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Article
L'Europe
et le Facteur 4
par Jean-Paul Baquiast
18 février 2005
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Le
Président de la République a proposé
le 15 février 2005, date de l'entrée
en vigueur du Protocole de Kyoto, de diviser par 4 d'ici
2050 les émissions des gaz à effet de serre.
Il a confirmé l'engagement de la France en
ce sens, affiché dans le Plan Climat de 2004. La
Grande Bretagne dont le Premier ministre a fait de ce
thème un objectif de campagne, propose au G8 de
faire encore plus, en ramenant les Etats-Unis dans le
processus Kyoto et en négociant avec la Chine et
l'Inde pour qu'elles s'y rallient.
Pourquoi
un facteur 4 ? L'objectif fixé par le Protocole
est de réduire les émissions des pays développés
de 5% en 2010, ce qui est aujourd'hui considéré
par la communauté scientifique comme insuffisant
pour prévenir un réchauffement paraissant
beaucoup plus rapide, important et générateur
de catastrophes qu'initialement prévu (1).
La division par 4 de l'émission des gaz
à effet de serre d'ici 2050, dite aussi d'un
facteur 4, est aujourd'hui considérée
comme le minimum qui puisse être fait pour prévenir
des dégradations irrémédiables du
climat mondial.
C'est
donc une excellente chose que la France et la Grande-Bretagne
affichent cet objectif. Mais il faudra que l'Europe
et plus globalement les grands pays non-européens
actuellement gros pollueurs s'y rallient. De plus,
il ne suffira pas d'afficher des intentions. Il
faudra que les décisions correspondantes soient
prises. En France, les milieux environnementalistes n'ont
pas manqué de souligner que derrière le
principe énoncé par le Président
de la République, ils attendaient que des mesures
effectives soient décidées et mises en œuvre.
Il ne suffit pas d'isoler les habitations et de
renforcer les normes sur les véhicules automobiles.
Il faut investir considérablement dans les transports
collectifs de personnes et de marchandises, les véhicules
propres, les sources d'énergies douces. Nous
ajouterons pour notre part à cela qu'il faut
relancer l'énergie nucléaire y compris
dans sa future forme d'énergie de fusion.
Les
pays européens ont déjà fait, seuls
au monde, il faut le souligner, des efforts méritoires
en ce sens. Mais la hausse de la consommation d'énergie,
non exempte d'un gaspillage coupable dans certains
secteurs (voitures de grosse cylindrée et 4/4 par
exemple) fait craindre que l'objectif de réduction
à 5% en 2010 ne soit plus accessible. Que dire
alors de l'attitude véritablement scandaleuse
des Etats-Unis dont l'Administration fédérale,
en accord avec les Etats « charbonniers »
relancent actuellement l'exploitation du pétrole
et du charbon, sans aucun souci de la santé des
habitants des zones intéressées et des répercussions
sur le climat mondial. La position de la Chine, de l'Inde
et du Brésil est actuellement en balance. Ces pays
affirment que leur croissance économique ne résisterait
pas à des normes d'émission plus sévères,
mais d'un autre côté, ils semblent
étudier activement les perspectives qu'offriraient
des reconversions systématiques au sein de certaines
de leurs industries. Si dans les 10 ans, par exemple,
la Chine devenait un leader mondial en matière
de véhicules électriques, ce serait une
bonne nouvelle pour le climat et accessoirement une mauvaise
nouvelle pour les constructeurs européens qui n'auraient
pas pris ce virage.
L'abandon
raisonné du libéralisme. L'Europe
doit donner l'exemple
Pierre
Radanne, ancien président de l'Agence française
de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie,
a parfaitement résumé les nouveaux problèmes
qu'affronte le monde aujourd'hui http://abonnes.lemonde.fr/web/recherche_articleweb/1,13-0,36-398232,0.html.
Après plusieurs décennies où le libéralisme
économique et politique a été présenté
comme la solution à tous les besoins de développement,
on découvre qu'il s'agit de fausses solutions, précipitant
la venue de bouleversements de fond exigeant un retour rapide
à un gouvernement mondial. Ceci veut dire que des formes
d'intervention publiques comme la réglementation
mais aussi l'investissement public dans des
activités non polluantes présentées par
les libéraux comme non rentables s'imposent dorénavant.
Ceci devrait se faire partout, dans chaque pays, au sein des
entités géopolitiques organisées telle
que l'Union européenne et finalement au niveau mondial
par l'intermédiaire des institutions internationales.
Mais
ce retour à l'intervention publique heurte
directement la politique américaine de domination
totale. Celle-ci, sous un libéralisme affiché,
vise à protéger par tous les moyens les
intérêts économiques et financiers
des forces politiques au pouvoir. Or celles-ci ne se préoccupent
pas de ce que sera le monde dans 50 ans, mais de leurs
perspectives de profit et de conquête économique
à 2 ou 3 ans. Non seulement alors les Etats-Unis
refusent d'appliquer les prescriptions du protocole
de Kyoto en ce qui concerne les entreprises installées
sur le territoire national, mais ils s'efforcent
de neutraliser les politiques de contrôle des émissions
de gaz à effet de serre que d'autres pays
appliquent ou envisagent d'appliquer. Ils s'appuient
pour ce faire sur la pensée unique libérale
imposée aux grands décideurs du monde par
les industries culturelles sous leur contrôle.
Cependant,
les populations commencent à se persuader, face
à l'aggravation de la situation dénoncée
par les scientifiques, que le temps n'est plus au
libéralisme. Aussi timide que soit le Protocole
de Kyoto, on est entré, comme le dit excellemment
Pierre Radanne « dans
un système par lequel les Etats fixent aux acteurs
économiques des maxima d'émissions, à
charge pour eux, pour réaliser ces réductions,
d'investir ou d'acheter chez des voisins à travers
un marché. Ce marché manifeste le retour
du politique, dans le cadre des Nations unies. C'est un
événement majeur. Quelles que soient les
difficultés, il y aura un avant et un après
Kyoto ».
Mais
le changement tel que dessiné aujourd'hui
se fera lentement, trop lentement sans doute aux yeux
des protecteurs de l'environnement. Convaincre les
Etats-Unis, la Chine l'Inde et le Brésil
demandera des mois, sinon des années. De plus,
les objectifs de réduction des émissions
de 5% apparaissent aujourd'hui, nous l'avons vu,
gravement sous-évalués. Il faudra faire
plus et très vite.
Il
est donc important que l'Europe, qui a été
motrice jusqu'ici, continue à l'être.
L'Europe cependant n'est pas un ensemble étatique
doté d'un gouvernement unique s'exprimant
pour toutes ses composantes. Chacun des pays européens
adopte et, si rien n'est fait, continuera d'adopter
des attitudes différentes. Les Etats européens
sont soumis à la pression des agents économiques
pollueurs et gaspilleurs qui ne veulent pas changer leurs
habitudes, au prétexte de ne pas supporter seuls
le coût de la réduction. Cette pression est
pour le moment encore bien plus forte que celle des activistes
citoyens militant pour le changement.
Il
est donc important que les pays qui s'engagent dans
la lutte contre l'effet de serre, France et Grande-Bretagne
en tête, s'entendent sur un grand programme
coordonné qui sera proposé aux chefs d'Etat
et à la Commission européenne dans les mois
prochains. Ce programme devra être contraignant,
en ce sens qu'il ne suffira pas de définir
des orientations ni même de rendre des engagements,
si les unes et les autres ne sont pas respectés.
Peut-être faudra-t-il en l'absence d'une
compétence bien affirmée de la Commission
sur ces questions dans sa configuration actuelle, créer
une Agence européenne
de la lutte contre l'effet de serre
qui en serait chargée. Observons qu'une telle
démarche, aujourd'hui difficile dans le cadre
du traité de Nice, ne sera en rien incompatible
avec les dispositions de la Constitution européenne
Un
grand programme européen
Dans
ces conditions le programme européen devrait comporter
les mesures suivantes :
Mettre en place un dispositif
indépendant pour le suivi et l'évaluation
scientifique des paramètres critiques : aérologiques,
océaniques, sismiques et autres. Il s'agira
en fait d'organiser en réseau et de renforcer
différents systèmes d'observation
qui existent déjà et de qualifier les laboratoires
scientifiques en charge de l'interprétation
des données. On sait l'importance que représente
la disposition d'un tel réseau car c'est
sur le recueil et l'interprétation des informations
que se focalisent les conflits d'intérêts
entre les pollueurs et les défenseurs des politiques
de réduction des émissions de gaz.
Définir des politiques
rigoureuses d'économie d'énergie
dans tous les domaines où de telles politiques
s'avèrent productives : normes d'isolation
des constructions anciennes et neuves, réduction
de la consommation des carburants fossiles dans les moteurs
à explosion et la production primaire, etc.
Développer des filières
industrielles et agro-industrielles dans les nombreux
domaines, encore largement sous-exploités, permettant
la production d'énergie renouvelable. Ces
filières devront être encouragées
par des politiques d'aide à l'investissement
et à l'emploi très généreuses.
Reprendre au niveau européen
la réflexion sur l'énergie nucléaire
civile. On sait que l'Allemagne, par exemple, commence
à découvrir l'impossibilité
où elle serait de tenir ses engagements de réduction
si elle maintenait sa volonté de sortir à
terme du nucléaire. Mais les industriels du nucléaire
et les Etats recourant largement à cette ressource
doivent comprendre que se borner à faire le gros
dos face aux critiques ne suffit plus pour convaincre
les opinions publiques. Ils doivent aborder de front et
publiquement les questions relatives au traitement des
déchets, aux centrales de nouvelle génération,
à l'approvisionnement en combustible et surtout
à l'énergie de fusion (ITER). Indiquons
en passant qu'une véritable filière
hydrogène n'aura d'intérêt
dans la lutte contre les gaz à effet de serre que
si l'énergie électrique nécessaire
est produite par la filière nucléaire.
Il
faudra faire plus. Les opinions publiques ne s'intéresseront
à ces politiques que si elles s'accompagnent
de mesures strictes pour prévenir les catastrophes
qui, inévitablement, se produiront dans les prochaines
décennies. Ceci veut dire que la lutte contre les
gaz à effet de serre doit comporter un volet important
d'investissements destinés à protéger
les populations et les activités économiques
essentielles des inondations, remontées du niveau
des mers, pollutions diverses accompagnant l'élévation
de la température. Il faudra aussi reprendre à
la lumière de cette politique les diverses politiques
de protection de la biodiversité dont l'Europe
ne s'acquitte actuellement qu'à contrecœur.
Les
grands risques liés au réchauffement, sauf
sur des points limités des territoires et sauf
en matière de protection des espèces vivantes,
ne sont pas susceptibles de se réaliser immédiatement.
Mais il faut s'y préparer, en étudiant
notamment les technologies futures permettant d'y
faire face plus efficacement qu'avec les moyens
actuels.
Il
faudra enfin montrer qu'en contrepartie des dépenses
à consentir pour que les politiques de limitation
de la production des gaz à effet de serre se traduisent
par des effets concrets, ces politiques représenteront
un enjeu industriel considérable,
producteur de millions d'emplois et de milliards
de retour sur investissement. Elles pourront aussi être
exportées dans le reste du monde. On devra donc
parler de politiques industrielles stratégiques,
dont la protection à l'égard de la
concurrence des pays ne respectant pas le Protocole de
Kyoto devra être assurée avec beaucoup de
fermeté.
Ceci
dit, il ne faut pas se cacher la contradiction existant
entre une telle politique, si elle était décidée,
et le fonctionnement actuel de l'Union européenne.
Pour reprendre les termes de Pierre Radanne : «les
institutions européennes se construisent en affaiblissant
les modes de régulation étatiques antérieurs.
L'Europe met à mal les services publics, les entreprises
nationales. Le dépassement des monopoles d'Etat
se fait par les entreprises privées, et non par
un mode de régulation européen. La décision
économique est coincée entre deux tendances
contraires. D'un côté, le climat, le pétrole,
le fait qu'on va être dix milliards d'habitants
en 2060 Il s'agit d'enjeux à 50 ans et plus. De
l'autre côté, le système économique
fonctionne avec des impératifs très courts.
Tout est dominé par les marchés. Les actionnaires
demandent des retours sur investissement rapides. Les
dirigeants d'entreprise sont obnubilés par leurs
tableaux de bord à un ou deux ans. On est dans
une schizophrénie : un monde qui fonctionne à
deux ans, et un autre à cinquante ans, sans point
de rencontre entre les deux. Cette situation est gravissime.
On continue à déréguler alors que
la question climatique et celle des ressources pétrolières
appellent à re-réguler. Les politiques publiques
s'activent à casser les instruments dont on aura
besoin dans dix ou vingt ans. »
Pour
en savoir plus
Article de Pierre Radanne.
La division par 4 de l’émission des gaz à
effet de serre d’ici 2050 http://www.2100.org/PrevotEnergie/Fact4Radanne.doc
ONERC Observatoire national
sur l’observation des changements climatiques http://www.ecologie.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=639
Note
1)
Les mauvaises nouvelles
s'accumulent concernant l'importance du réchauffement
global à prévoir dans les prochaines décennies
et les conséquences catastrophiques qui en découleront.
Il
y a d'abord le rapport présenté le 2 février
2005 à l'International Conference on Climate Change
organisée par l'Office Météorologique
britannique à Exeter. Cette conférence avait
été demandée par Tony Blair pour
lui permettre de faire des propositions en tant que président
du G8 et représentant de l'Union Européenne
sur les questions climatiques. Ce rapport est signé
de Bill Hare, membre du Potsdam Institute for Climate
Impact Research, qui est un des instituts allemand le
plus renommé en matière de prévision
climatique. Il montre qu'à chaque degré
d'élévation de la température mondiale
moyenne au dessus du niveau qui était la sienne
à l'époque pré-industrielle correspondront
des catastrophes de plus en plus critiques: inondations,
cyclones, sécheresses, famines, innombrables disparitions
d'espèces. Si à la fin du siècle
la température moyenne s'élève de
4 degrés, le niveau mondial des mers s'établira
à plusieurs mètres au dessus du niveau actuel.
Or les prévisions actuelles montrent que ce rythme
d'élévation des températures est
bien enclenché et risque de devenir très
vite irréversible.
Ce
rapport avait été précédé
d'un rapport presque identique présenté conjointement
par l' European Climate Forum (ECF) et le Postdam Institute
le 14 décembre à la 10e conférence sur
le changement climatique de l'ONU qui se tenait à Buenos-Aires
(COS 10). Il vise à définir le concept de Changement
climatique dangereux (What is dangerous climate change?).
Il fait suite aux travaux scientifiques exposés devant
un symposium de plusieurs dizaines de climatologues et décideurs
de plus de 20 pays qui s'était tenu à Pékin
les 27/30 octobre 2004.
Mais
d'autres prévisions encore plus pessimistes viennent
d'être produites par des simulations utilisant un
réseau ou Grid de micro-ordinateurs répartis
mis à disposition par 95.000 volontaires. Il s'agit
du programme initialisé à partir du site
climateprediction.net, dont l'objectif est d'éviter
l'influence qu'exercent sur les prévisionnistes
les modèles "officiels" de l'Intergovernmental
Panel on Climate Change. Les prévisions obtenues
sont véritablement effrayantes, puisque l'échelle
de variation des températures tout le long du siècle
pourrait être de 1 à 11,5 degrés.
Il ne s'agit pas de prévisions mais d'une étude
portant sur la question de l'incertitude, en particulier
de l'incertitude sur la sensibilité climatique
globale. L'étude a été publiée
par Nature, vol 433, p. 403. Elle est reprise avec commentaires
sur le site non-officiel RealClimate org. dont l'objet
est de réunir les contributions scientifiques de
tous les chercheurs estimant avoir quelque chose à
dire aux opinions publiques dans le domaine de l'évolution
climatique, quelles que soient leurs responsabilités
officielles.
Le niveau des mers à cette dernière température
pourrait selon certains scientifiques s'élever
de 80 à 100 mètres, ce qui signifierait
la fin de toutes les civilisations développées,
du moins sous leur forme actuelle. Tout ceci montre l'urgence
qu'il y aurait à prendre des mesures rigoureuses
destinées à diminuer le réchauffement,
notamment en réduisant drastiquement la production
des gaz à effet de serre, CO2 et méthane
principalement. On notera que la science européenne
est en pointe sur ces recherches. Par contre parlera d'irresponsabilité
criminelle pour désigner la politique de l'Administration
Bush qui continue à nier des phénomènes
sur lesquels la communauté scientifique toute entière
dispose dorénavant de données de plus en
plus fiables.
Voir
Potsdam
Institute for Climate Impact Research. Le site contient beaucoup
de références sur l'évolution climatique
: http://www.pik-potsdam.de/
Rapport
What is dangerous climate change? :
http://www.pik-potsdam.de/pik_web/press/pressrelease/pm_pekingreport_e.htm
Climateprediction.net:
comment s'inscrire dans le réseau : http://www.climateprediction.net
RealClimate.org
: http://www.realclimate.org
L'étude
de Climateprediction.net, reprise par RealClimate.org : http://www.realclimate.org/index.php?p=115&lp_lang_view=fr
et aussi
GIEC
Groupe Intergouvernemental sur l'évolution du climat
: http://www.ipcc.ch
Mission
interministérielle de l'effet de serre : http://www.effet-de-serre.gouv.fr