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Publiscopie
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Traité
d'athéologie
par
Michel Onfray
Grasset 2005
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présentation et discussion
par Jean-Paul Baquiast
février 2005
|
Michel
Onfray, né en 1959, est philosophe et écrivain.
Il a produit une trentaine de livres, dans lesquels
il formule des projets: hédoniste éthique
(La sculpture de soi, Prix Médicis 1993), politique
(Politique du rebelle, 1997), érotique (Théorie
du corps amoureux, 2000), pédagogique (l'antimanuel
de philosophie, 2001), épistémologique
(Fééries anatomiques, 2003), esthétique
(Archéologie du présent, 2003).
Il
a fondé l'Université populaire de l'Université
de Caen, où divers bénévoles dispensent
gratuitement des enseignements sur toutes matières
souhaitées par le public.
Pour
en savoir plus
Page personnelle http://perso.wanadoo.fr/michel.onfray/
|
A
propos du "Traité d'athéologie"
de Michel Onfray
L'athéisme et la science
Nous
voudrions dans cet article, non seulement présenter
le dernier ouvrage de Michel Onfray, "Traité
d'athéologie", dont nous recommandons la
lecture à tous, athées et non-athées,
mais aussi évoquer un thème qui n'est qu'effleuré
dans cet ouvrage et qui préoccupe certains de nos lecteurs,
si nous en croyons notre courrier: la démarche scientifique
implique-t-elle l'athéisme? On sait bien que beaucoup
de scientifiques s'affirment croyants, mais comment concilient-ils
cette position avec le matérialisme qui semble indissociable
de toute étude scientifique du monde?
Pour
l'athéologie
Michel
Onfray est un philosophe et un agitateur d'idées
dont les mérites sont très grands, à
une époque où reviennent en force les fondamentalismes
religieux. Son premier mérite, à nos yeux,
est d'être athée et d'être
heureux de l'être. Il se présente,
dans un milieu intellectuel et à une époque
où nul n'ose plus maintenant contredire les religions,
comme un prosélyte ardent de l'athéisme.
Pour lui l'athéisme n'est pas la position
de repli d'un homme déçu ou rejeté
par les religions. L'athéisme est la façon
la plus haute de revendiquer le droit de l'individu
à penser par lui-même, en tentant de s'affranchir
des représentations et des règles de vie
qu'il n'aura pas passées au crible
de sa raison. L'athéisme est vraiment, à
le lire, la seule philosophie capable d'aborder de façon
pleinement humaniste les problèmes nés de
l'évolution du monde moderne. Il faut donc l'étudier
de façon sérieuse, en faire l'objet d'un
discours et d'une science qui n'osent pas encore s'affirmer
pleinement, tellement sont pesantes les adhérences
de la pensée mystique. Il souhaite pour cela fonder
ce qu'il nomme l'athéologie. A cette fin, il veut
étudier non seulement l'origine et les développements
de l'athéisme au cours de l'histoire des idées,
mais aussi, avant cela, celles des innombrables formes
de croyances religieuses. Là, on le devine, la
tâche est immense. Les oeuvres plus ou moins scientifiques
sont nombreuses. Mais les études véritablement
dégagées de la crainte révérencielle
que suscite toute apparence de critique sont rares, et
Michel Onfray n'hésite pas à rappeler dans
ce livre quelques faits volontairement ou inconsciemment
ignorés par les historiographes des religions.
Le
second grand mérite de Michel Onfray est de ne
pas s'enfermer dans l'hermétisme d'un
langage philosophique tel qu'il se pratique encore
dans beaucoup d'universités françaises.
Sa culture est vaste. Il suffit de lire la liste de ses
publications pour s'en convaincre. Mais il a très
tôt voulu la faire partager par ceux qui n'ont
pas eu la chance de faire des études supérieures
ou le temps d'approfondir les questions difficiles.
Ses ouvrages, articles et causeries ne s'enferment
pas dans l'hermétisme, même s'ils
portent sur des sujets réputés aussi ésotériques
que l'histoire des philosophies et des croyances.
Ils sont lisibles par tous. Son Traité d'athéologie,
que nous présentons ici, loin d'être
un aride traité, comme son titre pourrait le laisser
penser, se lit comme un roman. De plus, Michel Onfray
a fait davantage qu'écrire. Il a remis à
la mode ce qui avait été le rêve de
beaucoup d'intellectuels libertaires à la
fin du XIXe siècle et au début du XXe, c'est-à-dire
l'Université populaire, ouverte à
tous en fonction de leurs disponibilités. On considère
généralement comme un succès l'Université
populaire qu'il a mise en place à Caen, avec
quelques collègues partageant son ambition. Ses
chroniques à la radio ou sur Cd-rom relèvent
du même esprit.
On
trouvera à Michel Onfray une autre grande qualité,
c'est d'être joyeux. Autrement dit,
ce n'est pas un athée triste, comme il s'en
trouve beaucoup. Comme il le dit lui-même, pour
l'athée, il n'y a qu'une vie,
la vie terrestre. Pourquoi alors la gâcher par un
esprit morose, le refus des plaisirs physiques et intellectuels
qu'un esprit sain dans un corps sain permet d'obtenir.
Le philosophe antique qu'il donne très souvent
en exemple est Epicure. Il ne s'agit pas de l'Epicure
caricaturé par ceux qui ne le connaissent pas,
une sorte de pourceau humanisé parangon de la jouissance
matérialiste égoïste. Il s'agit
de celui qui, dans la tradition de Démocrite, refusait
les interdits déjà nombreux que les pouvoirs
politiques voulaient mettre aux affirmations d'une
pensée et d'une vie libres. On pourrait dire
de Michel Onfray qu'il est une réincarnation
moderne de son maître Epicure, donnant à
ses disciples l'envie de faire comme lui joyeusement
feu contre tous les prophètes de malheur.
Son
traité d'athéologie est à cet
égard exemplaire. Dans un style extrêmement
réjouissant, il s'en prend à toutes
les manifestations de l'aveuglement et de la méchanceté
humaine produites par les religions depuis la nuit des
temps. On pourrait penser que le sujet est grave et que
l'ironie est mal venue, quand il s'agit par
exemple de montrer comment les trois religions monothéistes
continuent à s'accorder sur la haine de la
rationalité scientifique, de la démocratie,
de la femme ou du plaisir, sinon de la vie même.
Mais il n'est pas interdit de s'instruire
en s'amusant, d'autant plus que l'ironie
de l'auteur n'est jamais gratuite mais met
en évidence, mieux que de longs discours, le côté
terrifiant des religions que les discours lénifiants
sur la foi ont toujours cherché à cacher.
Il
faut donc lire ce livre en détail. On peut douter
cependant espérer qu'il produise des conversions
à l'athéisme, connaissant la façon
dont chacun est attaché quasi génétiquement
à ses croyances. Les esprits religieux resteront
fidèles à leurs convictions et n'en
seront pas plus tolérants à l'égard
de ceux qui ne les partagent pas. Mais les incroyants
potentiels, ceux qui n'osent pas encore s'avouer
qu'ils sont réfractaires à l'énorme
propagande des théologies cherchant à les
persuader qu'ils cherchent Dieu sans se l'avouer,
se sentiront un peu moins seuls au monde. Ils oseront
faire, si l'on peut dire, leur "coming out".
Ils comprendront qu'il est bien, qu'il est
digne et même qu'il n'y a pas de meilleure
attitude philosophique que d'être athée.
L'étude comparée des religions que
propose Michel Onfray les convaincra sans doute de partager
ses conclusions. Pour lui aucune religion, quelle qu'elle
soit, ne mérite l'adhésion intellectuelle
et morale. En suivant l'auteur, ils se persuaderont
aussi, ce qui leur sera moins facile, des dangers d'une
libre-pensée qui reprendrait tous les interdits
des religions, faute d'avoir trouvé la voie
d'un véritable épanouissement hors
des sentiers balisés de la croyance. N'est
pas athée qui veut. On a vite fait de retomber
dans les pièges du respect des dogmes, même
lorsqu'ils se disent matérialistes.
Faisons
ici dans la suite de cette remarque un petit reproche
à Michel Onfray. Dans le procès qu'il
mène contre les trois religions monothéistes,
il semble exclure, d'une façon incompréhensible,
le monde très vaste des religions ou philosophies
contemplatives qui dominent toute l'Asie, Japon
compris. Même si le bouddhisme, par exemple, est
moins rugueux et terroriste en apparence que les religions
monothéistes (il prétend d'ailleurs parfois
ne pas être une religion), il ne parait guère
plus favorable que les autres à l'individualisme
créateur et au rationalisme, et moins encore à
l'athéisme. On pourrait lui reprocher d'inciter
au contraire à toutes les dérives du retrait
en soi et du refus de la prise de conscience par le verbe,
légitimant aussi bien la prise de drogues que l'émergence
de petites collectivités sectaires fascinées
par des gourous capables des pires déviances.
L'athéisme
et l'étude scientifique de la croyance
Ceci
dit, ayant rendu hommage au travail de Michel Onfray,
ayant rendu aussi hommage à son courage car ce
n'est pas rien que s'en prendre à tant de pouvoirs
à la fois, toujours prêts à formuler
des anathèmes et fatwas, nous voudrions ne pas
nous arrêter là. Nous pensons que son traité
d'athéologie n'a fait que la moitié
du travail. Michel Onfray annonçait qu'après
avoir « déconstruit » les religions
– ce qu'il a fait fort bien, nous l'avons
dit - il allait reconstruire ou construire ce dont notre
époque a plus que jamais besoin, un « athéisme
athée » . Par ce terme, il désigne
si on le suit bien un athéisme qui ne se bornerait
pas à éliminer la divinité de ses
références, en conservant tout le reste,
mais qui proposerait des visions du monde ayant les mêmes
capacités d'attraction et de puissance explicative
que les religions mais s'appuyant sur des bases
entièrement renouvelées. Or nous ne voyons
pas clairement comment il compte organiser cette reconstruction.
C'est dommage car faute de le faire, il prêtera
le flanc à une objection facile. On lui reprochera
de s'être borné à une critique
des religions (à la limite de l'imprécation)
mais de n'avoir rien offert de concret aux esprits
qui seraient à la recherche d'une alternative
adaptée aux besoins de notre époque.
La
première chose qui manque à l'ouvrage
de Michel Onfray, dans cette optique, est une analyse
scientifique de la croyance. D'où vient ce besoin
irrépressible de religion qui affectent tous les
hommes, y compris beaucoup de ceux qui se veulent athées?
Le lecteur de Michel Onfray, confronté à
toutes les abominations dont les religions se sont rendues
coupables depuis 2000 ans, ne peut pas ne pas se poser
la question et attend de l'auteur des débuts
de réponse. Pourquoi les sociétés
humaines ont-elles été obligées d'inventer
des mythes pour survivre, y compris les plus cruels et
les plus intolérants? Pourquoi, aujourd'hui
encore, des gens apparemment raisonnables continuent-ils
à se référer à un au-delà
et sont-ils le cas échéant prêts à
mourir pour y parvenir plus vite ? Or, à lire le
livre, on pourrait croire que Michel Onfray ne se soit
pas posé la question ou n'ait pas tenté
de lui apporter des réponses scientifiques. Dans
la bibliographie qu'il fournit en fin de volume,
aucun travail explicatif sérieux n'est mentionné.
Or de nombreuses recherches abordent aujourd'hui
ces thèmes. On essaye maintenant de comprendre
comment et quand les primates humains ont inventé
les dieux et la vie dans l'au-delà ; comment
les croyances en s'implantant et en se renforçant
ont modifié les aires cérébrales
en charge de la cognition ; comment elles se sont matérialisées
sous la forme d'entités symboliques autonomes,
vivant et se reproduisant à travers les sociétés
de cerveaux et les réseaux d'échanges
aujourd'hui extrêmement sophistiqués
offerts par les technologies de la communication…Ces
recherches s'insèrent parmi toutes celles qui étudient
les comportements sociologiques hérités
du passé qui se révèlent souvent
aujourd'hui difficiles à intégrer dans les
sociétés dites démocratiques: tribalisme,
agressivité à l'égard des autres
et de soi, fuite dans l'irrationnel, instinct de mort,
fanatismes multiples.
Diverses
disciplines proposent aujourd'hui des réponses
très convaincantes à ces questions. Elles
relèvent en général de ce que l'on
appellera la psychologie et la sociologie évolutionnaire
– le terme d'évolutionnaire faisant
référence aux processus darwiniens permettant
d'expliquer pourquoi un caractère apparaît
et survit au cours de l'évolution. Mais d'autres
sciences interviennent aussi. Les sciences cognitives,
la neurologie, la mémétique et même
la robotique doivent aujourd'hui être appelées
en renfort pour modéliser en termes scientifiques
les faits de croyance et les gains adaptatifs qu'ils
apportent à ceux qui pratiquent l'adhésion
et la foi aveugle plutôt que le doute raisonné.
Il est vrai qu'il s'agit de sciences neuves,
très peu représentées en France,
parfois mal acceptées par des communautés
scientifiques et intellectuelles encore très imprégnées
de déférence à l'égard
des religions. Mais pour un athée comme Michel
Onfray, ce devrait être là une raison de
plus pour y faire allusion.
Le
regard scientifique ne devrait pas d'ailleurs, dans
la ligne de ce qui précède, ignorer l'athéisme
et les athées. Comment se fait-il, alors que les
religions et les pouvoirs s'appuyant sur elles visaient
à rendre l'athéisme impossible, que
celui-ci soit apparu et se soit maintenu, non sans difficultés
il est vrai, à travers les siècles. Et qu'est-ce
qu'être athée aujourd'hui ? Est-ce
un comportement individuel ou collectif? Quel est le gain
adaptatif, pour parler en terme de sociologie et psychologie
évolutionnaire, permis par l'athéisme
? Pourquoi, moi, suis-je athée ? En quoi suis-je
fondé à proposer un autre regard sur le
monde que celui des religions et de leurs églises
?
Le
présent article ne permet pas de présenter
même sommairement les différentes hypothèses
scientifiques visant à expliquer la naissance et
la persistance, aujourd'hui encore, des faits de
croyance individuels et collectifs. Mais ces hypothèses
existent. Elles relèvent du discours scientifique,
c'est-à-dire qu'elles adoptent, quand
elles émanent d'auteurs rigoureux, des formalisations
permettant de les mettre à l'épreuve
de l'expérience. L'athéisme
moderne ne peut les ignorer, car c'est là
qu'il trouvera une grande partie de ses justifications
rationnelles.
La
vision du monde proposée par l'athéisme
Mais
on voit que poser cette question oblige à déborder
considérablement la définition de l'athéisme
que nous donne Michel Onfray. Il nous rappelle à
plusieurs reprises que l'athéisme s'est
souvent confondu au cours de l'histoire avec le
rationalisme. Par rationalisme, on entendra le recours
à la démarche hypothético-déductive
pour modéliser les phénomènes du
monde que nous croyons percevoir. Cette démarche
se complète, dans la tradition universaliste de
la science occidentale, par une mise à l'épreuve
publique des modèles ainsi obtenus. Autrement dit,
l'athéisme doit se confondre dans cette définition
avec la démarche scientifique et, plus précisément
encore avec le matérialisme scientifique. C'est
le matérialisme scientifique qui depuis les Lumières
a fait le succès de l'athéisme. C'est
encore lui qui assurera à terme son avenir, aussi
longtemps du moins que les sociétés modernes
résisteront aux offensives permanentes des fondamentalismes.
Mais pourquoi alors Michel Onfray ne fait-il pas reposer
son apologie de l'athéisme sur une défense
et illustration du matérialisme scientifique, qui
en aurait bien besoin aujourd'hui?
La
plupart des scientifiques, même s'ils ne s'affirment
pas explicitement athées, appuient leurs travaux sur
une vision du monde, une philosophie et, disons le mot, une
métaphysique qui n'est pas celle des religions. Ils
sont généralement monistes, c'est-à-dire
qu'ils refusent de considérer les faits mentaux ou
spirituels comme ayant d'autres causes que matérielles.
De ce fait, ils sont matérialistes (les anglo-saxons
préfèrent dire "physicalistes" pour
éviter sans doute la connotation péjorative
que certains donnent au matérialisme). Ils sont également
déterministes, c'est-à-dire qu'ils refusent
l'hypothèse que des événements puissent
se produire en dehors d'une cause matérielle, même
si celle-ci n'est pas clairement identifiable. Ils refusent
enfin le finalisme, selon lequel l'évolution tendrait
vers un but fixé à l'avance. On peut donc dire
qu'ils développent une vision du monde qui devrait
être celle des athées, même si ceux-ci
ne l'appuient pas sur tous les arguments que peuvent faire
valoir les scientifiques. Rappeler ceci n'aurait pas fait
de tort à la thèse de Michel Onfray.
Il
nous dirait peut-être qu'évoquer le matérialisme
scientifique comme la valeur philosophique et morale la mieux
à même d'illustrer l'intérêt de
l'athéisme pour les hommes d'aujourd'hui pourrait faire
du tort à l'athéisme tel qu'il le conçoit.
Les tenants du spiritualisme dit aussi idéalisme, qui
s'oppose au matérialisme, ont vite fait d'assimiler
le matérialisme scientifique au scientisme, c'est-à-dire
à une croyance, voire à une religion aussi obscurantiste
que les autres. Le grand tort du matérialisme scientifique
pour les philosophes et scientifiques idéalistes est
en effet de refuser d'étudier les phénomènes
dits spirituels avec « objectivité », c'est-à-dire
en postulant qu'ils peuvent exister sans base physicaliste.
Mais l'argument ne tient pas. Nous avons dans une précédente
chronique (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/taboo.html)
été conduit à défendre le matérialisme
scientifique face aux critiques du philosophe et bouddhiste
américain Alan Wallace. Celui-ci lui reprochait d'être
abusivement réducteur, reprenant l'argument bien connu
de ceux qui s'en prennent à la science matérialiste
au nom d'une science spiritualiste. On peut admettre que le
matérialisme scientifique soit effectivement une métaphysique
puisqu'il repose sur des postulats indémontrables.
Mais c'est une métaphysique a minima. Les options philosophiques
du matérialisme scientifique : refus du dualisme et
conception physicaliste de l'esprit et de la conscience ne
sont pas présentées comme des lois de la nature,
s'imposant à tous comme la loi de la chute des corps.
Elles résultent du fait que la science n'a pas découvert
d'arguments qui pourraient faire penser à l'existence
d'un au-delà peuplé par une ou plusieurs entités
spirituelles non matérielles. Le matérialisme
moniste constitue un postulat affirmé jusqu'à
preuve du contraire, pour des raisons d'économie de
moyens. (Le rasoir d'Occam) : il vaut mieux, face à
une ignorance (et l'ensemble des sciences, par définition,
débouchent sur de l'inexplicable), reconnaître
que l'on ne sait pas, plutôt qu'inventer des solutions
complexes à base de divinités et d'interventions
surnaturelles. Mais le scientifique croyant peut toujours,
et il ne s'en prive pas, baptiser Dieu l'espace d'ignorance
s'étendant au-delà des limites des connaissances
scientifiques du moment.
Il
faut également convenir que la métaphysique
scientifique matérialiste évolue elle-même
très vite, en fonction de l'émergence des nouvelles
sciences ou procédures de recherche. Certains en tirent
argument pour affirmer que ces dernières "redécouvrent
Dieu". Il est certain que le « réalisme
ontologique » selon lequel il existe un réel
indépendant de l'observateur est de plus en plus remis
en cause par les scientifiques matérialistes, comme
nous l'avons plusieurs fois montré dans nos chroniques.
Au contraire, loin de considérer que le sujet doive
être évacué dans la formulation des connaissances,
beaucoup de disciplines, à commencer par la mécanique
quantique, prennent en considération la relation sujet
observant et entité observée. Le "constructivisme"
qui en résulte postule que le monde des connaissances
se construit par une interaction permanente entre les sujets-acteurs
et un univers indescriptible en soi. Mais il n'y a pas de
raison autre qu'idéologique pour affirmer que cet univers
indescriptible, c'est-à-dire le quelque chose dont
on évoque la présence au-delà des catégories
de temps et d'espace de la physique macroscopique, nous révèlerait
l'existence d'une divinité. Les preuves expérimentales
manquent encore pour démontrer la pertinence des hypothèses
relatives par exemple à l'"énergie du vide"
qui constituerait un univers primordial antérieur au
Big Bang. On pourra donc admettre que ces hypothèses
constituent d'une certaine façon une métaphysique.
Mais il s'agit d'une métaphysique qui nous parait parfaitement
compatible avec l'athéisme. Elle ne risque pas en effet
de donner naissance à de nouvelles "révélations",
créatrices de nouvelles chapelles génératrices
de nouveaux obscurantismes - sauf évidemment si de
pseudo-discours scientifiques s'en emparent pour abuser de
la crédulité des gens.
On
peut donc regretter que Michel Onfray n'ait pas
développé tous les prolongements philosophiques
d'un athéisme reposant sur le matérialisme
scientifique, le seul à même nous semble-t-il
de s'opposer victorieusement à des mythes,
croyances, religions et églises qui continuent
à recruter des émules chez sans doute encore
98% des humains sur cette terre. Quelle est pour lui la
vision du monde physique que propose l'athéisme?
Se confond-elle ou non avec celle des scientifiques, biologistes,
roboticiens, physiciens dont le matérialisme n'exclue
pas une perception de l'univers dépassant
les résultats de l'expérience immédiate?
Certes, les scientifiques et ceux qui d'une façon
générale font confiance à la science
pour décrire le monde proposent une grande diversité
de points de vue, différant plus ou moins profondément
selon les disciplines et selon les individus. Néanmoins,
comme le montre d'ailleurs nombre des articles que
nous publions dans cette revue, un certain consensus se
dégage, qu'il aurait été très
utile d'analyser pour l'opposer point à
point aux métaphysiques des religions. Il n'est
évidemment pas facile d'en proposer une synthèse,
mais ce travail s'impose si on ne veut pas que l'athéisme
soit seulement associé au rejet de la divinité.
C'est infiniment plus et il faut le démontrer.
Nous
aurions alors aussi apprécié que Michel Onfray
mentionne les nombreux scientifiques modernes qui honorent
le matérialisme scientifique et l'athéisme,
que ce soit dans les pays depuis longtemps laïcs comme
la France ou dans des pays en proie à des fondamentalismes
religieux de plus en plus virulents, comme les Etats-Unis(1).
Si l'athéisme, comme on peut le craindre, est de plus
en plus attaqué, il faudra qu'il sache reconnaître
et honorer ses meilleurs représentants.
(1) On suivra à cet égard avec intérêt
le développement d'un mouvement de militantisme athée
né aux Etats-Unis en 2004, au plus fort de la montée
du néo-conservatisme et de l'intégrisme évangélique,
le mouvement Bright, dont les fondateurs ont été
des scientifiques et philosophes matérialistes éminents,
tels Richard Dawkins et Daniel Dennett. http://www.the-brights.net/
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Michel
Onfray, a qui nous avions soumis ce texte, a bien voulu
apporter les compléments suivants, que nous sommes
heureux, en le remerciant, de publier ci-dessous:
1.
Il n'y a pas dans mon livre de critique des autres
religions... parce que ce livre est explicitement
consacré au démontage du seul monothéisme
: je ne peux m'embarquer dans un sujet trop vaste,
cela ne serait pas sérieux et empêcherait
de parler sérieusement. Je ne peux prétendre
embrasser toutes les religions depuis le début
de l'humanité jusqu'à nos jours.
Trois volumes de Pléiade pour en faire
un seul inventaire ! alors une critique sérieuse,
vous pensez bien...
2. Ne vous étonnez pas que je recense pas
dans ce livre ce que je considère comme
valeurs possibles pour l'athéisme. La remarque
précédente s'applique: on ne peut
faire deux, trois ou quatre livres dans un même
livre. Et les valeurs alternatives, cela n'est
pas le sujet.
D'autant que dans mes trente livres précédents
j'ai déjà proposé des solutions
:
- éthiques : La sculpture de soi
- politiques: Politique du rebelle
- bioéthiques : Féeries anatomiques
- esthétiques : Archéologie du présent
- érotiques : Théorie du corps amoureux
- pédagogiques : Antimanuel de philosophie.
Un livre n'est pas tout, le "Traité
" s'intègre dans une pensée
globale... Ne faites pas comme les journalistes
qui croient que l'auteur n'écrit qu'un
livre quand ils parlent de ce seul livre...
3. Enfin, on ne peut pas non plus reprocher à
quelqu'un d'avoir écrit ce livre - son livre
- et pas un autre livre - souvent celui qu'aimerait
écrire celui qui fait la critique... Si je ne
m'appuie pas sur une critique scientifique de la religion,
c'est que je ne crois pas à la scientificité
d'une pareille critique ! Il faut aller au-delà
de cette antique, vieille et poussiéreuse antienne
de la science qui accule la religion, ça ne marche
pas... Je tiens plus pour une démarche nietzschéenne,
poétique, lyrique, affirmative que pour cette
façon qui date du XVII° et a fait la preuve
de son échec... Je sais que ma méthode
ne convaincra pas davantage : parce qu'on ne convainc
pas avec une argumentation, sinon les preuves de l'existence
de Dieu convertiraient, ou les preuves de l'inexistence
de Dieu feraient perdre la foi... Il faut mener tout
de même le combat, mais la science ne peut pas
plus - pas moins non plus- que l'affirmation, disons
dionysiaque !
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