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Editorial
Comment pallier l'insuffisance de la R/D dans les entreprises européennes?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
22/12/04
document provisoire

Plusieurs rapports récents ont montré que les entreprises françaises d’abord, européennes ensuite, n’étaient pas dans une tendance de moyen terme qui leur permettrait de combler le retard croissant de l’Europe en recherche/développement (R/D), face aux Etats-Unis, au Japon et aux pays asiatiques. Le dernier en date est le « Tableau de bord sur les investissements de recherche-développement des entreprises industrielles de l’Union européenne » publié le 10 décembre 2004 par la Commission de Bruxelles (1). Il confirme ce qu’indiquait déjà le rapport dit Wim Konk qui montrait que l’Union ne pourrait devenir en 2010 la société la plus compétitive et la plus dynamique du monde, contrairement à ce à quoi s'étaient engagé le Conseil européen en élaborant la stratégie dite de Lisbonne. Au plan français, deux rapports au Premier ministre du Conseil d'Analyse Economique avaient repris le constat fait depuis longtemps dans d'autres instances (sans mentionner notre revue), notamment par l'OCDE, l'Union européenne et les chercheurs scientifiques. La France, disait le CAE, est en train de sacrifier sa compétitivité en ne donnant plus à ses entreprises les moyens de pénétrer les marchés des hautes technologies. Sa part sur ces marchés, en prolongeant la tendance actuelle, sera négligeable en 2025.

On dira pour se rassurer que le Tableau de bord de la Commission n’aborde qu’un aspect du retard européen, celui de la R/D réalisée par les seules entreprises industrielles du Continent. Il n’évoque pas la recherche publique industrielle civile et militaire, non plus que la recherche fondamentale (essentiellement publique) ou les investissements dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Mais on sait par les bilans précédents que, sauf sur des points limités, les performance de la recherche publique européenne et de l'université ne sont pas non plus au niveau qu’impose la concurrence avec les Etats-Unis et le Japon. De plus, comme dans leur majorité, les gouvernements européens se sont ralliés au credo libéral que leur a imposé le discours politique américain, il devrait être inquiétant pour eux de voir que les entreprises ne tiennent pas leurs promesses. C’est en effet, selon l’idéologie du laisser-faire que d’ailleurs les américains ne respectent nullement, aux entreprises privées et à elles seules de définir le niveau et les thèmes de la R/D nécessaire à la société. Dans ces conditions, le bilan tiré par la Commission nous paraîtrait devoir justifier, de la part de l’opinion comme des gouvernements européens, une remise en cause radicale du libéralisme.. Peut-être, mais sera-ce le cas? Et si oui, pour quoi faire?

Très probablement, il ne se passera rien. Le tableau de bord de la Commission ira rejoindre tous ses prédécesseurs sur une étagère. L’opinion européenne, préoccupée par d’autres problèmes plus immédiats, y compris les plus superficiels, ne s’alertera pas davantage maintenant que précédemment du retard de ses entreprises. Les gouvernements ne prendront pas de risques pour changer une situation qui, diront-ils, ne dépend pas de leurs compétences, mais de celles des industriels. Plus exactement ils se satisferont de mesures trop modestes, comme la récente décision du gouvernement français visant à créer un pôle de développement de nanotechnologies autour de Grenoble – bonne décision certes mais bien tardive et dotée de crédits encore bien insuffisants. 2)

Peut-être aussi entendra-t-on tel ou tel porte parole gouvernemental ou patronal analyser en détail le tableau de bord européen pour montrer que, dans certains domaines, la R/D des entreprises du Continent s’élève un peu au dessus de la moyenne. On citera par exemple Total qui, dans un communiqué, se félicite du bon niveau de sa recherche interne, destinée à améliorer la productivité des gisements de pétrole dont il dispose. Comme si c’était de cela dont l’Europe avait besoin en priorité pour rattraper son retard. Il est déjà plus intéressant de voir les industries automobiles ou celles du secteur de l’électricité (sans parler de l’aéronautique et de l’espace) afficher des taux de recherche interne relativement honorables. Mais ces secteurs, qui développent des technologies relativement anciennes, ne font malheureusement pas grand-chose pour investir dans les technologies et recherches où dominent les Etats-Unis et le Japon, bientôt relayés par l’Inde et la Chine, celles bien connues de l’informatique et de la robotique, des biotechnologies et des nanotechnologies (débouchant sur le quantique).

Alors le mouvement actuel d’exode des cerveaux et de délocalisation hors d’Europe des centres de recherches industriels se poursuivra. Plus que jamais l’Europe se présentera au monde comme peuplée (pour reprendre le mot de Jean de Kervasdoué) de vieillards seulement soucieux de maintenir – évidemment sans y parvenir – un état de santé global qui est aujourd’hui encore, parait-il, un des meilleurs du monde.

Pourrait-on et comment abandonner le libéralisme?

Mais mettons nous à la place des organisations politiques qui nous représentent : assemblées, gouvernements, institutions européennes. Que pourrions-nous faire si nous voulions vraiment que l’Europe ne se retrouve pas au plus bas de la hiérarchie de ceux qui développent des sciences et technologies de souveraineté ? La réponse à cette question nous parait simple dans son principe bien que difficile à admettre par le discours libéral précité : c’est que justement il faudrait abandonner le libéralisme pour en revenir à un volontarisme politique musclé. Et ceci dans les 25 Etats-membres de l’Union sans exclusive.

Entendons-nous bien. Abandonner le libéralisme ne signifierait pas remettre à l’ordre du jour des formules qui ont fait leur temps, mais que les partisans du laisser-faire transforment en épouvantails pour décourager toute initiative. On ne reviendrait pas à l’économie dirigée de la 2e guerre mondiale, ni au communisme d’avant la chute du mur, ni même au capitalisme public à la française dont on a vu les risques de perversion avec le Crédit Lyonnais. Par ailleurs, on ne renoncerait pas à faire de l’entreprise privée, qu’elle soit grande et très grande ou qu’elle prenne au contraire la forme de la start-up innovante, le principal pilier de la croissance, en termes de R/D industrielle tout au moins. On ne renoncerait pas non plus à introduire plus de flexibilité dans les réglementations fiscales et sociales, à condition tout au moins que les sacrifices imposés par cette flexibilité soit compensés par les bénéfices d’une forte reprise de l'emploi et de la créativité.

Alors, que ferait-on ? On changerait radicalement l’ordre de priorité des dépenses publiques et privées, en décourageant les dépenses de consommation luxueuses 3) et en orientant les ressources publiques et privées vers des investissements productifs, grands réseaux, grands équipements de recherche à moyen et long terme et surtout grands programmes globaux.

Que seront de tels programmes globaux ? Sûrement pas des constructions bureaucratiques, mais une mobilisation générale de la société vers des objectifs clairement compréhensibles et bien acceptés. Ils se traduiraient par une forte croissance des financements publics destinés à la recherche fondamentale comme à la R/D, dans des montants tels qu'ils devraient atteindre non pas 3% du PIB, mais 5 à 6 % d'ici 2010. Enfin, ils devraient s'accompagner d'une composante industrielle forte, destinée à remuscler l’industrie européenne 4).

Enfin ces programmes devront faire l’objet d’une intense négociation avec les différentes organisations représentant l’opinion publique, afin de leur assurer un large soutien populaire pouvant se traduire pour certains par l’apport d’épargne personnelle 5).

Remplacer le pétrole

Donnons ici un seul exemple de tels programmes globaux, mais qui nous parait significatif. Il s’agit du domaine absolument prioritaire aujourd’hui des technologies permettant de remplacer le pétrole par des sources d’énergies alternatives complétées de mesures drastiques d’économie d’énergie et de dépollution. L’échec le 17 décembre de la conférence de l’ONU sur l’après-Kyoto devrait avoir enseigné aux européens au moins une chose : c'est qu’ils disposent en ce moment d’un créneau très favorable pour lancer des campagnes de R/D complétées de programmes d’industrialisation dans une très large gamme de domaines. A ces objectifs, ils pourraient par ailleurs et dès maintenant associer le Japon, la Chine et l’Inde.

Pour réussir cela, il faudra cependant une forte implication des gouvernements européens et des entreprises publiques et privées sur lesquelles ils peuvent encore avoir une influence. Il faudra convaincre par des mesures concrètes les chercheurs universitaires et leurs laboratoires qu’il ne s’agit pas seulement pour eux de se mettre au service de la recherche industrielle mais de développer des domaines de recherche fondamentale non dirigée d’en haut (blue-sky research). Il faudra enfin qu'apparaissent des mouvements d’opinion autogérés par les citoyens eux–mêmes 6).

Et pour couronner le tout, il faudra faire un petit effort de réflexion théorique : quels seront, au 21e siècle, les voies de l’interventionnisme publique à la disposition des pays de taille moyenne, tels que ceux de l’Union Européenne, qui refuseraient de se voir imposer les choix stratégiques des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite en matière d'économie du pétrole - comme en tous autres domaines de recherche d'ailleurs où les intérêts de l'Europe ne recouperaient pas ceux de l'Amérique.

Voici beaucoup de choses. Mais nous sommes persuadés qu’elles ne sont pas hors de portée des européens.

Notes
1) Lire l’article d’Annie Kahn dans Le Monde du 19/20 décembre p. 10.
2) Il s’agit selon le ministre français de la recherche, du coup d’envoi de l’Agence Nationale de la Recherche, qui doit être créée officiellement début 2001. L’Etat double son apport financier incitatif, qui passe de …30 à 70 millions d’euros par an (soit soit 210 M€ d'ici 2007), visant à mettre nos entreprises en état de répondre à un marché potentiel mondial de …plusieurs centaines de milliards, selon le ministre (voir http://www.recherche.gouv.fr/discours/2004/dnanotech.htm).
3) Un exemple parmi une infinité d’autres, évoqué par un expert incontesté en économie de santé, Jean de Kervasdoué, (Le Monde du 20 décembre p. 15) : les milliards que le système de soins pourrait économiser en remplaçant les spécialités coûteuses par des médicaments génériques, quitte ajouterions-nous, à soutenir par des crédits publics les recherches en vaccins anti-grippes et en anti-viraux qui seront nécessaires pour faire face aux inévitables et prochaines pandémies grippales mondiales.
4) C’est déjà un peu le cas, mais d’une façon encore trop faible, dans le spatial civil et militaire. Un succès comme la mise en orbite, le 18 décembre, par une Ariane 5 du satellite militaire Hélios II-A en donne un exemple. Pour les pacifistes, de moins en moins nombreux d’ailleurs, il s’agit d’une dépense inutile. Mais, rien qu’en se limitant aux aspects scientifiques et technologiques, il s’agit d’un investissement essentiel, que la France (à 95%, la Belgique et l'Espagne à 2,5% chacune) auraient du finaliser plus tôt, si on considère que les Etats-Unis disposent d’une dizaine de systèmes d’observation dans les différentes gammes, optique, radar, radio, etc. Ajoutons cependant sur ce point que l’Allemagne (système SAR-Lupe) et l'Italie (système Cosmo-Skymed) se sont dotées de moyens d'observation dans les fréquences radars, ce qui devrait permettre aux différents pays européens de commencer à disposer, s’ils s’entendent pour coopérer, d’un début d’autonomie par rapport aux informations que leur remettaient de plus en plus chichement les militaires américains.
5) Voir notamment le modèle des business angels, sur lequel nous reviendrons.
6) Nous en donnons un exemple dans le petit appel que nous venons de poster sur le Blog du journal le Monde, à titre de test. Voir http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


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