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Biblionet
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Les
machines apprivoisées
Comprendre les robots de loisir
par
Frédéric Kaplan
Collection Automates Intelligents
Vuibert
février 2004 - 186 pages
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présentation par Christophe
Jacquemin
(co-directeur de la collection)
28 février 2005
Dès
le lancement de ce site internet, il y a maintenant un peu
plus de quatre ans, nous avons toujours eu en tête
de promouvoir nos lectures "coup de coeur" auprès
des internautes. Mois après mois s'est donc étoffée
cette rubrique "Biblionet",
avec pour objectif de rendre compte des ouvrages les plus
diversifiés, dont l'esprit rejoint celui de notre
site Automates Intelligents.
Mais très tôt, nous nous sommes aperçus
que la grande majorité des ouvrages novateurs dont
nous faisions la recension émanaient d'auteurs anglo-saxons(1).
Pourtant, dans notre pays sont aussi produits des travaux
d'exception qui posent des questions fondamentales hélas
trop peu connues, en tous cas du grand public, donc trop
peu discutées.
C'est pour faire connaître ces enjeux que nous avons
créé en 2003 l'Association Automates Intelligents
et la collection d'ouvrages du même nom. Sans doute
fallait-il être un peu fous, portés par cette
idée simple : les ouvrages que nous aimerions lire
n'existent pas?... alors, faisons-les, et qu'ils soient
français !
Cinq livres ont ainsi alors été édités(2).
Puis cette idée a séduit Marc Jammet des éditions
Vuibert, qui décida alors de donner à ce projet
toute son ampleur en créant au sein de son catalogue
la Collection "Automates Intelligents", dont il
nous a confié la responsabilité.
Le présent livre de Frédéric Kaplan
est le second ouvrage de cette nouvelle collection(3).
Ce que le lecteur trouvera dans cet ouvrage est bien différent
de ce qu'on a généralement l'habitude de lire
sur les robots. Le plus souvent en effet, les livres du domaine
suivent un plan convenu : on y explique d'abord que la quête
de la vie artificielle est très ancienne, agrémentant
les propos d'une chronologie depuis la mythologie grecque
jusqu'à l'invention des premiers ordinateurs. On y
décrit ensuite l'activité des chercheurs contemporains
comme une prolongation de cette histoire. On tente alors de
dresser un bilan des performances actuelles des robots, souvent
en les comparant à celles de l'homme dans les mêmes
situations. Enfin, pour finir, on propose généralement
des fictions prospectives sur le futur de l'homme et des machines,
débouchant sur deux scénarios (non exclusifs)
: dans le premier, les ingénieurs finissent par créer
ce robot mythique, créature à l'image de l'homme,
serviteur parfait capable de le remplacer dans la plupart
des situations ; dans le second, on débouche sur la
convergence inéluctable homme/robot sous la forme du
"cyborg", créature mi-homme, mi-machine,
nouvelle étape de notre évolution.
S'en suit alors, au fil des ouvrages publiés, une querelle
rhétorique entre auteurs, tenants d'une vision différente
du domaine. D'un côté, celle des sceptiques(4)
nous expliquant que le substrat biologique de la vie ou de
l'intelligence possède des qualités cruciales
impossibles à recréer artificiellement, affirmant
que l'intelligence n'est pas de nature algorithmique et donc
ne pouvant être reproduite au sein d'un ordinateur...
Travaux alors qui ne sont qu'illusion, témoignant du
doux rêve de leurs auteurs, voire de leur naïveté
ou même d'un certain charlatanisme.
Et puis, de l'autre côté, vision des prophètes,
pour qui le futur sera assurément peuplé de
robots autonomes, voire de cyborgs(5).
Frédéric
Kaplan ne se situe pas dans un tel débat et s'attache
tout au long de cet ouvrage à se démarquer de
la prophétie ou du scepticisme.
Moins compte ici la question "les machines seront-elles
plus intelligentes que l'homme"... "auront-elles
des émotions, une conscience", que de savoir pourquoi,
justement, nous nous posons ces questions. Le livre prend
alors toute sa force, car ces questions, l'auteur ne cesse
de se les poser dans son activité de chercheur au sein
du laboratoire Sony CSL, où il développe depuis
1997 de nouvelles technologies pour ces créatures artificielles
que sont les robots de compagnies.
D'où ce livre, écrit à la première
personne du singulier, ce qui est suffisamment rare et honnête
dans ce genre d'exercice pour être signalé. Pour
un scientifique, écrire un livre - et particulièrement
un livre "tout public", c'est en effet se placer
directement sous les projecteurs et jugements de ses pairs.
Et traiter dans cet ouvrage de la robotique autonome et des
"machines apprivoisées(6)"
c'est empiéter nécessairement sur de nombreuses
disciplines où l'on n'a pas forcément l'habitude
de retrouver un chercheur en Intelligence Artificielle (éthologie,
psychologie, sociologie, philosophie...). Or, pour Frédéric
Kaplan, la responsabilité du chercheur ne consiste
pas à se cantonner dans l'expertise de son savoir technique.
Pour lui, il est essentiel de toujours placer ce savoir dans
un cadre plus large, celui de l'anticipation des basculements
de la pensée qui peuvent émerger des progrès
accomplis dans son domaine de recherche. Il doit également
comprendre dans quel cadre anthropologique son innovation
va être accueillie. L'emploi de la première personne
du singulier vient donc ici comme le témoignage d'une
responsabilité du chercheur par rapport à sa
propre activité, mais aussi comme un témoignage
de respect et de modestie face aux experts des autres domaines.
Objet
des questionnements traités dans ce livre, le robot
de loisir constitue une forte rupture par rapport à
ce que nous attendons d'une machine conçue pour effectuer
une tâche utilitaire ou rendre des services. Car ce
qu'on demande à ce nouveau type de robot, c'est simplement
d'être présent, autonome, et suffisamment plaisant
à nos yeux pour que nous puissions développer
envers lui un lien affectif, lien qui plus doit être
réciproque....
Idée folle ou indécente ? Peut-être à
première vue pour un esprit comme le nôtre, mais
en tous cas pas pour celui du Japonais Toshi T Doi, qui la
proposa en 1993 au président de la Sony Corporation.
C'est en 1997, date où se place le commencement de
ce livre, que Frédéric Kaplan intègre
le laboratoire Sony CSL de Paris. C'est aussi cette année-là
où Masahiro Fujita - venu du pays du soleil levant
visiter ses collègues - leur montra une cassette vidéo
sur laquelle on voyait évoluer un prototype de robot
quadrupède, jouant avec une balle. Robot sans carapace,
fils, carte-mère et caméra bien apparents...
mais robot d'un type nouveau, ayant l'air d'être vivant
et d'agir de son propre chef. Prototype qui quelques années
plus tard conduira à la commercialisation d'un robot
chien... connu sous le nom d'Aibo.
Situé aux premières loges, Frédéric
Kaplan travaille ainsi depuis 1997 avec les équipes
japonaises de Sony à la conception de nouvelles technologies
pour ces créatures artificielles, avec pour objectif
de les doter de capacités d'apprentissage et de développement
leur permettant d'aller au-delà des comportements pour
lesquelles elles sont programmées.
Dressant
tout d'abord dans l'ouvrage la filiation technologique à
laquelle se rapporte le robot de loisir (qui passe notamment
par l'évocation des tortues phototropiques conçues
en 1949 par Grey Walter), Frédéric Kaplan nous
convie alors à la compréhension de son fonctionnement,
décortiquant les robots disponibles dans le commerce
mais aussi ceux qui n'existent pour l'instant que dans les
laboratoires. Cette dissection anatomique et fonctionnelle
est salutaire, permettant dès lors au lecteur de ne
pas se méprendre sur les capacités réelles
de tels robots, de ne pas les surestimer ni les sous-estimer.
Ceci constitue le pré-requis indispensable pour pénétrer
dans la suite de l'ouvrage, qui aborde la question de nos
rapports avec ces nouveaux robots : que veut dire développer
un lien avec ce type de machine ? Quelles dynamiques psychologiques,
quels biais perceptifs, quelles projections anthropomorphiques
pourraient nous conduire à nous investir dans une relation
avec un objet comme celui-là ? Dans quelle mesure pourrions-nous
dire que ce lien est réciproque ? De quelle nature
serait ce lien ? Peut-on dresser un robot ? Peut-on lui donner
de la curiosité ?...
Derrière
ces questions se cache pour nous, Occidentaux, cette "inquiétante
étrangeté", ce trouble ressenti face à
cette machine qui commence à avoir pour nous une forme
de "présence". Par ses mouvements et ses
attitudes, le robot de loisir semble appartenir à une
catégorie qui ne serait pas la sienne. Derrière
les réactions que le robot suscite, c'est en fait la
place singulière tenue par les machines dans notre
culture et leur rôle crucial dans l'image que nous nous
faisons de nous-même qui est ici mise en lumière.
Alors Frédéric Kaplan nous invite à disséquer
ce qui, dans notre culture, fait que nous nous méfions
spontanément de ces objets hybrides, alors qu'ils paraissent
plus naturels aux yeux des Japonais. S'interroger sur les
robots... c'est mieux comprendre ce que nous sommes.
Pour
l'auteur, participer par son travail à l'émergence
de ces machines toujours plus "étonnantes",
c'est aussi s'interroger sur la responsabilité des
chercheurs qui construisent cette nouvelle génération
de robots. Sont-ils des apprentis sorciers ? Des charlatans
? Comment peuvent-ils mener de front leur activité
scientifique et technique, et ce rôle qui s'apparente
parfois à celui des montreurs de foire ("technologues
de l'illusion")?
Quoi qu'il en soit, pour Frédéric Kaplan, le
développement des robots de loisir représente
une chance inespérée pour nombre de secteurs
de recherche, notamment celui de l'intelligence artificielle.
Aujourd'hui, malgré des avancées importantes,
l'IA n'est que très rarement capable de prétendre
à des performances suffisantes pour des applications
ou l'erreur n'est pas admise. Un système qui marcherait
à 90% et qui un jour sur dix refuserait d'ouvrir la
porte serait inutilisable. Le même système, mis
en place dans un robot de loisir, reconnaissant son "maître"
une fois sur dix est tout à fait acceptable. Si ces
secteurs de recherche trouvent avec la robotique ludique des
débouchés applicatifs rapides, ils auront les
moyens de se développer et de nouveaux progrès
seront réalisés. Au fil du temps, des applications
plus "sérieuses" encore insoupçonnées
pourront être envisagées.
Au
terme de la lecture de cet ouvrage, le lecteur possédera
toutes les clés pour s'interroger sereinement sur ce
que veut dire, pour un enfant, de grandir avec des machines
de ce genre. Victime de la technologie, vivra-t-il prisonnier
d'un monde magique dont ils ne comprendra plus le fonctionnement.
Au contraire, sera-t-il plus clairvoyant que nous, devenu
lui-même magicien ?
Notes
(1) Sur
les quelque cent ouvrages que comprend à ce jour la
rubrique, plus des 2/3 proviennent d'outre-atlantique. Pour
rendre compte sans délai des avancées et des
questions qu'ils posent, nous sommes le plus souvent obligés
de les lire dans leur langue originale. Sinon, il faudrait
le plus souvent attendre près de deux ans avant de
disposer d'une parution (lorsqu'elle existe) en français.

(2)
Association Automates Intelligents - cf.
catalogue de nos parutions.
(3)
Le premier livre ayant inauguré la collection, "Modéliser
et concevoir une machine pensante - Approche de la conscience
artificielle", d'Alain Cardon, est paru en avril
dernier.
(4)
Par exemple l'ouvrage (assez ancien) d'Hubert Dreyfus, "What
Computer Still Can't Do : A Critique of Artificial reason,
MIT Press, 1992, ou celui de Roger Penrose, "The Emperor's
new mind : Concerning Computers, Minds and The Laws of Physics,
Oxford University Press, 2002. 
(5)
Sur ces thèmes, voir par exemple Rodney Brook, "Flesh
and Machines", Pantheon Books, 2002 ; Alain Cardon,
"Modéliser
et concevoir une machine pensante - approche de la conscience
artificielle", Collection Automates Intelligents,
Vuibert, 2004 ; Ray Kurzweil, "Are
we spiritual machines", édité par W.
Richards pour le Discovery Institute, 2002 ; Hans Moravec,
"Robot
- Mere Machine to Transcendent Mind", Oxford University
Press, 1998 ; Kevin
Warwick, "I,
Cyborg", 2002 (réimpression en 2004 par University
of Illinois Press). 
(6)
On aurait pu aussi donner à cet ouvrage le titre
"Les machines apprivoisables - comprendre les robots
de loisirs", voire "De l'apprivoisibilité
[si tant est que ce mot existât] des machines - comprendre
les robots de loisir). 