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Editorial
Le
projet de Loi sur la Recherche
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin
4
février 2005 |
Le Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU)
a obtenu (dans des conditions qui n'ont pas été
précisées) une version provisoire du projet
de loi d'orientation et de programmation de la recherche,
qui devrait être présenté au conseil des
ministres fin mars 2005 pour être ensuite discuté
au Parlement. Il le publie sur son site http://www.sncs.cnrs-bellevue.fr/article.php3?id_article=66
en format pdf. à la page http://www.sncs.cnrs-bellevue.fr/IMG/pdf/cofidentiel_projetdeloidorientation.pdf
Ce texte
sera lourd de conséquences pour les prochaines années,
concernant notamment d'une part les structures de pilotage
de la recherche française, d'autre part les relations
avec la recherche communautaire. Il conviendrait donc de
le discuter sans attendre sa présentation officielle.
Pour
le moment, la discussion est loin de s'organiser de façon
sereine. Le Collectif "Sauvons la recherche" a
estimé ne pas reconnaître les propositions
faites à la suite des Etats Généraux
de la Recherche tenus à Grenoble l'automne dernier.
Il a demandé aux chercheurs de manifester à
nouveau dans la rue le 5 février, espérant
ainsi se faire mieux écouter par le gouvernement
mais aussi par l'opinion qui semble s'être à
nouveau désintéressée de l'avenir de
la recherche publique en France.
Les
chercheurs réagissent très négativement
au projet de Loi, sur plusieurs points qu'ils estiment fondamentaux
et qu'a rappelés Edouard Brézin - le président
de l'Académie des sciences - invité de France
Inter au journal 7/9 du 4 février. Ils estiment d'une
façon générale que les besoins de la
Recherche fondamentale non ciblée, indispensable à
toute innovation, ne sont pas pris en compte. Se pose d'abord
pour eux la question des structures de pilotages, qu'ils estiment
principalement tournées vers le soutien à la
recherche industrielle. Le Haut conseil pour la recherche
et l'innovation aurait dû selon eux être l'instance
supérieure où des scientifiques dégagés
de toutes préoccupations immédiates auraient
proposé à la Nation les grands objectifs à
long terme que devrait se fixer la science française.
Selon les chercheurs, ce ne sera pas le cas puisque le Haut
Conseil sera seulement consultatif et risque d'être
composé de personnes nommées par le gouvernement
en fonction de contingences politiques.
Par
ailleurs, l'Agence nationale de la recherche, les Pôles
de recherche et d'enseignement supérieur et le nouveau
ministère de la Recherche risquent là encore
selon les chercheurs de défavoriser la recherche
fondamentale et par ailleurs de compliquer le paysage administratif
qu'ils voulaient simplifier. Ils craignent notamment un
renforcement de la tutelle centrale au détriment
du rôle des organismes, une régionalisation
ignorant les poids respectifs du financement central et
des financement régionaux, une inutile complexité
des procédures d'évaluation. On peut ajouter
que la création d'une Agence pour l'Innovation industrielle
qui vient d'être décidée en application
du rapport Beffa vient encore compliquer les structures.
Cette Agence viendra-t-elle empiéter sur les attributions
de l'Agence de la Recherche ? Puisera-t-elle ses ressources
sur les crédits de cette dernière, si les
ressources propres qui sont envisagées pour elle
ne sont pas au rendez-vous ?
C'est
enfin au plan budgétaire et des emplois que, selon
les chercheurs, le compte n'y est pas. Les moyens nouveaux
annoncés (6 milliards en 3 ans) sont jugés insuffisants
au regard des besoins énumérés par le
collectif et surtout, très imprécis. D'où
viendra exactement l'argent alors que le Gouvernement annonce
une austérité budgétaire renforcée.
Comment sera-t-il réparti entre recherche publique
« désintéressée » au profit
de l'innovation en entreprise. Pour
atteindre les 3% du PIB annoncés comme objectif pour
2010, il faudrait selon les chercheurs injecter 3,5 mds d'euros
supplémentaires chaque année. Les besoins en
postes sont évalués à plusieurs dizaines
de milliers. Il est difficile de mesurer clairement la différence
entre ces estimations et ce que prévoit le gouvernement.
Il semble cependant, selon certains calculs, que l'objectif
ne sera pas atteint. On parle de seulement 2,6% du PIB. Mais
le concept de PIB n'est, il est vrai, pas clair. Si de plus
on mêle inextricablement les financements aux laboratoires
et ceux aux entreprises, les chercheurs pourront à
juste titre se plaindre de ce que le Gouvernement, sous la
pression sans doute du ministère des Finances, continuera
à sacrifier la recherche publique.
Nous
avons lu attentivement le projet de texte et les documents
joints. Il n'est pas possible ici d'en faire une exégèse.
Il semble pourtant que beaucoup de points intéressants
et nouveaux y figurent(1),
repris des propositions des Etats Généraux ou
originaux, notamment en ce qui concerne les relations avec
les institutions de recherche relevant de l'Union Européenne.
Mais que deviendrons ces déclarations d'intention?
Il est certain, plus concrètement, que le texte, sans
sacrifier les grands organismes(2),
a choisi de privilégier la recherche sur programme,
suivant en cela le modèle que nous avons ici même
recommandé, celui de la Nasa et de la Darpa américaine.
Un laboratoire associé à des industriels dans
un programme de R/D n'est pas pour autant condamné
à sacrifier la recherche fondamentale. Ayant plus de
revenus, il peut en consacrer davantage à cette dernière.
La question
du Haut conseil pour la recherche et l'innovation est plus
délicate. Les chercheurs, nous l'avons dit, auraient
voulu en faire un organe décisionnaire dans la gestion
des budgets de recherche. Le gouvernement ne lui attribue
qu'un rôle consultatif, la décision se situant
au niveau de l'Agence nationale de la recherche et celle-ci
s'intéressant davantage aux projets de développement
qu'à la recherche fondamentale non ciblée.
On pourrait souhaiter que le Haut conseil, comme l'ancienne
Délégation générale à
la recherche scientifique et technique (DGRST) ait au moins
le pouvoir de fixer de grandes orientations prioritaires
et puisse leur attribuer des enveloppes globales. Sinon,
ses avis risqueront de rester sans effets.
Il
faut bien voir en effet que les chercheurs comme le Gouvernement
ont respectivement raison. La France doit impérativement
développer sa recherche fondamentale, en faisant un
gros effort pour garder ses meilleurs scientifiques et attirer
des candidats étrangers. Mais elle doit aussi développer
sa recherche industrielle. Ceci veut dire qu'il ne faut pas
s'obliger à répartir la rareté entre
ses deux objectifs, mais financer l'un et l'autre, sur des
budgets clairement différenciés et augmentés
tous les ans de façon régulière. Les
contraintes budgétaires annoncées par le Gouvernement
sont peut-être recevables quand il s'agit de maîtriser
les dépenses de fonctionnement de l'administration,
mais elles sont suicidaires quand il s'agit de recherche,
qu'elle soit fondamentale, appliquée ou industrielle.
Les Etats-Unis et le Japon consacrent des dizaines de milliards
de crédits publics à l'augmentation des budgets
de recherche. La France et l'Europe en général
doivent faire de même. L'opinion doit le comprendre.
Le Gouvernement aussi.
De
toutes façons, on souhaiterait que des questions aussi
essentielles à l'avenir de la France et de l'Europe
soient clairement discutées, en premier lieu à
l'initiative des Pouvoirs Publics. Certes ceux-ci consultent
dit-on beaucoup d'éminentes personnalités, mais
personne ne sait exactement ce qui est dit. C'est très
dommage. Il n'est pas bon que ceux s'intéressant à
l'avenir de la recherche scientifique soient obligés
de chercher l'information nécessaire sur un site syndical.
Si le Gouvernement voulait passer en force contre le supposé
corporatisme des chercheurs, il laisserait des traces profondes
et négatives dans les esprits de tous, à un
moment où l'augmentation des efforts de recherche,
publique et privée, devrait être la première
priorité nationale.
(1)
Certains de nos correspondants auraient voulu plus
d'audace dans les réformes. Ils évoquent ainsi
un point qui leur semble essentiel pour atténuer la
différence de culture entre universitaires et ingénieurs:
que les élèves des grandes écoles soient
astreints à faire une"vraie" thèse
avant d'obtenir leur diplôme. Cela allongerait la scolarité
et en augmenterait les coûts, mais les bénéfices
seraient semble-t-il considérables à terme.
Comment en effet continuer à accepter que des personnes
n'ayant jamais "fait" de recherche puissent accéder
à de hauts postes dans lesquels ils devront prendre
des décisions stratégiques, tout en méconnaissant
les facettes du métier si difficile qu'est celui du
chercheur.
Les mêmes correspondants auraient voulu que soit clairement
affirmée la nécessité d'introduire systématiquement
des chercheurs européens dans les processus d'évaluation.
(2)
Cela dit, il reste à savoir quelle sera la dotation
propre des organismes au sein des différentes Lois
de Finances.
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