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Billet d'humeur
Un mauvais procès fait à ITER
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
26 octobre 2004

Schéma d'ITERCertains de nos lecteurs nous reprocheront d'être influencés une fois de plus par le lobby de Cadarache qui veut que le programme ITER soit décidé quel qu'en soient le coût et les perspectives d'utilisation. Mais essayons de garder la tête froide. On peut effectivement discuter du programme et de l'opportunité de le réaliser rapidement en Europe. Disons alors que les trois physiciens, Sébastien Balibar, Yves Pommeau et Jacques Treiner qui ont publié un article sur la question dans Le Monde du 24 octobre, p.1 (La France et l'énergie des étoiles) n'apportent guère nous semble-t-il d'éclairage à l'intention des décideurs. Au contraire.

Après avoir ironisé sur l'ambition de la France de faire mieux que le soleil, que nous disent-ils ?

- Que la fusion thermonucléaire ne produira pas d’énergie commercialement utilisable avant 50 ans. Peut-être. Mais à supposer que ce délai ne puisse être raccourci par une accélération des recherches, la date serait parfaite puisque c’est précisément vers 2050 que le pétrole tirerait à sa fin.

- Que les problèmes technoscientifiques à résoudre seront nombreux. Le premier sera de trouver des matériaux résistants aux neutrons rapides produits par la fusion, matériaux qui n’existent pas encore. Un autre sera d’obtenir du tritium (isotope de l’hydrogène) afin de le faire fusionner avec un autre isotope, le deutérium (pour produire de l’hélium) alors que le tritium ne se trouve pas en grande quantité dans la nature et devra être fabriqué en continu à partir des neutrons rapides précités qui pour ce faire «casseront du lithium». Or le réacteur expérimental ITER n'est pas actuellement conçu pour traiter ces deux problèmes.

- Que finalement, la machine ITER ne sera qu’un grand instrument de recherche fondamentale visant essentiellement à étudier le confinement dans un tore magnétique d’un plasma de gaz chauds ionisés. Or cet instrument coûtera très cher à la France et à ses partenaires, sans que l’intérêt d’un tel instrument comparé à celui d’autres équipements envisageables n’ait été discuté par un quelconque Comité d’évaluation de la recherche. Ce prix, ils le chiffrent à 130 millions d’euros par an pendant 30 à 50 ans, soit celui d’un avion de combat annuellement. Il est alors facile pour nos auteurs de montrer qu’une telle somme (on peut penser contrairement à eux qu'elle n'est pas très élevée) pourrait être infiniment mieux employée dans d’autres domaines de la recherche ou de la technologie (énergies renouvelables, économies d’énergie, biologie, etc.). On connaît bien ce discours en France. Ceux qui le tiennent mettent toujours les scientifiques de leur côté mais, finalement…personne n’obtient le moindre sou. Nous répondrons que si ITER est effectivement un grand instrument de recherche, appliqué à des domaines aussi critiques pour l'avenir de l'humanité que la maîtrise de l'énergie des étoiles (pour reprendre le titre de l'article), ce sera l'honneur de l'Europe de l'avoir mis en place.

Le coup de pied de l’âne, qui ralliera non seulement les scientifiques mais aussi les contribuables à l’argumentaire de nos auteurs, consiste à insinuer qu’ITER est, comme beaucoup de mégaprojets conduits en France, le produit d’une conjonction entre des politiques ou des bureaucrates supposés incompétents et des industriels ou des collectivités locales qui en espèrent des retombées immédiates sans souci de l’intérêt général. Ils assimilent ce projet aux 2 milliards de dollars dépensés par la France pour la plate-forme spatiale internationale ISS (sans grand profit vu le mépris manifesté par les Américains pour leurs partenaires dans cette opération qu’ils ont décidé d’abandonner) ou aux 1,52 milliards consacrés au laser mégajoule destiné à la simulation des armements nucléaires. A supposer que ces chiffres soient exacts (on peut avoir des doutes concernant le coût de la participation française à l’ISS, mais nous n'allons pas ici refaire les comptes), il serait mal venu de reprocher aux gouvernements successifs d’avoir engagé la France dans ces programmes. Ils correspondent indiscutablement à des sciences et technologies de souveraineté au moins aussi respectables que des recherches plus immédiatement utilisables. De la même façon, il faudrait considérer qu’ITER rentre dans le domaine des dépenses de souveraineté, en rappelant les multiples arguments déjà exposés pour défendre ce projet (voir un de nos articles précédents http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/iter.htm). Il suffit d’ailleurs d'observer l’acharnement que les Américains et les Japonais mettent pour détourner l’Europe et la Chine de s’engager dans la fusion thermonucléaire afin de s’en réserver le monopole pour n’avoir aucun doute à cet égard.

Finalement, nous pensons que notre trio de physiciens joue un mauvais coup au pays et à l’Europe tout entière, au moment où les hommes politiques européens, après avoir longtemps hésité, semblent décidés à lancer ITER sur le site de Cadarache, même si les Etats-Unis et le Japon n’y participent pas. Attendre en tous cas, avant de prendre la décision, que «la recherche» ait résolu les problèmes de la résistance des matériaux aux super-neutrons et de la production du tritium est prendre le lecteur pour un sot. On sait très bien que, sans les exigences résultant du fonctionnement de ce grand équipement que sera ITER, aucun programme scientifique ne s’attaquera à ces questions.

Mais ne confondons pas tout. L'implantation d'ITER ne devrait pas empêcher de milITER, chez les chercheurs comme dans le public, pour la mise en place parallèle de l‘instance d’évaluation de la recherche qui est demandée par la communauté scientifique tout entière. Elle ne devrait pas non plus empêcher d'obtenir des financements dans d'autres domaines ne relevant pas de la Big Science.

Pour en savoir plus
Site ITER : http://www.iter.gouv.fr et http://www.iter.org