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L'Inde,
future super-puissance scientifique
par Jean-Paul Baquiast
7 avril 2005 |
Sous
ce titre, la revue britannique NewScientist (édition
spéciale du 19 février) consacre un dossier
aux progrès foudroyants que réalise actuellement
l'Inde dans le domaine des sciences et technologies
de la connaissance. Il ne fait pas de doute, pour les rédacteurs
des articles, que ce pays est en passe de rivaliser avec
la Chine dans la conquête du titre de super-puissance
scientifique, en détriment dans un premier temps
de l'Europe et peut-être, plus tôt qu'il
ne le semblerait aujourd'hui, des Etats-Unis. Nous
nous sommes largement inspirés de ce dossier pour
rédiger la présente note.
Pour
en savoir plus sur l'Inde en un click, voir Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Inde

La question est
essentielle à étudier pour tous ceux qui se
préoccupent de géopolitique à l'échelle
mondiale. Elle nécessite d'abord de mesurer
les domaines dans lesquels l'Inde est en train d'acquérir
une supériorité, puis de s'interroger
sur les méthodes lui permettant de le faire et sur
l'éventuelle transposabilité de ces
méthodes à l'Europe, dont les retards
en matière d'acquisition du savoir sont de
plus en plus préoccupants.
Les
domaines d'excellence
Nous nous bornerons à citer ici les exemples les
plus marquants
Les
technologies de l'information et de la communication
Voici
plus de vingt ans déjà que les Indiens ont réussi
à acquérir une compétence mondialement
reconnue en matière de logiciels. Plus récemment,
cette compétence s'est étendue aux matériels
et composants. Le monde entier connaît la ville de Bengalore
et ses environs, réputée comme la Silicon Valley
indienne. L'impact des firmes d'IT sur la croissance indienne
est considérable. Elles contribuent aujourd'hui à
3% du PNB.
Ce sont
les implantations des laboratoires des grandes firmes occidentales
(L'Ouest comprenant, dans la géographie indienne, aussi
bien l'Europe que les Etats-Unis et les autres pays américains)
qui ont assuré ce décollage. On citera notamment
Hewlett-Packard, Texas Instrument, General Electric, Intel,
Sun, Motorola, IBM et, depuis peu de temps, Google. Depuis
cette année, Microsoft ne reste pas étranger
au mouvement. Ceci étant, les pouvoirs publics souhaiteraient
que l'avenir ne reste pas entièrement aux mains de
ces firmes, fussent-elles « indianisées »
au maximum. Il encourage le développement d'Instituts
indiens de Technologies destinés à soutenir
la recherche de nouveaux produits et services adaptés
aux besoins sociétaux, par exemple en langues régionales,
et dont les brevets seraient aux mains des entreprises nationales,
de préférence sous le régime juridique
du logiciel libre.
Dans
le téléphone, si les lignes fixes se développent
peu, le boom des portables se fait sentir comme partout
en Asie. La compagnie indienne Airtel Express Yourself (http://www.airtelworld.com/)
vise par exemple les 800 millions d'abonnés
à horizon de 10 ans. Actuellement les abonnés
sont au nombre de 45 millions, ce qui représente
déjà un très gros effort à la
charge des installateurs tels Reliance Infocomm (http://www.relianceinfo.com/Infocomm/index.html)
Les
industries pharmaceutiques
On connaît
l'importance prise en Inde par les firmes pharmaceutiques
développant des médicaments et vaccins pour
le monde entier. Nous n'y reviendrons pas ici. Disons
qu'à côté de la production de
génériques souvent faite à partir de
produits occidentaux dont l'Inde ne reconnaissait
pas les brevets (ce qui n'est plus possible depuis
1 an, suite aux pressions américaines à l'OMC)
les entreprises indiennes, toutes aux standards mondiaux
semble-t-il, développent de plus en plus leurs propres
produits pharmaceutiques, répondant là encore
en priorité aux besoins du pays et de l'ensemble
de ceux du tiers-monde. Les prix sont évidemment
très compétitifs, ce qui leur donne un avantage
moral considérable, notamment auprès des ONG.
On citera en particulier les laboratoires Lupin, à
New Mumbai, qui font partie du groupe Hosmac (http://www.hosmac.com/proconsult3.htm).
Ces laboratoires ne se limitent pas aux marchés des
pays en développement. Ils utilisent Internet pour
vendre dans le monde entier au mépris des règlements
nationaux. Accessoirement, ils sont responsables d'une
partie de l'intense spamming dont souffrent les internautes.
Mais les clients s'en trouvent en général
très bien.
Les
biotechnologies
Dans
ce domaine, les recherches concernant la production d'OGM
répondant véritablement à des besoins
locaux ne posent pas trop de problèmes politiques.
L'objectif (by the people, for the people)
est de reprendre la main aux grandes multinationales étrangères
et de développer des variétés définis
par les fermiers et les consommateurs, dont l'emploi
et la dissémination seront contrôlés
avec soin au plan local. Les recherches sont coordonnées
par l'International Crops Research Institute for the
Semi-Arid Tropics (ICRISAT http://www.icrisat.org/web/index.asp)
basé à Hyderabad, lui-même constitué
d'un réseau d'instituts de recherches
non-profit répartis sur l'ensemble du territoire.
Les
programmes spatiaux
Depuis
Indira Gandhi, l'existence d'un programme spatial ambitieux
a toujours été considérée comme
une condition indispensable pour l'accès à la
puissance mondiale, même si les dépenses en résultant
sont évidemment prélevées sur d'autres
besoins apparemment plus urgents. Mais ce programme a du être
développé par le Indian Space Research Organisation
(ISRO http://www.isro.org/)
à partir de ses propres ressources, compte tenu des
sanctions imposées par l'Occident suite à la
première explosion atomique indienne en 1974. Aujourd'hui
cependant le programme spatial est très autosuffisant.
Il comprend un workhorse ou lanceur à tout faire, le
Geosynchronous Satellite Launch Vehicle GSLV capable de placer
2 tonnes en orbite géostationnaire. Il sera complété
en 2007 par une version GSLV MK-3 qui satellisera 4 tonnes
dans les mêmes conditions. Par ailleurs, l'Inde a conçu
toute une gamme de satellites lourds dédiés
à des usages principalement civils : observation de
la terre, communications, teléservices en matière
d'éducation et de santé.
Le Mark 3 visera
le marché international et est annoncé comme
pouvant offrir des prix moitié moins élevés
que ceux de la France, des Etats-Unis et de la Russie. Une
mission lunaire est prévue par ailleurs avec l'envoi
de l'orbiteur Chandrayan autour de la Lune. La sonde
obtiendra des images en 3D d'une résolution
de 5 à 10 mètres. Ceci est considéré
comme devant contribuer à augmenter l'intérêt
des étudiants pour la science indienne.
La
recherche nucléaire
Là
encore l'Inde a du faire appel à ses propres
ressources, compte tenu du blocus des nations occidentales.
Elle le doit car ses ressources en énergies fossiles
et renouvelables sont très insuffisantes face aux
besoins actuels et à plus forte raison futurs. Elle
dispose de 12 centrales à eau pressurisée
brûlant de l'uranium. On n'y insistera
pas ici. Bornons-nous à signaler, pour montrer l'audace
de ces programmes, que l'Inde est désormais
le seul pays au monde à développer un surgénérateur
(fast breeder reactor) qui est en cours d'installation
à Kalpakham sous la responsabilité de l'Indira
Gandhi Centre for Atomic Research (IGCAR http://www.igcar.ernet.in/).
Ceci n'est pas sans risque quand on sait par exemple
que le récent tsunami de l'Asie du Sud a inondé
le site. Ceci dit, les experts atomiques, y compris aux
Etats-Unis, semblent penser qu'il faudra revenir aux
techniques de surgénération, notamment pour
se débarrasser des radio-isotopes à longue
vie. Le sujet, rappelons-le, est actuellement tabou en France.
C'est peut-être dommage. L'Inde aura alors
une longueur d'avance sur le reste du monde.
Les
méthodes : un mélange de libéralisme
et de volonté gouvernementale
L'appel
aux cerveaux
L'Inde
est réputée dans le monde entier comme capable
de prendre (voler) des emplois aux entreprises occidentales,
non pas des emplois d'exécution mal payés mais
des emplois de cols blancs et d'ingénieurs hautement
qualifiés. Elle est effectivement aujourd'hui le back
office de nombreuses banques, de centres d'appel et de services,
de sociétés d'informatique et de programmation
localisées à l'Ouest
Ceci
découle du fait que le premier atout de l'Inde
est de disposer de scientifiques et d'ingénieurs
en grand nombre, jeunes et bien formés. Certes, ceux-ci
acceptent des salaires inférieurs à ceux demandés
par leurs homologues à l'Ouest, mais cet argument
ne saurait suffire. La compétence s'impose.
En effet, des firmes de plus en plus nombreuses, étrangères
ou locales, installent en Inde non seulement des ateliers
et usines mais des laboratoires de recherche. Elles font
appel pour cela à des dizaines de milliers de jeunes
ingénieurs extrêmement créatifs qui
ont été formés dans des universités
indiennes et dont la qualité devient comparable à
celle des meilleures du monde.
On compte
en Inde plus de 250 universités et d'instituts
avancés de technologie qui forment aujourd'hui
plus de 3,2 millions d'étudiants en science.
Cependant le nombre des PhD n'est pas encore jugé
suffisant. De 5.000, il devrait aisément pouvoir
passer à 25.000 par an. Sur de tels effectifs, il
y aura nécessairement dans l'avenir un nombre
croissant de futurs prix Nobel. Ces recrutements locaux
sont complétés par des personnels plus expérimentés
jusqu'ici expatriés aux Etats-Unis ou en Europe
et qui jugent profitable dorénavant de rentrer au
pays. L'accent mis par les Pouvoirs publics centraux
et régionaux sur la formation des cerveaux et le
brain-drain inverse est capital. Il distingue évidemment
nettement l'Inde de ce que fait actuellement l'Union
européenne.
La
confiance en la science fondamentale
L'Inde
conserve malheureusement pour elle des taux d'illettrisme
et de pauvreté absolue qui affectent des centaines
de millions de citoyens et qui persévéreront
aux taux actuels pendant des dizaines d'années.
Face à cela, certaines polémiques ont vu le
jour. Est-il prioritaire de développer des programmes
spatiaux ou de recherche fondamentale alors que l'eau
potable, l'énergie basique et la nourriture
manquent encore si cruellement ? La réponse des autorités
a toujours été claire. Seule la science, et
au sein de la science les recherches fondamentales, permettront
à l'Inde de progresser dans les domaines vitaux,
ceux des technologies applicatives. Le Pr C.N.R. Rao, le
conseiller scientifique du Premier ministre (http://www.jncasr.ac.in/cnrrao/),
est ferme sur ce point et fait partager sa conviction par
le gouvernement. Là encore, l'Europe qui semble
avoir oublié le rôle de la recherche fondamentale
dans la croissance générale aurait des leçons
à prendre.
Cette confiance
en la science fondamentale présente cependant selon
les observateurs un aspect encore un peu négatif.
Les bons esprits indiens considèrent cette dernière
comme une activité noble, alors que le business permettant
de développer des applications commerciales est encore
mal vu des élites. Avant la révolution de
1991, l'idée d'instaurer une concurrence
au plan des idées et des développements n'avait
pas encore pénétré les esprits. Des
séquelles en demeurent. L'Inde en cela se rapproche
de certaines attitudes universitaires en Europe, où
le passage du chercheur au monde de l'entreprise est
encore très mal perçu. Il en résultait
aussi, jusqu'à l'année dernière,
que les universitaires n'avaient aucune tradition
en matière de brevets. Aujourd'hui, ils sont
incités à s'insérer dans la politique
mondiale des brevets.
Des
technologies développées pour les plus pauvres,
et avec eux.
Même si
certains projets de recherche font appel aux meilleurs esprits
provenant de classes moyennes en pleine expansion, l'accent
est aussi mis sur le service rendu aux plus défavorisés.
De très nombreux projets visent à répandre
l'Internet, l'utilisation de micro-ordinateurs
et de logiciels adaptés à des populations
illettrées très diverses, la génération
d'électricité et des méthodes
agraires faisant appel aux ressources locales. Vu d'en
haut, ces projets paraissent encore très marginaux
par rapport à la masse des besoins, mais ils définissent
une volonté de démocratiser la technologie
qui mérite d'être encouragée.
Là encore, on regrettera que nombre de pays européens
pourtant infiniment plus riches ne fassent pas l'effort
de développer des solutions répondant aux
besoins massifs d'intégration qu'ils
connaissent eux aussi, notamment dans leurs banlieues –
sans parler de ceux des pays du tiers-monde avec qui ils
ont des relations diplomatiques.
La
volonté de se dégager progressivement des
investissements étrangers
L'Inde
a l'avantage de parler anglais, au moins dans les
couches supérieures. Ceci et les facteurs évoqués
ci-dessus ont entraîné de nombreuses sociétés
industrielles occidentales, principalement américaines,
à s'implanter en Inde. Elles ont compris cependant
que ces implantations ne seraient durables que si elles
étaient de plus en plus indianisées, et conçues,
non seulement pour alimenter le marché international,
mais pour répondre aux besoins locaux précités.
IBM, Microsoft et de nombreuses autres compagnies s'affirment
dorénavant comme des entreprises authentiquement
indiennes. Il s'agit d'un facteur indéniablement
positif pour le développement global, au moins à
court terme.
Ces investissements
n'ont donc pas été refusés, comme ils
auraient pu l'être au nom d'un nationalisme sourcilleux.
Mais beaucoup de responsables indiens ne s'y trompent pas.
Les multinationales ne perdent pas de vue leurs intérêts
immédiats et refusent systématiquement les politiques
d'accès gratuit aux sources et brevets qui sont indispensables
pour un pays en développement. Aussi, de plus en plus
de centres de recherche faisant appel à des ressources
nationales sont invités à compléter les
apports des multinationales, en s'affranchissant progressivement
de la dépendance à leur égard. On ne
constate guère en Europe, face aux approches des multinationales
américaines, de semblables politiques de mise en concurrence
systématique. Le tapis rouge reste de mise.
Des
handicaps persistants
Bien évidemment, dans la course à l'acquisition
des connaissances et à la puissance scientifique,
l'Inde conserve vis-à-vis des Etats-Unis, de
l'Europe et même de la Chine, des handicaps
anciens qui risquent de persister encore longtemps. Les
officiels n'y font pas toujours allusion. On citera dans
le désordre le système des castes, la difficulté
dont les femmes souffrent encore pour accéder aux
responsabilités, la nonchalance et souvent la corruption
de la plupart des administrations régionales et locales,
l'insuffisance des grands réseaux de communication.
On pourrait ajouter que la généralisation
progressive de la démocratie politique, qui a des
avantages, introduit aussi, comme en Europe, le risque de
fluctuations ou d'incertitudes dans la définition
des grandes stratégies géopolitiques, au sein
d'un futur monde multipolaire ultra-compétitif
où les hésitations et les erreurs de jugement
se paieront cher.
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