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Revisitons Freud... avec modération
La psychanalyse, les neurosciences et les autres
par Jean-Paul Baquiast
1er novembre 2
004

 

Freud A la date de la création de notre revue, voici bientôt 4 ans, le problème de l'actualité de la psychanalyse comme science susceptible d'expliquer et le cas échéant de réparer les disfonctionnement du cerveau semblait réglé... par la négative. Nul ne niait l'intérêt d'une relation de dialogue entre un patient et un psychologue (comme d'ailleurs de dialogue avec n'importe qui offrant un peu de temps à une personne en mal de communication). Nul ne niait non plus qu'il existe un immense domaine du fonctionnement du corps et du cerveau qui relève, durablement ou passagèrement, de l'inconscient. Ceci chez l'homme aussi bien que chez l'animal. Mais considérer les grandes entités inventées ou popularisées par Freud, le ça, le moi, le sur-moi, le refoulement, le complexe, la fixation, le transfert, comme des "réalités" pouvant être observées et mesurées de la même façon que d'autres propriétés du corps et de l'esprit ne paraissait plus crédible, même aux yeux de beaucoup de psychanalystes. Ils y voyaient tout au plus des macro-concepts à l'intérieur desquels ranger leurs observations cliniques.

Dans le même temps, les neurosciences semblaient apporter de bien meilleures réponses que la psychanalyse, d'abord pour le traitement des psychoses et névroses, mais aussi pour la compréhension du cerveau et de ses processus, sains ou pathologiques. A l'observation du malade (ce qui se passe par exemple quand une personne est atteinte d'un accident cérébral) et à l'étude de l'effet des substances chimiques sur le fonctionnement cérébral (psychopharmacologie) s'étaient ajoutés depuis une dizaine d'années les progrès foudroyants de l'imagerie fonctionnelle. Aujourd'hui, des techniques de plus en plus fines mettent en évidence les groupes de neurones tels qu'ils s'activent lors des opérations cognitives. En cas de déficience, des comparaisons avec le fonctionnement d'un cerveau sain fournissent des indices de plus en plus concordants concernant les facteurs responsables du trouble. Certes les observations sont encore partielles et difficiles à interpréter. Elles ne permettent évidemment pas non plus d'intervenir, sauf cas très particuliers. Mais une meilleure connaissance de la machinerie cérébrale, la plus complexe qui soit au monde, peut laisser espérer que la thérapeutique en profitera.

Nous ajouterions à cela le développement de la robotique autonome, qui unit dans un même ensemble fonctionnel un corps robotique et une intelligence associée, au sein de robots individuels puis de populations de robots. La robotique commence à proposer des modèles certes ultra-simples mais éclairants sur la façon dont des proto-consciences de soi, appuyées sur des proto-langages, peuvent émerger chez des automates. On pourra également grâce à elle observer (ou simuler) l'apparition de défauts de fonctionnement pouvant être assimilés à des troubles névrotiques(1).

La reprise du dialogue

Ceci admis, nous avions été obligés de constater dès l'année 2000 que le dialogue scientifique entre la psychanalyse et les neurosciences ne s'était pas éteint, comme on pouvait le craindre. Il était au contraire en train de se réactiver. Nous en avions informé nos lecteurs en signalant notamment la création de la société internationale de neuropsychanalyse(2), qui réunit aujourd'hui des psychanalystes, des neuroscientifiques et des cognitivistes. Cette société est très active, comme le montre son site. Des approches communes de plus en plus ambitieuses se développent et ne pourront pas rester isolées, car elles sont très prometteuses. Mais dans l'ensemble du monde, le dialogue reste encore très limité. La grande majorité des praticiens de chacune de ces disciplines s'en tiennent éloignés, souvent pour des raisons pratiques (manque de temps et de formation).

Un article de Mark Solms dans Pour la Science de Octobre 2004 donne un bon aperçu des rapprochements possibles entre psychanalyse et neurosciences. Mark Solms est professeur de neuropsychologie à l'Université du Cap et dirige le Centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse à New-York(3). On peut retenir de cet article que le modèle du fonctionnement mental proposé par Freud apparaît de plus en plus conforme au modèle implicite que suggèrent les observations de la clinique et de l'imagerie fonctionnelle des neurosciences. Dans les deux cas, on met en évidence un cerveau inconscient (très associé au corps) dont le rôle est absolument déterminant dans la vie du sujet. Je cite : "La région centrale du tronc cérébral et le système limbique responsables des instincts, des pulsions et affects correspondent au ça de Freud. La région frontale ventrale qui contrôle l'inhibition sélective, la région frontale dorsale qui contrôle les pensées conscientes et le cortex postérieur qui perçoit le monde extérieur correspondent au moi et au surmoi, lesquels répriment les manifestations perturbantes du ça".

Ce modèle global confirme le rôle essentiel de l'inconscient, lequel s'exprime de façon très proche chez l'animal et chez l'homme. Freud avait suggéré ce dernier point et cela avait fait scandale à l'époque. Mais le modèle permet aussi de tester la pertinence neurologique des autres concepts de la psychanalyse, notamment celui de la mémoire enfouie et celui de la répression ou refoulement par le moi et le surmoi des manifestations d'un inconscient centré sur la recherche du plaisir. L'examen ciblé d'aires cérébrales montre en effet celles qui interviennent dans les phénomènes de censure ou qui s'activent lors de certains rêves supposés exprimer les désirs profonds des sujets.

Ces résultats sont intéressants, en ce sens qu'ils fournissent un début de base neurologique aux intuitions de Freud, que ce dernier n'avait pu confirmer faute d'outils appropriés. Il était d'ailleurs le premier à le regretter. Mais les irréductibles ne verront pas là matière à unifier les deux approches, celle de la psychanalyse et celle des neurosciences, dont les méthodes risquent de rester longtemps encore radicalement différentes.

On peut d'ailleurs discuter la pertinence de l'idée, reprise par Mark Solmes dans son article, selon laquelle l'inconscient de Freud pourrait être assimilé à l'inconscient des sciences cognitives. Dans un dossier très documenté établi par Le Nouvel Observateur en date d'octobre 2004 (Hors-Série, La psychanalyse en procès), Joëlle Proust, directeur de recherche au CNRS (Institut Jean Nicod) note que plus rien ne permet de confirmer plusieurs des hypothèses de Freud au sujet de l'inconscient. Les neurones ne reçoivent pas leur énergie d'une hypothétique énergie pulsionnelle liée à la libido mais la trouvent dans leur propre fonctionnement en interaction avec le corps. L'inconscient n'est pas le résultat d'un processus actif de refoulement mais il est bien davantage, puisqu'il rassemble l'"immense majorité" de l'activité mentale. Il est enfin bien trop simplificateur de chercher dans l'inconscient, par exemple sous forme de retour du refoulé, l'explication des comportements apparemment incohérents (actes manqués, rêves, symptômes psychiatriques). Les comportements et les représentations qui les accompagnent sont en permanence le résultat d'un conflit (darwinien) entre contenus d'aires cognitives multiples, conscientes et inconscientes. Se focaliser sur le contenu des symptômes ne permet pas de comprendre la genèse des troubles mentaux, qui relèvent de l'anatomie fonctionnelle du cerveau.

Les objections fondamentales à la psychanalyse, reprises dans l'article de Adolf Grünbaum dans ce même Hors Série du Nouvel Observateur, resteront certainement toujours d'actualité. Adolf Grunbaum, auteur de Les Fondements de la psychanalyse, une critique philosophique (PUF 1996) n'est certainement pas un "ami" des freudiens. Mais il est difficile à ceux-ci de récuser son argumentaire. Constatons cependant que, si les freudiens voulaient y mettre un peu du leur, ils pourraient faire bénéficier leurs pratiques et leurs doctrine non seulement des ouvertures offertes par les neurosciences, mais de celles résultant d'une approche encore plus interdisciplinaire des questions de l'esprit et du mental. Il n'y a pas que la psychanalyse et les neurosciences qui peuvent aider à explorer l'origine et le contenu des fonctions cérébrales, que ce soit chez l'animal ou chez l'homme. Nous allons en donner quelques exemples.

Que cherche-t-on ?

Auparavant il faut poser une question simple : quel objectif viser ? Se donner une connaissance académique du cerveau et de son fonctionnement ou se donner les moyens de traiter les pathologies individuelles et sociales ? On répondra que la première priorité devrait être d'améliorer l'efficacité de la cure. C'est très bien de disposer de modèles plus ou moins explicatifs, encore faut-il qu'ils servent à diminuer les troubles des gens, troubles qui coûtent fort cher à la société. Ces troubles se soignent principalement par des substances chimiques plus ou moins bien adaptées ou, chez les patients qui en ont les moyens financiers, par des psychothérapies interminables et souvent peu efficaces. Au-delà du problème de la cure, et très lié à lui, se place celui de la prévention. Que faire, y compris dès la petite enfance sinon avant la naissance, pour que ne s'installent pas des désordres fonctionnels irrémédiables ? La question intéresse évidemment au premier chef les individus, mais elle concerne aussi de plus en plus les groupes sociaux. Les sociétés modernes sont soumises aujourd'hui à des pathologies sociales plus déchaînées que jamais, y compris dans les pays dits développés. Les sciences du cerveau permettront-elles un jour d'y porter remède, et comment ?

Cependant, vouloir prévenir ou guérir ne suffit pas. Il faut une active recherche fondamentale en amont. Qui dit recherche fondamentale dit expérimentation et qui dit expérimentation dit aussi recherche thérapeutique. C'est-à-dire que mieux connaître les phénomènes pathologiques permet de mieux les prévenir et les traiter. Sans une recherche fondamentale très ouverte, les connaissances théoriques restent figées et la thérapeutique limite ses ambitions à ce qu'elle sait déjà faire, c'est-à-dire finalement peu de choses. Les deux objectifs, connaître et soigner, interagissent donc.

Introduire de nouvelles disciplines

Dans l'esprit interdisciplinaire qui est partagé par beaucoup des lecteurs de cette revue, nous pensons qu'il faudrait élargir la coopération engagée par l'approche de la neuropsychanalyse à d'autres sciences constamment évoquées quand on traite la question du cerveau et de ses fonctions : les sciences cognitives, la psychologie évolutionnaire, la sociologie des super-organismes mais aussi la linguistique et la mémétique. Le tout prenant en compte non seulement les sociétés humaines mais les sociétés animales. On y ajoutera l'appel à des populations de robots autonomes pour simuler les comportements mentaux animaux et humains.

Voici beaucoup de gens aux horizons bien différents. Comment tirer quelque chose d'utile de leur rapprochement éventuel - rapprochement d'ailleurs que tout dans la vie académique contemporaine conspire à rendre difficile ?

La première chose à faire, pensons-nous, serait de préciser le modèle du cerveau "incorporé" inconscient dont on dispose déjà grâce aux neurosciences intégratives. On a vu que les travaux les plus récents de chercheurs comme Damasio(4) et Edelman(5) mettent en évidence le rôle essentiel du fonctionnement du corps en situation, véritable "machine à survivre" s'exprimant par la conscience primaire et l'existence d'un moi inconscient non verbal qui lui donne son unité. Ce moi inconscient n'est pas un objet du monde biologique que l'on puisse observer comme on observe le cerveau. Il traduit plutôt l'existence d'une sorte de champ qui met en cohérence les multiples fonctions du corps et du cerveau en relation avec le monde extérieur à travers les organes d'entrée-sortie. Le corps et les bases neurales de la conscience primaire sont les produits d'une évolution, s'exerçant soit au niveau de l'espèce et se traduisant par un génome déterminé, soit au niveau de l'individu (épigénétique) et se traduisant par l'apparition d'un organisme déterminé. Les individus sont tous différents à l'intérieur d'une espèce, même s'ils obéissent à certaines règles globales exprimables en termes de probabilités. Il est bien évident que tant que cette imbrication de causes et d'effets restera une boîte noire, non explorée, tant au plan général qu'en ce qui concerne tel individu particulier, il sera vain de parler de prévention ou de cure des dysfonctionnements éventuels. Comment par exemple analyser ou réduire les "complexes" nés dans l' "inconscient" d'un sujet si on n'a pas de modèle éclairant la façon dont s'expriment et entrent en conflit au sein de son organisme corporel les grandes fonctions vitales : recherche de nourriture, de territoire, de partenaires sexuels ?

La deuxième question à étudier est celle de l'émergence de la conscience supérieure à partir des bases fournies par la conscience primaire. Pour Edelman et de nombreux autres neuroscientifiques, la conscience supérieure se crée principalement au sein d'un groupe. C'est de l'échange de symboles avec des congénères, exprimant des connaissances communes sur le monde extérieur acquises par le groupe, que naissent les concepts du langage symbolique. De même, c'est sans doute l'identification de l'interlocuteur comme un sujet, un Moi, qui permet au locuteur de se percevoir lui-même comme un Moi. Selon ce point de vue, la conscience volontaire et le prétendu libre-arbitre sont des illusions. Le Moi conscient élaboré grâce aux échanges langagiers au sein du groupe n'est pas causal. Il est le produit, comme le Moi inconscient, du fonctionnement du corps et des bases neurales sous-jacentes. Mais il peut grâce à l'émergence du langage afficher à l'extérieur certains de ses états, ce qui lui permet de se conforter et s'étendre grâce aux échanges avec les congénères. Le Moi conscient exerce donc une influence, du fait notamment qu'il insère l'individu dans le groupe. Cette insertion se fait dans les deux sens. Les productions langagières de l'individu influencent le groupe et celui-ci répercute sur l'individu les instructions symboliques qu'il génère dans sa propre lutte pour la survie au sein de groupes rivaux. Le groupe, autrement dit, est un super-organisme qui produit, pour se maintenir compétitif vis-à-vis de ses homologues, des ordres qu'Howard Bloom(6) range dans deux grandes catégories, les gardiens de la conformité et les générateurs de diversité. Beaucoup de ces ordres prennent, selon la mémétique, la forme de modules informationnels auto-réplicatifs capables de se répandre sur le mode viral dans les réseaux d'échanges puis dans les cerveaux qui leur offrent un milieu réceptif.

Les disfonctionnement physiologiques ou psychologiques que cherchent à guérir la psychanalyse ou la psychiatrie se manifestent en premier lieu au niveau de la conscience supérieur. Ce sont des troubles de la personnalité ou du Moi. Quand ils ne sont pas provoqués par des déficiences neuronales, on peut supposer qu'ils résultent principalement de conflits entre une conscience supérieure envahie par des contenus cognitifs venus du groupe et une conscience primaire, inconsciente, résultant du développement du sujet dès avant sa naissance. Il est donc très important d'étudier les modalités de formation des Moi conscients chez l'enfant, à partir du langage qui lui-même résulte de son développement au sein d'un groupe social. Il y a le langage appris de la mère et de la famille, mais il y a aussi les contenus cognitifs innombrables qui envahissent les cerveaux dans le cours de la vie. Il s'agira aussi bien des mèmes précités se multipliant sur le mode viral que des concepts dits scientifiques résultant de la qualification par les processus d'acquisition collective de la connaissance. d'entités observées du monde extérieur.

Ces considérations devraient être jugées particulièrement importantes par la psychanalyse, qui repose en très grande partie sur le langage, symbolique ou verbal. A partir de l'étude des conséquences des processus langagiers dans la formation des Moi conscients, on devrait pouvoir retrouver les mécanismes fondamentaux de la cure psychologique reposant sur le dialogue entre patient et soignant, ou ceux de la cure psychanalytique reposant sur une écoute encore plus attentive aboutissant à la verbalisation par le patient de contenus inconscients supposés handicapants. Dans les deux cas, un nouveau Moi verbal se construira, plus en harmonie avec ce qu'est l'ensemble constitué par la personne tout entière, corps et inconscient inclus, s'insérant dans un ou plusieurs groupes dotés de leurs propres exigences. Ce nouveau moi re-verbalisé pourrait dans certains cas apporter un soulagement aux troubles d'insertion.

On devrait aussi pouvoir expliquer de la même façon, par la mémétique, les mécanismes dits du transfert dans la terminologie freudienne. Dans le transfert, le patient s'identifierait à des mèmes qu'il supposerait être ceux du traitant, afin de se libérer plus vite des conflits entre diverses composantes de son inconscient.

Par ailleurs, la plupart des mécanismes relatifs à la formation du surmoi et à son action de censure pourraient aussi trouver là des explications possibles. C'est le super-organisme collectif s'exprimant par les mèmes répresseurs ou incitateurs de la " morale " sociale qui contribuent pour l'essentiel à forger le surmoi. Il faut donc les étudier et en faire prendre conscience à ceux qui les subissent sans défense. C'est de cette façon notamment que les interdits prenant la forme de pseudos raisonnements rationnels (les rationalisations) pourront être débusqués afin d'en libérer ceux qui voient leur potentiel d'autonomie aliéné par eux.

D'autres phénomènes étudiés par la psychanalyse pourraient également relever d'une explication par l'influence de mèmes circulant dans la société et envahissant les individus présentant un terrain favorable. La recherche du plaisir basique correspondant à la satisfaction des besoins vitaux met en œuvre, chez l'animal comme chez l'homme, des affects constitutifs de la conscience primaire et s'exprimant de façon inconsciente. Mais les mèmes symboliques qui dans la société langagière se sont superposés aux objets physiques du désir enrichissent et compliquent considérablement l'expression de celui-ci et sa satisfaction productrice de plaisir. C'est le cas des symboles sexuels explicites ou cachés qui sont omniprésents dans les sociétés langagières. On ne peut pas étudier les rêves ou autres expressions manifestes ou réprimées de l'inconscient désirant (produisant des "fantasmes") si on n'étudie pas la façon dont, en général puis chez chaque individu en particulier, se combinent à tous moments les multiples objets de désir et de plaisir, qu'ils soient réels ou virtuels.

Ajoutons que si l'inconscient et le conscient (le "cerveau inconscient" et le "cerveau conscient") doivent être mis en relation par les sciences cognitives, c'est parce que la nature a déjà mis en place le passage de l'un à l'autre. On sait que l'organisation du corps et du cerveau inconscient a évolué de façon à faciliter l'acquisition par le jeune des comportements vitaux au sein d'une espèce donnée : s'équilibrer, dénombrer (jusqu'à 5 chez certains animaux), se doter d'une théorie de l'esprit et finalement parler. Les deux composantes du psychisme, l'inconscient et le conscient, sont donc très corrélées, dans leur comportement normal comme dans leur dysfonctionnement. Il faut en tenir compte dans les méthodes éducatives ou de prévention [voir par exemple sur ce point, qui a fait l'objet de nombreuses publications, La Recherche, n° 379, octobre 2004, David Premack, Il faut changer les bases de l'enseignement].

Des concessions réciproques

On peut donc admettre aujourd'hui que pour analyser le fonctionnement du cerveau et remédier à ses éventuels défauts (tant du moins qu'ils n'ont pas de causes organiques), on puisse avantageusement conjuguer les pratiques de la psychanalyse avec celles des neurosciences et des sciences cognitives, sans exclure la mémétique ni l'intelligence artificielle. Mais cela supposerait de part et d'autres des concessions. Les premières de celles-ci consisteront à essayer sans préjugés de comprendre la façon dont les autres travaillent, afin d'élaborer progressivement des approches enrichies par l'échange réciproque. Certes, en pratique, le temps manquera pour mener un tel programme de façon un tant soit peu méthodique et exhaustive, mais la direction à suivre serait néanmoins celle-là.

Cela ne suffira pas. Il faudra aussi que dans chaque discipline, on se résolve à abandonner ce que l'on pourrait qualifier de tics ou manies n'ayant plus lieu d'être. Ce sont les psychanalystes qui auront le plus de sacrifices à faire. Il suffit d'ouvrir un manuel pour s'effrayer des innombrables concepts créés pour qualifier des phénomènes sous-jacents dont la logique échappait faute d'instruments pour les analyser. Ces concepts étaient ensuite plaqués sur l'observation et la déformaient. C'est le cas de la prétendue envie de pénis par laquelle, aujourd'hui encore, sauf erreur, la psychanalyse orthodoxe cherche à expliquer divers troubles réels ou supposés de la sexualité féminine.

Mais les préjugés des autres sciences devront eux-aussi être soumis à la critique face à l'expérience très riche accumulée par des générations de psychanalystes. Affirmer par exemple que l'échange langagier entre patient et thérapeute pourrait avantageusement être remplacé par un scanning cérébral suivi le cas échéant par l'administration d'une drogue ou (dans l'avenir peut-être) par la pose d'une prothèse, serait redoutable.

Enfin, dans tous les cas, on ne pourra pas éviter de poser la question de savoir qui est le soignant ou traitant. De quelle autorité légitime ce dernier dispose-t-il face au patient ? L'un et l'autre ne sont-ils pas les émanations momentanées d'un monde complexe en train de se faire, incapable par définition de s'observer lui-même objectivement ?

Notes
(1) Voir par exemple L'auto-organisation de la parole, Entretien avec Pierre-Yves Oudeyer: http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/dec/pyoudeyer.html
(2) Société internationale de neuropsychanalyse :
http://www.neuro-psa.org/neuro/default.asp
(3) Centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse de l'université de New York : http://www.psychoanalysis.org/neu_psa.htm
(4) Sur AntonioDamasio : http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/damasio.html
(5) Sur Gerald Edelman : http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/edelman.html
(6) Sur Howard Bloom : http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html

Pour en savoir plus :
Biographie de Freud par infosciences : http://www.infoscience.fr/histoire/portrait/freud.html