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Article
Des
découvertes révolutionnaires en sciences
cognitives
Les paradoxes et dangers de l'imitation
Simon De Keukelaere Simon.DeKeukelaere@UGent.be
Universiteit Gent - Belgique
29 mars 2005
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Cet
article est le résumé d'un article paru
en néerlandais, traduit en français par
l'auteur, que nous remercions.
(Nous avons déjà publié en octobre 2002
sur le site un autre article de l'auteur :
"La
violence humaine : imitation ou mèmes ? : critique
d'un point de vue Girardien"
Automates
Intelligents
La
découverte des neurones miroirs est absolument renversante.
C'est aussi la découverte la plus importante et elle
est pratiquement négligée parce qu'elle est
si monumentale que nul ne sait qu'en faire. - ROBERT SYLVESTER
Les
neurones miroir
L'une des plus grandes révolutions scientifiques de
notre temps - selon moi, la découverte des "neurones
miroirs" - n'a pas encore reçu beaucoup de publicité.
Il y a fort a parier toutefois que cette découverte
va avoir d'énormes conséquences pour notre compréhension
de l'homme. Comme l'a écrit le directeur du Center
for Brain and Cognition de l'université de Californie
:
The
discovery of mirror neurons is the single most important
"unreported" story of the decade. I predict that
mirror neurons will do for psychology what DNA did for biology:
they will provide a unifying framework and help explain
a host of mental abilities that have hitherto remained mysterious
and inaccessible to experiments. (V.S. Ramachandran, 2000).
(La
découverte des neurones miroirs est la plus importante
nouvelle non-transmise de la décennie. Je prédit
que les neurones miroirs feront pour la psychologie ce que
la DNA a fait pour la biologie. Elles vont fournir un cadre
unifiant et aider à expliquer une quantité
de dispositions mentales qui jusqu'à maintenant restaient
mystérieuses et inaccessibles à l'empirisme).
Les
neurones miroirs sont des neurones qui s'activent, non seulement
lorsqu'un individu exécute lui-même une action,
mais aussi lorsqu'il regarde un congénère exécuter
la même action. On peut dire en quelque sorte que les
neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent
les neurones de la personne observée; de là
le qualitatif 'miroir' (mirror neurons).
C'est un groupe de neurologues italiens, sous la direction
de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte
sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué - par
hasard - que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur)
qui étaient activés quand un singe effectuait
un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un
objet) étaient aussi activés quand le même
singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe
ou chez le chercheur, qui donnait l'exemple.

Zone F5 du cortex prémoteur
Il
existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre
action et observation. Cette découverte
s'est faite d'abord chez des singes, mais l'existence et l'importance
des neurones miroirs pour les humains a été
confirmée(1).
Dans une recherche toute récente supervisé par
Hugo Théoret (Université de Montréal),
Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des
neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits
enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent
de se développer dans les stades ultérieurs
de l'enfance. Il faut ajouter ici que les savants s'accordent
pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés
chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu'ils
sont considérablement plus évolués chez
les hommes en général comparé aux autres
primates(2).
L'homme est un animal social qui diffère des autres
animaux en ce qu'il est plus apte à l'imitation, Aristote
le disait déjà (Poétique 4). Aujourd'hui
on peut tracer les sources cérébrales de cette
spécificité humaine. La découverte des
neurones miroirs permet de mettre le doigt sur ce qui connecte
les cerveaux des hommes. En outre cette découverte
a encore confirmé l'importance neurologique de l'imitation
chez l'être humain. Comme le dit très bien Scott
Garrels (2004) :
Convergent
evidence across the modern disciplines of developmental
psychology and cognitive neuroscience demonstrate that
imitation based on mirrored neural activity and reciprocal
interpersonal behaviour are what scaffold human development
(p. 3).
(Des
preuves convergentes de la psychologie du développement
et de la neuroscience cognitive démontrent que
l'imitation basée sur l'activité neurale
miroir et le comportement réciproque interpersonnel
est ce sur quoi est construit le développement
humain).
L'imitation
est importante pour l'apprentissage, le langage, la transmission
culturelle, mais aussi pour l'empathie, par exemple. Qu'on
peut mieux saisir l'empathie à l'aide des neurones
miroirs est facile à comprendre: très vite l'enfant
fait l'expérience de l'autre comme 'quelque chose'
qui peut 'faire la même chose' que lui. En imitant et
en étant imité les enfants apprennent que de
tous les objets qui les entourent seuls les êtres humains
peuvent vivre les mêmes expériences qu'eux.
Un
dialogue prometteur
Quand on met le doigt sur le spécifiquement humain
il faut s'attendre à un échange entre sciences
expérimentales et sciences humaines. En effet,
grâce à ces découvertes récentes
en neurosciences un dialogue fascinant entre sciences humaines
et sciences expérimentales est en train de s'établir.
Il faut se référer ici - entre autres - aux
volumes de Hurley et Chater Perspectives on Imitation:
From Neuroscience to Social Science qui sortent bientôt
chez MIT Press(2005).
Avec cet article nous voulons participer un peu à ce
dialogue. D'abord en donnant un très bref aperçu
historique de l'ancienne vision sur l'imitation qui avait
cours dans les sciences humaines, vision désormais
révolue. En suite en montrant qu'on peut faire un lien
fort étonnant entre l'anthropologie du chercheur franco-américain
René Girard et les conclusions récentes de chercheurs
en neurobiologie (en se référant d'abord aux
travaux de Meltzoff sur le rapport entre imitation et intention).
Et finalement en parlant de ce qui me paraît encore
une lacune dans la recherche actuelle: le lien qu'on peut
faire (et qu'on devrait explorer) entre imitation inconsciente
et la naissance de la rivalité, de la violence entre
deux (ou plusieurs individus).
DE
PLATON À GIACOMO RIZZOLATI ET AL.
Le processus dynamique et intersubjectif nommé 'imitation'
est vital pour le développement humain et pour la transmission
de la culture durant toute notre vie "in ways that we
are just beginning to understand" (Hurley & Chater,
2002). Selon les chercheurs nous ne commençons qu'à
saisir l'importance de l'imitation et de l'interdépendance
des êtres humains (même au niveau cérébral).
Jadis cette conscience aiguë n'existait pas. Platon est
un des premiers penseurs qui a analysé le phénomène
de l'imitation (qu'il nomme mimesis). Toutefois chez
lui l'imitation n'est q'une faculté humaine (qui produit
des extensions de la vérité idéale dans
le monde phénoménal). La mimesis décrite
par Platon (par .exemple le peintre imite un objet du monde
extérieur) est fort éloignée de cette
interdépendance vitale entre congénères
que nous montrent les chercheurs d'aujourd'hui.
Les philosophes après Platon ont le plus souvent repris
sa vision limitée, tronqué de l'imitation -
même s'ils n'étaient pas d'accord avec lui au
sujet de l'art. Cette situation a beaucoup contribué
au concept moderne du 'moi autonome' (Garrels, 2004). Cette
influence de Platon, mais aussi des Lumières, a sans
doute contribué au fait que ni Freud(3),
ni même Piaget n'ont soupçonné la possibilité
de l'imitation intersubjective chez les nouveau-nés.
En 1977 deux chercheurs américains, Andrew Meltzoff
et Keith Moore, voulaient tester les stades de développement
de l'apprentissage préverbal chez Piaget. Par hasard
ils ont découvert que même les nouveau-nés
étaient parfaitement capables d'apprendre par imitation.
Ils ont donc dû critiquer certaines présuppositions
de la théorie de Piaget, car d'après le célèbre
psychologue suisse une forme élémentaire de
représentation symbolique est nécessaire pour
pouvoir imiter. C'est pourquoi l'enfant, chez Piaget, ne commence
qu'à imiter autrui vers l'âge d'un an. Meltzoff
et Moore ont vérifié ce qu'ils avaient trouvé
en 1977 dans les années 1980 (Meltzoff & Moore
1983, 1989) chez des enfants dont la moyenne d'âge était
de 32 heures (le plus jeune n'était âgé
que de 42 minutes). L'existence et surtout l'importance de
l'imitation immédiate chez les nouveau-nés avaient
totalement échappé aux chercheurs.
The
existence of immediate imitation in development was hardly
suspected and its role was ignored. (Nadel & Butterworth,
1999).
Quatre
présuppositions importantes sur l'imitation se sont
donc avérées fausses (Garrels 2004) :
- Les
hommes apprennent progressivement à imiter durant
les premières années de l'enfance.
- Une
forme élémentaire de représentation
symbolique est nécessaire pour pouvoir imiter.
- Les
nouveau-nés sont incapables de faire un lien entre
ce qu'ils voient chez les autres et ce qu'ils sentent chez
eux-mêmes.
- Dès
que l'enfant est capable d'imiter cela reste une faculté
mineure et enfantine.
Ces
présuppositions qui - on le voit aujourd'hui - ont
souvent formé le soubassement d'un discours fondamental
(philosophique et scientifique) sur l'humain depuis Platon
s'avèrent donc erronées. On a longtemps cru
aussi que l'imitation est synonyme de comportement grégaire,
moutonnier. L'imitation appartient au Moi Inférieur
de Valéry ou à ce que Heidegger appelait dédaigneusement
le 'on' Das Man. Actuellement une telle vision semble
inexacte. Il n'y a pas encore trois ans un colloque sur l'imitation
a été introduit par les mots suivants :
Imitation
is often thought of as a low-level, relatively childish
or even mindless phenomenon. This may be a serious mistake.
It is beginning to look, in light of recent work in the
cognitive sciences, as if imitation is a rare, perhaps even
uniquely human ability, which may be fundamental to what
is distinctive about human learning, intelligence, rationality,
and culture. (Hurley & Chater, 2002 - cité par
Garrels).
(L'imitation
est souvent considérée
comme un phénomène mineur, enfantin ou même
inepte. Cela est sans doute une grande erreur. Il semble
aujourd'hui, à travers les travaux récents
en sciences cognitives, que l'imitation est un phénomène
exceptionnel, peut-être spécifiquement humain,
qui est sans doute fondamental pour tout ce qui est original
dans l'apprentissage humain, l'intelligence, la rationalité
et la culture).
Ce
n'était pas avant les années 1970 que le terme
'imitation' est devenue une référence clef dans
les bases de données psychologiques. Nadel et Butterworth
(1999) ont retrouvé dix études d'avant 1970
qui s'occupaient de l'imitation au-delà des différents
stades d'apprentissage. En 1978 ce nombre était déjà
élevé à septante-six. Aujourd'hui l'imitation
est au centre d'une recherche riche et interdisciplinaire
dans la psychologie du développement, les neurosciences,
les sciences cognitives, la linguistique, l'éthologie,
l'évolution culturelle, la biologie évolutionnaire
et l'intelligence artificielle.
IMITATION
ET INTENTION
Pour Platon et Aristote l'imitation avait trait à certains
types de comportements, des manières, des habitudes
individuelles ou collectives, des paroles, des idées,
des façons de parler, toujours des représentations(4).
Grâce aux recherches actuelles en neuroscience et en
psychologie expérimentale nous savons que l'imitation
est un phénomène beaucoup plus complexe et 'intime'
à l'homme: nous n'imitons pas tant des représentations
- ce qu'on voit faire un autre par exemple - mais des intentions,
des désirs. Récemment Andrew Meltzoff
(aujourd'hui responsable du Institute for Learning and
Brain Sciences à Washington) a façonné
une série d'expériences où l'imitation
était employée pour comprendre comment un enfant
peut déchiffrer les intentions des adultes à
travers leur comportement (Garrels 2004).
Dans une première expérience un chercheur montrait
à des petits d'environ 18 mois comment il essayait
d'enlever le bout d'un 'mini-haltère' pour enfants.
Au lieu d'achever l'action il faisait semblant qu'il n'arrivait
pas à enlever le bout du jouet. Les enfants ne voyaient
donc jamais la représentation exacte du but
de l'action. En usant de différents groupes de contrôle
les chercheurs ont remarqué que les petits avaient
saisi la visée de la démarche (ôter le
bout du haltère) et qu'ils imitaient cette intention
du chercheur et non ce qu'ils avaient réellement vu.
Les enfants imitent donc non pas une représentation,
mais un but, un dessein. Comme le résume Meltzoff :
"Evidently, young toddlers can understand our goals even
if we fail to fulfill them. They choose to imitate what we
meant to do, rather than what we mistakenly do" (Meltzoff
& Decety, 2003, p. 496). Les enfants comprennent donc
les intentions des adultes, même si ces adultes n'arrivent
pas à les accomplir. Ils imitent ce que les chercheurs
voulaient faire plus que ce qu'ils faisaient concrètement.
La seconde expérience était conçue pour
voir si les enfants attribuent des motifs à des objets.
Pour ce test les chercheurs avaient fabriqué une petite
machine (avec bras et grappins) qui exécutait exactement
la même action avortée de la première
expérience. Très vite il s'est avéré
que les bambins qui avaient profité de cette démonstration
n'étaient pas mieux disposés pour attribuer
une intention à l'appareil que d'autres qui étaient
confronté au petit haltère sans démonstration.
Il semble donc que les enfants n'attribuent pas d'intentions
à des objets inanimés.
Une troisième expérience allait rendre plus
visible encore combien l'enfant prête attention aux
motifs de ses congénères et combien ces motifs,
ces intentions sont importants pour lui. Dans ce test les
bouts du petit haltère étaient collés
solidement à la barre. Ils ne pouvaient donc pas être
enlevés. Le chercheur répétait ici la
même démonstration que dans les expériences
précédentes: il essayait d'ôter la part
extérieure du jouet mais sa main glissait du bout sans
le saisir. Chez les enfants la même chose exactement
se produisait nécessairement (les bouts étant
collés), mais les bambins n'étaient pas du tout
satisfaits par la pure reproduction de ce qu'ils avaient vu
faire l'adulte. Ils répétaient leurs tentatives
d'enlever le bout, mordaient dedans et lançaient des
regards suppliants à maman et au chercheur. Meltzoff
écrit:
This
work reinforces the idea that the toddlers are beginning
to focus on the adult's goals, not simply their surface
actions. It provides developmental roots for the importance
of goals in organizing imitation in older children and adults
(Meltzoff, 2002, p. 32 - cité par Garrels).
Le travail
de Meltzoff renforce donc l'idée selon laquelle les
bambins commencent à concentrer leur attention sur
les buts des adultes et pas simplement sur leurs actions.
Plusieurs savants vont encore plus loin et suggèrent
que l'imitation chez l'homme est toujours - à un niveau
fondamental - l'imitation d'intentions et de buts plutôt
que d'actions et de représentations. Cette hypothèse
(en réalité une déduction de nombreuses
données empiriques qui vont toutes dans ce sens) a
été baptisée la 'goal-directed theory
of imitation'(5).
(Trevarthen, Kokkinaki, & Fiamenghi, 1999; Wohlschlager
& Bekkering, 2002)
NEUROBIOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE
Un dialogue approfondi entre sciences humaines et sciences
'dures' est à souhaiter, la chose est claire. Les sciences
humaines ne peuvent pas rester sourd à ce qui est démontré
ailleurs. Et l'inverse est peut-être vrai aussi, dans
certains cas. Dans ce cadre il faut noter que plusieurs décennies
avant le surcroît spectaculaire de l'intérêt
scientifique pour l'imitation un critique littéraire
(!) et anthropologue franco-américain avait déjà
articulé une théorie autour de l'importance
exceptionnelle de l'imitation dans l'homme. Son hypothèse
était - curieusement - que l'imitation n'a pas tant
trait aux phénomènes extérieurs mais
aux intentions, au désir. Ce théoricien
de ce qu'il appelle lui-même le désir mimétique
c'est René Girard. La concordance entre ses études
et les conclusions scientifiques récentes des chercheurs
empiriques sont surprenantes, 'extraordinaires' comme le dit
Scott Garrels (un chercheur en psychologie clinique) :
The
parallels between Girard's insights and the only recent
conclusions made by empirical researchers concerning imitation
(in both development and the evolution of species) are extraordinary.
(Garrels, 2004, p. 29).
Le
contexte dans lequel Girard a développé ses
théories est aussi remarquable :
What
makes Girard's insights so remarkable is that he not only
discovered and developed the primordial role of psychological
mimesis during a time when imitation was quite out of fashion,
but he did so through investigation in literature, cultural
anthropology, history,
(Garrels, 2004, p. 29).
(Ce
qui rend les idées de Girard si remarquables c'est
non seulement le fait qu'il ait découvert le rôle
primordial de la mimesis psychologique à une époque
où l'imitation n'était pas à la mode,
mais qu'il a fait cela à travers une recherche dans
la littérature, l'anthropologie culturelle, l'histoire
).
LES
DANGERS DE L'IMITATION
René Girard a non seulement fait le lien entre imitation
et intention, mais aussi entre imitation et violence. La recherche
scientifique qui fait le lien entre imitation et violence
est assez populaire aujourd'hui, mais les résultats
vraiment intéressants ne sont pas encore là.
On s'est souvent posé la question si l'exposition de
l'enfant à la violence médiatisé influence
son comportement. Est-ce que le (jeune) téléspectateur
va imiter les représentations de violence à
la télévision? Il n'existe pas de réponses
tout à fait claires à cette question (Bushman
and Huesman, 2001). On a pu constater - par exemple - que
des jeux d'ordinateurs violents n'incitent pas nécessairement
à la violence. Ces jeux peuvent même avoir des
effets 'cathartiques' : au lieu de frapper la petite sur
ou le petit frère c'est sur des ennemis virtuels que
le joueur se défoule.
René Girard, pour sa part, a vu dans l'imitation non
pas (seulement) ce qui communique la violence, mais ce qui
la génère: la cause de la violence. Avant d'expliquer
comment cela est possible il faut préciser pourquoi
la question du lien entre violence et mimesis s'impose aujourd'hui.
Mimesis
et violence
Pourquoi cela devient pressant actuellement de questionner
le lien entre mimesis et violence ? De nombreuses recherches
indépendantes il faut conclure que l'imitation dynamique
constitue la condition première du développement
humain et une des caractéristiques humaines les plus
importantes. Les chercheurs sont d'accord aujourd'hui de définir
le cerveau humain comme 'une énorme machine à
imiter' qui fonctionne à un niveau bien plus élevé
que chez les autres primates. De tous les animaux l'homme
est le plus 'mimétique'. Une autre chose au sujet de
l'humain s'impose aussi avec évidence: de tous les
animaux le plus violent c'est sans aucun doute
l'homme.
Il faut se demander si, par hasard, ces deux observations
élémentaires ne sont pas à mettre en
rapport. Il n'y a pas cent ans cette idée qu'il pourrait
exister une corrélation encore mal connue entre la
mimesis et l'origine, la genèse de la violence humaine
aurait sans doute semblé incongrue. Le grand théoricien
de l'imitation de l'époque, Gabriel Tarde, auteur du
fameux livre Les Lois de L'imitation (publié
en 1890) voyait en l'imitation la cause première de
l'harmonie sociale. Sans être totalement fausse
on voit aujourd'hui que cette idée est du moins incomplète
:
- L'imitation
est d'une importance cruciale pour tout ce qui est typiquement
humain dans un sens que nous commençons qu'à
découvrir. (Hurley & Chater, 2002)
- Selon
Tarde l'imitation humaine est la cause de l'harmonie sociale.
Des
deux propositions précédentes il s'ensuivrait
que l'harmonie, la paix seraient typiquement, caractéristiquement
humaines. L'homme serait l'animal le moins violent. Qui oserait
cependant défendre une telle conclusion? Ou bien l'imitation
n'est pas si importante, ce qui va à l'encontre d'une
masse de données empiriques récentes, ou bien
la vision de Gabriel Tarde est fausse ou du moins incomplète.
La seconde conclusion semble la meilleure. Mais qu'avons-nous
pu ne pas voir au sujet de l'imitation ?
Rivalité
mimétique
Si deux hommes désirent la même chose alors
qu'il n'est pas possible qu'ils en jouissent tous les deux,
ils deviennent ennemis.-HOBBES (Léviathan)
Dans
une interview récente Rizzolati (le directeur du groupe
de chercheurs qui a découvert les neurones miroirs)
a dit : "Le processus d'imitation est limité chez
les singes, et c'est souvent dangereux pour eux d'imiter"
(5 février 2005 dans Le Figaro). D'où
vient ce danger de l'imitation? Rappelons que les neurones
dans le cortex prémoteur des singes étudiés
par Rizzolati étaient activés quand l'animal
effectuait un mouvement avec but précis, le plus souvent
'saisir un objet'. Imaginons maintenant un singe qui tente
de s'emparer d'un objet et un autre qui l'imite aveuglément,
'inconsciemment'. Ces deux mains également avides qui
convergent vers un seul objet ne peuvent manquer de provoquer
un
conflit. Voilà que la mimésis peut
être la source de conflits, de violence, si l'on voit
que les comportements d'acquisition et d'appropriation (le
fait de prendre un objet pour soi) sont aussi susceptibles
d'être imités. Là chose est claire et
pourtant - chose étrange et remarquable - ce type de
comportement fort important pour les primates et pour les
humains n'a pas été incorporé dans la
recherche sur l'imitation :
Ce
n'est pas un hasard, sans doute, si le type de comportement
systématiquement exclu par toutes les problématiques
de l'imitation, de Platon jusqu'à nos jours, est
celui auquel on ne peut pas songer sans découvrir
aussitôt l'inexactitude flagrante de la conception
qu'on se fait toujours de cette 'faculté', le caractère
proprement mythique des effets uniformément grégaires
et lénifiants qu'on ne cesse de lui attribuer. Si
le mimétique chez l'homme joue bien le rôle
fondamental que tout désigne pour lui, il doit forcément
exister une imitation acquisitive ou, si l'on préfère,
une mimésis d'appropriation dont il importe d'étudier
les effets et de peser les conséquences. (Girard
1978)
Cette
remarque pourtant évidente a d'énormes conséquences
pour notre compréhension de l'homme. La mimesis devient
- du coup - fort paradoxale: elle peut être source d'empathie,
de conformisme, mais aussi de rivalité.
Donnons encore un exemple simple, même banal, d'une
rivalité qui naît de la mimésis. Imaginons
deux bambins dans une pièce pleine de jouets identiques.
Le premier prend un jouet, mais il ne semble pas fort intéressé
par l'objet. Le second l'observe et essaie d'arracher le jouet
à son petit camarade. Celui-là n'était
pas fort captivé par la babiole, mais - soudain - parce
que l'autre est intéressé cela change et il
ne veut plus le lâcher. Des larmes, des frustrations
et de la violence s'ensuivent. Dans un laps de temps très
court un objet pour lequel aucun des deux n'avait un intérêt
particulier est devenu l'enjeu d'une rivalité obstinée.
Il faut noter que tout dans ce désir trop partagé
pour un objet impartageable est imitation, même l'intensité
du désir dépendra de celui d'autrui. C'est ce
que Girard appelle la rivalité mimétique,
étrange processus de 'feedback positif' qui sécrète
en grandes quantités la jalousie, l'envie et la haine.
Conclusion
Si l'imitation est souvent dangereuse pour les singes il ne
doit pas y en aller autrement pour les humains. Souvent les
singes ne risquent pas de se bagarrer à mort pour de
la nourriture, des partenaires, un territoire, etc. parce
qu'il existe chez eux des freins instinctifs à la violence,
des rapports de domination (des 'dominance patterns'). Chez
les hommes, nous le savons, ces freins instinctuels n'existent
plus. La violence intraspécifique, la 'guerre de tous
contre tous' pour reprendre le mot de Hobbes, a du jouer un
rôle important dans l'hominisation. Comme le disait
déjà Jacques Monod :
Dominant
désormais son environnement, l'Homme n'avait devant
soi d'adversaire sérieux que lui-même. La lutte
intraspécifique directe, la lutte à mort,
devenait des lors l'un des principaux facteurs de sélection
dans l'espèce humaine. Phénomène extrêmement
rare dans l'évolution des animaux. [
] Dans
quel sens cette pression de sélection devait-elle
pousser l'évolution humaine ? (Monod, 1970).
Comment
cet obstacle formidable qu'oppose la violence intraspécifique
à la création de toute société
humaine a été soulevé? Voilà une
question importante. Il faut espérer que les recherches
interdisciplinaires sur l'homme vont scruter le problème.
Et on ne peut pas ne pas le rencontrer sur sa route si l'on
contemple vraiment la nature extrêmement paradoxale
de l'imitation humaine: source d'intelligence, d'empathie,
mais aussi de rivalité, de destruction.
Notes
(1) Aujourd'hui
cela n'est plus une question. On se demande désormais
comment les neurones miroirs opèrent chez l'homme et
en quoi cela est différent des autres animaux. Voir
entre autres : Buccino, G., Lui, F., Canessa, N., Patteri,
I., Lagravinese, G., Benuzzi, F., Porro, C.A., and Rizzolatti,
G. (2004) Neural circuits involved in the recognition of actions
performed by nonconspecifics: An fMRI study. J Cogn. Neurosci.
16: 114-126. 
(2)
"The human mind demonstrates a greater development of
imitative phenomena throughout the lifespan, both quantitatively
and qualitatively." (Garrels, 2004)
Shirley Fecteau: "Ceci montre que le mécanisme
des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature. L'activation
est toutefois plus réduite que celle observée
chez les adultes, ce qui indique que ces réseaux, probablement
en place dès la naissance, continuent de se développer
dans des stades ultérieurs de l'enfance."
Interview sur le forum 'online' de l'Université de
Montréal :
http://www.iforum.umontreal.ca/Forum/ArchivesForum/2004-2005/041213/article4195.htm
(3)
"It is clear that there is no place in Freud's
theory of early infancy for imitative self-other reciprocity."
(Trevarthen, Kokinaki, & Fiamenghi, 1999, p. 155). 
(4)
Voir René Girard (1978, p. 17). 
(5)
Voici ce que disent Wohlschlager et Bekkering :
The goal-directed theory of imitation allows imitators to
learn from models even if the differences in motor skills
or in body proportions are so huge that the imitator is physically
unable to make the same movement as the model. Whatever movement
the imitator uses, the purpose of learning by imitation can
be regarded as being fulfilled as soon as he reaches the same
goal as the model. (Wohlschlager & Bekkering, 2002, p.
104).
Il
est aussi intéressant de noter - entre parenthèses
- que cette hypothèse récente semble aller un
peu à l'encontre de la théorie 'mémétique'
de Richard Dawkins (1976 The Selfish Gene). Dawkins a
forgé une théorie assez fascinante de la culture
en tenant compte de l'importance de l'imitation et en extrapolant
le schème Darwinien vers le domaine des idées.
La tentation est grande, en effet, pour un biologiste de comparer
la sélection des idées à l'évolution
Darwinienne. Six ans avant le fameux livre de Dawkins le prix
Nobel français Jacques Monod écrivait déjà
à la fin de son livre Le Hasard et la Nécessité
sous le titre 'la sélection des idées':
Il
est tentant, pour un biologiste, de comparer l'évolution
des idées à celle de la biosphère.
Car si le Royaume abstrait transcende la biosphère
plus encore que celle-ci l'univers non vivant, les idées
ont conservé certaines des propriétés
des organismes. Comme eux elles tendent à perpétuer
leur structure et à la multiplier, comme eux elles
peuvent fusionner, recombiner, ségréger leur
contenu, comme eux enfin elles évoluent et dans cette
évolution la sélection, sans aucun doute,
joue un grand rôle. (p. 181).
Mais
ajoute Monod : "Je ne me hasarderai pas à proposer
une théorie de la sélection des idées.
" Chez Dawkins l'imitation, la reproduction porte sur
les 'idées' sur des unités d'information ('mèmes'),
des représentations en somme. Les recherches toutes
récentes nous montrent - au contraire - que l'imitation
humaine porte d'abord sur des intentions. Dans un cadre philosophique
on peut dire que Meltzoff et autres dégagent définitivement
la mimesis de son ancien contexte d'idéalisme platonicien
(et ce platonisme - d'aucuns ont pu le remarquer - semble
toujours là chez un Dawkins qui parle d'idéosphère,
un peu comme Monod qui parlait du 'Royaume abstrait des idées',
ce qui implique toujours la vieille conception platonicienne
- un peu mythique, il faut l'avouer - selon laquelle les idées
ont une existence indépendante des hommes). 
Sources
- Bushman, B. and Huesmann, L. (2001) "Effects of
televised violence on aggression", in D.G. Singer
& J.L. Singer (ed.) Handbook of children and the media,
Thousand Oaks: Sage, pp. 223-254
- Dawkins, Richard, (1976) The Selfish Gene, Oxford
University Press.
- Garrells, Scott R., (2004) 'Imitation, Mirror Neurons,
& Mimetic desire' http://www.covr2004.org/garrelspaper.pdf
- Girard, René, (1961) Mensonge Romantique et Vérité
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