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Article
Un nouveau paradigme en biologie, l'auto-évolution
par
Jean-Paul Baquiast
(23/12/2004)
|
La
lecture croisée de plusieurs articles scientifiques,
même lorsqu'ils proviennent de revues de vulgarisation,
fait souvent apparaître des phénomènes
nouveaux jusque là non clairement mis en évidence.
Bien sûr, l'exercice peut aussi conduire à
des erreurs de jugement, mais certaines personnes, dont
nous sommes, préfèrent les hypothèses,
même hasardeuses, à la répétition
en boucle des idées dominantes.
La biologie
offre actuellement un exemple significatif, semble-t-il, de
tels phénomènes nouveaux susceptibles de remettre
en cause des théories bien établies. Leurs conséquences
seraient d'importance. Il s'agit du possible remplacement
de ce véritable paradigme de l'évolution
qu'est l' «algorithme» darwinien (ou
néo-darwinien) dit mutation au hasard/sélection/amplification
par un autre paradigme, que certains commencent à appeler
faute de mieux le paradigme de l'auto-évolution.
Position
du problème
On sait
que le paradigme darwinien a rendu l'immense service
à la science d'évacuer les explications
finalistes, selon lesquelles les formes vivantes actuelles,
au «sommet» desquelles se situait prétendument
l'humanité, résultaient d'un dessein
ou doigt de Dieu visant à faire apparaître
des êtres de plus en plus complexes et de plus en
plus moraux. Pour les darwiniens au contraire c'est-à-dire
aujourd'hui pour la presque totalité des biologistes,
l'immense diversité des espèces vivantes
est simplement le résultat d'un mécanisme
résumé par ce que Jacques Monod a nommé
le Hasard et la Nécessité. Des mutations survenant
au hasard produisent des individus différents des
parents. Si certains de ces descendants sont mieux adaptés
aux contraintes du milieu que ceux n'ayant pas muté,
ils fondent de nouvelles espèces qui éliminent
progressivement les précédentes. Ceci a tous
les niveaux de l'échelle de la complexité,
qu'il s'agisse des bactéries ou des mammifères
supérieurs.
Darwin
n'avait pas eu les moyens de mettre en évidence
les processus reproductifs responsables de ce phénomène.
Après la Seconde guerre mondiale, la découverte
de l'ADN par la biologie moléculaire permit au
contraire de localiser dans le code génétique
les «instructions» permettant la reproduction
à l'identique des individus à l'intérieur
d'une espèce, chaque espèce ayant son
code génétique propre. Si des mutations affectent
telle ou telle des parties de ce génome, c'est-à-dire
tel ou tel gène commandant la synthèse des protéines
responsables de la construction des cellules (notamment celles
de l'embryon dans le cadre de l'embryogenèse),
les «ordres» transmis lors de la reproduction
sont différents. Ceci produit des mutants. La plupart
des mutations sont fatales, mais certaines peuvent faire naître
des individus mieux adaptés que les parents.
Les
mutations favorables elles-mêmes peuvent provoquer
des changements de détail chez les descendants, par
exemple un changement dans la couleur des yeux, ne remettant
pas en cause la structure d'ensemble du génome.
On aura donc des variétés différentes
à l'intérieur d'une espèce
dont les membres resteront interféconds. Mais dans
certains cas, s'ajoutant les unes aux autres au sein
de lignées de plus en plus isolées génétiquement,
les mutations donnent naissance à des individus qui
ne peuvent plus se reproduire entre eux, leurs génomes
étant devenus trop différents. Alors une nouvelle
espèce apparaît.
Tout
ceci a pu être démontré expérimentalement
par les biologistes évolutionnaires, dits aussi néo-darwiniens
(néo-darwiniens parce qu'ils ont apporté
au darwinisme fondateur l'éclairage de la biologie
moléculaire). Ils l'ont fait soit en observant
dans la nature la façon dont les espèces s'adaptent
aux changements des milieux, soit en provoquant artificiellement
des mutations génétiques en laboratoire. Si
bien que le paradigme darwinien est apparu dans les dernières
décennies comme susceptible d'expliquer toutes
sortes d'évolution au-delà du seul domaine
biologique. Par exemple en physique ou en intelligence artificielle.
L'hérédité
des caractères acquis
Reste
que beaucoup de biologistes évolutionnistes ne s'expliquaient
pas jusqu'à présent l'immense diversité
des espèces passées ou encore actuelles. Comment
dans le peu de temps relatif s'étant écoulé
à partir de l'apparition des premières molécules
réplicatives, un mécanisme aussi peu fréquent
que celui de la mutation au hasard favorable a pu produire
tellement d'espèces viables ? Les mutations au hasard
sont généralement létales. Par ailleurs
les espèces et, en leur sein, les organismes individuels
se caractérisent au contraire par une grande robustesse,
une grande résistance aux changements. Le propre de
l'organisme vivant, comme le rappelle opportunément
aujourd'hui le biologiste Gilbert Chauvet(1),
n'est-il pas de «persévérer dans son être».
Ceci se traduit de multiples façons et particulièrement,
au niveau du génome, par divers processus réparateurs
de l'intégrité face aux modifications accidentelles.
Personne
ne remet en cause le fait que ce sont des changements (c'est-à-dire,
pour reprendre le terme, des mutations) se produisant au
niveau du génome qui entraînent l'apparition
de nouveaux phénotypes ou de nouveaux génotypes.
Il faut aussi évidemment qu'ils se produisent chez
des individus encore en âge d'avoir une descendance.
Mais de nombreuses observations montrent que la plupart
de ces changements ne résultent pas de mutations
accidentelles aléatoires. Ils résultent de
modifications dans le mode d'expression du génome
ou de réorganisations de ses séquences se
produisant au cours de processus qui n'ont rien d'aléatoire.
Ils ont été sélectionnés depuis
les origines par l'évolution parce qu'ils aidaient
l'individu à mieux valoriser, si l'on
peut dire, ses ressources génétiques et biochimiques.
Il s'agit alors de mutations immédiatement
adaptatives, qui permettent de faire face à des contraintes
nouvelles et qui sont généralement transmises
aux descendants.
Les individus
s'adaptent constamment aux changements, on le sait. Ceux qui
ne le font pas sont éliminés... Beaucoup de
ces adaptations sont culturelles, elles concernent le mode
de vie et se transmettent par imitation. Elles ne nous intéressent
pas ici. Mais d'autres se traduisent par des modifications
du génome (ou du mode d'expression des gènes).
Comme telles, elles sont transmissibles aux descendants selon
les lois de l'hérédité. On retrouve donc
un mécanisme dont les darwiniens orthodoxes ont toujours
nié la possibilité, la transmission héréditaire
des caractères acquis.
Darwin,
on le rappelle dans tous les manuels, s'était
opposé à Lamarck qui ne niait pas l'évolution
mais qui avait fait l'hypothèse que les individus
au sein d'une espèce évoluaient progressivement
en transmettant à leurs descendants les caractères
favorables dont ils avaient pu se doter. Darwin avait refusé
cette hypothèse d'une adaptation progressive
et douce. Il avait introduit le principe de la sélection
naturelle, c'est-à-dire de la disparition brutale
et radicale des moins aptes. Mais ce sont les néo-darwiniens
qui ont affirmé l'impossibilité de la
transmission lamarckienne des caractères acquis en
démontrant – ou croyant démontrer –
le caractère intangible du patrimoine génétique,
c'est-à-dire du génome conservé
dans les cellules reproductives. Autrement dit, le génome
propre à chaque espèce est protégé,
selon eux, par une barrière infranchissable de l'influence
favorable ou défavorable de l'activité
des individus au sein de cette espèce. Seules des
mutations au hasard peuvent l'affecter.
Cette
barrière existe, c'est indéniable. Sans
cela les génomes spécifiques changeraient
constamment. Mais de nombreuses observations récentes
paraissent montrer qu'existent parallèlement
un grand nombre de mécanismes permettant aux espèces
de varier dans certaines limites, sans attendre une mutation
génétique favorable aléatoire suivie
de la sélection des mutants. Ces observations résultent
du progrès des techniques de génie génétique
étudiant la façon dont des facteurs extérieurs
résultant de l'interaction de l'individu
avec son environnement permettent soit de modifier les modalités
d'expression des gènes ou des parties non codantes
de l'ADN, soit de modifier les génomes eux-mêmes
en y introduisant des éléments codants empruntés
à des organismes extérieurs. Ce sont principalement
les connaissances apportées par ces techniques, si
décriées dans le public, qui montrent que
le génie génétique spontané
a toujours été à l'oeuvre dans
la nature et que c'est sans doute lui qui a été
et demeure le principal agent de la biodiversité.
Comment
définir l'auto-évolution ?
Tout ceci
fait que le temps n'est sans plus très loin où
l'on pourra remplacer (en partie) l'algorithme néo-darwinien
de la mutation au hasard/sélection par un concept ou
paradigme autrement plus riche de perspectives, mais aussi,
pour le moment, autrement plus confus, celui d'auto-évolution
avec transmission sous condition de certains des caractères
acquis. Comment définir l'auto-évolution ? On
ne remettra pas en cause le principe de la sélection
des plus aptes, qui est, comme on l'a souvent dit, une lapalissade
indiscutable : ne survivent que ceux qui se révèlent
mieux adaptés que les autres aux contraintes extérieures.
Mais on admettra que les organismes individuels (phénotypes)
au sein des espèces (génotypes) peuvent faire
appel à un très grand nombre de mécanismes
leur permettant de s'adapter pour leur compte à de
nouvelles conditions de vie. Grâce à ces mécanismes,
ils peuvent, nous l'avons dit, mieux valoriser les ressources
dont ils disposent déjà, essentiellement en
provoquant la synthèse de nouvelles protéines
produisant de nouvelles résistances. Ainsi des plantes
réfractaires au zinc peuvent, sans attendre que de
nouvelles espèces résistantes apparaissent au
terme d'éventuelles mutations accidentelles, survivre
dans un milieu riche en zinc(2).
L'ADN de certaines de leurs cellules dirige la synthèse
de nouvelles enzymes leur permettent de supporter le zinc.
De plus, cette capacité peut se transmettre à
l'ADN germinal (celui du génotype) dont on disait jusqu'ici
qu'il était réfractaire aux modifications subies
par le phénotype. Ainsi une nouvelle espèce
ou sous-espèce, voire de nombreuses autres plus ou
moins différentes, peuvent apparaître dans le
temps d'une génération. On conçoit, surtout
quand il s'agit d'espèces simples comme les bactéries,
que la diversité biologique devienne vite proliférante
et dangereuse pour les espèces supérieures.
C'est sur cette prolifération que s'exerce la sélection.
On peut
prendre une image pour montrer en quoi l'auto-évolution,
ainsi conçue, diffère de l'évolution
sur le mode de la mutation au hasard (éventuellement)
favorable. Supposons que je sois confronté à
un problème quelconque. Logiquement, ma première
réaction sera de faire appel à mes connaissances
: puis-je trouver dans ma mémoire des éléments
de solutions. Le cas échéant, j'interrogerai
des personnes étrangères. Mais je m'adresserai
à des interlocuteurs choisis parce qu'ils me
paraîtront les mieux aptes à me renseigner.
Je ne m'adresserai pas à des gens rencontrés
dans la rue. Je ne ferai pas non plus appel à un
processus encore plus aléatoire, par exemple ouvrir
un dictionnaire au hasard et voir si je trouve des informations
pertinentes dans la page ainsi sélectionnée.
Il y aurait une chance sur des millions pour que cela soit
le cas. Remarquons cependant qu'en me limitant à
recenser mes connaissances antérieures, sans faire
appel à une recherche d'informations au hasard, je
me priverai de la chance, peut-être une sur des millions
précisément, de trouver la page précise
qui aurait pu révolutionner ma façon de penser
et faire de moi, qui sait, un autre homme.
C'est
ainsi, en mobilisant leurs ressources internes, que procèdent
semble-t-il les organismes vivants lorsqu'ils sont confrontés
à un besoin d'adaptation. Evidemment, cette mobilisation
n'est pas le produit d'une décision volontaire. Elle
découle d'un mécanisme évolutif remontant
sans doute aux origines de la vie. On pourrait l'analyser
comme un processus réparateur enclenché par
la perception de menaces sur l'intégrité du
système. Gilbert Chauvet, dans son ouvrage cité,
rappelle que les premières molécules biologiques
n'ont pu apparaître qu'en se protégeant des influences
extérieures par l'équivalent d'une membrane
à l'intérieur de laquelle ont pu se dérouler
des processus de synthèse auto catalytiques, d'organisation-réorganisation
des éléments et finalement de réplication
[voir ci-dessous le paragraphe concernant l'éventuel
rôle d'un ARN précurseur]. On conçoit
que de tels processus, aussi fructueux, aient été
conservés, sous des formes éventuellement différentes,
tout au long de l'évolution. Sans eux, il n'y aurait
pas eu d'évolution du tout.
Les
organismes apparaissent capables de réponses très
différentes face à des agressions du milieu.
Au cas par cas, telle réponse est sélectionnée
tandis que les autres restent en sommeil. On est en présence
d'un mécanisme qui ressemble un peu à
la façon dont fonctionne le système immunitaire.
Si cette réponse se révèle favorable,
elle est transmise aux descendants grâce à
des modifications génétiques ou épigénétiques
mineures qui ne remettent pas en cause l'organisation
d'ensemble du génome de l'espèce
à laquelle appartient l'organisme considéré.
Mais il est aussi possible que des lignées différentes
au sein d'une même espèce finissent par
s'individualiser en espèces différentes,
faute de croisements suffisants pour entretenir l'interfécondité.
Tout ceci ne relève pas du concept de mutation au
hasard suivie de la sélection du plus apte. Si l'auto-évolution
ainsi conçue ne peut pas faire apparaître n'importe
quel caractère nouveau, elle donne quand même
aux espèces et en leur sein aux variétés
ou lignées beaucoup d'occasions de se diversifier,
se complexifier et ainsi de s'adapter progressivement,
en élargissant leurs sphères de survie.
Cela
ne veut pas dire, nous l'avons rappelé, que
l'individu puisse décider lui-même des
modifications qu'il subira, afin d'acquérir
puis transmettre à ses descendants des caractères
mieux adaptés. Autrement dit, l'auto-évolution
dont nous parlons ne doit pas être confondue avec
une évolution auto-orientée. Ce dernier concept
permettrait en effet de réintroduire une sorte de
finalisme, à base de volontarisme, que jusqu'ici
rien ne permet de présupposer (sauf peut-être
en ce qui concerne l'influence de la conscience volontaire
chez l'homme, si l'existence de cette dernière
comme agent causal était retenue). Il s'agit
seulement d'une évolution qui est rendue possible
par l'entrée en jeu d'un certains nombre
de facteurs évolutifs jusque là latents, au
sein de l'individu, et qui se trouvent activés
du fait de tel ou tel évènement auquel l'individu
est confronté. Mais si nous retenons légitimement
le terme d'auto-évolution, c'est parce
que ces facteurs évolutifs ne proviennent pas de
l'extérieur de l'individu mais de lui-même.
De même, leur activation ne résulte pas du
hasard, c'est-à-dire d'une cause aléatoire.
Elle est d'une certaine façon déterminée
par l'organisation antérieure de l'individu,
le mettant à même de mieux valoriser des dispositions
jusque là latentes ou de bénéficier
d'alliances symbiotiques avec des partenaires lui
apportant les ressources génétiques qui lui
manquaient. Le hasard ne sera jamais exclu, mais il restera
second.
De
nouvelles données expérimentales
Mais quels
sont les arguments permettant d'affirmer que ce qui précède
ne relève pas de la simple supputation ? Trouve-t-on
des faits qui démontrent la pertinence du concept d'auto-évolution
? Ils sont nombreux mais ils se présentent le plus
souvent de façon différente. De plus certains
d'entre eux sont encore conjecturaux ou, tout au moins, ne
sont pas encore pleinement reconnus par l'opinion scientifique
majoritaire. Ceci explique d'ailleurs que les rapprochements
qui, selon nous s'imposeraient afin de faire l'hypothèse
d'une vraie révolution paradigmatique, n'aient en général
pas encore été conduits jusqu'à leur
terme. D'autant plus que, comme toutes les sciences expérimentales,
la biologie est aujourd'hui extrêmement parcellisée
et que beaucoup de ceux qui l'exercent refusent de faire appel
à des modèles généraux.
La
biologie de l'ARN
On considérait
jusqu'à ces derniers temps l'ARN comme le serviteur
dévoué mais sans initiative de l'ADN, dont il
assurait la duplication des sites codants lors de la construction
cellulaire(3).
La double hélice de l'ADN ou plus exactement les portions
de celle-ci identifiés comme des gènes, c'est-à-dire
comme portant les instructions permettant de commander la
fabrication des protéines avait en effet jusqu'à
présent focalisé l'attention. L'ARN –
ARN dit messager – était considéré
uniquement comme la recette que la cellule devait lire pour
fabriquer la protéine commandée par le gène,
c'est-à-dire par la portion d'ADN s'exprimant sous
la forme dudit messager. Mais on a découvert qu'une
grande partie du génome ne code pas pour permettre
la fabrication de protéines. On a parlé d'ADN-poubelle
mais on lui trouve constamment de nouveaux rôles, lesquels
permettraient d'expliquer pourquoi elle a survécu à
la sélection naturelle. Elle sert ainsi à fabriquer
des fragments d'ARN qui circulent dans les cellules.
Le rôle
de ceux-ci a été longtemps obscur. On soupçonne
aujourd'hui que cet ARN est encore plus important à
la vie de la cellule – et donc de l'organisme - que
les protéines. Ceci explique la persistance de cet
ADN non codant au long de l'évolution. Mais les expérimentations
restent difficiles, l'ARN étant instable et peu observable.
On lui prête cependant de nombreuses propriétés
pouvant être importantes, notamment celle de catalyser
les réactions chimiques(4).
On trouvera dans l'article cité du NewScientist une
liste des fonctions attribuées à l'ARN à
l'intérieur de la cellule, par exemple outre l'ARN
messager, l'ARN transfert, l'ARN ribosomal, etc.
On conçoit
que, dans l'hypothèse de l'auto-évolution,
l'existence d'un agent aussi polyvalent s'exprimant
tout au long de la vie du génome, à partir
de ses éléments non-codants (et parallèlement
à l'activité codante du génome)
permettrait d'expliquer pourquoi certaines fonctions
adaptatives puissent apparaître et se transmettre
au sein des organismes, qu'il s'agisse de simples
bactéries ou d'organismes pluricellulaires
complexes. Il ne s'agirait plus du tout alors de mutations
s'étant produites au hasard mais d'une
véritable co-évolution de l'organisme
et du milieu avec lequel il interagit.
Le
franchissement de la barrière germinale
De plus
en plus d'observations montrent par ailleurs aujourd'hui
que la barrière germinale réputée étanche
protégeant l'intégrité de la partie
codante du génome peut être franchie par divers
facteurs extérieurs, résultant de l'activité
de l'organisme dans son milieu. Il en résulte
que le génome est modifié de la même façon
que s'il avait subi une mutation. Mais ces modifications
peuvent être de bien plus grande ampleur. Elles sont
provoquées en laboratoire par des manipulations diverses
relevant du génie génétique. Mais dans
la nature, elles se produisent spontanément, pour des
causes diverses. Certaines sont accidentelles et pourraient
être rangées dans la catégorie des mutations
aléatoires. C'est le cas lorsque des rayons cosmiques
provoquent des mutations génétiques. Mais d'autres
sont systémiques, internes au système cellulaire
et contribuant à son auto-réparation et à
son adaptation. Ainsi, dans les cellules circulent, outre
les éléments d'ARN déjà
évoqués, des morceaux d'ADN (ADN circulant)
qui peuvent s'introduire dans les génomes et
modifier de façon plus ou moins importante l'économie
du génome tout entier.
Le transfert
d'ADN, commun chez certaines cellules comme les globules blancs,
peut aussi se faire entre cellules d'espèces différentes
(Horizontal gene transfer). C'est lui qui est craint dans
le cadre de la contamination par des organismes au génome
artificiellement modifié. Mais il semble répondre
à des besoins très anciens permettant de répondre
spécifiquement à certains changements environnementaux,
notamment en ce qui concerne les réactions immunitaires(5).
Parasitisme
et symbiose
Une cause
encore plus répandue de modifications adaptatives du
génome, ceci dès les origines de la vie, relève
du parasitisme et de la symbiose, qui permettent à
des organismes différents de s'associer pour mettre
en commun leurs propriétés. Dans les cas de
symbiose allant jusqu'à l'apparition d'une nouvelle
espèce, un nouveau génome résulte du
rapprochement des deux génomes antérieurs. La
symbiose est considérée comme le facteur le
plus efficace aux origines non seulement de la biodiversité
mais de la constitution des organismes complexes, par association
d'organismes plus élémentaires assurant des
fonctions vitales spécialisées. Gilbert Chauvet,
là encore, en a précisé les règles,
notamment en proposant le concept d'auto-association stabilisatrice.
La symbiose fait aujourd'hui l'objet de nombreuses études.
Nous ne pouvons les évoquer ici. Remarquons, contrairement
à ce qui a été dit parfois, que la symbiose
n'est pas à ranger dans la catégorie des évènements
authentiquement aléatoires. On ne se marie pas avec
n'importe qui mais avec un partenaire avec lequel on dispose
déjà d'affinités. On est donc bien là
dans le domaine de l'auto-évolution.
Physique
quantique et auto-évolution
Nous avons
plusieurs fois évoqué dans cette revue les très
probables liens entre les mécanismes à l'œuvre
dans les systèmes physiques au niveau quantique et
ceux à l'œuvre dans les systèmes biochimiques.
A priori pourtant il n'y en a pas, notamment parce qu'aucun
ensemble de molécules biologiques ne semble capable
d'offrir à un micro-état quantique un isolement
suffisant pour lui éviter la décohérence
(c'est-à-dire pour lui éviter de retomber dans
le monde macroscopique) le temps nécessaire à
ce qu'il accomplisse un travail utile dans un organisme biologique.
Ainsi les propriétés spécifiques aux
particules quantiques, notamment l'état de superposition
ou l'intrication, que l'on espère utiliser dans les
calculateurs quantiques pour réaliser des opérations
impossibles à un calculateur ordinaire, ne paraissent
pas pouvoir se produire dans les cellules vivantes. Pourtant
de plus en plus de chercheurs s'efforcent actuellement de
démontrer le contraire. Un article de Paul Davies du
Centre australien d'Astrobiologie à l'Université
Macquarie, Sydney, en fait le recensement(6).
Une intuition
simple suggère selon lui qu'il conviendrait d'approfondir
ces perspectives. La science se heurte aujourd'hui à
deux grands mystères. Le premier est celui de la vie
(en ce qui concerne son origine mais aussi en ce qui concerne
les mécanismes de l'évolution – pour ne
pas parler de ceux propres au fonctionnement des neurones
du cerveau). Le second est celui du monde quantique. Il y
a tout lieu de penser qu'ils pourraient s'éclairer
réciproquement. Nous n'allons pas aborder ici ces questions,
qui mériteraient toute une bibliothèque à
elles seules. Bornons-nous à renvoyer le lecteur aux
travaux menés dans les années 1990 par JohnJoe
McFadden et Jim Al-Khalili de l'Université de Surrey,
à qui nous avions donné la parole dans cette
revue(7) et
que cite d'ailleurs Paul Davies. Le Dr McFadden pensait pouvoir
montrer notamment comment des particules quantiques se déplaçant
par effet tunnel dans des molécules d'ADN pouvaient
provoquer des mutations. Le point essentiel de sa démonstration
était que ces mutations ne se produisaient pas au hasard,
mais résultaient en quelque sorte d'un mécanisme
d'évolution auto-dirigée par la cellule, ce
qui nous ramène au sujet du présent article.
Des phénomènes identiques auraient pu selon
lui expliquer l'émergence des processus d'auto-catalyse
enzymatique à l'origine de la vie.
Pour
Paul Davies, il serait temps que toutes ces hypothèses
soient reprises très sérieusement par la Big
Science, peut-être à l'occasion des travaux
concernant l'ordinateur quantique. Il pense notamment
qu'explorer le thème d'un ordinateur
quantique biologique permettrait de montrer que
les idées que nous nous faisons sur la décohérence
sont encore bien sommaires. Des systèmes biologiques
ont peut-être appris, dès l'origine de
la vie, à abriter certains micro-états quantiques
des risques de décohérence, au moins le temps
nécessaire (quelques nanosecondes ?) pour leur permettre
de faire tout ce qui dans les processus vitaux nous parait
encore incompréhensible.
Perspectives
On peut
conclure de ce qui précède que la biologie –
ou si l'on préfère les sciences du vivant –
vont devoir accepter dans les années qui viennent un
renouveau méthodologique voire épistémologique
considérable. La première nécessité
consistera à se doter de modèles mathématico-informatiques
permettant d'organiser de façon utile à l'approfondissement
des recherches les données expérimentales de
plus en plus nombreuses qui s'accumulent. C'est précisément
ce à quoi visent les travaux de Gilbert Chauvet, qui
nous permettra de le citer à nouveau. La multiplication
de recherches expérimentales parcellaires, fussent-elles
approfondies dans le détail, ne permettra jamais de
comprendre ce qu'est le phénomène de la vie.
On décrira, mais comme le disait à peu près
René Thom, décrire n'est pas expliquer. Aussi
bien, le modèle à construire ne sera pas déduit
des observations et expérimentations. Il sera construit
(abduit) et c'est lui qui donnera un sens aux nouvelles expérimentations.
Ce ne sera pas par hasard alors que le travail du théoricien
du vivant retrouvera les méthodes du théoricien
de la microphysique ou de la cosmologie(8).
Les processus d'acquisition des connaissances ne peuvent plus
désormais être différents selon les domaines
scientifiques. Ils relèvent de la même méthodologie
constructiviste.
Une
deuxième conclusion est plus pratique. Les quelques
indications que nous avons données ci-dessus, concernant
par exemple la biologie de l'ARN ou de l'ADN
circulant, montrent l'immensité du domaine
à explorer, ne fut-ce que dans le domaine de la génétique
et de la protéomique. Ce sont très immédiatement
des enjeux thérapeutiques qui apparaissent : on pense
souvent aux maladies génétiques mais plus
immédiatement encore sont concernées les luttes
contre les nouveaux virus et microbes, la stimulation des
réactions de défense de la cellule à
l'égard des multiples agressions de l'environnement
(dont la conséquence la plus courante est le développement
de cancers). Les Etats-Unis ont bien compris l'intérêt
de telles recherches, mais vu la faiblesse des moyens attribués
aux biotechnologies, ce n'est manifestement pas encore
le cas en Europe.
Au plan
philosophique enfin, on pourra s'interroger sur les
conséquences d'un éventuel affaiblissement
de ce que nous avons appelé le paradigme darwinien
de la mutation au hasard suivie de sélection, avec
la montée en puissance d'un concept dont nous
avons dit qu'il serait nécessairement beaucoup
plus flou, celui d'auto-évolution. En fait,
comme les deux mécanismes ont joué simultanément
dans l'histoire de l'évolution, on pourra
continuer à les associer dans une philosophie moderne
de l'histoire. Autrement dit, de temps en temps, l'irruption
inattendue d'hypothèses et d'idées
radicalement différentes est indispensable à
la survie des systèmes de pensée, même
les plus féconds. Il serait donc bien puéril
de prétendre « brûler » Darwin.
Notes
(1)
Auteur de plusieurs ouvrages, dont "La
vie dans la matière - Le rôle de l'espace en
biologie" (voir notre article,
ainsi que notre interview),
Gilbert Chauvet publiera courant 2005 l'ouvrage "Un principe
général d'organisation du vivant - L'évolution
vers la conscience" aux éditions Vuibert (Collection
Automates Intelligents). 
(2) Faut-il brûler Darwin, par Patrick
Jean-Baptiste, Sciences et Avenir, novembre 2004, p. 59. 
(3) Move over DNA, Master and Commander,
par Philip Cohen, NewScientist, 27 novembre 2004, p. 36. 
(4) La découverte du potentiel d'auto-catalyse
de l'ARN a suggéré l'hypothèse que celui-ci
aurait été aux origines de la vie. La molécule
aurait pu à la fois accumuler de l'information et activer
par auto-catalyse sa propre réplication. C'est l'hypothèse
dite du Monde à ARN, qui n'a pu être reproduite
expérimentalement à ce jour. 
(5) "Jumping Gene" Helps Explain
Immune System's Abilities http://www.newswise.com/articles/view/508945/
(6) The Vital Spark, par Paul Davies,
NewScientist, 11 décembre 2004, p. 28. 
(7) JohnJoe McFadden. Interview
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/mai/mcfadden.html
(8) Voir notre article Le programme
pour une épistémologie formalisée de
Mme Mioara Mugur-Schächter http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/juin/mrc.html
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