leur donnons ici. Ce n'est pas nécessairement d'ailleurs celle qui leur donnerait l'auteur.

Matérialisme : par matérialisme, nous entendons la conviction intuitive (on pourrait aussi parler de croyance) selon laquelle tout ce qui existe, y compris l'esprit, est d'origine et de nature matérielle, la matière elle-même étant entendue comme l'univers physique sous ses différents aspects, incluant la vie et la conscience humaine. Dire que le matérialisme est une croyance veut dire que les matérialistes, même scientifiques, ne prétendront pas utiliser la science pour prouver l'inexistence de Dieu ou la fausseté du spiritualisme. Ils se borneront à exclure dans leurs représentations du monde toute référence à une transcendance de type surnaturel ou divin. Mais rien ne les empêchera de s'interroger, en termes scientifiques, sur les fondements de cette intuition ou croyance matérialiste qu'ils observent en eux, analogue finalement aux croyances inspirant les spiritualistes. Inutile de dire que nous nous rangeons dans cette catégorie de pensée. On pourrait ne pas distinguer entre matérialisme et athéisme, sauf à dire que celui-ci est une forme de matérialisme de combat qui veille à lutter contre les intrusions du spiritualisme, souvent lui-même de combat, dans le domaine scientifique.

- Idéalisme ou spiritualisme : conviction intuitive ou croyance selon laquelle le monde matériel est transcendé par une présence ou un Etre immatériel, qui se révèle généralement par des Paroles ou Ecrits s'imposant aux croyants. Ces prétendues révélations, dans beaucoup de cas, leur imposent de refuser telle ou telle hypothèse ou théorie scientifique qui viendrait en contradiction avec elles.

- Métaphysique : après la physique. On peut distinguer une métaphysique matérialiste, qui ferait appel pour combler les ignorances actuelles de la connaissance scientifique à des hypothèses non encore démontrables par des preuves scientifiques expérimentales mais qui ne postulerait pas l'existence d'entités spirituelles, et une métaphysique idéaliste qui expliquerait les indémontrables scientifiques par l'existence de telles entités spirituelles. Cette dernière se situerait alors volontairement hors du domaine scientifique puisqu'elle renoncerait d'une certaine façon à mener l'investigation scientifique dans les domaines concernés. Elle ne serait donc pas recevable par les matérialistes et moins encore par les scientifiques matérialistes. Dans le premier sens, tous les scientifiques nourrissent, explicitement ou non, une métaphysique matérialiste qui leur sert de guide dans la formulation de leurs hypothèses.

- Philosophie : réflexion critique générale sur les concepts, les idées et les comportements. La philosophie fait appel à d'innombrables critères dont certains peuvent ressortir de la science et de la métaphysique, d'autres non. Elle est inséparable de la pensée, à qui elle donne sa dignité. Mais d'une façon générale, on retrouvera la distinction précédente, entre une philosophie d'inspiration matérialiste et une philosophie d'inspiration spiritualiste.

- Epistémologie : branche de la philosophie qui s'interroge sur les méthodes et les fondements de la connaissance scientifique. Pour nous, l'épistémologie ne se confondra pas avec l'histoire des sciences, qui relève d'un esprit différent – bien qu'indispensable.

 

Présentation

L'ouvrage est le produit, singulier, d'une aventure humaine elle-même singulière. La biographie d'Alain Stahl nous apprend en effet qu'après une vie professionnelle consacrée au monde de l'industrie et des affaires, il a décidé d'approfondir sa connaissance des sciences contemporaines afin d'en extraire un regard philosophique et plus particulièrement épistémologique sur le monde et sur l'homme. Pour cela il a soutenu en 1994 une thèse de doctorat en philosophie des sciences qui lui a permis d'ordonner son approche épistémologique des sciences et des techniques et qui lui a ouvert d'intéressants contacts universitaires. De cette thèse, poursuivie depuis par d'innombrables lectures, entretiens et réflexions, il a tiré l'ouvrage que nous examinons ici. Il faut ajouter que la rédaction de cet ouvrage, paru en 2004, n'a pas été pour lui la fin de ses recherches. Il met en ligne sur son site web personnel de nouvelles propositions et actualisations intéressant divers chapitres du livre. Ceci fait de l'ouvrage - nous y reviendrons - une véritable encyclopédie critique de l'ensemble, ou presque, des sciences modernes, à l'exception, nous prévient-il, de cette partie des sciences humaines et sociales qui relèvent plus de l'essai littéraire et politique que de la science expérimentale.

L'ouvrage présente un autre caractère remarquable. L'auteur a manifestement lu dans le texte, très souvent en anglais, un nombre extraordinairement grand d'ouvrages et d'articles scientifiques, dans tous les grands domaines de la science contemporaine, y compris, nous l'avons dit, dans leurs derniers développements et questionnements. Mais il ne s'est pas borné à les lire. Pour le plus grand nombre d'entre eux, il nous en donne, en quelques lignes il est vrai, un résumé critique, quelquefois marqué d'ironie cinglante, qui les replace dans le déroulement de son propre raisonnement. Le lecteur n'est pas évidemment obligé de partager tous ses jugements. Mais son travail nous incite à distinguer notamment ce qui relève de véritables avancées conceptuelles (même lorsque les hypothèses correspondantes ne sont pas encore prouvables expérimentalement, comme c'est le cas de la théorie des cordes) et ce qui relèverait plutôt de la métaphysique voire du simple imaginaire (même lorsque grâce à une bonne politique de communication les hypothèses concernés ont bénéficié d'un large accueil dans les milieux intellectuels…pensons par exemple au principe anthropique). Plus généralement, la présentation comparée des différentes théories et écoles de pensée à laquelle l'auteur se livre permet au lecteur, sans efforts excessifs, de se donner le regard encyclopédique qui lui manque lorsque ledit lecteur n'a pas eu le temps lui même de se référer directement aux scientifiques cités.

La contrepartie d‘un tel travail, condensé dans seulement 220 pages, est que l'auteur, malgré plus de 300 notes explicatives, n'approfondit aucune définition et ne justifie que très rapidement ses jugements, que certains jugeront parfois péremptoires. Pour saisir toute la portée de ce livre, il faudrait en pratique avoir soi-même lu de façon critique un grand nombre des textes référencés. Plus généralement, il faudrait disposer d'une culture scientifique générale, allant des mathématiques (dont Alain Stahl est fervent) jusqu'à la biologie, aux neurosciences et aux sciences de la complexité et de l'auto-organisation –en passant par la physique quantique et la cosmologie, matières arides s'il en fut pour la plupart des personnes. Cette culture doit inclure les moindres nuances du vocabulaire. On peut craindre alors que l'ouvrage, destiné en principe aux philosophes et plus généralement à un lecteur aux connaissances scientifiques nécessairement limitées, ne trouve pas son public 2). Il risque de n'intéresser en fait que les ingénieurs et scientifiques ayant, comme l'auteur lui-même, la volonté d'approfondir les composantes épistémologiques de leurs connaissances. Nous pensons que c'est le cas de nos lecteurs. C'est la raison pour laquelle nous le leur présentons, et les incitons à le lire. Mais, comme nous le suggérerons en conclusion, il serait intéressant que l'auteur poursuive son effort de médiation en complétant avec les méthodes de l'hyper-texte sur Internet, ce travail actuel par un plus grand nombre d'explications.

Notre présentation de l'ouvrage peut se limiter à ces quelques paragraphes. Le livre n'appelle pas de commentaires particuliers. Il faut simplement le lire, de bout en bout de préférence. On verra progressivement s'élaborer, de chapitre en chapitre, l'image du monde et de l'homme autour de laquelle toute philosophie avertie des sciences devrait être construite aujourd'hui. Il s'agit d'une image bâtie sur un fonds considérable de problèmes non élucidés à ce jour. L'auteur se garde bien de tous jugements optimistes sur la validité des résultats obtenus par les différentes sciences qu'il aborde. Il montre en général les points faibles et les incertitudes, voire les indécidables ou limites absolues à la connaissance que ces sciences rencontrent. En l'absence de certitudes avérées (celles-ci sont-elles concevables d'ailleurs), l'auteur pose nombre de questions, lesquelles constituent autant d'incitations à de jeunes chercheurs pour continuer à approfondir les thèmes douteux. C'est très roboratif et stimulant.

Discussion et questions

Ajoutons que l'auteur fournit sur son site, référencé ci-dessus, un synopsis qui renseignera amplement sur la suite des matières abordées, c'est-à-dire répétons-le, sur la quasi-totalité des sciences actuelles . Nous réserverons donc la seconde partie de cet article à quelques questions intéressant certaines des positions philosophiques de l'auteur.

Peut-on faire de la bonne science en étant spiritualiste, par exemple en adoptant l'hypothèse dualiste dans le problème corps-esprit ou en assimilant le Big Bang à un acte divin créateur ? On sait que de très nombreux bons scientifiques sont spiritualistes, mais en général ils font un départ strict entre leurs croyances et leurs recherches afin que les premières ne contaminent pas les secondes. Peuvent-ils cependant éviter vraiment cette contamination ? On sait qu'aujourd'hui, les faux prophètes de la science (voir la recension que nous venons de faire de l'ouvrage collectif « Les matérialismes et leurs détracteurs » http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/67/materialisme.htm) multiplient les intrusions spiritualistes sinon mystiques dans la recherche scientifique et l'enseignement des connaissances, le phénomène culminant actuellement avec ce qui aurait été inconcevable il y a quelques années, c'est-à-dire le succès du mouvement politico-religieux (on ne parlera pas de science à son propos) dit de l'Intelligent Design. Les intégristes musulmans font de même à l'encontre des théories scientifiques réputées par eux contraires aux « dits » de Mahomet, dont ils voudraient proscrire l'enseignement dans les écoles publiques. Alain Stahl n'aborde pas directement cette question de la compatibilité des philosophies spiritualistes et des philosophies inspirées par le développement des sciences contemporaines. On peut cependant supposer qu'il se rangerait, en conscience, dans les rangs des philosophes matérialistes.

Qu'en est-il de la question du réel en soi ou ontologique ? Le livre adopte, sauf erreur, une position que nous qualifierions de « relativiste » : la science, selon lui, même si elle fait l'hypothèse qu'il y a quelque chose et non rien derrière ce qu'elle induit de l'univers, ne croît pas au caractère objectif et définitif du monde tel qu'elle le représente par ses observations et les lois suggérées. La plupart des scientifiques considèrent d'ailleurs que la science, limitée par les possibilités du cerveau humain et de ses appareils, ne pourra jamais décrire un supposé univers en soi. Mais nous aurions aimé voir l'auteur développer ce point de vue, en s'appuyant par exemple sur l'approche épistémologique inspirée de la physique quantique, proposée par la physicienne Mioara Mugur-Schächter, dont nous avons plusieurs fois traité dans cette revue.

Plus généralement, il nous semblerait utile de bien distinguer entre le réel en soi, réputé inconnaissable et indescriptible (il pourrait dans son fondement se confondre avec le vide quantique, par essence indéterminé – l'auteur parle d'aléatoire) et le réel construit par les activités biologiques et humaines. On pourrait alors parler d'une approche constructiviste, qui considère que ces activités, nées au sein de la complexification de la matière origine au sein de notre univers local, constituent des mondes relatifs à nous, dont nous sommes d'ailleurs parties et qui sont nécessairement pour nous des réalités dont la science doit tenir compte. Mais alors en ce cas, la science ne découvre pas ces « réalités » puisqu'elles n'existeraient pas avant elle. Elle se bornerait à « construire » des mondes néguentropiques, aux destins incertains mais qui nous intéresseront nécessairement. Toutes les perspectives offertes actuellement par l'intelligence artificielle évolutionnaire et la robotique autonome – dont Alain Stahl ne parle pratiquement pas - s'inscrivent dans cette démarche, y compris la « Singularité » pronostiquée par un visionnaire tel Ray Kurzweil (dont nous présenterons prochainement le dernier livre, précisément intitulé The Singularity is Near http://www.singularity.com/). Il s'agirait d'un monde nouveau, réel au sens second, qui émergerait progressivement, dans notre temps et dans notre espace, et qui, sur notre Terre, intéresserait en termes différents aussi bien les termites, grands constructivistes s'il en est, que les humains. Mais s'agit-il là de science, de métaphysique ou même de mystique?

Toujours en ce qui concerne le réalisme, le lecteur s'étonnera sans doute de constater l'attachement de l'auteur à un véritable réalisme des essences, de type platonicien, quand il aborde ce qu'il appelle les réalités des mathématiques. Certains le soupçonneront d'être si bon mathématicien qu'il ne prend pas assez de recul par rapport aux fondements de cette discipline. Certes, des mathématiciens émérites, tel Alain Connes, « croient » à l'existence de ce que ce dernier nomme des mathématiques archaïques, existant en dehors de l'homme et que le mathématicien peut contribuer à découvrir et formaliser dans son langage. Mais n'est-ce pas une mythologie parmi d'autres ? Il est plus simple de constater que certains animaux et en tous cas les hommes ont acquis au cours de l'évolution la capacité génétique de faire un peu d'arithmétique et de géométrie rudimentaire. Sur ces bases, la culture humaine a développé les langages mathématiques comme elle a développé d'autres langages permettant de représenter le monde. Mais notre cerveau voit des structures mathématiques de la même façon qu'il voit les couleurs et entend les sons. Il s'agit de constructions neuronales. Il n'y a pas plus de raison de s'étonner de constater que l'univers parait mathématisable qu'il n'y en a de s'étonner de voir qu'il comporte des couleurs et des sons, à partir desquelles on peut construire des modèles tout à fait pertinents.

Sur la conscience volontaire et le libre arbitre, nous n'avons pas bien compris la position de l'auteur. Peut-on ou non parler de libre-arbitre dans l'absolu ? Faut-il seulement considérer, selon une position philosophique d'ailleurs ancienne et que nous partageons pour notre part, que nous nous croyons libres parce que nous n'avons pas conscience des déterminants externes et internes de nos actions et de nos pensées – le cerveau, en particulier, n'ayant pas de capteurs internes lui rendant compte de son propre fonctionnement quand il travaille sur le mode conscient volontaire ? L'auteur, qui n'a pas abordé les perspectives de la conscience artificielle, n'évoque pas les éventuelles réponses que pourraient apporter à ces questions de futurs automates autonomes conçus pour être conscients et « libres ». Quant à dire qu'il est possible d'étudier de façon expérimentale la façon dont se prennent les décisions, ne fut-ce que celle consistant à lever le bras- on peut en convenir (voir par exemple le livre de Alain Berthoz http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/octobre/berthoz.html ). Mais on ne voit pas en quoi de telles études pourraient conforter l'hypothèse – à notre sens – mythique, d'une liberté ou d'un indéterminisme fondamentaux, dans le monde macroscopique non quantique qui est le nôtre.

Il nous semble qu'un point supplémentaire doit être abordé. L'auteur a exclu explicitement de son étude les sciences humaines et par extension ce qui relèverait de diverses formes de philosophies morales et politiques. On comprend qu'il ne veuille pas aborder les innombrables débats conduisant à mettre en cause, sinon en procès, la science sous prétexte qu'elle ne serait pas conforme aux prescriptions de telles ou telles de ces philosophies. Néanmoins, on voit tous les jours les obstacles que rencontrent les recherches quand elles ne bénéficient pas d'un minimum de consensus social ou quand elles heurtent directement un préjugé, fut-il qualifié d'éthique. Ainsi, pour ne citer que deux exemples, opposés, l'interdiction faite dans de nombreux pays occidentaux aux recherches sur le clonage thérapeutique (voir notre actualité du 23 septembre dernier) ou l'opposition violente manifestée par les "défenseurs des droits de l'animal" aux expériences utilisant des animaux vivants. S'agit-il d'un envahissement insupportable du domaine scientifique par des philosophies voire des idéologies ou la saine manifestation du débat démocratique concernant les fins et les moyens de la science? Ne faut-il pas aborder ces questions dans un livre consacré aux relations de la science et de la philosophie, quitte à lui donner des dimensions incompatibles avec un ouvrage de taille ordinaire?

Conclusion

Nous voudrions en conclusion faire à l'auteur une suggestion qui, semble-t-il, pourrait répondre à son voeu de transformer son travail en une oeuvre véritablement collective, c'est-à-dire rassemblant de nombreuses contributions n'y figurant pas actuellement ou inaccessibles. Nous avons vu que le livre constitue une remarquable encyclopédie des connaissances actuelles mais qu'il pèche, faute de temps et de moyens à la disposition de l'auteur, par la brièveté sinon l'inexistence des définitions et présentations détaillées qui le rendrait utile à un plus grand nombre.

Nous pensons que, sur le modèle de l'encyclopédie Wikipédia ou du réseau de type Global Brain proposé par le KursweilAI.Net (http://www.kurzweilai.net), l'auteur pourrait l'enrichir considérablement en publiant sur Internet son livre ou les principaux extraits de celui-ci, accompagné de liens hyper-texte permettant aux lecteurs d'obtenir à la demande des informations complémentaires. Celles-ci seraient fournies par lui ou par des contributeurs volontaires dont il assurerait le tutorat. D'ores et déjà les annexes qu'il a mises en ligne constituent une esquisse de la procédure évoquée ici (annexes dont certaines il est vrai paraissent bien techniques pour éclairer un lecteur non scientifique). Alain Stahl objectera qu'il s'agirait d'un travail trop ambitieux pour un homme de son âge, mais nous sommes persuadés qu'il n'en serait rien.

Notes

(1) Il est évident que ce tableau est un peu caricatural. Nous avons ici même, par exemple, plusieurs fois relevé les commentaires pertinents faits par de jeunes philosophes à tel ou tel nouvel aspect de disciplines traditionnelles, comme la biologie ou la cosmologie. Je pense notamment à des articles publiés dans des numéros hors-série de la Revue Sciences et Avenir, pourtant peu renommée dans les cercles philosophiques traditionnels. On ne négligera pas non plus l'apport incontestable de petits groupes de pensée tels que l'Institut Interdisciplinaire d'Etudes Epistémologiques ou la Commission Sciences de la Fédération Nationale de la Libre-Pensée.
(2) Beaucoup de gens, par exemple, ne feront pas sans explications approfondies la différence entre formulations dites équivalentes (cf. note 19) du concept de cause, le newtonien (F= m x gamma), le lagrangien et l'hamiltonien.


Complément au 10/10/05

Nous avons reçu de l'auteur, que nous remercions, ces quelques commentaires qui complètent utilement le présent compte-rendu. Nous communiquerons l'adresse mel de Alain Stahl à ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient correspondre avec lui. AI.

" Vous parlez d'abord – avec raison - de l'aspect encyclopédique de mon livre. C'est un mot ambigu : entre d'Alembert et certains vulgarisateurs récents, il y a toute la différence entre un projet majeur et un ramassis de connaissances livresques. Je n'ai pas la prétention de me comparer au premier, mais mon encyclopédisme est la conséquence de mon projet : constituer une réelle philosophie de la science, fondée sur une connaissance suffisante de l'ensemble des sciences. Comme vous le faites vous-même remarquer, condenser en 200 pages la science contemporaine oblige à aller très vite ! Ma satisfaction est que les scientifiques spécialisés, à qui j'ai soumis tel ou tel chapitre, l'ont généralement apprécié (ils ont enrichi mon texte par des remarques particulières ; bien sûr, il leur advient – comme par exemple à mon ami R. Balian sur la flèche du temps – de ne partager pas toutes mes vues). Une partie de mon lectorat est le grand public scientifique cultivé ; il peut admettre certaines de mes affirmations. Notons en passant que - sur la longue période où se situe mon travail – je n'ai trouvé qu'une dizaine de lecteurs, capables de, et disposés à, discuter de l'ensemble de mon texte (mais, et ceci est un autre problème, je ne suis actuellement publié qu'en France) ; et parmi ces lecteurs, seulement un philosophe.

Sur vos définitions.

J'ai donné la priorité à des termes comme réalisme, idéalisme ou pragmatisme, qui me paraissent plus convenir à un texte de philosophie de la science, que ceux de matérialisme ou de spiritualisme. Quand je traite (à l'annexe 10-1) du matérialisme et du dualisme, je me contente de décrire certaines positions courantes. Il me semble qu'un matérialiste n'est pas forcément un réaliste (apparemment, vous critiquez mon « réalisme des essences » ; j'y reviendrai). Ce n'est pas s'affirmer spiritualiste (en votre sens) que de penser que l'articulation de la pensée et du cerveau pose de nombreuses questions.

Sur quelques thèmes philosophiques.

- concernant mon platonisme en mathématiques. Je n'aime pas beaucoup les recours trop systématiques aux explications évolutionnistes. Les sensations de couleurs ou de sons sont, à l'évidence, des phénomènes seconds par rapport par exemple aux ondes électromagnétiques. Je ne pense pas que l'on puisse dire la même chose sur les mathématiques (ou, plus généralement sur le réel ou sur le vrai).

- concernant « mes » expériences de liberté. Je me contente de soulever une question précise, et qui me semble originale (au moins dans ses développements ; j'ai des précurseurs, comme le Molière de la note 156) ; je n'ai pas de réponse.

.Sur l'accueil fait à mes travaux. Je suis persuadé que vos lecteurs, par la diversité de leurs origines et l'ouverture de leurs préoccupations, seraient les mieux à même de donner des suites personnelles à ce type d'approche. Les scientifiques ont peu de temps à me consacrer, la plupart des philosophes s'en désintéressent ; je suis frappé de l'impuissance des organismes universitaires, dont ce devrait être le travail, à entreprendre une réflexion d'ensemble, même si certains de leurs membres se livrent à des travaux particuliers d'un grand intérêt !

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