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Article
Propositions
pour une politique européenne de la culture numérique
par Hervé Le
Crosnier
mars 2005 |
Hervé
Le Crosnier est enseignant à l'Université
de Caen. Il est bien connu dans le monde de l'Internet pour
ses nombreuses contributions à la démocratisation
de la culture numérique comme à la philosophie
du Logiciel Libre et du libre-accès aux sources.
On peut lire d'autres articles de lui sur son site personnel
en cours d'élaboration http://herve.cfeditions.org
Le présent article n'a pas été écrit
spécialement pour cette revue, mais Hervé,
conformément à ses prises de positions politiques,
nous autorise à le publier sous le régime
du "creative commons by-nc (i.e. dire d'où il
vient et ne pas en faire de commerce). Il pense, et il a
raison, qu'il intéressera nos lecteurs. Nous le remercions
vivement, de leur part et de la nôtre.
JPB-CJ
Quand
Google booste la réflexion
L'article de Jean-Noël Jeanneney, Président
de la Bibliothèque nationale de France, publié
dans le Monde du 29 janvier, puis son intervention sur France-Inter
le 17 février ont le mérite de démultiplier
les réflexions concernant les projets de numérisation
de documents, le rôle réel des bibliothèques,
les stratégies d'exploitation de “l'effet réseau”
par les entreprises de l'internet, la place des moteurs
de recherche et la nature géopolitique du savoir.
Permettez que j'ajoute ici quelques remarques
sur ces terrains, en 7 points dont voici l'articulation
:
– aucun pays ou culture ne peut passer
à côté de la numérisation, tant
des textes, que des images et des sons ;
– cette numérisation doit aller
au delà du mode image avec reconnaissance de caractères.
Elle doit aussi servir de base pour la recherche en numérisation,
un secteur très actif en France. La capacité
de mobilisation et de coordination de nombreux acteurs qui
est le propre de l'internet peut être utilisée
pleinement pour de tels projets ;
– les partenariats nécessaires
pour une numérisation de type à la fois “industriel”
et “public” doivent être négociés
dans la transparence, afin de garantir le libre-accès
au savoir ;
– les bibliothèques ont un
nouveau rôle à saisir dans le passage au numérique
: être des pivots de la ré-organisation de
la connaissance (classification, méthodes humaines
en réseau pour l'indexation). ;
– il y a une réelle géopolitique
de la connaissance qui permet de définir un enjeu
Européen, et une nouvelle coordination avec le “Sud”,
pour garantir l'existence de points de vue multiples sur
le monde. En prendre toute la mesure donne des moyens d'agir
sur “l'économie de l'attention” ;
– Google n'est pas seulement un régard
étatsunien sur le monde, mais une méga-entreprise
qui bénéficie de “l'effet réseau”.
Recréer de la concurrence est positif pour l'ensemble
des acteurs de l'innovation et le maintien des libertés
futures ;
– un projet européen indépendant
construira une nouvelle alliance du numérique, du
patrimoine et de l'accès à la connaissance.
Le réseau des bibliothèques a une place déterminante
d'impulsion et de coordination de cette alliance.
Nous pouvons construire un mouvement des
non-alignés de la connaissance pour maintenir des
regards différents sur le monde, son histoire comme
son actualité. L'internet nous en donne les outils
et le modèle coopératif. Saurons-nous nous
en emparer pour inventer de nouvelles façons de construire
le libre-accès au savoir pour toute la planète
?
Hervé Le Crosnier
Caen, le 21 février 2005
1
– Numériser ou périr ?
“Ce qui n'est pas dans Google n'existe
pas”. Cet adage qui se répand sur l'internet
annonce les méthodes et les difficultés à
venir de la transmission de la connaissance. Surtout si
on y ajoute la question des usages (“ce qui n'est
pas dans les trois premières pages de Google n'existe
vraiment pas”).
Devons-nous sauter dans ce wagon ? Les pratiques
sociales vont plus vite que les décisions, fussent-elles
éclairées. Non seulement lycéens, collégiens
et étudiants se reposent sur les outils de recherche
en ligne accessibles depuis leur poste internet, mais les
chercheurs aussi, comme nous le rappelle le “Syndrome
Helene Roche” (une jeune infirmière du John
Hopkins Hospital qui est décédée en
participant à un essai thérapeutique dont
la recherche documentaire préalable avait été
uniquement effectuée sur internet, alors qu'elle
concernait un produit dont les effets léthaux étaient
attestés dans la littérature non-informatisée).
Il faut numériser, c'est une nécessité
urgente.
Cela ne veut pas dire disparition du livre,
ni cessation de la publication de nouveaux livres, ni la
désuétude de l'usage des livres anciens. Les
cassandres des nouveaux médias n'ont jamais su intéger
la multiplicité des pratiques sociales autour des
supports de culture et d'information. Ce sont les conditions
d'intermédiation qui changent, les cheminements qui
portent du besoin de savoir à son assouvissement.
Les “propositions culturelles multiples” se
renforcent mutuellement. Ainsi en ira-t-il des livres numérisés,
qui seront une incitation à découvrir ou redécouvrir
certaines littératures “dans leur jus”,
ou, du moins, au plus proche de leur forme d'origine...
On doit aussi penser que la numérisation va entraîner
la multiplication de ré-éditions, et pas seulement
en reprints. Ainsi en ira-t-il de la culture des images
(photographies, peintures, arts graphiques, ...) dont la
version numérique sera incontestablement celle de
la transmission et de la connaissance, alors que le contact
direct avec les originaux sera de l'ordre de l'émotion.
Ainsi en ira-t-il des sons, musiques et voix, ...
2
– Quelle numérisation ?
Le projet de Google est basé sur
sa maîtrise des algorithmes de traitement industriels
: numérisation rapide, en masse (on parle de 15 millions
d'ouvrages pour les seuls contrats déjà signés),
puis indexation “probabiliste” à partir
d'une transcription automatique en mode texte. Le tout pour
un coût unitaire de 10$ (article du New York Times
du 18 décembre 2004). A mon avis largement sous-évalué,
car ne prenant pas en compte la manipulation de l'ouvrage
en dehors du moment même de sa numérisation,
ni les investissements en machines de pré et post-traitement,
ni les divers problèmes que l'on rencontre toujours
dans les projets industriels de grande ampleur de ce type.
Y-a-t-il d'autres projets crédibles
? La communauté de recherche sur la numérisation
de documents est particulièrement active en France.
Elle voudrait s'appuyer sur les documents numérisés,
afin d'en extraire le schéma logique (la “mise
en forme matérielle” du texte, reconnaître
les titres, les parties...) et réaliser des traitements
linguistiques évolués pour améliorer
l'indexation. Cette ré-organisation du texte permettrait
d'offrir de nouveaux services de lecture, d'annotation,
d'archivage personnel, de citation, d'intégration
dans des recherches...
D'autres proposent une numérisation
coopérative et collective, pour laquelle chacun des
internautes volontaires pourrait participer à son
niveau suivant l'exemple de l'ABU – Association des
Bibliophiles Universels- ou du projet Gutenberg. Cette méthode
en réseau laisse cependant entières de nombreuses
questions, notamment le contrôle de qualité
et de l'interopérabilité.
Les contraintes géopolitiques (sur lesquelles nous
reviendrons) et économiques plaident pour la solution
industrielle. L'investissement pour une nouvelle transmission
et organisation du savoir pour l'analyse linguistique et
documentaire. Le potentiel coopératif de l'internet
et la volonté de très nombreux individus de
participer à la construction du savoir de demain
pour l'action en réseau.
Il nous faut anticiper sur les reformatages
des documents numériques qui sont nécessaires
au fur et à mesure des innovations technologiques
de court et moyen terme. Ceux-ci seront d'autant plus efficaces
que nous maîtriserons au mieux la structure et l'interprétation
des documents. Le charme de l'internet est de nous offrir
la capacité de faire cohabiter les trois options.
Le mot-clé est celui de l'interopérabilité
: comment les chercheurs, et les entreprises d'édition
numérique pourront exploiter le fonds numérisé
?
La recherche sur le document numérique,
du réseau interdisciplinaire RTP-Doc, montre que
le texte est ce qui reste invariant lors des diverses transformations
que subit un document, notamment les transformations numériques.
L'image “raster” issue de la numérisation
des ouvrages existants n'est pas directement celle qui sera
proposée au lecteur, ni celle qui sera utilisée
pour l'indexation et la recherche documentaire. La question
opérationnelle est celle de la conservation des traces
les plus précises des divers produits de numérisation
afin de permettre aux chercheurs (et demain aux entreprises
d'édition innovantes) d'y accéder pour produire
des formats complets, évolutifs... et d'anticiper
ainsi sur les nécessaires et futurs reformatages.
Et d'une autre main de proposer des accès publics
simples : PDF remplit aujourd'hui cette mission, là
ou XML, et très rapidement RDF, s'imposeront pour
les autres exploitations évoluées. On peut
trouver ainsi plusieurs méthodes pour présenter
les documents numérisés aux moteurs d'indexation
de masse.
3
– Quels partenariats pour la numérisation ?
Il y a un rôle spécifique des
bibliothèques dans la “reformulation numérique”
des documents afin d'en mieux garantir la pérennité,
l'accessibilité et l'organisation dans l'arbre des
connaissances. Il ré-actualise la mission traditionnelle
de garantir l'accès libre au savoir (gratuité,
mais aussi conseil, accompagnement, accessibilité,
circulation...).
Mais ce rôle ne résume pas
à lui seul les besoins de ré-organisation
numérique de la culture. La “démocratisation”
numérique passe aussi par :
– de nouvelles éditions (sélection,
promotion, revalorisation) ;
– l'intégration des documents numériques
dans des espaces publics relais (les “moteurs de recherche”,
mais aussi les journaux, les sites des municipalités,
les revues scientifiques...) ;
– les divers et multiples usages que l'internet fait
exploser sous nos yeux et qui partent des initiatives des
individus lecteurs-auteurs (le phénomène des
blogs en étant un des derniers avatars... en attendant
la prochaine application populaire).
Des nouveaux partenariats sont nécessaires
pour assurer la diffusion du patrimoine (et pas seulement
sa conservation). Ceci est encore plus nécessaire
quand les projets de numérisation incluent des oeuvres
encore soumises à des droits patrimoniaux.
Dès lors, ce qui est essentiel, c'est
de fixer les cadres législatifs et contractuels qui
garantissent cette pérennité de l'accès
libre au savoir qui est la mission des bibliothèques.
La tendance actuelle des PPP (partenariats publics privés)
est de soumettre les parties publiques (qui apportent en
général le matériau et la matière
grise) aux parties privées (qui vont utiliser leur
pouvoir de merchandising et éventuellement les fonds
qu'ils collectent dans l'inflation spécifique de
l'économie de l'immatériel). C'est cela le
risque de l'accord entre Google et les grandes universités
étatsuniennes : on voit bien le marché qui
s'ouvre à Google (vente publicitaire à chaque
consultation, ce qui pour la première fois introduit
la publicité à l'intérieur du livre),
mais l'opacité reste de mise sur les accords commerciaux
et les usages publics qui peuvent être faits des travaux
ainsi engagés.
Il me semble nécessaire de trouver
de réels partenariats multiacteurs. A la fois avec
plusieurs acteurs publics, depuis les municipalités
jusqu'à l'Union Européenne, mais aussi privés
: éditeurs, numériseurs, moteurs de recherche,...
A condition que cela ne vienne pas obérer le caractère
patrimonial public des textes ainsi numérisés.
Ce nouvel équilibre me semble un point nodal dans
l'élaboration de tout projet massif. La tendance
est forte à privilégier la marchandisation
du patrimoine et de la connaissance comme seul référent
dans la rentabilité des opérations concernant
le passage au numérique. Nous devons chercher d'autres
voies, d'autres regards, d'autres accords. Et dans ce cadre,
le fil rouge de l'accès universel au savoir me semble
un bon conducteur (et qui dit “universel”, dit
aussi disponible dans tous les pays, notamment dans le “Sud”).
4
– Les bibliothèques face au numérique
Numérisation massive, partenariat
avec de nouveaux éditeurs, disponibilité des
sources aux chercheurs... Quelle reste la place des bibliothèques
?
Longtemps, on a réduit le rôle
des bibliothèques à la fourniture de documents
(catalogues, bibliographies et réponses au lecteur).
Ce qui a maintenu dans l'ombre une part essentielle du travail
du réseau des bibliothèques : l'organisation
de la connaissance. Avec le numérique, cette place
devient structurante. Comment utiliser toute la puissance
d'ordonnancement des ordinateurs pour repenser l'organisation
de la connaissance et provoquer en cela les rencontres fortuites
ou intentionnelles entre disciplines, spécialités,
pré-carrés et visions restreintes jusqu'à
présent juxtaposées ?
La trans-disciplinarité, le regard
mondial (l'échelle de notre société
de l'information) et universel (ce qui se partage) sont
les moteurs de la nouvelle ré-organisation du monde,
tant économique que politique, scientifique et culturelle.
Comment faire coïncider la nécessaire
massivité et industrialisation de la production de
contenus numériques (et pas seulement la numérisation
de contenus patrimoniaux) avec le besoin de schémas
mentaux pour leur exploitation cognitive innovante ? L'analogie,
qui est la mère de toutes les réflexions,
est encore absente au monde de l'ordinateur. Il y a du non-calculable
qui fait la force de l'organisation sociale des réseaux
de bibliothèques.
Comment mieux utiliser cette force ? Comment
construire un environnement de recherche et de transmission
qui associe la “force brute” (massivité,
rapidité d'indexation, accès simplifié,...)
et l'intelligence des réseaux humains ?
En fonction de leur expérience conjointe
du public et des documents, les bibliothèques peuvent
redéfinir les normes et protocoles pour assurer la
conservation, la diffusion et l'interopérabilité
des documents numériques et de leur appareil de métadonnées.
Dans un monde qui connaît la sur-information,
les bibliothèques ont un rôle nouveau de mise
en valeur et de validation. Elles deviennent des intermédiaires
de prescription, notamment au travers d'une nouvelle organisation
évolutive du savoir, de la fourniture d'outils pour
la recherche à plusieurs niveaux. Elles s'incrivent
ainsi dans le développement du “web sémantique”.
5
– Géopolitique de la connaissance
Dans le débat actuel, un aspect très
important est mis en avant : la capacité des Etats-Unis
(même s'il est dit abusivement “le monde anglo-saxon”)
à construire la vision du monde qui apparaîtra
comme “naturelle” demain, par engorgement des
nouveaux tuyaux de la connaissance.
C'est effectivement un risque et un enjeu.
Chaque culture, chaque histoire politique, porte en elle
ses dits (la manière de voir le monde) et ses non-dits
(les zones d'ombre du passé qui occultent les politiques
actuelles). Dès lors, l'enjeu de l'universalité
est aussi celui de la diversité, notamment de la
diversité culturelle. Ceci concerne la reformulation
numérique des documents existants, mais aussi la
production nouvelle. Pour garder sa cohérence, une
tradition historique et politique donnée, doit mettre
en valeur son patrimoine autant que la production quotidienne
de visions indépendante du monde. Un exemple actuel
: il serait dommage que la France ne soit présente
dans l'espace numérique qu'au travers des images
issues de la colonisation française sous prétexte
qu'elles appartiennent au patrimoine. Alors qu'au même
moment, un projet de l'AFP vise à laisser la couverture
photographique du monde à des partenaires locaux,
limitant les capacités de porter un regard spécifique
sur le monde.
Dans un univers dominé par les médias
et l'économie de l'attention, la capacité
à focaliser l'énergie vers les productions
hétérodoxes est un gage d'indépendance.
Ceci commence par l'organisation de l'éducation et
les méthodes de réflexion qu'y acquièrent
les élèves, et qui dépend largement
du type des documents qui leurs sont proposés. Cela
continue par la multiplication des points de vue sur l'actualité,
et notamment la capacité à offrir des reculs
historiques à chaque situation émotionnelle.
Là encore, le rôle de la numérisation
est essentiel... S'il existe un moyen de faire connaître
l'existence de ces documents numérisés !
L'économie de l'attention est encore
trop peu un sujet d'études précises. On peut
cependant en concevoir le caractère universel au
travers des distributions bibliothéconomiques bien
connues (Loi de Bradford, de Zipf,...) que l'on pourrait
schématiser ainsi : “très peu de documents
sont lus par un grand nombre de personnes, alors que l'immense
majorité des documents permet de construire des réseaux
et procèdent d'un modèle économique
qui n'est pas lié à l'audience”.
Ainsi en va-t-il de l'économie de
l'attention numérique. Dès lors, ce qui devient
déterminant pour obtenir une marge de manoeuvre géopolitique
(faire entendre les voix minoritaires dans le monde), se
sont les diverses stratégies politiques et économiques
qui permettent de valoriser ces réseaux, et de limiter
les capacités hégémoniques des “faiseurs
d'audience” (sur l'internet, principalement aujourd'hui
les grand portails et les moteurs de recherche).
C'est aussi l'enjeu d'une stratégie
de construction d'audiences alternatives. Il convient de
ne jamais sous-estimer les possibilités du blocage
de l'accès à la connaissance pour des régions
entières. Ceci a été mis en oeuvre
contre l'Afrique du Sud dans les années 80, dont
les scientifiques ne pouvaient accéder aux serveurs
de banque de données (et le fait que ce soit “pour
la bonne cause” ne doit pas nous aveugler). Nous ne
pouvons non plus oublier que notre allié fondamental
depuis deux siècle, le grand pays qui avec la France
a su organiser une révolution républicaine
issue de la philosophie des Lumières, a pu à
plusieurs reprises ces dernières décennies
menacer la France de mesures de rétorsions (depuis
les inquiétudes lors de la nomination de ministres
communistes en 81 jusqu'aux déclarations suivant
la décision de Jacques Chirac de ne pas entrer en
guerre en Irak).
Dès lors, l'enjeu souligné
par Jean-Noel Jeanneney de construire une alternative européenne
dans l'accès numérique à la connaissance
mérite une attention spécifique. Dans une
“société de l'information”, l'accès
au savoir est un bien commun fondamental et un point majeur
dans les stratégies géopolitiques. Et disposer
de ces “armes de connaissance et de culture”
est aussi un des meilleurs moyen de tisser de nouvelles
alliances dans le monde pour promouvoir la paix et l'échange
équitable. Notamment pour avoir les moyens de participer
au nouveau mouvement des non-alignés qui émerge
autour de la constitution du libre-accès à
la connaissance qui permettrait enfin aux pays en développement
de décoller de la misère.
6 - Effet réseau et
construction de l'Empire
Pour autant, on ne saurait limiter l'analyse
à une simple “opposition” entre pays,
États-nations, agissant au sein d'une sphère
multilatérale bien mal en point.
Ce qui fait la force “idéologique
et politique” de Google, ce n'est pas uniquement d'être
étatsunien. C'est d'avoir une position centrale dans
le nouveau réseau des outils d'accès à
la connaissance. C'est d'être une entreprise qui bénéficie
de “l'effet réseau”, c'est-à-dire
dont la place privilégiée sur un segment de
marché lui permet des bénéfices croissant
à chaque extension de sa sphère de marché.
Google aujourd'hui n'est plus seulement
un “moteur de recherche”, c'est en passe de
devenir un fournisseurs de services (les logiciels de blog
Blogger, le courrier électronique gMail, le gestionnaire
de photos Picasa), un organisateur de rencontres humaines
(les logiciels de réseaux sociaux comme Orkut), une
grande agence publicitaire, un média global (Google
news), un acteur financier (avec une des rares IPO technologique
réussie) ...
Dans un système réseau, même
le développement des concurrents permet de renforcer
le rôle du leader. Et le leadership vise à
s'étendre au delà de la sphère d'origine
pour se maintenir. Ce phénomène a été
très bien décrit autour du cas de Microsoft,
dont l'arrogance idéologique a fait une cible exemplaire.
Cela ne doit pas masquer les dangers pour les libertés
personnelles et les équilibres géopolitiques,
portés par d'autres entreprises leaders de cette
économie en réseau. Se trouvent ainsi en position
de monopole ou d'oligopole : Google, Yahoo et Microsoft
pour l'accès à l'information, Verisign et
Microsoft pour l'authentification, Cisco pour le routage.
Dès lors, revenir à l'essence
de la concurrence, en proposant des solutions alternatives,
mais aussi des régles anti-monopoles efficaces (par
exemple en élargissant celles que mobilise actuellement
l'Union européenne contre Microsoft) et adaptées
à l'économie numérique en réseau,
est un enjeu fondamental.
Pour autant, cet enjeu, qui doit mobiliser
une nouvelle alliance internationale (l'Europe doit s'adresser
aux pays en développement sur ces sujets) ne peut
se résumer à construire un nouveau béhémot.
Nous connaissons déjà les effets délétères
de ces pratiques, par exemple dans le domaine scientifique
(Elsevier, le monopole majeur, est européen), dans
l'information sur les brevets (Derwent, européen),
dans les constructions hasardeuses de la sphère médiatique
(ex Vivendi-Universal). Les modèles industriels réussis
de l'industrie spatiale ou aéronautique ne peuvent
aisément se transposer dans les industries numériques.
7 – la “nouvelle
alliance” du numérique, du patrimoine et de
l'accès à la connaissance
En soulignant les implications géopolitiques,
économiques, culturelles de la pratique quodienne
de googlization du monde, Jean-Noel Jeanneney a provoqué
une réflexion salutaire dans toutes les professions
de l'information.
Le débat proprement “politique”
qui est sous-jacent ne devrait pas tarder à s'imposer.
Les quelques lignes qui précèdent ont pour
objectif de montrer qu'une autre voie est possible. Une
voie européenne qui ne serait pas une “escalade”
(construire un “google” européen), mais
une réponse en réseau, adaptée aux
opportunités de la structure de l'internet, et aux
intérêts d'un monde non-aligné. C'est
d'autant plus important et adapté à la situation
européenne, qui voit cohabiter de nombreuses langues
nationales ou régionales. L'indexation massive et
les classifications entièrement automatiques, est-elle
adaptée à une culture européenne multilingue
?
Dès lors, la réflexion sur
l'indépendance informationnelle de l'Union européenne
(construire un moteur de recherche européen transparent
et maîtrisable, exploitant l'informatique linguistique
multilingue), sa capacité à maintenir vivante
son histoire et sa culture (la numérisation du patrimoine)
et donnant une portée universelle à ses productions
culturelles (la multiplications des créations et
éditions numériques) peuvent constituer un
axe fort d'une politique européenne à part
entière.
Quatre axes peuvent nous permettre de réfléchir
aux outils et aux projets dont l'Europe a besoin :
–
Construction des bases humaines et industrielles (capacity
building) : comment articuler les diverses initiatives
de numérisation, d'indexation et de diffusion à
partir des ressources existantes (le réseau des grandes
bibliothèques européennes, les bibliothèques
des grandes villes, les divers réseaux de bibliothèques
universitaires...) ? De quels outils avons-nous besoin aujourd'hui
(outils documentaires, et industrialisation de la numérisation)
?
–
Transparence et maîtrise : les algorithmes
de Google sont inévitablement soumis à la
rentabilité économique de cette entreprise.
Il sont de ce fait soumis au secret commercial. Or la fiabilité
de la recherche dépend certes de la facilité
d'usage, mais aussi de la transparence et de la crédibilité
des résultats obtenus. Les bibliothèques,
pilotées par la notion de “service public”
ou de “service d'intérêt général”
peuvent soutenir un projet d'algorithme coopératif,
en logiciel libre.
–
Interopérabilité : la question
de l'accessibilité aux documents numérisés
est essentielle. Avec le “web sémantique”,
nous ne devons plus raisonner en terme de “portail
d'accès” (un moteur de recherche, ou bien une
bibliothèque, un éditeur,...) mais en terme
de multiplicité des accès. Les portails gardent
une importance, notamment parce qu'on peut leur faire confiance
en fonction de la fiabilité de leur signature, de
l'image de marque. Mais l'irrigation du réseau permet
de faire circuler et valoriser les travaux, notamment le
patrimoine numérisé. Avec des documents interopérables,
exposés dans diférents espaces numériques,
les outils du web sémantique renforceront leur usage
et de ce fait valoriseront les investissements publics qui
ont présidé à leur création.
C'est dans un tel cadre ouvert qu'il convient de penser
la prise en compte des questions de droits économiques.
–
Énergie du réseau : dans
un système en réseau construit à l'image
même de l'internet, l'intelligence est aux extrêmités.
Cela signifie que tout système qui viserait à
faire porter une charge trop forte à l'intérieur
du réseau vient en contradiction avec la capacité
des divers utilisateurs à innover sans en référer
à un “chef d'orchestre”. Il y a des milliers
de personnes prêtes à participer à la
construction d'une connaissance commune partagée
en Europe, et qui disposent chacune d'outils de plus en
plus performants. Cela concerne la numérisation,
l'indexation et la diffusion. Arrêtons de penser que
nos institutions leur “apportent” documents
et connaissances, mais travaillons à leur proposer
des projets de co-construction de la connaissance et du
réseau documentaire. Le professionnalisme des bibliothèque
y trouvera sa place, qui sera alors d'autant mieux reconnue.
L'appel de Jean-Noel Jeanneney pourrait inaugurer un véritable
plaidoyer politique pour la construction nécessaire
d'un mouvement des non-alignés de la connaissance.
Saissons la balle au bond en essayant d'éclairer
les divers facettes et implications qu'ouvre son texte (mais
aussi derrière ce texte les personnes, institutions
et capitaux qu'il peut mobiliser). Ne le vivons pas comme
un appel à recommencer des expériences du
passé, mais comme une ouverture vers la nécessité
de faire plus et mieux que les monopoles qui s'installent
aujourd'hui sur le chemin du libre-accès à
la connaissance.
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