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Publiscopie
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Les
matérialismes (et leurs détracteurs)
par Jean Dubessy,
Guillaume Lecointre et Marc Silberstein
Editions
Syllepse, Novembre 2004
présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast
18/09/05
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Les Editions Syllepse ont publié, depuis 1990,
290 ouvrages qui résument une part sans doute
essentielle de ce qu'est aujourd'hui la pensée
de gauche en France. Il s'agit d'une pensée
qui s'inscrit dans la tradition rationaliste héritée
du siècle des lumières et des combats
pour la laïcité ayant marqué l'histoire
de la République. Mais il s'agit aussi d'une
pensée qui s'efforce de rajeunir la réflexion
sur les valeurs et les objectifs du socialisme, opposés
à ce que les classes dirigeantes veulent imposer
au nom du libéralisme économique à
l'ensemble de la société française.
La liste des titres (voir http://www.syllepse.net/livres.cfm)
montre que les éditeurs sont ouverts à
tous les thèmes défendus aujourd'hui
par les forces de gauche en France et dans le monde,
depuis ce qui reste du trostkysme et du communisme
jusqu'à l'intermondialisme, en passant par
les diverses social-démocraties. Les lecteurs
feront évidemment leur choix dans cette diversité,
la sélection critique restant le privilège
de toute pensée affranchie des oukazes imposés
par les religions révélées et
les intérêts politiques et économiques
pour qui toute discussion est dangereuse.
Parmi
les thèmes retenus par Syllepses, il en est
un qui nous intéresse particulièrement
dans cette Revue et qu'illustre bien la collection
Matériologiques, dirigée par François
Athané, Jean-Marc del Percio et Marc Silberstein
(voir http://www.syllepse.net/collections.cfm).
Selon
la présentation qu'en fait l'éditeur,
" "Matériologiques" a pour vocation
d'accueillir des ouvrages traitant de certains domaines
des savoirs philosophiques, épistémologiques
et scientifiques, et ce sous la triple condition 1/
d'une approche des contenus théoriques, 2/
d'une intrication des niveaux d'exposition scientifique
et d'explicitation épistémologique et
3/ d'un équilibre entre la rigueur des concepts
et la nécessité de les rendre accessibles
aux non-spécialistes.
Si
"Il est contradictoire d'attendre de l'épistémologie
qu'elle dispense de l'étude des sciences"
(Jean-Pierre Cléro, Épistémologie
des mathématiques, 1998), il le serait tout
autant de prétendre que, en ces temps de divagations
mystiques ou irrationnelles ....la présentation
de la science ne requiert pas un accompagnement de
ses discours techniques par un autre usage technique
du langage, l'épistémologie. ... nous
croyons à la nécessité d'un examen
à la fois diagnostique et curatif des lignes
de force des théories et descriptions du Monde,
notamment dans leurs assertions ontologiques.
Une
autre idée préside à la définition,
nécessairement distendue, du contenu de cette
collection. Il est courant d'entendre la condamnation
d'un champ disciplinaire ou d'une théorie,
invoquant les problèmes que ne pourrait résoudre
telle ou telle théorie, la vouant ainsi au
silence, ou pire, dans l'ordre de l'"infamie
gnoséologique", la précipitant
dans un oubli prescriptif, dans une condamnation à
la réclusion perpétuelle dans les geôles
des savoirs révolus. On pense ici à
l'exemple le plus éloquent de ce mode de répudiation
: la mise au ban du darwinisme ..., suivant des procédures
discursives mises en place du vivant de Darwin et
sans cesse répétées depuis lors
par les spiritualistes .... La question de la matière
et de la conscience se pose dans les mêmes termes.
Or nous pensons, à l'instar de Hilbert, que
"Tant qu'une branche de la science jouit d'une
abondance de problèmes, elle est pleine de
vie ; le manque de problèmes dénote
la mort, ou la cessation du développement propre
de cette branche […]".
"Matériologiques" s'ouvrira aux secteurs
suivants (liste non-exhaustive) : biosciences (théorie
de l'évolution, théorie du vivant, etc.),
sciences cognitives et neurosciences, philosophie
du langage et philosophie de l'esprit, physique (cosmologie,
théorie de la matière, etc.), etc.
Nos
lecteurs verront au premier coup d'oeil que la Collection
offre et pourra offrir à l'avenir un vaste
domaine de réflexion constituant l'accompagnement
philosophique et politique indispensable à
la compréhension des thèmes multiples,
scientifiques et technologiques, abordés par
notre revue, sans que nous puissions toujours malgré
notre ambition assurer la prise de recul nécessaire
à leur pleine compréhension épistémologique.
Au
sein de cette collection, l'ouvrage collectif que
nous vous présentons aujourd'hui, Les Matérialismes
(et leurs détracteurs) représente
selon nous, si on nous passe le mot, la véritable
Bible que toute personne refusant l'intrusion non
seulement du spiritualisme mais aussi du politique
dans les sciences devrait posséder sur sa table
de nuit. Pour préciser cela, nous préférons
à nouveau citer les auteurs, qui parlent de
leur ouvrage bien mieux que nous ne pourrions le faire
nous-mêmes:
"Depuis plusieurs années, on constate
que les sciences suscitent une tenace convoitise de
la part de mouvements qu'on peut qualifier du
terme générique de « spiritualistes
». Notre environnement culturel est en grande
partie technoscientifique ;
il leur faut donc investir cet espace pour diffuser
encore et toujours des thèses pourtant éculées
: l'existence d'un Plan cosmique ou divin,
l'ordonnancement du monde par une intelligence
transcendante, la fin du darwinisme, le principe
anthropique fort…
Ces mouvements, aux contours très divers, présentent
néanmoins une véritable unité
de visée et de pensée, quand il s'agit
pour eux de « montrer » que la science
la plus en pointe rejoint les intuitions fondatrices
des religions instituées ou des spiritualités
moins organisées. Ainsi, foi et science deviendraient
les deux faces indissociables de la « connaissance
». Beaucoup [de matérialistes et de scientifiques]
considèrent avec condescendance ces errements,
ce qui leur évite de s'interroger avec
force sur les symptômes d'une société
qui voit se déliter les idées des Lumières,
certainement
améliorables mais en tout état de cause,
d'une inestimable pertinence pour un projet
de connaissance universelle. D'autres pensent
qu'il est vraiment temps d'agir. C'est
la raison d'être de cet ouvrage que de
proposer un état des lieux de la réflexion
sur
le matérialisme en sciences et en philosophie.
Rassemblant une trentaine de contributions, ce livre
combat une pensée qui, sous prétexte
de « ré-enchanter le monde », n'a
d'autre but que de subordonner la connaissance
objective de ce monde à son projet irrationaliste,
en la faisant ployer sous le fardeau ... de l'imposture
intellectuelle."
Ajoutons
que le livre rassemble des idées et des contributions
qui avaient déjà été présentées
au public dans deux Colloques, organisés avec
la Commission Sciences de la Fédération
Nationale de la Libre-pensée, en septembre
2000 et en septembre 2003. Il reprend les contributions
du colloque de septembre 2003, lui-même précédé
du premier colloque de septembre 2000, qui a donné
un livre (Dubessy et
Lecointre, Intrusions spiritualistes et impostures
intellectuelles en sciences, Syllepse, 2001 :
http://www.syllepse.net/livres2.cfm?id=211).
Ce livre et "Les matérialismes."
forment une sorte de suite, à la fois consacrée
à la question du matérialisme et à
l'exposé des impostures intellectuelles et
autres intrusions.
Certaines personnes se voulant matérialistes
diront que la France d'aujourd'hui n'a plus rien à
faire des prétendues "vieilles lunes de
la Libre-pensée". La lecture du livre
les convaincra du contraire. Il aborde les sujets
les plus actuels de la réflexion philosophique
et politique intéressant les développements
de la science.
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Où
que ce soit dans le monde, ceux qui s'honorent de
participer même marginalement à la construction
des connaissances scientifiques s'efforcent de respecter
une déontologie précise. Celle-ci peut être
résumée en quelques règles. La première
consiste à toujours soumettre ses hypothèses
au contrôle apporté par la méthode
expérimentale, ceci dans le cadre de processus
reconnus par l'ensemble de la communauté
scientifique. Ceci signifie le rejet des hypothèses
et à fortiori des affirmations non vérifiables
par l'expérimentation collective au sein
de la communauté scientifique toute entière.
Le scientifique ne croît pas qu'il puisse
avoir raison tout seul ou qu'il puisse avoir raison
en s'appuyant sur des références extérieures
à la science qui prétendraient échapper
au contrôle de l'expérimentation menée
par ses pairs. En d'autres termes, il refuse de
faire appel à des arguments inspirés par
des croyances politiques ou religieuses dont les promoteurs
refuseraient de se soumettre aux exigences de la démonstration
scientifique.
Certes,
ceux qui font progresser la science commencent généralement
par remettre en cause les conclusions de leurs prédécesseurs,
mais ils apportent pour justifier leurs hypothèses
des éléments de démonstration que
chacun, partisan comme adversaire, doit pouvoir reconnaître
comme s'intégrant au processus général
d'acquisition des connaissances scientifiques. Le
scientifique, comme tout homme, peut avoir des croyances
personnelles, individuelles ou collectives, qui ne relèvent
pas du domaine scientifique. Mais il doit savoir se garder
de faire appel à elles dans l'élaboration
de ses hypothèses et, surtout, dans l'agencement
de ses démonstrations.
Un autre aspect de la déontologie scientifique,
sur lequel on n'insiste pas suffisamment, consiste
à ne jamais renoncer à comprendre le monde,
même si celui-ci, dans tel ou tel de ses aspects,
parait sur le moment réfractaire à l'analyse
scientifique. On ne doit jamais se satisfaire de l'ignorance
ou se laisser décourager par les échecs
de la connaissance. Il faut toujours reprendre les problèmes
là où les prédécesseurs les
ont laissés, en faisant le pari de pouvoir débloquer
les difficultés que pour des raisons contingentes
ils n'ont pu résoudre. Cette volonté
indomptable de compléter le corpus des connaissances
de son époque ou, tout au moins, de faire en sorte
que d'autres puissent le faire, signifie aussi renoncer
aux pseudo-réponses s'appuyant sur des arguments
non scientifiques lesquelles de fait équivalent
à une renonciation à comprendre. Dès
que par exemple on évoque une intervention divine,
on se refuse à aller plus loin dans l'investigation.
Aucun scientifique digne de ce nom ne prétendra que
la science sait tout ou même, qu'en se donnant le temps
nécessaire, elle pourrait tout savoir. L'exercice d'heuristique
scientifique le plus utile consiste à explorer sans
cesse ce que l'on appellera les limites de la connaissance
du moment(1) étant entendu
que ces limites peuvent, ici et maintenant, tenir aux insuffisantes
capacités du cerveau humain et reculer si les connaissances
globales de ll'humanité, grâce aux technologies,
s'enrichissent. Mais reconnaître que la science n'apporte
pas, aujourd'hui, de réponses convaincantes à
un certain nombre de grandes questions n'entraîne pas
qu'il faille combler ces lacunes en introduisant des réponses
inspirées de croyances spiritualistes. Celui qui voit
la preuve de l'existence de Dieu dans l'apparition de la vie
ou dans le fonctionnement de la conscience au prétexte
qu'il ne peut « expliquer scientifiquement » ces
deux phénomènes, trahit la démarche scientifique
d'une double façon : en apportant une réponse
sans valeur scientifique aux questions posées et surtout,
en fermant le domaine à des recherches scientifiques
ultérieures. Pourquoi en effet tenter d'approfondir
les mécanismes de la vie et de la conscience si ceux-ci
relèvent d'une intervention transcendante à
l'égard de laquelle l'analyse scientifique sera considérée
comme irrespectueuse ?
La construction progressive de ce que l'on pourrait appeler
l'univers des connaissances rationnelles, ayant commencé
dans la Grèce ancienne et s'étant considérablement
développée depuis, principalement dans le monde
dit occidental, est une vaste oeuvre collective reposant sur
des millions d'apports individuels. On pourrait la comparer
à la réalisation d'un gigantesque vaisseau spatial.
Chacun a le droit d'y participer, mais il doit veiller à
ne pas y introduire par vanité ou ignorance des éléments
de fragilité qui pourraient compromettre à un
moment ou un autre la robustesse de l'ensemble. Ce faisant,
chacun doit se faire le gardien de la fiabilité du
vaisseau, non seulement à l'égard de ses propres
errements mais à l'égard de ceux d'autres personnes
qui, volontairement ou par ignorance, viendraient à
saboter l'ensemble. La communauté scientifique a le
devoir d'exercer une véritable mission de police interne
et externe destinée à détecter et mettre
hors d'état de nuire les intrusions et les malfaçons.
Ceci peut paraître déplaisant à dire
et répugnant à faire. De la même façon
les citoyens en démocratie répugnent à
se constituer en milices d'auto-protection. Si après
tout quelqu'un s'imagine que la Terre a été
créée par un Dieu quelconque il y a 6.000
ans, pourquoi l'empêcher de le croire ou de
le dire ? Chacun est libre de ses croyances et la Constitution
reconnaît ce droit. Oui, mais celui qui s'empare
d'une question scientifique pour lui apporter une
réponse non scientifique est comme celui qui viendrait,
dans le vaisseau spatial dont nous parlions, apporter
une pièce contrefaite possiblement dangereuse.
Les responsables de la construction du vaisseau se doivent
alors de lui interdire l'accès au chantier.
Autrement dit, les scientifiques doivent se départir
de la tolérance qu'ils manifestent, par indifférence
ou paresse, à l'égard des propagateurs
de solutions qui refuseraient de se soumettre à
la règle commune de vérification expérimentale
des hypothèses. La science est un bien commun dont
chacun doit se faire le gardien.
Les auteurs de l'ouvrage que nous présentons nous indiquent
qu'ils l'ont écrit dans cet esprit, pour alerter les
scientifiques de toutes disciplines et ceux qui leur font
confiance en leur montrant qu'ils seraient, d'une certaine
façon, coupables de ne pas participer à l'oeuvre
commune salutaire consistant à détecter et rejeter
– par le débat démocratique s'entend et
non par le terrorisme intellectuel – tous les contrefacteurs
et pollueurs de la démarche scientifique. On dira que
la science a toujours été en butte aux critiques
des pouvoirs ecclésiastiques et politiques dont elle
sapait les fondements. Cela ne l'a pas empêchée
de se développer. Mais il semble bien qu'aujourd'hui,
l'offensive de ces pouvoirs s'accroisse, en ce sens que cette
offensive reprend du terrain là où le rationalisme
pensait avoir définitivement éliminé
l'irrationnel. On le voit à la remontée en force
des religions et cultes s'opposant directement à la
démarche scientifique et à l'enseignement des
sciences, en expliquant que le monde ne saurait être
compris qu'à travers les révélations
et écritures des prophètes de toutes sortes.
Mais on le voit au sein même des milieux scientifiques,
avec le fait que beaucoup de gens ayant acquis une certaine
compétence scientifique dans leur domaine s'appuient
sur la réputation qu'ils se sont données pour
ébranler les bases mêmes de la connaissance scientifique
occidentale. Nous pensons évidemment en particulier
aux tenants du Dessein Intelligent, que l'on pouvait croire
limités aux cercles étroits des églises
et sectes évangéliques américaines mais
qui trouvent dorénavant une oreille complaisante au
Vatican même – lequel n'a jamais renoncé
à interdire à la science de s'occuper des questions
fondamentales concernant la vie et la conscience, réputées
de création divine.
Nous devons donc remercier les concepteurs de l'ouvrage, comme
les différents auteurs des textes ici rassemblés,
pour s'être engagés dans un véritable
travail militant, destiné à défendre
la science quels que soient les coûts et les risques
de l'entreprise. Est-il excessif de parler de coûts
et de risques ? Nous ne sommes certes pas encore revenus aux
temps de l'Inquisition. Mais coûts il y a certainement,
car passer du temps à dénoncer les faux prophètes
de la science se fait au détriment de temps passé
à des recherches ou à des communications personnelles
qui seraient sûrement plus valorisantes. Quant aux risques,
ils sont, pour le moment encore, d'ordre intellectuel. Celui
qui s'affirme matérialiste se fait vite aujourd'hui
reprocher son archaïsme et son intolérance par
les leaders d'opinion. Il s'exclut d'emblée des grands
canaux de communication médiatique, réservés
à ceux qui développent des thèses aussi
fantaisistes que sensationnelles, même lorsque celles-ci
sont contraires au moindre bon sens(2).
Le
livre propose une synthèse précieuse de
l'actualité la plus récente des connaissances
Ceci
dit, le livre est bien plus qu'une simple dénonciation
des impostures scientifiques contemporaines. Les compétences
scientifiques des auteurs permettent à certains
articles d'être dignes d'une publication
dans des revues scientifiques à comités
de lecture. Ils font en effet le point sur des questions
difficiles, en présentant des thèses originales,
synthétisant de véritables avancées
dans la pensée scientifique la plus récente,
qui mériteraient d'être reprises et
discutées en tant que telles. La lecture du livre
permet ainsi au lecteur d'obtenir une vue générale
et critique de l'état des connaissances actuelles,
présentée évidemment sous l'angle
du matérialisme scientifique. Pour bien faire,
nous aurions du compléter cette chronique par une
suite de commentaires dédiés à chacun
des chapitres, car tous méritent d'être lus
et discutés. Mais cela aurait été
vouloir écrire un second livre. Nous ne pouvons
qu'inciter le lecteur à ne pas se laisser décourager
par l'épaisseur de l'ouvrage et la (relative) technicité
de certaines pages. Il faut vraiment tout lire.
Sur
le plan de la forme, présentons une seule observation.
La division de l'ouvrage en deux grandes parties,
l'une exposant les points de vue matérialistes
et l'autre ceux de leurs détracteurs, ne
s'impose pas toujours. Il est évident qu'il
faut mettre dans la première partie la présentation
du « darwinisme cellulaire » dont Jean-Jacques
Kupiec et Pierre Sonigo sont de brillants représentants
et qui est en train de révolutionner la génétique.
De même il faut mettre dans la seconde partie les
délires de l'orthophoniste Anne Marguerite
Vexiau (fallait-il même lui faire l'honneur
de la citer ?) ou ceux des astrologues, même si
ces derniers ont pu prétendre à une reconnaissance
universitaire à travers le doctorat attribué
à Elizabeth Teissier. Par contre, d'autres
thèmes relèvent simultanément de
chacune de ces deux grandes parties, car leur étude
nécessite l'examen à la fois des thèses
matérialistes et des intrusions ou déviations
qui leurs sont constamment apportées par les spiritualistes.
C'est par exemple le cas en ce qui concerne l'exposé
des théories de l'évolution en biologie,
inséparables de celui des thèses opposées
du finalisme (aujourd'hui notamment celles du dessein
intelligent) qui les contredisent radicalement, sans aucune
preuve évidemment. Il en est de même en ce
qui concerne le résumé des approches matérialistes
en mécanique quantique et en cosmologie, lequel
résumé entraîne nécessairement
la critique (à laquelle se livre magistralement
Christian Magnan) de l'hypothèse du multivers
et du principe anthropique fort permettant aux spiritualistes
de « sauver » l'idée selon laquelle
l'homme serait un reflet de l'image de Dieu.
Nous sommes là dans le domaine de la physique théorique
où les cosmologistes ne prétendent pas faute
d'instruments adéquats à ce jour pouvoir
faire vérifier leurs hypothèses, mais les
matérialistes ont tout à fait raison de
mettre en garde les théoriciens contre les applications
abusives que les spiritualistes font de leurs hypothèses
(en réintroduisant Dieu, par exemple, derrière
les indécidables de la « théorie des
cordes »).
Ce
qui manque peut-être au livre
Il
ne suffit pas aux matérialistes scientifiques que nous
voulons être d'adopter une attitude défensive
face aux intrusions et impostures des tenants du spiritualisme
quand ceux-ci cherchent à récupérer à
leur profit les enseignements ou les questionnements des sciences.
Il leur faut aussi attaquer, en appliquant systématiquement
la méthode scientifique à l'analyse du spiritualisme
en général et des religions et sectes en particulier.
Un phénomène aussi universellement répandu
que la croyance, la faveur nouvelle dont bénéficie
aujourd'hui les dogmatismes les plus fondamentalistes, sont
des réalités socio-politiques, sinon anthropologiques,
qui doivent mobiliser les approches scientifiques les plus
diverses, allant des neurosciences jusqu'à la sociologie
politique.
Il va de soi que les matérialistes n'ont pas manqué,
tout au long de l'histoire, de critiquer leurs adversaires
spiritualistes avec ce qu'ils ont appelé les armes
du rationalisme. C'est le cas notamment en France de la Fédération
de la Libre Pensée citée en présentation,
sans mentionner le fait que toute thèse scientifique,
dans quelque domaine que ce soit, porte en elle-même
implicitement une critique du dualisme spiritualiste et des
religions qui militent pour son intrusion dans les sciences(3).
Mais ces critiques restent très dispersées,
mal connues et donc peu entendues. Il aurait été
bon que le livre en fasse un bref recensement - à moins
qu'un second ouvrage ne soit ultérieurement consacré
par les auteurs au sujet(4).
Nous pensons pour notre part qu'il faudrait examiner plusieurs
questions complémentaires:
- Pourquoi le besoin de croire en un autre monde (y compris
ad absurdum) s'est-il introduit il y a quelques millénaires
(ou dizaines de millénaires ?) chez les hominiens et
pourquoi il y a survécu depuis ? Est-ce vraiment parce
que les hommes devenus conscients de leur propre mort avaient
besoin de ceci pour survivre ?
- Corrélativement, pourquoi, si ce besoin de croyance
était indispensable à la survie des individus
et des sociétés, des athées ou incroyants
ont-ils pu apparaître et survivre - le cas échant
en transférant leur besoin de croire sur des objectifs
de nature matérielle ?
- Comment en termes neurologique l'idée de Dieu - et
plus généralement le fait de croire en quelque
chose sur le mode de la foi du charbonnier - se manifestent-ils
dans l'anatomie et la physiologie du cerveau soumis aux moyens
moderne d'exploration fonctionnelle ?
- Peut-on considérer que l'idée de Dieu est
un mème ou mèmeplexe qui parasite nos cerveaux
?
- Comment les pouvoirs sociaux et politiques utilisent-ils
à leur profit ce besoin de croyance ? On sait depuis
longtemps de quelles façons les classes dirigeantes
traditionnelles se sont servies des religions pour aliéner
les populations (l'opium du peuple). Mais il serait intéressant
de voir aujourd'hui quels sont les intérêts précis,
géostratégiques, politiques, commerciaux - qui
sont derrière les fondamentalismes chrétiens
ou islamiques et visent à mettre en tutelle l'esprit
des hommes modernes ? On aimera aussi savoir, sans tomber
dans les fantasmes de la théorie du complot, quels
pouvoirs encouragent la prolifération des sectes au
sein des sociétés occidentales?(5).
- Au plan philosophique, une définition plus précise
des domaines respectifs de la philosophie (y compris de la
métaphysique) et de la connaissance scientifique s'imposait.
On comprend bien que les scientifiques les plus matérialistes
confrontés aux mystères de l'univers et n'ayant
pas encore, comme indiqué ci-dessus, de réponses
précises de type scientifique à apporter, se
prennent à rêver à différentes
solutions possibles aux grands questions posées à
l'homme. Certains de ces rêves pourront, dans le meilleur
des cas, donner lieu à des hypothèses testables
scientifiquement. D'autres resteront au niveau de l'imaginaire.
Mais les scientifiques fidèles à la déontologie
de la découverte scientifique se distingueront des
prophètes et des illuminés en ne se laissant
pas prendre au piège de leur propre imagination. Ils
sauront le moment venu remettre le pied dans la réalité,
comme on dit, c'est-à-dire revenir au réel du
processus quotidien d'acquisition et de transmission des savoirs
scientifiques.
- Dans le même ordre d'idées, on se posera la
question de savoir si l'athéisme est ou non identique
au matérialisme. A propos de l'athéisme, nous
avons posé diverses questions suscitées par
la lecture du dernier livre de Michel Onfray, Traité
d'athéologie, qui fait oeuvre utile mais qui nous
a paru bien superficiel, même au plan philosophique
auquel se place l'auteur. Nous y renvoyons le lecteur car
elles auraient pensons-nous leur place dans le présent
article (voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/fev/atheologie.html).
.
- Nous pensons enfin que la critique du bouddhisme présentée
dans le livre n'est pas assez aiguisée, compte-tenu
notamment de la large diffusion des religions contemplatives
(on y joindra l'hindouisme) et du fait que ces religions sont
en principe reconnues officiellement par des Etats qui ne
refusent pas la science occidentale mais sans doute la détournent
de façon subtile. Nous avons examiné les relations
entre le matérialisme scientifique et le dualisme bouddhiste
dans la critique que nous avons précédemment
faite du livre de Alan Wallace, The Taboo of Subjectivity.
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/taboo.html.
Là aussi, nous nous permettons d'y renvoyer le lecteur.
Pour
terminer, on ne peut que souhaiter au livre de très
nombreux lecteurs. Les revues scientifiques et philosophiques
devraient pensons-nous contribuer à le faire connaître.
C'est ce qu'ont fait pour leur part nos confrères
(et amis) de la revue Vivant, qui a réalisé
un interview très complet des auteurs du livre.
Nos lecteurs peuvent s'y rendre car cet interview complète
parfaitement la présente présentation
http://www.vivantinfo.com/uploads/media/Materialisme_scientifique.pdf
Notes
(1)
Voir par exemple l'intéressant bien que déjà
dépassé « Dictionnaire de l'ignorance.
Aux frontières de la connaissance », sous la
direction de Michel Cazenave, Albin Michel Sciences 1998
(2) Par exemple l'inénarrable Da
Vinci Code de Dan Brown. Le livre cite quelques autres ouvrages
de cet acabit, dont le succès fut à la mesure
de l'absence de rigueur scientifique.
(3) Mentionnons la création récente,
dans le monde anglo-saxon, du mouvement des Brights, qui s'élève
contre la recrudescence, notamment aux Etats-Unis, de l'intolérance
des églises chrétiennes, évangélistes
mais aussi catholiques (The Brights Net http://www.the-brights.net/
).
(4) L'éditeur nous indique que certaines
de ces questions pourront être traitées dans
les
livraisons de la revue "Matière Première,
Revue d'études matérialismes et d'épistémologie",
dont le premier numéro est à paraître
en décembre 2005. Cette revue se veut la prolongation,
récurrente, du livre "Les matérialismes".
http://jerome-segal.de/Assomat
(5) Sur l'utilisation de la science par
les sectes, voir l'article de Sciences et Avenir : Les sectes
et la science, septembre 2005, p. 46
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