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Publiscopie

Mécréance et discrédit
1. La décadence des démocraties industrielles

par Bernard Stiegler
Galilée mai 2004

présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast
janvier 2005


Voir dans ce même numéro notre entretien avec Bernard Stiegler
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/interviewstiegler.htm

Beranrd StieglerBernard Stiegler, né en 1952, est philosophe et écrivain. ll est très prolifique. Il a écrit une demi-douzaine de livres marquants, ainsi que de nombreux articles. Il voyage aussi beaucoup et participe à nombre de manifestations culturelles internationales.
Il a été nommé en 2002 directeur général de l'IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) http://www.ircam.fr/institut.html

Il a par ailleurs créé un laboratoire de recherche à l'université de Compiègne, " Connaissances, organisations et systèmes techniques " qui travaille sur les technologies cognitives, liées aussi bien aux domaines du texte et de l'image et du son, que de la perception et du handicap.

Principaux ouvrages récents

Mécréance et discrédit Tome 1 La décadence des démocraties industrielles, Galilée ; 10/2004
Philosopher par accident - Entretiens avec Elie During, Galilée 04/2004
De la misère symbolique - L'époque hyperindustrielle Tome 1, Galilée 03/2004
La catastrophe du sensible Galilée 02/2004
Aimer, s'aimer, nous aimer - A propos du passage à l'acte de Richard Durn, Galilée 10/2003
Passer à l'acte Galilée, 05/2003
La technique et le temps - T3 Le temps du cinéma et la question du mal-être, Galilée 10/2001

Avouons une hésitation à présenter sans précautions aux lecteurs le dernier livre de Bernard Stiegler. Mécréance et discrédit de la croyance en politique. Je suis persuadé qu'il faut le lire, car les idées qu'il défend (en partie communes d'ailleurs à cet ouvrage et à ses autres publications, citées dans la bibliographie ci-dessus) sont du plus haut intérêt pour ceux qui se préoccupent de l'usage que nos sociétés font des technologies numériques en pleine explosion. Mais le livre est très difficilement lisible par quelqu'un n'étant pas habitué au jargon truffé de néologismes et de grec ancien pratiqué par beaucoup d'intellectuels français, philosophes professionnels ou non. Si l'auteur s'adresse à des normaliens et exclusivement à eux, pourquoi pas ? Mais s'il veut élargir son audience, ce qui est un devoir compte tenu du grand intérêt de ses thèses, il doit simplifier sa présentation, quel que soit le sacrifice. Sinon, au bout de quelques pages, les préciosités, tics de langages et détours deviennent si nombreux que l'ouvrage risque d'être refermé(1).

Il faut que nos lecteurs le sachent, afin qu'ils ne se découragent pas. Car, pour ce qui concerne Bernard Stiegler, ils devraient absolument faire l'effort de pénétrer dans son discours. Les passages facilement lisibles et compréhensibles les récompenseront de leurs efforts. Ils sont d'un très grand intérêt. Ils pourront à la rigueur court-circuiter les développements trop lettrés. Venons en donc au fond.

Les principales thèses du livre, même si elles ne sont pas entièrement neuves, ont l'avantage d'être illustrées par l'excellente connaissance qu'a l'auteur de l'évolution des technologies numériques et des usages et pratiques des sociétés dites de l'information. Nous ne sommes pas face à un philosophe de salon n'ayant jamais touché à un ordinateur mais à quelqu'un qui pratique assidûment à la fois les outils et les acteurs de la révolution globale en train de se produire du fait de la généralisation des réseaux. Face à celle-ci, il évite le défaut généralement répandu en France, celui de la fascination pour tout ce qui vient des Etats-Unis. Son discours devrait donc avoir une large place dans le combat que les Européens devraient mener pour définir une économie, une culture et une géostratégie autonomes par rapport à celles de la superpuissance américaine.

La misère symbolique

On pourrait avancer que la première des démarches de Bernard Stiegler est un effort pour comprendre les ressorts de ce qu'il nomme la misère symbolique, mère d'une grande part des souffrances paraissant affecter les citoyens des sociétés occidentales, pourtant favorisés par un niveau de vie 10 à 50 fois supérieur à celui de leurs homologues du tiers-monde. Il rejoint là, en les modernisant, toutes les critiques portées contre la société de consommation capitaliste depuis la fin des Trente Glorieuses en France. Elles sont reprises aujourd'hui par les voix innombrables des milieux altermondialistes, dont en France Le Monde Diplomatique et l'ONG Attac sont de bons représentants. Mais aux Etats-Unis même, les critiques de cette sorte abondent. Jeremie Rifkin, souvent cité par Bernard Stiegler, en est un exemple, bien qu'il n'ait rien d'un marginal étant bien ancré dans l'establishment.

D'où provient cette misère symbolique ? Du statut d'individu- consommateur que veulent imposer aux citoyens les grandes entreprises modernes. Ces entreprises sont le plus souvent américaines ou sous contrôle du capitalisme financier américain, car l'économie américaine domine à 70 ou 80% les PNB mondiaux. Mais leurs émules dans les pays européens ou dans les pays émergents telle l'Inde et la Chine ne procèdent pas différemment. Pour survivre, les unes et les autres doivent accepter la règle du jeu fixée par les majeures. Cette règle est simple. La compétition mondiale leur impose d'élargir sans cesse et fidéliser les effectifs de leurs clients, tout en comprimant sans cesse leurs coûts salariaux. Pour cela, elles se battent certes en terme de produits : types, qualité, coût. Mais elles comptent de plus en plus sur la publicité, conçue comme une véritable mise en condition. Pour être efficace, cette mise en condition doit viser à retirer tout sens critique au client, en faire un robot-acheteur, jamais satisfait, toujours prêt à de nouveaux achats et par conséquent toujours prêt à travailler davantage, fut-ce avec des salaires en baisse, pour se les procurer.

La publicité, ainsi conçue, peut être considérée comme une culture car elle emprunte certaines des formes et des pratiques de la création culturelle, mais il s'agit d'une culture imposée de l'extérieur aux individus, qui ne déteste rien tant que l'autonomie de la personne. Une personne autonome est en effet « incontrôlable », toujours susceptible de s'échapper et de se consacrer à des formes de création non maîtrisées par les entreprises et leurs publicités.

Le phénomène n'est pas nouveau. L'histoire montre que depuis les origines, les institutions religieuses et les dictatures politiques ont cherché à se donner de solides fondations culturelles, autrement dit à utiliser l'endoctrinement et la propagande pour contrôler les individus voulant échapper aux normes. Mais dans les sociétés démocratiques occidentales (tout au moins en Europe), on pensait ces époques révolues. C'était un manque de clairvoyance. Le pouvoir d'asservissement était seulement en train de changer de mains. La tyrannie ayant horreur du vide, ce sont les grandes entreprises qui ont pris le relais des dictatures, soutenues en sous-main par de nouvelles formes de tyrannies politiques menant la guerre des contenus culturels (la softwar), la principale de ces tyrannies aujourd'hui étant la super-puissance américaine qui veut soumettre le monde à son pouvoir.

Or, affirme Bernard Stiegler, l'individu-consommateur produit par les publicités commerciales et les conditionnements politiques subliminaux n'est pas heureux, contrairement aux affirmations de ces mêmes publicités qui prétendent lui apporter le bonheur. Appartenant à une foule indifférenciée d'individus- consommateurs, reproduisant à peu près en même temps les mêmes actes de consommation, soumis aux mêmes injonctions ou aux mêmes manipulations diffusées par les médias de masse, il perd peu à peu tout sens de sa singularité, se transforme en zombie. Il doit surtout éviter de penser par lui-même. La phrase révélatrice de Patrick Le Lay, « TF1 est là pour vendre de la disponibilité intellectuelle à Coca-Cola et McDonald's », qui a tellement frappé les observateurs du PAF à la fin de l'année 2004, paraît à l'auteur résumer à elle seule l'essentiel du problème. Par disponibilité intellectuelle, il faut évidemment entendre l'incapacité à prendre le recul critique nécessaire pour se rendre compte qu'un individu normalement constitué ne peut se donner comme seul idéal la consommation ad nauseam des deux produits cités ou de leurs homologues des gondoles des super-marchés.

La publicité transforme l'individu en zombie, mais en zombie jamais satisfait. Son insatisfaction ne vient malheureusement pas du fait qu'il se ferait honte d'avoir pour seule ambition la consommation matérielle. Elle vient du fait que quoi qu'il fasse, il ne peut pas s'offrir tout ce qui lui est proposé par cette même publicité. Autrement dit, les objectifs de consommation qui lui sont fixés sont toujours au dessus de ce qu'il peut se procurer : maison, voiture, loisirs, partenaires sexuels, etc.. L'individu consommateur doit se persuader qu'il n'y a de but dans la vie et finalement de bonheur que par la consommation toujours plus poussée de biens de plus en plus hors de portée, présentés comme indispensables. Ainsi il s'exténuera à travailler docilement au service des employeurs, afin d'obtenir les salaires nécessaires à l'achat. Par définition, il n'y arrivera jamais.

Si bien que l'insatisfaction sera générale, prenant la forme du mal-être dans les sociétés riches et les aspects les plus divers de la révolte dans les sociétés pauvres. On peut ajouter que la surconsommation-gaspillage détruisant les équilibres environnementaux et sociaux génère chez les plus clairvoyants des consommateurs une sorte de culpabilité diffuse, ce qui n'améliore pas leur bonheur. Ils voudraient échapper à l' "addiction" consommatrice, mais ils ne savent pas comment s'y prendre.

Insérons là un court passage tiré d'un article de Daniel Conrod consacré à Bernard Stiegler, dans la revue Libertaire free(2).

Arrêtons un court instant la pendule du temps et regardons-nous vivre. Regardons-nous, par exemple, errant parmi tarit d'autres semblables dans des centres commerciaux, surgis de nulle part à la périphérie des villes. Regardons-nous, un portable d'une main, poussant de l'autre un Caddie, le remplissant dans un état d'absence à nous-mêmes, convoitant des produits dont la possession ne nous apaisera pas. Regardons—nous avancer en troupeau tandis qu'une musique d'ascenseur nous murmure à l'oreille qu'il ne se passe rien, qu'il ne s'est jamais rien passé et qu'il ne se passera jamais rien. Comme si notre temps propre, notre mémoire ou notre sensibilité n'avaient plus lieu d'être. C'est la fabrique de la folie.

Le super-pouvoir américain

Ce constat sinistre a souvent été dressé, nous l'avons dit. Mais Bernard Stiegler ne se limite pas à cela. Il nous montre que si les cultures publicitaires déshumanisantes ont pris une telle ampleur, dans le monde entier, c'est parce que derrière elles se tient un super-pouvoir politico-économique, celui des Etats-Unis, que nous avons déjà évoqué ci-dessus. Le projet de domination des Etats-Unis, après avoir cherché sa voie au début du XXe siècle, s'est progressivement affermi en profitant de l'effondrement de ses rivaux, l'Europe et l'Union soviétique. Aujourd'hui, avec la lutte planétaire engagée contre le « terrorisme » ou le « Mal », auxquels il assimile pratiquement toutes les formes de contestation, il devient particulièrement ambitieux. C'est évidemment la maîtrise quasi absolue que les Etats-Unis se sont donnée dans l'intervalle en matière de sciences et technologies qui le rend tellement conquérant, et tellement redoutable.

Or nous dit Bernard Stiegler, cette maîtrise technologique ne se limite pas à celle des industries militaires ou des industries civiles produisant des biens matériels. Comme elle porte pour l'essentiel sur les technologies de l'information, c'est aussi une maîtrise de ce que l'on appelle désormais les industries culturelles et leurs contenus. Les industries culturelles américaines veulent se donner le monopole de tout ce qui est création intellectuelle et artistique, depuis l'éducation jusqu'aux activités ludiques de masse. Le super-pouvoir américain défend avec la même rigueur les démarches monopolistiques de ses industries de consommation (McDonald's ou Coca-cola), celles de ses industries technologiques (Microsoft, IBM) et celles de ses industries culturelles (par exemple les Majors d'Hollywood). Mais les produits de ces dernières se vendent plus facilement que ceux des premières. On peut surconsommer sans dégâts immédiats les films d'Hollywood ou les jeux électroniques de Electronics Arts, mais pas les Big Macs ni même les matériels électroniques.

Le marché des industries culturelles étant potentiellement illimité, comme les perspectives de profit, il suscite donc des campagnes de prise en main par la publicité elles-mêmes potentiellement illimitées, aussi bien quant aux moyens déployés qu'aux domaines abordés. Ces campagnes viennent d'abord des industries culturelles américaines elles-mêmes. Le monde Hollywoodien ou celui des Broadcasts est son propre vendeur et son propre agent publicitaire. Mais elles sont soutenues par les autres lobbies économiques : l'électronique, la pharmacie, la viande, le tabac, etc., lesquels vendent leurs produits grâce à elles. En dernier ressort, elles le sont aussi par tout l'appareil militaire, diplomatique et politique des Etats-Unis. Les stratèges de la Maison Blanche et du Pentagone ont compris depuis longtemps qu'elles représentaient une avant-garde irremplaçable pour l'extension de l'american way of life au monde entier.

Le diagnostic de Bernard Stiegler peut donc se résumer ainsi :
- la culture est un produit de production-consommation comme les autres, aux mains d'entreprises culturelles mondialisées. TF1 en l'espèce est le représentant français docile des majors mondiales du secteur de l'audio-visuel.
- Ces entreprises se mettent au service non d'un développement de la culture mais d'un développement de la consommation de biens matériels : agro-alimentaires, industriels, de services produits par d'autres entreprises mondialisées. Coca-Cola, McDonald's n'en sont qu'un exemple parmi de nombreux autres, le plus redoutable étant sans doute Microsoft.
- Ces entreprises sont elles-mêmes l'avant-garde combattante d'une politique autrement plus pernicieuse, celle des Etats-Unis, super-pouvoir global visant à renforcer toujours davantage sa domination sur le reste du monde.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'ainsi soumis à toutes ces politiques de prise en main et d'instrumentalisation, l'individu moyen des sociétés occidentales présente toutes les formes de pathologies. Mais qu'est-ce qui pourrait modifier cette situation ?

La culture considérée comme un processus de création

Là, le livre de Bernard Stiegler nous paraît particulièrement original. Il ne se limite pas à une critique de la société de consommation et des valeurs imposées au monde par le capitalisme américain. Il propose un remède venant spécifiquement du domaine de la culture. Qu'est-ce qui peut s'opposer à l'entreprise de mise en tutelle des individus par la massification et la dépendance aux biens de consommation ? Le fait qu'ils se comportent en acteurs désireux de prendre en mains leur avenir, désireux de se réaliser eux-mêmes. Et dans quels domaines pourraient-ils le mieux le faire, si les perspectives de la vie professionnelle ne leur en offre pas le loisir, comme c'est souvent le cas ? Par la culture ? Mais qu'est-ce alors que la culture ? Est-ce que ce sera la consommation, à nouveau passive, de biens dits culturels fabriqués en série par les médias industriels et porteurs des grands messages publicitaires destinés à encourager la consommation passive ? Certainement pas. La culture doit être création. Autrement dit, l'individu-consommateur n'échappera à sa dépendance qu'en se transformant en créateur – que ce soit professionnellement, s'il le peut, ou dans le reste de son temps libre.

Mais comment devenir créateur alors que depuis l'enfance on a été conditionné pour consommer passivement des images et des idées toutes faites ? Il faudra pour cela remonter en soi-même afin de retrouver les racines de ce que l'auteur appelle l'individuation, individuation des individus, individuation des groupes sociaux. Il parle aussi de « narcissisme primordial ». L'hypothèse de base est que chaque personne possède une richesse intérieure qu'elle a besoin d'exprimer et de communiquer. Mais il ne s'agit pas alors d'un simple nombrilisme, celui que la publicité commerciale ne cesse de flatter. C'est plutôt une exploration au-dedans de soi (un soi à découvrir fut-il effrayant) et aussi une exploration du monde tel qu'on souhaiterait le transformer par son action. Les artistes authentiques connaissent bien ce besoin d'expression. Ils ont « quelque chose à dire » sans savoir au départ de quoi il s'agit, et ils se construisent en tant que personne dans le même temps qu'ils construisent leur œuvre. C'est ensuite seulement qu'ils se préoccupent de la façon dont cette œuvre sera comprise par le public(3). Ce besoin fondamental d'aller à la quête de sa vérité est aussi ressenti, d'une certaine façon, par les groupes sociaux, de quelque nature qu'ils soient. Chacun d'eux, s'il est doté d'une personnalité collective suffisante, souhaite explorer le monde à sa façon, et y laisser sa marque. On retrouve là une des propriétés d'Homo sapiens, exprimée avec un lyrisme magnifique par le film éponyme de Jacques Malaterre (France 3).

Dans la société de communication en réseau, qui est la nôtre, les créations s'influencent et s'enrichissent les unes les autres. Mais ceci ne retire rien au caractère essentiel du créateur individuel, qui à tous moments fait le bilan de ce qui est « déjà dit » pour y ajouter le quelque chose en plus que sera sa propre parole innovante.

On comprend bien alors que cette quête de soi et de sa vérité soit pour l'individu le vrai secret du bonheur. Qu'en est-il des responsables politiques. Si comme le font la plupart d'entre eux ils se comportent en "mécréants", se mettant au service des campagnes de marketing visant à dépersonnaliser les citoyens, ils ne récolteront que le "discrédit". D'où le titre du livre. Au contraire, des responsables politiques dignes de ce nom devraient s'efforcer de procurer aux créateurs (c'est-à-dire potentiellement à tous les citoyens) les services immatériels non marchands qui leur permettront d'enrichir et approfondir la recherche d'un monde à construire : accès gratuit à l'éducation et à la formation, accès gratuit aux sources de connaissances et aux œuvres existantes, accès à des lieux de création ouverts pour les arts exigeant des ateliers, possibilité de se faire connaître et reconnaître en dehors des campagnes de marketing.

Le service public des Industries de l'esprit

Mais le rôle des responsables politiques ne devra pas s'arrêter là. Ils devront mettre en place le service public des "industries de l'esprit", selon le mot de Bernard Stiegler. Autrement dit, même si dans le système capitaliste actuellement dominant il n'est pas possible d'éliminer les industries culturelles commerciales imposant leurs contenus commerciaux et leurs campagnes de promotion, il appartient aux collectivités publiques d'assurer le financement d'investissements donnant gratuitement ou à très bas prix l'accès aux possibilités de création originale. Aujourd'hui, ce type de service public devient aussi essentiel, aussi prioritaire, que le service public de la santé et de la protection sociale, lui-même également non susceptible de marchandisation. On dira que les collectivités publiques n'ont plus les ressources nécessaires pour mener de telles politiques. En ce cas, il faut changer l'organisation sociale pour qu'elles en redeviennent capables.

Cela va loin car le changement social doit faire en sorte que les vies individuelles redeviennent de "nouveaux modes d'existence", ou "puissent s'ouvrir à neuf à l'existence" selon les expressions de l'auteur. L'objectif est certainement compatible avec la société industrielle et technologique. Mais il ne l'est plus avec la marchandisation généralisée, qui n'est autre qu'une "prolétarisation généralisée", un "crétinisme généralisé". Bernard Stiegler est persuadé que le non retour à l'avenir de crises comme le 11 septembre et le 21 avril (lequel est à l'échelle de la France l'équivalent d'un 11 septembre, sinon pire) est à ce prix.

Observations

La première observation, que ne manqueront pas de faire tous ceux qui, au fond, refusent l'argumentation de l'auteur et ne cherche pas à mesurer en quoi elle peut être fondée, sera de parler d'exagération. On dira que ceux qui critiquent la société de consommation sont ceux qui n'ont jamais eu faim. On ajoutera que la publicité est souvent agaçante mais qu'il est possible de s'en prémunir. Quant aux Etats-Unis, le chœur de ceux qui accusent toute critique d'anti-américanisme sommaire ne manquera pas de dénoncer le réflexe paranoïaque consistant à voir en eux les grands aliénateurs. Bornons-nous ici à répondre que la thèse de Bernard Stiegler est présentée à grands traits. Ceci condamne à beaucoup de simplifications qui pourraient faire l'objet de nuances. Mais pour l'essentiel cette thèse et le livre nous paraissent indiscutables.

Nos observations porteraient sur deux points différents. Le premier concerne l'étendue de la déshumanisation à laquelle est soumise le citoyen dans la société libérale de consommation. Bernard Stiegler développe avec raison la question des loisirs et des pseudo-cultures proposées pour occuper ceux-ci. Mais il en est une aussi grande, qui est la déshumanisation de l'individu au travail. Rares sont ceux qui exercent des professions leur permettant d'exprimer toutes leurs aptitudes à la création. Pour la plupart, et de plus en plus, même dans les services publics jusqu'ici moins soumis à la pression de la rentabilité, les travailleurs sont enfermés dans des horizons étroits, n'ont pas droit aux initiatives et souffrent du harcèlement de chefs généralement moins compétents qu'eux. Il ne faut donc pas s'étonner de les voir, eux aussi, enlever tout crédit aux institutions.

La deuxième observation concerne les solutions possibles à la crise généralisée que dénonce Bernard Stiegler. Comment les individus aliénés de toutes parts pourront-ils reconquérir le goût de la création ? Faut-il attendre que les partis et les hommes politiques, alertés par des ouvrages comme celui-ci, s'engagent dans des réformes profondes de la société ? Sûrement pas, car d'une part, les réformes ne peuvent venir du haut et d'autre part, si volonté de réforme il y avait, elle serait certainement mal informée et maladroite.

Nous serions pour notre part tentés de répondre que c'est aux citoyens eux-mêmes de se ressaisir. Ils disposent aujourd'hui, avec les ressources des technologies numériques, de suffisamment d'outils pour s'engager dans des processus de création. Même s'il s'agit au début de tentatives limitées, anonymes, non rémunératrices, elles permettront aux esclaves du travail parcellisé et du loisir organisé de reconquérir un peu de leur dignité. Des changements en profondeur, comme le montre le succès des mouvements associatifs et coopératifs en faveur des logiciels libres, de la défense de l'environnement ou des animations culturelles de quartiers, pourront en découler.

Ceci n'empêchera pas les citoyens, parallèlement, de faire pression sur leurs représentants politiques pour que les collectivités locales, les Etats et l'Union européenne, en ce qui la concerne, consacrent davantage de moyens à financer des activités culturelles échappant à la marchandisation obligée qui est devenue la règle. C'est toute la question de ce que devrait être, notamment, une politique européenne commune de la culture.

On ajoutera qu'une des formes de soutien aux industries de l'esprit, pour reprendre le terme de Bernard Stiegler, concerne la mise en place de politiques de soutien aux innovations scientifiques et technologiques. Il n'y a rien de mieux que celles-ci pour concrétiser des projets et idéaux permettant de se projeter au-delà de la société de consommation. Mais pour le succès de telles politiques, l'intervention volontariste des Etats est indispensable.

Notes
(1) Avouons que les mêmes causes entraînant les mêmes effets, la lecture d'écrivains philosophes pourtant réputés, y compris outre atlantique, comme Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard et, avant eux, Gilles Deleuze, m'a toujours rebuté. J'y ai sans doute perdu, encore que…Finalement je me suis plus instruit, autant que je sache, à la lecture de véritables scientifiques, faisant un effort de la vulgarisation, qu'à celle de philosophes s'enfermant dans leurs jargons.
(2) http://1libertaire.free.fr/BStiegler03.html
(3) Nous avions nous-mêmes développé cette conception de l'art dans un article consacré à l'artiste numérique Bernard Caillaud, aujourd'hui décédé. http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/avr/caillaud.html
(4) Sur ce sujet, on pourra lire le dossier proposé dans le numéro précédent http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2004/60/cult.htm

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