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Editorial
La science européenne n'existe
pas. Les gouvernements doivent la créer
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin
28/11/04 |
Le Colloque "Science
et conscience européenne" qui vient de se tenir
au Collège de France (voir
notre dossier dans ce numéro) a traité beaucoup
de sujets. Il est difficile aujourd'hui de dire ce que le
public en aura retenu. Pour nous, le Colloque a été
essentiel, faisant apparaître de façon éclatante
une réalité qui n'avait jamais été
formulée aussi clairement : la science européenne
n'existe pas. Il faut la créer. Les gouvernements européens
doivent la créer.
On peut faire crédit aux organisateurs du Colloque.
C'est certainement le message qu'ils voulaient faire passer.
Mais beaucoup de gens se refuseront sans doute encore à
l'entendre. Nous pensons au contraire qu'il faut le répéter,
l'expliciter si besoin est et surtout agir sans attendre pour
remédier à cet état de fait désastreux
pour l'indépendance de l'Europe, pour la conscience
même (en reprenant l'intitulé du Colloque) que
les Européens peuvent avoir de notre Continent.
Précisons. La science européenne n'existe pas,
sauf en physique, sauf le domaine spatial et sauf en astronomie,
précisément là où existent depuis
longtemps de grands équipements, des équipes
internationales ouvertes au monde entier et une volonté
politique plus ou moins affirmée de financer les recherches.
Dans tous les autres domaines, il n'y a que des «sciences
nationales». On parlera de la recherche médicale
française (ou de celle de tel ou tel autre pays), de
l'intelligence artificielle anglaise, des sciences de l'environnement
scandinaves, etc.. Mais quelle que soit la valeur de ces recherches
nationales, elles ne peuvent atteindre à une notoriété
mondiale durable. Elles ne tiennent pas la distance face à
la science américaine ni, comme on le constatera sans
doute bientôt, à la science de l'Inde ou de la
Chine. Pourquoi ? Parce que dans ces grands pays, où
se manifeste explicitement une volonté de puissance
scientifique et technologique, on rassemble toutes les forces
dans des démarches communes. Parlerait-on d'une science
californienne distincte d'une science du Massachusetts, par
exemple ?
Ce qui est plus grave encore, c'est que les sciences nationales
européennes non seulement s'inspirent de traditions
et pratiques distinctes mais souvent aussi se jalousent voire
se combattent. Certes la compétition est indispensable
en science, même au sein d'un seul pays. Cependant beaucoup
de laboratoires européens refusent encore par réflexe
de coopérer, même pour concourir aux financements
des PCRD. Ceci montre bien l'ampleur des changements culturels
qui devront être réalisés pour qu'émerge
une véritable communauté scientifique européenne.
Le Colloque a suggéré des remèdes relativement
simples à mettre en oeuvre pour que cesse cette situation
désastreuse. Nous en avons fait la liste dans le dossier
précité. La mesure la plus immédiate
consistera à créer dès cette année
le Conseil Européen de la Recherche (European Research
Council), confié à des scientifiques indépendants
des gouvernements et doté d'un budget minimal (2 milliards
d'euros pour commencer). Il ne s'agira pas seulement d'une
agence de financement de projets européens en matière
de recherche fondamentale, mais de l'autorité de sages
capables de proposer aux pays européens les grands
choix de recherche et de connaissance s'imposant à
l'Europe pour continuer à exister avec ses valeurs
dans le monde d'aujourd'hui.
Les gouvernements, à commencer par le nôtre,
sont au pied du mur. Ou bien ils prendront les décisions
qui leur sont proposées, ou bien ils porteront la responsabilité
d'une mort de l'Europe à petit feu. Ceci ne leur sera
pas pardonné par l'histoire.
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