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Editorial
Chance
historique pour le modèle environnemental européen
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin
05/10/04 |
Hier,
le Protocole de Kyoto, destiné à limiter la
production des gaz à effet de serre, était quasi
mort. Les Etats-Unis refusaient (et refusent encore*) d'en
entendre parler - position soit dit en passant qui devrait
indigner l'opinion mondiale car émanant du pays le
plus pollueur de la planète. La Russie ne semblait
pas prête à y adhérer, sans doute en partie
pour ne pas mettre en danger ses futures exportations de pétrole.
Quant à la Chine et aux autres pays émergents,
ils ne semblaient pas concernés et se préparaient
à des rejets massifs de gaz à effet de serre,
dans le cadre d'une surchauffe économique faisant feu
de tous bois.
Il
faut rappeler qu'une grande part du travail scientifique et
diplomatique ayant abouti à ce Protocole avait été
le fruit d'une initiative européenne. L'Allemagne,
le Royaume-Uni et le France, notamment, s'y étaient
employés sans relâche. Pour ceux qui souhaitent
voir le rôle de l'Europe mieux affirmé face aux
grands problèmes intéressant le globe tout entier,
il s'était agi d'une bonne nouvelle. Malheureusement,
l'Europe, comme toujours, avait sous-estimé la résistance
américaine. Les Etats-Unis ont plusieurs raisons de
s'opposer au processus proposé. La première
est le refus des lobbies industriels du pétrole, du
charbon et de l'acier, très soutenus par la Présidence
dont ils financent en partie les dépenses électorales.
La seconde, plus justifiée, concernent la non-implication
actuelle des pays émergents, qui fait porter le poids
de la lutte contre l'effet de serre sur les pays industriels
avancés. La troisième raison, plus subtile,
concerne le fait que les Américains, y compris dans
les milieux dits environnementalistes, sont à peu près
persuadés que la lutte contre le réchauffement
passera moins par des décisions de type réglementaire
que par des investissements massifs dans les nouvelles technologies
: énergies propres (y compris le nucléaire et
l'hydrogène) mais aussi techniques de dépollution,
à base par exemple de nanotechnologies et de génie
génétique. Or ils sont décidés,
là comme ailleurs, à se donner la maîtrise
absolue de ces technologies, tant scientifique que commerciale
(full spectrum dominance). Ceci justifie par exemple
leur récent intérêt pour le programme
Iter, devenu priorité n°1 pour le département
de l'énergie. Mais pour que ces marchés ne leur
échappent pas, ils doivent être prêts,
ce qui les oblige à repousser la signature de tout
Protocole global comme celui de Kyoto d'encore quelques mois
ou années.
Que
l'Europe ait mésestimé l'hostilité américaine
ne doit pas empêcher de voir le rôle majeur qu'elle
joue actuellement dans les programmes de lutte contre le réchauffement
global. Très tôt elle a su mettre en place des
énergies de remplacement au pétrole (y compris
le nucléaire pourtant voué aux gémonies
dans certains pays). Très tôt également
elle a fait de gros efforts pour limiter ses consommations
d'énergies. Certes aujourd'hui, les pays européens
découvrent qu'ils auront du mal, sauf en Scandinavie,
à respecter leurs engagements de réduction.
Mais si dépassements il doit y avoir, ils seront très
faibles face aux débordements massifs du reste du monde.
L'Europe propose ainsi au monde un modèle environnemental
et économique exemplaire. Ce modèle repose à
la fois sur une limitation la plus stricte possible de la
consommation d'énergie et la recherche de sources alternatives
aux énergies fossiles explorant l'ensemble des possibilités
aujourd'hui accessibles à la technologie. La grande
diversité des solutions explorées par les divers
pays européens pour économiser l'énergie
et produire des sources renouvelables, solaire, éolien,
géothermie, biocarburants, énergie des courants
marins - sans oublier la future fusion nucléaire -
est le gage que l'Europe pourrait en cas de nécessité
proposer au monde entier des solutions efficaces à
coût modéré.
Ceci
veut dire que, vis-à-vis des pays émergents
et des pays du tiers-monde, l'Europe pourrait se comporter
en partenaire constructif sans être dominateur. Il est
évident que ni la Chine ni l'Inde ni le Brésil
n'accepteront d'acheter purement et simplement des technologies
européennes. Il y a dans la mise en oeuvre du développement
durable des perspectives considérables de croissance
dont ils ne voudront pas se priver. Par contre des co-développements
et échanges scientifiques et industriels seront très
bien vus. Tout le monde y gagnerait.
Un
choix déterminant pour l'avenir du monde... et pour
l'Europe
C'est
donc un choix déterminant pour l'avenir du monde qu'a
fait Vladimir Poutine en donnant son accord pour la ratification
par le Parlement russe du Protocole de Kyoto. . Après
que la Douma se soit prononcée, d'ici la fin de l'année,
le Protocole pourra entrer en vigueur puisqu'il aura été
ratifié par des Etats représentant plus de 55%
des émissions mondiales de CO2. Il y a des considérations
tactiques dans la démarche russe, mais peu importe.
Il faut la prendre au mot. Les media américains ne
s'y sont pas trompés. Certains éditorialistes
considéraient la décision de Vladimir Poutine
comme une sérieuse défaite des Etats-Unis face
aux Européens.
L'Europe
renforcée de la Russie pourra en effet rester exemplaire
dans une question qui est au moins aussi importante que la
lutte contre les conséquences directes du sous-développement.
Mais pour cela il lui faudra investir, bien plus encore qu'elle
ne le fait, dans les nouvelles sciences et technologies. Il
lui faudra aussi afficher clairement, à l'ONU et à
l'OMC notamment, la stratégie qu'elle entend suivre.
Une grande part du succès, dans l'action contre la
destruction de l'environnement terrestre, tient à des
facteurs psychologiques et pas seulement économiques
ou techniques. Il faut mobiliser les opinions publiques par
une campagne permanente de communication. Le relais des associations
altermondialistes est indispensable.
Certes,
le Protocole de Kyoto ne va pas à lui seul changer
la face du monde. Il est largement symbolique. Mais dans le
cadre de sa mise en oeuvre, différents types de solutions
plus audacieuses trouveront place. Nous avions précédemment
signalé l'initiative C&C, pour «Contraction
and Convergence». Elle a été discutée
en décembre 2003 à Milan lors de la 9e réunion
des signataires du programme-cadre de 1992 visant à
limiter le réchauffement global (Framework Convention
on Climate Change). Plusieurs ONG ou organisations de défense
de l'environnement militent en ce sens, notamment le Global
Commons Institute britannique, le German Advisory Council
on Global Change, le Programme Environnement des Nations-Unies
et la Commission Européenne. Le terme de Contraction
désigne la réduction de l'ensemble des émissions
de gaz à effet de serre. Le Protocole de Kyoto vise
un objectif analogue, mais offre de nombreuses possibilités
permettant aux pays de prendre des libertés par rapport
à l'objectif. Dans le C&C, on considérerait
comme «dangereux» tout réchauffement global
supérieur de 2° C aux températures de l'époque
préindustrielle (aujourd'hui, il est de 0,6° C).
Il en résulterait qu'il faudrait réduire globalement
les émissions de CO2, principale responsable, d'environ
60% d'ici 2050. Ainsi serait fixé un objectif clair,
s'imposant à l'ensemble du monde et ne tolérant
pas de finasseries bureaucratiques.
Mais
pour y arriver, il faut que l'ensemble des pays convergent
vers cet objectif dans le prochain demi-siècle, ceci
quelles que soient leurs situations respectives par rapport
aux émissions. D'où le terme de Convergence.
Les émissions nationales devront se rapprocher année
par année d'un objectif global calculé au prorata
des populations. Ainsi serait assurée l'égalité
entre tous les pays : chaque citoyen du monde aurait un droit
à polluer identique, qui devrait correspondre à
un rejet de carbone de 0,3 tonne par personne et par an (le
rejet est en moyenne aujourd'hui de 1 tonne par personne,
très inégalement réparti, les Etats-Unis
émettant par exemple 25 fois plus que l'Inde par habitant)
Il
est évident que la reprise du processus de Kyoto ne
condamne pas l'initiative C&C. Elle ne constituera en
effet qu'un premier pas dans la voie de la limitation à
des taux acceptables du gaz carbonique, du méthane
et des autres gaz à effet de serre. Les pays les plus
avancés dans cette lutte doivent continuer à
mener le combat, en avant du peloton. La chance est historique
pour l'Europe.
Nous aimerions entendre les hommes politiques européens
se prononcer clairement sur cet enjeu et sur les mesures qu'ils
proposeront d'adopter au niveau de l'Union Européenne.
Quant à la France, il faudrait qu'elle s'intéresse
aussi concrètement à la question, pas seulement
par la voix de son Président à la tribune des
Nations-Unis.
Ajoutons
que l'Europe ne pourra jouer un rôle de leader dans
les questions de protection de l'environnement sans se doter
d'un puissant système de modélisation informatique
sur le modèle du Earth Simulator japonais et du projet
américain équivalent. A défaut, elle
devra solliciter du temps de calcul chez ses compétiteurs.
Un Simulateur de la Terre européen devra être
partagé avec les pays en développement le souhaitant,
notamment en Afrique.
*Interrogé
sur le sujet durant sa campagne présidentielle, Georges
Bush s'est bien gardé de s'engager à ratifier
le protocole, déclarant cependant : "Nous ramènerons
les Etats-Unis à la table des négociations sur
le protocole de Kyoto tout en travaillant dans notre pays
pour mettre en place des mesures concrètes afin d'arrêter
et d'inverser l'augmentation de la pollution à effet
de serre". Notons par ailleurs que la majorité
des députés du Congrès sont opposés
à la ratification du protocole...
Pour en savoir plus
Why
Putin is backing Kyoto again, article de
Gwynne Dyer, Toronto Star
http://www.thestar.com/......&col=968350116795
The
United Nations Framework Convention on Climate Change (protocole
de Kyoto) : http://unfccc.int/resource/convkp.html
Le Global
Commons Institute britannique, un des promoteurs du projet
C&C : http://www.gci.org.uk/
Voir aussi son rapport : http://www.gci.org.uk/contconv/cc.html
Le
German Advisory Council on Global Change :http://www.wbgu.de/wbgu_home_engl.html.
Voir aussi la présentation à la presse de son
rapport au gouvernement fédéral sur le C&Cl
: http://www.wbgu.de/wbgu_sn2003_presse_engl.html
Le Earth
Simulator japonais :
http://www.es.jamstec.go.jp/esc/eng/
Voir aussi notre article "Le simulateur de la Terre"
: http://www.automatesintelligents.com/edito/2003/fev/edito.html
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