Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 63
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée




 

Retour au sommaire

Article
Galiléo, l'apprentissage de la complexité stratégique

par Alain De Neve* et Fabian Giordano**
mars-avril 2005

* Diplômé d'études approfondies en sciences politiques de l'Université Catholique de Louvain (UCL), Chercheur, Centre d'Etudes de Défense (CED), Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD), Belgique. Membre du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques (deneve.alain@gmail.com)
** Doctorant en Sciences Politiques de l'Académie Universitaire ‘Louvain', Facultés Universitaires Catholiques de Mons (FUCaM), Chercheur, Centre d'Etudes de Défense (CED), Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD), Belgique (fabian.giordano@gmail.com)

Nous avons reçu le 1er mars 2005 de Alain De Neve et Fabian Giordano le message suivant:

Au terme d'une recherche approfondie sur le sujet précis du projet de radionavigation satellitaire Galileo et plus généralement de l'avenir de l'Europe dans l'espace, nous sommes désireux d'organiser une table ronde intitulée "l'apprentissage de l'espace stratégique" dans les locaux du parlement européen.

Au cours de cette table ronde, laquelle nous l'espérons sera placée sous l'égide d'une personnalité politique belge, nous désirons offrir aux mondes scientifique, politique et militaire européens, la présentation d'un sujet sensible impliquant des processus désintératifs, basés sur une différenciation des perspectives politiques, économiques et stratégiques, et intégratifs, stigmatisant le comportement de certains acteurs et le manque de décision structurelle. Notre objectif est le suivant : engager le débat afin de proposer un ensemble de mesures fondamentales destinées, non pas à relancer les ambitions de l'Europe dans l'espace, mais bien à remédier au malaise que traverse le spatial européen. D'autres priorités sont également définies, parmi lesquelles l'élaboration d'une communication ou encore la mise en réseaux d'éléments clés au solutionnement de cette problématique.

Les motivations pour lesquelles nous désirons organiser cette conférence au sein du parlement européen sont plus spécifiques. Nous abordons là un problème qui dépasse le cadre national et qui, dans le cadre communautaire, peut conduire à la désignation d'une conduite de dénonciation pouvant se révéler désastreuse pour l'image de la wallonie et parallèlement du fédéral belge. De même, les facteurs nécessaires à l'harmonie, ainsi que les facteurs sources de déséquilibre, seront bien mieux appréhendés dans le cadre européen.

Nous insistons. Le débat n'est pas une possibilité ; il est nécessaire. Afin de mieux cerner la dimension des enjeux, nous vous proposons la lecture d'un article dénonçant, au travers de l'étude du système Galileo, le manque de culture stratégique européen.

Depuis lors, ce projet de table-ronde a dûêtre repoussé, mais la nécessité d'une sensibilisation des opinions européennes s'impose plus que jamais, notamment face aux attaques que subit encore en ce moment Galiléo de la part du gouvernement américain (voir par exemple http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1480&PHPSESSID=17d64cf0ff705069f24ebe2a58e6c53b) Nous remercions donc les auteurs de nous avoir autorisés à publier ce résumé de leur étude, qui illustre parfaitement nos propres préoccupations.
Automates-Intelligents


Pour en savoir plus
http://www.esa.int/esaNA/galileo.html

Voir aussi notre actualité du 08/03/04 : http://www.automatesintelligents.com/actu/040331_actu.html#actu4

Introduction : les dynamiques du désordre européen

L'idée de l'autonomie européenne dans le domaine des systèmes de radionavigation par satellite, Global Navigation Satelite System (GNSS), est née dans le milieu des années 90. Deux constats alimentent alors le débat. Premièrement, la version civile du système américain Global Positioning System (GPS) est un signal de radionavigation volontairement dégradé qui ne répond pas aux besoins en précision du transport urbain et périurbain terrestre, aérien et naval européen. Deuxièmement, la sous-traitance de réseaux de radionavigation étrangers sur un marché en pleine expansion est incompatible avec les critères d'activité économiques européens : « plus l'Europe sera compétitive dans le domaine des technologies de pointe, plus nombreuses seront les possibilités de créer des emplois de qualité » .

Forte de son premier succès, Egnos (projet hybride ayant pour fonction de doper le signal des systèmes de radionavigation existants en intégrant des données climatiques et spatio-temporelles), l'Europe affirme son ambition d'autonomie stratégique. La volonté de lutter contre une hégémonie technologique américaine, confondue avec les intérêts économiques nationaux, la détermination de l'intelligentsia européenne et l'ambition de rationaliser (lire NASAifier) les activités de l'European Space Agency (ESA), guident la Commission dans son entreprise. La position commune adoptée est de définir un programme de recherche visant au développement d'un « système spatial de radionavigation » de nouvelle génération: Galileo. Programmé pour être opérationnel d'ici 2008, sa flotte de satellite a pour ambition d'émanciper l'Europe du GPS et de rééquilibrer la balance des pouvoirs.

L'Europe, dans son pastiche stratégique habituel, s'affranchit dans le discours d'une réalité qu'elle ne maîtrise cependant pas. Dans un premier temps, les Etats de l'Union entrent en discorde sur la nécessité et les dangers de dérive d'un programme qui implique une utilisation militaire potentielle. A ce débat vient évidemment se greffer le problème du mécanisme de parité et son corollaire, la redistribution potentielle des « spatioeuros ». En effet, face à un marché mondial potentiel évalué à 40 milliards d'euros d'ici 2008, le défi consiste pour chaque Etat-membre à capter une « juste » part du marché ainsi que les emplois qui en découlent. L'hétérogénéité des intérêts européens prédominant, deux ans se passent et les négociations ne donnent lieu à un aucun accord politique ou industriel. Seule la tendance à une régionalisation des enjeux, sous la forme de consortiums industriels, est à mettre au bénéfice de la joute économique.

Démonstration d'une crise prédictible

En 2002, confronté à un protectionnisme et un retard grandissant, le Conseil Ministériel des Transports de l'Union s'irrite et ordonne un cessez-le-feu. Le temps n'est plus à la discorde, il faut certifier le système dans les délais. La phase initiale de validation l'exige, Galileo doit être déployé en orbite avant le second semestre 2006 . En juillet 2003, suite au succès de développement de la première version du programme Galileo System Test Bed (GSTB), l'ESA souscrit d'urgence deux contrats parallèles pour le développement des deux satellites de tests. La construction du premier satellite (GSTB-V2-A) est confiée à la société britannique Surrey Satellite Technology Ltd (SSTL), spécialiste reconnu dans la construction de plateforme de ce type ; la seconde (GSTB-V2-B) au consortium Galileo Industries. Dans l'attente du développement d'un système autonome, l'un des dispositifs critiques visant à contrôler la précision orbitale et son éventuelle correction (Laser Ranging Retro-Reflector), est pour sa part sous-traité aux russes.

Pour ce qui est du lancement, l'ombre plane sur l'autonomie européenne d'accès à l'espace. L'euphorie médiatique du lancement réussi en février dernier de la version Ariane 5 ESC-A « 10 tonnes », en référence à sa charge utile, et la validation en vol du moteur Vulcain 2 ainsi que de l'étage supérieur cryotechnique ESC-A, nous divertit en effet des enjeux liés à la mise en orbite de la constellation. Plus que la réussite providentielle, c'est le retard engendré par l'échec de son premier lancement en décembre 2002 qu'il faut stigmatiser ! Retard ayant indubitablement poussé aux oubliettes le projet de moteur Vinci, seul capable de répondre aux exigences techniques inhérentes au lancement des satellites constitutifs de Galileo.

L'incertitude pèse sur le spatial européen. Feu d'artifice ou pétard mouillé, une succession d'indicateurs nous permettent de dégager une prédiction. La puissance du moteur Vulcain 2 (version hyper gonflée de Vulcain) ne pouvant être augmentée, l'opérateur Arianespace se trouve dans une situation critique . Incapable de propulser une charge supérieure à 10 tonnes, Arianespace se prive et prive ses clients sous-traitants d'un segment de marché qui, de facto, les dépossède du milliard d'Euros négocié pour le lancement des grappes de satellite Galileo. Une solution plus que provisoire a cependant fait son apparition dans les cahiers des décideurs depuis près de deux ans. Jean-Yves Le Gall, Directeur Général d'Arianespace, cristallise aujourd'hui les impressions et échos de couloirs . Il s'agit de lancer depuis la Guyane française des fusées russes Soyuz-Fregat en lieu et place d'Ariane ESC-B équipée du moteur Vinci. La décision est sans équivoque. Elle met au pied du mur une ESA acculée par les délais. A court terme, les négociations ont abouti sur l'utilisation de lanceurs russes en partance de Baïkonour à l'Est du Kazakhstan. Négociations qui, à court terme, bouleversent les perspectives de retour sur investissement et dépossèdent l'Europe de capitaux nécessaires à la survie d'une partie du secteur spatial. Pour ce qui est du long terme, reste à espérer que les tractations en faveur d'une implantation en Guyane française soient favorable à l'industrie spatiale européenne… Déficit de compétences technologiques des entreprises, absence d'innovations antérieures dans le domaine, secrets industriels associés à l'innovation spatiale, il s'agit là de prédicateurs puissants d'un échec probable en termes de marché.

L'enjeu militaire : entre marginalisation et réalité

Suite à ce premier constat et afin d'atteindre l'exhaustivité nécessaire à une conclusion partielle, il faut également prendre en considération le débat Nord-atlantique né dans le courant de l'année 2003 autour des enjeux liés à la superposition des fréquences du Public Related Service (PRS) de Galileo sur le Military Code (code M) du GPS.

Le PRS est un service développé en parallèle des produits Open Service (OS), Safety of Life (SoL), Commercial Service (CS) et Search and Rescue (SAR) destinés respectivement à tous les utilisateurs grand public, à la sécurité de la navigation, à des applications commerciales nécessitant un minimum de cryptage et au repérage des signaux de détresse. Le PRS est, pour sa part, soumis à contrôle gouvernemental. Service restreint à des applications stratégiques ne devant en aucun cas subir des perturbations, il représente la vitrine de Galileo en matière de robustesse et de précision du signal de radionavigation.
Les enjeux stratégiques sont les suivants. Premièrement, la superposition des signaux PRS et code M (tous deux prévus en bande de fréquence E6) entérine toute tentative de brouillage des signaux PRS. Quiconque brouillerait le PRS altérerait le Code M du GPS. Deuxièmement, l'ambition civile de Galileo représente une menace militaire potentielle. Il est tout à fait envisageable que des missiles d'un gouvernement peu scrupuleux soient guidés sur des cibles militaires par un signal commercial de type CS souscrit par une société écran. Troisièmement, le projet d'accord du 18 septembre 2003, ouvrant la voie à la participation de la Chine au programme, prévoit des activités de coopération dans un large éventail de secteurs scientifiques, technologiques et industriels ainsi que dans le développement de services et de marchés . Même si l'accord est emprunt d'une certaine confidentialité, il n'en reste pas moins chiffrable. Il prépare la chine à assumer un rôle financier de l'ordre de 200 millions d'euros. 5 millions d'euros sont investis en aval de la séquence de validation, normalisation et d'homologation en fréquence. Pour les 195 autres millions, ils devraient être distribués dans le processus de production de la constellation.
Face à la demande européenne d'interopérabilité des systèmes, les Etats-Unis grognent. L'argumentaire du Département de la Défense américain est clair. Il exige des européens une prise de conscience immédiate de la réalité stratégique moderne et un engagement formel assurant le non-recouvrement des signaux PRS de Galileo et code M de GPS.

L'Europe réserve une place à la concertation transatlantique. Un premier accord prévoyant la mise sur pied d'un Security Board est ainsi signé le 30 octobre 2003. Près de 18 mois de rudes négociations sont cependant nécessaires à la signature de l'accord final. La compatibilité et l'interopérabilité des systèmes Galileo et GPS intervient en date du 26 juin 2004 à l'occasion du sommet Etats-Unis/Union Européenne. Selon les termes techniques de l'accord, l'Europe consent à déplacer ses fréquences PRS en retour d'une possibilité de déplacer sa modulation sur le Code M du GPS en cas de brouillage. Même si l'interopérabilité stratégique ne sera que partielle, l'accord intervenu consacre toutefois la compatibilité des deux constellations dans les modes Open Service (OS), Safety of Life (SoL), Commercial Service (CS) et Search and Rescue (SAR). Une victoire en demi-teinte pour l'Europe stratégique…
Pour ce qui est des satellites devant assurer cette victoire, ils sont toujours en cours de développement. Le retard s'accumule. Face aux ultimatums, il a même été récemment question de négocier l'adaptation d'un satellite russe Glonass au cahier des charges de Galileo en vue de combler les retards accumulés par le programme .

L'apprentissage de la complexité stratégique

Le spatial européen semble ne pas échapper à la règle du déséquilibre permanent existant entre objectifs stratégiques et économiques. Le manque de décision structurelle et le rôle dévolu aux structures économiques de marché rendent en effet accessoire l'affirmation d'une volonté politique en adéquation avec son environnement. Ce manque de conscience, couplé à des échéances temporelles et financières toujours plus proches, donne naissance à des dépendances ou des remontrances des tiers qui, si l'on n'y prend garde, pourrait finir par s'inscrire dans une forme de déterminisme quasi-ontologique.
Nous touchons un nerf à vif et l'opposition qui sera faite risque d'être plus forte que la simple critique scientifique. Une critique violente pourrait se présenter sous la forme d'une implication émotionnelle liée à la question de l'inéluctabilité spatiale. Mais, avant de verser dans des altercations, il est nécessaire de souligner que le principe de « rationalité décisionnelle européenne » ne s'ajuste apparemment pas à la maximalisation des valeurs économiques et stratégiques qui ressortent directement de l'innovation, mais bien à des décisions de « marché » antagonistes aux enjeux politiques réels. Cette approche diminue volontairement l'implication de Galileo pour illustrer très simplement la nécessité d'étudier, non pas l'absence d'ambition du projet, mais bien l'échec de l'esprit européen à un moment clef de l'histoire. L'histoire est riche en enseignements. Stratégiquement, nul n'aurait pu vaincre l'armure et la force de Goliath à la lance. Il aura fallu attendre le jeune David et sa fronde pour vaincre pareil titan. Pourquoi? La réponse est simple : David personnifie sa culture stratégique dans l'utilisation habile qu'il fait de sa fronde.

Conclusion

Qu'envisageons-nous et que préconisons-nous ? Les mannes d'investissements ne suffiront pas… L'Europe parvient péniblement à identifier et à développer les technologies spatiales de mise en orbite et de navigation, à négocier les interopérabilités, à parfaire l'étalonnage en fréquence et à certifier son système. Cet affaiblissement donne lieu à une émancipation des acteurs tiers, sous-traitants et autres financiers. Simples contrepoids ou réels contre-pouvoirs, ces figurants émancipés imposent en toute circonstance un débat politique clair. Mais menons nous le débat ?

Le projet est subverti de haut en bas. Il s'agit de confier à la Russie les clés du succès opérationnel de Galileo, programme concurrent de Glonass, dans lequel la Chine investit a priori en dépit de toute autonomie stratégique. Nous ne désirons pas présager d'un désastre économique mais, en cas d'échec de la phase de validation, l'Europe doit s'attendre à ce que la Chine n'investisse pas les 195 millions d'euros prévu dans l'accord du 18 septembre 2003. Dès lors, si le développement ou le lancement des deux satellites devait échouer, les Russes seraient en position idéale et pourraient, en l'absence supposée de GPS sur ce secteur de marché, proposer aux Chinois d'investir dans l'alternative Glonass. La fiction s'aggrave. Il est fait état du désir d'investissement de pays tiers dans le développement de la constellation de radionavigation russe afin d'accroître sa compétitivité . Le 18 juillet 2004, l'Inde a d'ailleurs signé un protocole visant à développer conjointement les satellites Glonass et augmenter la synergie existant avec la Russie dans le domaine spatial .

Soyons clair, dans ce dossier l'Europe perd imperceptiblement son rôle de médiateur au profit de la Russie. Mais à cette situation particulière de conflit, il est toutefois possible de trouver des voies privilégiées de solution. Quoi qu'il advienne, revitalisation, échec ou dédommagement, il n'en reste pas moins que l'Europe à perdu des heures sans fin à attendre, à tergiverser, à constater que le retard en matière spatiale sera difficilement réductible.

Galileo et la course à la navigation spatiale illustrent très simplement la nécessité d'investir dans l'identité scientifique européenne, nécessaire à une reconfiguration des rapports de force économiques, car productrice de savoir et de cohérence dans son rapport avec les processus de décision gouvernementaux. Bref, si l'Europe continue à négliger l'importance de la recherche fondamentale et stratégique dans le développement de solutions technologiques le bilan risque d'être celui de projets mort-nés… Projets mort-nés qui augurent, à ceux qui placent l'innovation technologique si haut qu'elle en devient invisible à l'œil nu, d'une prise de conscience choc de la complexité stratégique de demain.

 

Retour au sommaire