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La Revue mensuelle n° 66
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Vers un devenir post-humain ?
par Alain De Neve,
Analyste de défense (Réseau multidisciplinaire en études stratégiques)
23 juillet 2005

 

Le 11 mars 2005, le géant mondial de l'informatique, IBM Corp., annonçait publiquement la mise en service officielle de son supercalculateur de dernière génération, plus connu sous le nom de Blue Gene/L, originellement destiné à la recherche nucléaire. Démarré dans le courant de l'année 1999, le projet de développement d'un nouveau système d'intelligence synthétique s'inscrivait alors dans une course généralisée pour l'accroissement des puissances et vitesses de calcul des superordinateurs. Dans l'état actuel - – et somme toute provisoire - – des développements technologiques intervenus dans ce secteur, Blue Gene/L, avec ses quelques 70,72 teraflops[1] (soit 70 trillions d'opérations à la seconde (virgule flottante[2]), se situe en tête de file des mastodontes cybernétiques que compte notre planète. Le dernier né d'IBM devance ainsi le Sillicon Graphics de l'Université de Columbia et le Earth Simulator japonais. Récemment, les capacités de calcul de Blue Gene/L ont doublé, portant ainsi sa puissance à quelques 135 teraflops. Les spécialistes pensent qu'une capacité de calcul de près de 250, voire de 360 teraflops constitue une hypothèse envisageable dans un proche avenir.

Blue Gene/L

Figure 1 : Blue Gene/L, machine cybernétique, démultipliera nos connaissances de l'Homme et de la vie. (source : http://www.ibm.com)

Inévitablement, l'occurrence de cette nouvelle percée technologique nous invite à nous interroger - et cet article n'a d'autre ambition - sur le potentiel de croissance future des supercalculateurs. Surtout, l'extension apparemment sans limite des systèmes cybernétiques pose une question éthique fondamentale quant au devenir de l'homme, si tôt que celui-ci cessera d'être unanimement considéré - peut-être est-ce déjà le cas – comme l'être le plus intelligent - mais encore faut-il s'entendre sur une telle notion - existant sur cette Terre.

H« 0 »mme = « 1 »formation ?

L'ensemble de ces questionnements, que d'aucuns qualifieront de fantaisistes ou seulement dignes d'un médiocre scénario de science fiction, est pourtant porté par un courant académique de plus en plus prégnant au sein de la sociologie. L'école de pensée de la post-humanité - tel est le label qui lui a été attribué, parfois sans réel égard aux tendances singulières qu'il peut inclure – appelle à la nécessité d'une réécriture radicale des conceptions sociologiques, éthiques, politiques et culturelles qui régissent actuellement le rapport de l'homme avec lui-même et à la machine. Dans une approche techno-ontologique, un auteur tel que McLuhan n'hésita pas, par exemple, à considérer les médias électroniques comme une pure et simple extension artificielle du système nerveux humain. L'enveloppe charnelle de l'homme étant, dès lors, considérée comme une coquille vide (empty shell) dont l'existence ne vaut que par l'information qui transite par son biais. Ces considérations ont été, récemment, portées à des conceptions plus extrêmes telles celles développées par Raymond Kurzweil persistant à démontrer (avec un calendrier pré-établi, s'il vous plaît !) l'inéluctabilité du dépassement de l'intelligence humaine par les machines, mais également la possibilité pour l'individu de télécharger à l'avenir tout son « être » sur un ordinateur (l'ADN pouvant être, selon Kurzweil, l'équivalent biologique d'une base de données informatiques dont la retranscription synthétique ne serait qu'une question de temps !). A ce propos, il est intéressant de noter qu'aux Etats-Unis, la résorption des déséquilibres psychiques des soldats de retour d'Irak puisse être envisagée au travers d'une immersion des sujets dans un « Irak virtuel », soit un environnement artificiel généré par ordinateur afin de permettre aux spécialistes du trouble du comportement de circonscrire le phénomène pathologique par une confrontation des informations subjectives intégrées par le sujet aux informations objectives, brutes issues du milieu dans lequel le soldat dut combattre[3]. Le sujet n'est ici perçu que comme un condensé informationnel qu'il s'agit de replacer dans son contexte de données sources.

Le substrat socio-historique

Mais comment expliquer l'engouement technophile dans lequel semble occasionnellement verser la post-humanité ? Loin des considérations parfois futuristes qui viennent d'être énoncées, Richard Hofstadter, s'attache à expliquer le substrat socio-historique sur lequel se fonde en la matière la dynamique de recherche technologique spécifique d'une nation telle les Etats-Unis. On découvre dans ce qu'il nomme le « style paranoïde de la politique américaine » les raisons historiques qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont conduit les Américains à accepter le principe d'un recours croissant à l'aide apportée par la machine en matière décisionnelle[4]. C'est la méfiance du peuple américain vis-à-vis des conseillers de la Couronne britannique - à l'origine de la Révolution américaine - qui semble avoir participé à la persistance enfouie d'une légitime suspicion vis-à-vis de ceux qui sont appelés à les représenter. Avec la fin de la guerre froide, l'environnement complexe des relations internationales a renforcé l'idée selon laquelle la technologie pourrait s'avérer un outil analytique plus neutre et objectif que l'homme. De ce sentiment dont les racines se situent dans l'inconscient collectif américain - ou supposé tel -, découle la volonté d'exploiter de façon maximale les technologies informationnelles dans une grande variété de secteurs, allant de l'enseignement en ligne à la gestion des conflits en passant par l'administration financière et économique. Mais on ne saurait trop insister, comme le suggère Dominique Lecourt, sur l'origine fondamentalement occidentale du débat, notamment à travers la rupture baconnienne, fondatrice d'une notion de progrès - passant par la domination de la nature - désormais prégnante tant aux Etats-Unis qu'en Europe. Le discours a seulement ceci de particulier aux Etats-Unis qu'il agite un certain nombre de conceptions religieuses propres au débat sociopolitique américain.

Cette approche socio-historique du débat post-humaniste est, à dire vrai, rassurante. Elle rappelle à qui l'aurait oublié que la technique constitue une réification de choix sociaux et politiques et, sans doute, comme le suggère Herbert Marcuse, une forme de pouvoir[5]. La technique n'est donc pas neutre, et l'on ne saurait imaginer, sauf à concevoir l'occurrence d'une rupture technologique fondamentale remettant en cause nos définitions de l'ergonomie, l'idée d'une complète autonomisation de la machine dans les sphères investies par l'action humaine. Une sociologie propre aux machines, bien que l'évocation du thème paraisse séduisante à plus d'un titre, demeure improbable. Il reste à examiner si elle s'avère réellement impossible sur un plan théorique – chose que tente de démontrer John Haugeland[6].


Univers générés par ordinateursFigure 2 : Les univers générés par ordinateurs constitueront-ils, demain, les environnements symbiotiques où se marieront l'Homme et la machine? (source : Georgia Institute of Technology – Environmentally Conscious Design and Manufacturing Program - http://www.marc.gatech.edu).

 

Une vision symbiotique de l'homme et de la machine ?

La prudence ne saurait, cependant, justifier l'abandon de la poursuite des recherches et des innovations, à condition qu'elle ne se transforme pas en une fuite en avant. Le développement de systèmes cybernétiques poussés présente, en effet, des perspectives intéressantes – mais non exclusives d'autres formes d'approches - dans notre entendement de la Vie et de l'Homme. Blue Gene/L, par exemple, sera orienté vers des applications scientifiques de première importance, dont la recherche biologique (étude des protéines) ou la simulation climatique. Sa puissance de calcul démultipliera nos connaissances scientifiques à un rythme auquel l'homme n'aurait jamais pu auparavant rêver. Ce sont également nos perceptions et visions du monde qui pourraient être durablement altérées par l'émergence des supercalculateurs. L'homme évolue dans un univers essentiellement visuel, limité par ses sens à certaines catégories de fréquences. La technologie nous permet d'étendre et de compléter nos manières de percevoir. Il nous faudra, à n'en pas douter, repenser l'ergonomie homme/machine et répondre à la question fondamentale : qui de l'homme ou de la machine apprendra désormais le plus de l'autre ? La réponse à cette question peut sans doute s'inspirer des écrits de Paul Watzlawick, thérapeute et professeur à l'Université de Stanford, qui, en retraçant les tentatives répétées de scientifiques américains visant à apprendre au chimpanzé le langage humain, n'en soulignait pas moins que c'était le singe qui se révélait capable d'adopter le langage de l'homme – et témoignait de la sorte des aptitudes les plus étonnantes, tandis que l'humain se montre inapte à comprendre naturellement le langage de son cousin primate. De cette illustration, Watzlawick[7] pose une double interrogation cruciale : « combien de notre propre potentiel utilisons-nous réellement ? Quels éducateurs surhumains pourraient nous aider à le mieux développer ? » Et si ces éducateurs de demain étaient post-humains ?...

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Notes :
[1] Telle est la capacité originelle annoncée officiellement.
[2] Vitesse de codage et de stockage des nombres réels en informatique. Ce système de codage doit permettre aux ordinateurs de traiter rapidement ces nombres.
[3] Emmanuelle Richard, « La réalité virtuelle, potion du réel », Libération, 2 avril 2005.
[4] Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, New York, Random House, 1965, cité dans Desmon Saunders-Newton & Harold Scott, “”But the Computer Said!” – Credible Uses of Computaional Modeling in Public Sector Decision Making”, Social Science Computer Review, volume 19, numéro 1, printemps 2001, pp. 47 – 65.
[5] Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel¸ Paris, Les Editions de Minuit, 1968.
[6] John Haugland, L'esprit dans la machine. Fondements de l'intelligence artificielle, Paris, Odile Jacob, 1989.
[7] Paul Watzlawick, La réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Edgar Roskis, Paris, Seuil, Coll. Points/Essais, 1978.


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