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Un nouveau paradigme en biologie, l'auto-évolution

par Jean-Paul Baquiast
(23/12/2004)

La lecture croisée de plusieurs articles scientifiques, même lorsqu'ils proviennent de revues de vulgarisation, fait souvent apparaître des phénomènes nouveaux jusque là non clairement mis en évidence. Bien sûr, l'exercice peut aussi conduire à des erreurs de jugement, mais certaines personnes, dont nous sommes, préfèrent les hypothèses, même hasardeuses, à la répétition en boucle des idées dominantes.

La biologie offre actuellement un exemple significatif, semble-t-il, de tels phénomènes nouveaux susceptibles de remettre en cause des théories bien établies. Leurs conséquences seraient d'importance. Il s'agit du possible remplacement de ce véritable paradigme de l'évolution qu'est l' «algorithme» darwinien (ou néo-darwinien) dit mutation au hasard/sélection/amplification par un autre paradigme, que certains commencent à appeler faute de mieux le paradigme de l'auto-évolution.

Position du problème

On sait que le paradigme darwinien a rendu l'immense service à la science d'évacuer les explications finalistes, selon lesquelles les formes vivantes actuelles, au «sommet» desquelles se situait prétendument l'humanité, résultaient d'un dessein ou doigt de Dieu visant à faire apparaître des êtres de plus en plus complexes et de plus en plus moraux. Pour les darwiniens au contraire c'est-à-dire aujourd'hui pour la presque totalité des biologistes, l'immense diversité des espèces vivantes est simplement le résultat d'un mécanisme résumé par ce que Jacques Monod a nommé le Hasard et la Nécessité. Des mutations survenant au hasard produisent des individus différents des parents. Si certains de ces descendants sont mieux adaptés aux contraintes du milieu que ceux n'ayant pas muté, ils fondent de nouvelles espèces qui éliminent progressivement les précédentes. Ceci a tous les niveaux de l'échelle de la complexité, qu'il s'agisse des bactéries ou des mammifères supérieurs.

Darwin n'avait pas eu les moyens de mettre en évidence les processus reproductifs responsables de ce phénomène. Après la Seconde guerre mondiale, la découverte de l'ADN par la biologie moléculaire permit au contraire de localiser dans le code génétique les «instructions» permettant la reproduction à l'identique des individus à l'intérieur d'une espèce, chaque espèce ayant son code génétique propre. Si des mutations affectent telle ou telle des parties de ce génome, c'est-à-dire tel ou tel gène commandant la synthèse des protéines responsables de la construction des cellules (notamment celles de l'embryon dans le cadre de l'embryogenèse), les «ordres» transmis lors de la reproduction sont différents. Ceci produit des mutants. La plupart des mutations sont fatales, mais certaines peuvent faire naître des individus mieux adaptés que les parents.

Les mutations favorables elles-mêmes peuvent provoquer des changements de détail chez les descendants, par exemple un changement dans la couleur des yeux, ne remettant pas en cause la structure d'ensemble du génome. On aura donc des variétés différentes à l'intérieur d'une espèce dont les membres resteront interféconds. Mais dans certains cas, s'ajoutant les unes aux autres au sein de lignées de plus en plus isolées génétiquement, les mutations donnent naissance à des individus qui ne peuvent plus se reproduire entre eux, leurs génomes étant devenus trop différents. Alors une nouvelle espèce apparaît.

Tout ceci a pu être démontré expérimentalement par les biologistes évolutionnaires, dits aussi néo-darwiniens (néo-darwiniens parce qu'ils ont apporté au darwinisme fondateur l'éclairage de la biologie moléculaire). Ils l'ont fait soit en observant dans la nature la façon dont les espèces s'adaptent aux changements des milieux, soit en provoquant artificiellement des mutations génétiques en laboratoire. Si bien que le paradigme darwinien est apparu dans les dernières décennies comme susceptible d'expliquer toutes sortes d'évolution au-delà du seul domaine biologique. Par exemple en physique ou en intelligence artificielle.

L'hérédité des caractères acquis

Reste que beaucoup de biologistes évolutionnistes ne s'expliquaient pas jusqu'à présent l'immense diversité des espèces passées ou encore actuelles. Comment dans le peu de temps relatif s'étant écoulé à partir de l'apparition des premières molécules réplicatives, un mécanisme aussi peu fréquent que celui de la mutation au hasard favorable a pu produire tellement d'espèces viables ? Les mutations au hasard sont généralement létales. Par ailleurs les espèces et, en leur sein, les organismes individuels se caractérisent au contraire par une grande robustesse, une grande résistance aux changements. Le propre de l'organisme vivant, comme le rappelle opportunément aujourd'hui le biologiste Gilbert Chauvet(1), n'est-il pas de «persévérer dans son être». Ceci se traduit de multiples façons et particulièrement, au niveau du génome, par divers processus réparateurs de l'intégrité face aux modifications accidentelles.

Personne ne remet en cause le fait que ce sont des changements (c'est-à-dire, pour reprendre le terme, des mutations) se produisant au niveau du génome qui entraînent l'apparition de nouveaux phénotypes ou de nouveaux génotypes. Il faut aussi évidemment qu'ils se produisent chez des individus encore en âge d'avoir une descendance. Mais de nombreuses observations montrent que la plupart de ces changements ne résultent pas de mutations accidentelles aléatoires. Ils résultent de modifications dans le mode d'expression du génome ou de réorganisations de ses séquences se produisant au cours de processus qui n'ont rien d'aléatoire. Ils ont été sélectionnés depuis les origines par l'évolution parce qu'ils aidaient l'individu à mieux valoriser, si l'on peut dire, ses ressources génétiques et biochimiques. Il s'agit alors de mutations immédiatement adaptatives, qui permettent de faire face à des contraintes nouvelles et qui sont généralement transmises aux descendants.

Les individus s'adaptent constamment aux changements, on le sait. Ceux qui ne le font pas sont éliminés... Beaucoup de ces adaptations sont culturelles, elles concernent le mode de vie et se transmettent par imitation. Elles ne nous intéressent pas ici. Mais d'autres se traduisent par des modifications du génome (ou du mode d'expression des gènes). Comme telles, elles sont transmissibles aux descendants selon les lois de l'hérédité. On retrouve donc un mécanisme dont les darwiniens orthodoxes ont toujours nié la possibilité, la transmission héréditaire des caractères acquis.

Darwin, on le rappelle dans tous les manuels, s'était opposé à Lamarck qui ne niait pas l'évolution mais qui avait fait l'hypothèse que les individus au sein d'une espèce évoluaient progressivement en transmettant à leurs descendants les caractères favorables dont ils avaient pu se doter. Darwin avait refusé cette hypothèse d'une adaptation progressive et douce. Il avait introduit le principe de la sélection naturelle, c'est-à-dire de la disparition brutale et radicale des moins aptes. Mais ce sont les néo-darwiniens qui ont affirmé l'impossibilité de la transmission lamarckienne des caractères acquis en démontrant – ou croyant démontrer – le caractère intangible du patrimoine génétique, c'est-à-dire du génome conservé dans les cellules reproductives. Autrement dit, le génome propre à chaque espèce est protégé, selon eux, par une barrière infranchissable de l'influence favorable ou défavorable de l'activité des individus au sein de cette espèce. Seules des mutations au hasard peuvent l'affecter.

Cette barrière existe, c'est indéniable. Sans cela les génomes spécifiques changeraient constamment. Mais de nombreuses observations récentes paraissent montrer qu'existent parallèlement un grand nombre de mécanismes permettant aux espèces de varier dans certaines limites, sans attendre une mutation génétique favorable aléatoire suivie de la sélection des mutants. Ces observations résultent du progrès des techniques de génie génétique étudiant la façon dont des facteurs extérieurs résultant de l'interaction de l'individu avec son environnement permettent soit de modifier les modalités d'expression des gènes ou des parties non codantes de l'ADN, soit de modifier les génomes eux-mêmes en y introduisant des éléments codants empruntés à des organismes extérieurs. Ce sont principalement les connaissances apportées par ces techniques, si décriées dans le public, qui montrent que le génie génétique spontané a toujours été à l'oeuvre dans la nature et que c'est sans doute lui qui a été et demeure le principal agent de la biodiversité.

Comment définir l'auto-évolution ?

Tout ceci fait que le temps n'est sans plus très loin où l'on pourra remplacer (en partie) l'algorithme néo-darwinien de la mutation au hasard/sélection par un concept ou paradigme autrement plus riche de perspectives, mais aussi, pour le moment, autrement plus confus, celui d'auto-évolution avec transmission sous condition de certains des caractères acquis. Comment définir l'auto-évolution ? On ne remettra pas en cause le principe de la sélection des plus aptes, qui est, comme on l'a souvent dit, une lapalissade indiscutable : ne survivent que ceux qui se révèlent mieux adaptés que les autres aux contraintes extérieures. Mais on admettra que les organismes individuels (phénotypes) au sein des espèces (génotypes) peuvent faire appel à un très grand nombre de mécanismes leur permettant de s'adapter pour leur compte à de nouvelles conditions de vie. Grâce à ces mécanismes, ils peuvent, nous l'avons dit, mieux valoriser les ressources dont ils disposent déjà, essentiellement en provoquant la synthèse de nouvelles protéines produisant de nouvelles résistances. Ainsi des plantes réfractaires au zinc peuvent, sans attendre que de nouvelles espèces résistantes apparaissent au terme d'éventuelles mutations accidentelles, survivre dans un milieu riche en zinc(2). L'ADN de certaines de leurs cellules dirige la synthèse de nouvelles enzymes leur permettent de supporter le zinc. De plus, cette capacité peut se transmettre à l'ADN germinal (celui du génotype) dont on disait jusqu'ici qu'il était réfractaire aux modifications subies par le phénotype. Ainsi une nouvelle espèce ou sous-espèce, voire de nombreuses autres plus ou moins différentes, peuvent apparaître dans le temps d'une génération. On conçoit, surtout quand il s'agit d'espèces simples comme les bactéries, que la diversité biologique devienne vite proliférante et dangereuse pour les espèces supérieures. C'est sur cette prolifération que s'exerce la sélection.

On peut prendre une image pour montrer en quoi l'auto-évolution, ainsi conçue, diffère de l'évolution sur le mode de la mutation au hasard (éventuellement) favorable. Supposons que je sois confronté à un problème quelconque. Logiquement, ma première réaction sera de faire appel à mes connaissances : puis-je trouver dans ma mémoire des éléments de solutions. Le cas échéant, j'interrogerai des personnes étrangères. Mais je m'adresserai à des interlocuteurs choisis parce qu'ils me paraîtront les mieux aptes à me renseigner. Je ne m'adresserai pas à des gens rencontrés dans la rue. Je ne ferai pas non plus appel à un processus encore plus aléatoire, par exemple ouvrir un dictionnaire au hasard et voir si je trouve des informations pertinentes dans la page ainsi sélectionnée. Il y aurait une chance sur des millions pour que cela soit le cas. Remarquons cependant qu'en me limitant à recenser mes connaissances antérieures, sans faire appel à une recherche d'informations au hasard, je me priverai de la chance, peut-être une sur des millions précisément, de trouver la page précise qui aurait pu révolutionner ma façon de penser et faire de moi, qui sait, un autre homme.

C'est ainsi, en mobilisant leurs ressources internes, que procèdent semble-t-il les organismes vivants lorsqu'ils sont confrontés à un besoin d'adaptation. Evidemment, cette mobilisation n'est pas le produit d'une décision volontaire. Elle découle d'un mécanisme évolutif remontant sans doute aux origines de la vie. On pourrait l'analyser comme un processus réparateur enclenché par la perception de menaces sur l'intégrité du système. Gilbert Chauvet, dans son ouvrage cité, rappelle que les premières molécules biologiques n'ont pu apparaître qu'en se protégeant des influences extérieures par l'équivalent d'une membrane à l'intérieur de laquelle ont pu se dérouler des processus de synthèse auto catalytiques, d'organisation-réorganisation des éléments et finalement de réplication [voir ci-dessous le paragraphe concernant l'éventuel rôle d'un ARN précurseur]. On conçoit que de tels processus, aussi fructueux, aient été conservés, sous des formes éventuellement différentes, tout au long de l'évolution. Sans eux, il n'y aurait pas eu d'évolution du tout.

Les organismes apparaissent capables de réponses très différentes face à des agressions du milieu. Au cas par cas, telle réponse est sélectionnée tandis que les autres restent en sommeil. On est en présence d'un mécanisme qui ressemble un peu à la façon dont fonctionne le système immunitaire. Si cette réponse se révèle favorable, elle est transmise aux descendants grâce à des modifications génétiques ou épigénétiques mineures qui ne remettent pas en cause l'organisation d'ensemble du génome de l'espèce à laquelle appartient l'organisme considéré. Mais il est aussi possible que des lignées différentes au sein d'une même espèce finissent par s'individualiser en espèces différentes, faute de croisements suffisants pour entretenir l'interfécondité. Tout ceci ne relève pas du concept de mutation au hasard suivie de la sélection du plus apte. Si l'auto-évolution ainsi conçue ne peut pas faire apparaître n'importe quel caractère nouveau, elle donne quand même aux espèces et en leur sein aux variétés ou lignées beaucoup d'occasions de se diversifier, se complexifier et ainsi de s'adapter progressivement, en élargissant leurs sphères de survie.

Cela ne veut pas dire, nous l'avons rappelé, que l'individu puisse décider lui-même des modifications qu'il subira, afin d'acquérir puis transmettre à ses descendants des caractères mieux adaptés. Autrement dit, l'auto-évolution dont nous parlons ne doit pas être confondue avec une évolution auto-orientée. Ce dernier concept permettrait en effet de réintroduire une sorte de finalisme, à base de volontarisme, que jusqu'ici rien ne permet de présupposer (sauf peut-être en ce qui concerne l'influence de la conscience volontaire chez l'homme, si l'existence de cette dernière comme agent causal était retenue). Il s'agit seulement d'une évolution qui est rendue possible par l'entrée en jeu d'un certains nombre de facteurs évolutifs jusque là latents, au sein de l'individu, et qui se trouvent activés du fait de tel ou tel évènement auquel l'individu est confronté. Mais si nous retenons légitimement le terme d'auto-évolution, c'est parce que ces facteurs évolutifs ne proviennent pas de l'extérieur de l'individu mais de lui-même. De même, leur activation ne résulte pas du hasard, c'est-à-dire d'une cause aléatoire. Elle est d'une certaine façon déterminée par l'organisation antérieure de l'individu, le mettant à même de mieux valoriser des dispositions jusque là latentes ou de bénéficier d'alliances symbiotiques avec des partenaires lui apportant les ressources génétiques qui lui manquaient. Le hasard ne sera jamais exclu, mais il restera second.

De nouvelles données expérimentales

Mais quels sont les arguments permettant d'affirmer que ce qui précède ne relève pas de la simple supputation ? Trouve-t-on des faits qui démontrent la pertinence du concept d'auto-évolution ? Ils sont nombreux mais ils se présentent le plus souvent de façon différente. De plus certains d'entre eux sont encore conjecturaux ou, tout au moins, ne sont pas encore pleinement reconnus par l'opinion scientifique majoritaire. Ceci explique d'ailleurs que les rapprochements qui, selon nous s'imposeraient afin de faire l'hypothèse d'une vraie révolution paradigmatique, n'aient en général pas encore été conduits jusqu'à leur terme. D'autant plus que, comme toutes les sciences expérimentales, la biologie est aujourd'hui extrêmement parcellisée et que beaucoup de ceux qui l'exercent refusent de faire appel à des modèles généraux.

La biologie de l'ARN

On considérait jusqu'à ces derniers temps l'ARN comme le serviteur dévoué mais sans initiative de l'ADN, dont il assurait la duplication des sites codants lors de la construction cellulaire(3). La double hélice de l'ADN ou plus exactement les portions de celle-ci identifiés comme des gènes, c'est-à-dire comme portant les instructions permettant de commander la fabrication des protéines avait en effet jusqu'à présent focalisé l'attention. L'ARN – ARN dit messager – était considéré uniquement comme la recette que la cellule devait lire pour fabriquer la protéine commandée par le gène, c'est-à-dire par la portion d'ADN s'exprimant sous la forme dudit messager. Mais on a découvert qu'une grande partie du génome ne code pas pour permettre la fabrication de protéines. On a parlé d'ADN-poubelle mais on lui trouve constamment de nouveaux rôles, lesquels permettraient d'expliquer pourquoi elle a survécu à la sélection naturelle. Elle sert ainsi à fabriquer des fragments d'ARN qui circulent dans les cellules.

Le rôle de ceux-ci a été longtemps obscur. On soupçonne aujourd'hui que cet ARN est encore plus important à la vie de la cellule – et donc de l'organisme - que les protéines. Ceci explique la persistance de cet ADN non codant au long de l'évolution. Mais les expérimentations restent difficiles, l'ARN étant instable et peu observable. On lui prête cependant de nombreuses propriétés pouvant être importantes, notamment celle de catalyser les réactions chimiques(4). On trouvera dans l'article cité du NewScientist une liste des fonctions attribuées à l'ARN à l'intérieur de la cellule, par exemple outre l'ARN messager, l'ARN transfert, l'ARN ribosomal, etc.

On conçoit que, dans l'hypothèse de l'auto-évolution, l'existence d'un agent aussi polyvalent s'exprimant tout au long de la vie du génome, à partir de ses éléments non-codants (et parallèlement à l'activité codante du génome) permettrait d'expliquer pourquoi certaines fonctions adaptatives puissent apparaître et se transmettre au sein des organismes, qu'il s'agisse de simples bactéries ou d'organismes pluricellulaires complexes. Il ne s'agirait plus du tout alors de mutations s'étant produites au hasard mais d'une véritable co-évolution de l'organisme et du milieu avec lequel il interagit.

Le franchissement de la barrière germinale

De plus en plus d'observations montrent par ailleurs aujourd'hui que la barrière germinale réputée étanche protégeant l'intégrité de la partie codante du génome peut être franchie par divers facteurs extérieurs, résultant de l'activité de l'organisme dans son milieu. Il en résulte que le génome est modifié de la même façon que s'il avait subi une mutation. Mais ces modifications peuvent être de bien plus grande ampleur. Elles sont provoquées en laboratoire par des manipulations diverses relevant du génie génétique. Mais dans la nature, elles se produisent spontanément, pour des causes diverses. Certaines sont accidentelles et pourraient être rangées dans la catégorie des mutations aléatoires. C'est le cas lorsque des rayons cosmiques provoquent des mutations génétiques. Mais d'autres sont systémiques, internes au système cellulaire et contribuant à son auto-réparation et à son adaptation. Ainsi, dans les cellules circulent, outre les éléments d'ARN déjà évoqués, des morceaux d'ADN (ADN circulant) qui peuvent s'introduire dans les génomes et modifier de façon plus ou moins importante l'économie du génome tout entier.

Le transfert d'ADN, commun chez certaines cellules comme les globules blancs, peut aussi se faire entre cellules d'espèces différentes (Horizontal gene transfer). C'est lui qui est craint dans le cadre de la contamination par des organismes au génome artificiellement modifié. Mais il semble répondre à des besoins très anciens permettant de répondre spécifiquement à certains changements environnementaux, notamment en ce qui concerne les réactions immunitaires(5).

Parasitisme et symbiose

Une cause encore plus répandue de modifications adaptatives du génome, ceci dès les origines de la vie, relève du parasitisme et de la symbiose, qui permettent à des organismes différents de s'associer pour mettre en commun leurs propriétés. Dans les cas de symbiose allant jusqu'à l'apparition d'une nouvelle espèce, un nouveau génome résulte du rapprochement des deux génomes antérieurs. La symbiose est considérée comme le facteur le plus efficace aux origines non seulement de la biodiversité mais de la constitution des organismes complexes, par association d'organismes plus élémentaires assurant des fonctions vitales spécialisées. Gilbert Chauvet, là encore, en a précisé les règles, notamment en proposant le concept d'auto-association stabilisatrice. La symbiose fait aujourd'hui l'objet de nombreuses études. Nous ne pouvons les évoquer ici. Remarquons, contrairement à ce qui a été dit parfois, que la symbiose n'est pas à ranger dans la catégorie des évènements authentiquement aléatoires. On ne se marie pas avec n'importe qui mais avec un partenaire avec lequel on dispose déjà d'affinités. On est donc bien là dans le domaine de l'auto-évolution.

Physique quantique et auto-évolution

Nous avons plusieurs fois évoqué dans cette revue les très probables liens entre les mécanismes à l'œuvre dans les systèmes physiques au niveau quantique et ceux à l'œuvre dans les systèmes biochimiques. A priori pourtant il n'y en a pas, notamment parce qu'aucun ensemble de molécules biologiques ne semble capable d'offrir à un micro-état quantique un isolement suffisant pour lui éviter la décohérence (c'est-à-dire pour lui éviter de retomber dans le monde macroscopique) le temps nécessaire à ce qu'il accomplisse un travail utile dans un organisme biologique. Ainsi les propriétés spécifiques aux particules quantiques, notamment l'état de superposition ou l'intrication, que l'on espère utiliser dans les calculateurs quantiques pour réaliser des opérations impossibles à un calculateur ordinaire, ne paraissent pas pouvoir se produire dans les cellules vivantes. Pourtant de plus en plus de chercheurs s'efforcent actuellement de démontrer le contraire. Un article de Paul Davies du Centre australien d'Astrobiologie à l'Université Macquarie, Sydney, en fait le recensement(6).

Une intuition simple suggère selon lui qu'il conviendrait d'approfondir ces perspectives. La science se heurte aujourd'hui à deux grands mystères. Le premier est celui de la vie (en ce qui concerne son origine mais aussi en ce qui concerne les mécanismes de l'évolution – pour ne pas parler de ceux propres au fonctionnement des neurones du cerveau). Le second est celui du monde quantique. Il y a tout lieu de penser qu'ils pourraient s'éclairer réciproquement. Nous n'allons pas aborder ici ces questions, qui mériteraient toute une bibliothèque à elles seules. Bornons-nous à renvoyer le lecteur aux travaux menés dans les années 1990 par JohnJoe McFadden et Jim Al-Khalili de l'Université de Surrey, à qui nous avions donné la parole dans cette revue(7) et que cite d'ailleurs Paul Davies. Le Dr McFadden pensait pouvoir montrer notamment comment des particules quantiques se déplaçant par effet tunnel dans des molécules d'ADN pouvaient provoquer des mutations. Le point essentiel de sa démonstration était que ces mutations ne se produisaient pas au hasard, mais résultaient en quelque sorte d'un mécanisme d'évolution auto-dirigée par la cellule, ce qui nous ramène au sujet du présent article. Des phénomènes identiques auraient pu selon lui expliquer l'émergence des processus d'auto-catalyse enzymatique à l'origine de la vie.

Pour Paul Davies, il serait temps que toutes ces hypothèses soient reprises très sérieusement par la Big Science, peut-être à l'occasion des travaux concernant l'ordinateur quantique. Il pense notamment qu'explorer le thème d'un ordinateur quantique biologique permettrait de montrer que les idées que nous nous faisons sur la décohérence sont encore bien sommaires. Des systèmes biologiques ont peut-être appris, dès l'origine de la vie, à abriter certains micro-états quantiques des risques de décohérence, au moins le temps nécessaire (quelques nanosecondes ?) pour leur permettre de faire tout ce qui dans les processus vitaux nous parait encore incompréhensible.

Perspectives

On peut conclure de ce qui précède que la biologie – ou si l'on préfère les sciences du vivant – vont devoir accepter dans les années qui viennent un renouveau méthodologique voire épistémologique considérable. La première nécessité consistera à se doter de modèles mathématico-informatiques permettant d'organiser de façon utile à l'approfondissement des recherches les données expérimentales de plus en plus nombreuses qui s'accumulent. C'est précisément ce à quoi visent les travaux de Gilbert Chauvet, qui nous permettra de le citer à nouveau. La multiplication de recherches expérimentales parcellaires, fussent-elles approfondies dans le détail, ne permettra jamais de comprendre ce qu'est le phénomène de la vie. On décrira, mais comme le disait à peu près René Thom, décrire n'est pas expliquer. Aussi bien, le modèle à construire ne sera pas déduit des observations et expérimentations. Il sera construit (abduit) et c'est lui qui donnera un sens aux nouvelles expérimentations. Ce ne sera pas par hasard alors que le travail du théoricien du vivant retrouvera les méthodes du théoricien de la microphysique ou de la cosmologie(8). Les processus d'acquisition des connaissances ne peuvent plus désormais être différents selon les domaines scientifiques. Ils relèvent de la même méthodologie constructiviste.

Une deuxième conclusion est plus pratique. Les quelques indications que nous avons données ci-dessus, concernant par exemple la biologie de l'ARN ou de l'ADN circulant, montrent l'immensité du domaine à explorer, ne fut-ce que dans le domaine de la génétique et de la protéomique. Ce sont très immédiatement des enjeux thérapeutiques qui apparaissent : on pense souvent aux maladies génétiques mais plus immédiatement encore sont concernées les luttes contre les nouveaux virus et microbes, la stimulation des réactions de défense de la cellule à l'égard des multiples agressions de l'environnement (dont la conséquence la plus courante est le développement de cancers). Les Etats-Unis ont bien compris l'intérêt de telles recherches, mais vu la faiblesse des moyens attribués aux biotechnologies, ce n'est manifestement pas encore le cas en Europe.

Au plan philosophique enfin, on pourra s'interroger sur les conséquences d'un éventuel affaiblissement de ce que nous avons appelé le paradigme darwinien de la mutation au hasard suivie de sélection, avec la montée en puissance d'un concept dont nous avons dit qu'il serait nécessairement beaucoup plus flou, celui d'auto-évolution. En fait, comme les deux mécanismes ont joué simultanément dans l'histoire de l'évolution, on pourra continuer à les associer dans une philosophie moderne de l'histoire. Autrement dit, de temps en temps, l'irruption inattendue d'hypothèses et d'idées radicalement différentes est indispensable à la survie des systèmes de pensée, même les plus féconds. Il serait donc bien puéril de prétendre « brûler » Darwin.

Notes

(1) Auteur de plusieurs ouvrages, dont "La vie dans la matière - Le rôle de l'espace en biologie" (voir notre article, ainsi que notre interview), Gilbert Chauvet publiera courant 2005 l'ouvrage "Un principe général d'organisation du vivant - L'évolution vers la conscience" aux éditions Vuibert (Collection Automates Intelligents).
(2) Faut-il brûler Darwin, par Patrick Jean-Baptiste, Sciences et Avenir, novembre 2004, p. 59.
(3) Move over DNA, Master and Commander, par Philip Cohen, NewScientist, 27 novembre 2004, p. 36.
(4) La découverte du potentiel d'auto-catalyse de l'ARN a suggéré l'hypothèse que celui-ci aurait été aux origines de la vie. La molécule aurait pu à la fois accumuler de l'information et activer par auto-catalyse sa propre réplication. C'est l'hypothèse dite du Monde à ARN, qui n'a pu être reproduite expérimentalement à ce jour.
(5) "Jumping Gene" Helps Explain Immune System's Abilities http://www.newswise.com/articles/view/508945/
(6) The Vital Spark, par Paul Davies, NewScientist, 11 décembre 2004, p. 28.
(7) JohnJoe McFadden. Interview http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/mai/mcfadden.html
(8) Voir notre article Le programme pour une épistémologie formalisée de Mme Mioara Mugur-Schächter http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/juin/mrc.html

 

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