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Editorial spécial Elections américaines


Bush 2, défi et chance pour l’Europe
politique et scientifique
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin 03/11/04

 

Après la réélection de G.W. Bush et la confirmation de la majorité républicaine au Congrès, de nombreux commentateurs font état du fait qu’une nouvelle Amérique, mal connue des européens, est en train de s’installer durablement. Comment caractériser cette Amérique, et que serait la nouvelle Europe qui devrait se construire face à elle ? Nous pensons que ce sujet politique et stratégique intéresse directement la ligne éditoriale de notre revue

Une nouvelle Amérique

En simplifiant beaucoup, on dira qu’il s’agit d’une Amérique :
- pénétrée par la religion, ignorant la séparation des églises et de l’Etat et refusant la laïcisation de la société (90 millions d’évangéliques actifs, en constante augmentation, se croyant inspirés par Dieu en toutes circonstances).
- autoritaire au plan politique, c’est-à-dire acceptant la restriction des libertés publiques pour mieux lutter contre le terrorisme, mais, ce qui peut paraître contradictoire, encourageant les citoyens à disposer d’armes individuelles de plus en plus sophistiquées.
- « réactionnaire » au plan social, c’est-à-dire favorisant les riches et ceux qui réussissent au détriment des pauvres.
- impériale au plan diplomatique, c’est-à-dire convaincue de la nécessité de réorganiser le monde par la force en fonction de ses intérêts.
- sans freins internes institutionnels. Les forces issues des élections de 2004 pourront se comporter comme un parti unique disposant de tous les pouvoirs constitutionnels, administratifs et juridiques.

Au regard de ses relations avec le reste du monde, toujours en simplifiant, on dira qu’il s’agit d’une Amérique aveugle:
- aveugle à l’intérêt pour elle d’un renforcement de l’Europe dans les domaines politique, scientifique, économique et monétaire. Elle consacrera donc beaucoup de moyens à lutter contre ce renforcement.
- aveugle à l’évolution du Moyen Orient, c’est-à-dire continuant à penser pouvoir remodeler les Etats de la région comme elle a voulu le faire en Irak, et refusant de régler la question Israélienne par la création d’un Etat palestinien sous contrôle international. Si notamment la nouvelle administration se met en tête de traiter l'Iran comme elle l'a fait de l'Irak, elle provoquera une conflagration généralisée dont Israël et l'Europe seront les premières victimes.
- aveugle à l’évolution de la Chine et de l’Inde, c’est-à-dire refusant de voir que ces Etats, disposant déjà d’une écrasante supériorité démographique, l’auront rattrapée dans quelques décennies en termes de PIB (Selon Clyde Prestowitz*, la Chine passera d’un PIB de 2000 mds de $ actuellement à 16.000 mds en 2025 et l’Inde de 700 à 5000 mds, tandis que les Etats-Unis passeront de 12.000 mds à environ 24.000 mds en 2025). Cet accroissement de puissance des pays asiatiques n’a aucune chance de pouvoir se faire dans la coexistence pacifique avec les Etats-Unis.
- Aveugle à la nécessité de prendre la tête de la lutte contre les grands risques mondiaux menaçant la planète: réchauffement global, disparition des énergies fossiles, développement des grandes épidémies et de la biodiversité. Pour ce faire, elle devrait accepter des réductions drastiques de la consommation intérieure et des reconversions économiques profondes de l’appareil productif, ce qu'elle a jusqu'ici refusé, par égoïsme électoraliste.

Cette Amérique s’oppose à une Amérique devenue minoritaire, libérale et ouverte au dialogue international, celle que les Européens avaient appris à apprécier. Pierre Rosanvallon parle désormais d'une "Amérique des grands écarts". Malheureusement, l'Amérique libérale est désormais hors jeu, tout au moins officiellement.

Mais, fait à ne jamais oublier, la nouvelle Amérique fondamentaliste, autoritaire et aveugle continue à s’appuyer sur ce qui a depuis la deuxième guerre mondiale permis aux Etats-Unis de devenir une hyper-puissance sans rivaux. Ceci lui évitera sans doute l’implosion que certains commentateurs lui prédisent. Il s'agit d'une double domination:
- la domination économique. Selon Business Week (été 2004), 58 des 100 premières multinationales sont américaines. Certes, elles ont délocalisé voire abandonné au reste du monde, notamment à l’Asie, une partie de leurs activités traditionnelles, mais elles se sont renforcées dans les services et les technologies émergentes.
- la domination technologique et scientifique. L’Amérique investit en tête dans la recherche et l’innovation (2,8% du PIB contre 1,9% dans l’UE). Ceci inclut aussi bien les recherches fondamentales financées notamment par les budgets publics civils et militaires que les applications. L’objectif est clair. C’est ne laisser à aucun pays au monde la possibilité de prendre de l’avance sur les Etats-Unis, dans quelque domaine que ce soit (full spectrum dominance).

Une nouvelle Europe

Dans ce paysage, quelle devrait être le rôle joué par l'Europe, si elle voulait bien s'en donner les moyens ?

Il s'agirait d'une Europe n'hésitant pas, sans faire de l'anti-américanisme systématique, à se positionner systématiquement en alternative de cette nouvelle Amérique.

Elle devrait montrer qu’elle offre d’autres solutions que celles énumérées ci-dessus (sauf en ce qui concerne le soutien à la recherche scientifique et à l’innovation technologique). Elle s’adressera ce faisant à ses propres citoyens, aux autres parties du monde (Moyen Orient, Asie, Amérique Latine, Afrique) mais aussi à l’Amérique libérale devenue minoritaire, pour qui elle pourra s'efforcer d'être un pôle d'attraction..

Dans cette perspective, l’Europe serait
- au plan du rapport aux religions, laïque (séparation des églises et des institutions) mais aussi multi-confessionnelle (ceci incluant évidemment la reconnaissance de l’athéisme comme valeur philosophique et morale).
- au plan politique, libérale mais refusant le droit des citoyens à user d’armes ou de toutes pratiques dangereuses pour la collectivité.
- au plan social, luttant contre l’exclusion et favorisant l’intégration et la réintégration, par l’éducation, l’habitat, une protection sociale compatible avec les ressources collectives.
- au plan diplomatique, favorable à la négociation et à la coopération entre pays et ONG, notamment par l’intermédiaire des institutions internationales, celles existant actuellement, à renforcer ou d’autres à créer (par exemple en matière d’environnement).
- Au plan constitutionnel et « systémique », disposant de freins internes face aux dérives autoritaristes ou populistes. La diversité des pays et des gouvernements favorisera à cet égard, non l’immobilisme mais l’ "auto-complexification stabilisatrice", celle d’un organisme vivant capable de développer chaque fois que nécessaire des immunités protectrices.

Ceci admis, en ce qui concerne la puissance économique et le rôle de la recherche et de l’innovation, l’Europe devrait accepter sinon le modèle américain proprement dit, du moins la compétition permanente avec l’Amérique, afin de lui disputer par exemple le nombre des multinationales et l’importance des investissements productifs, y compris dans l’industrie. Elle devra aussi et surtout comprendre l’importance de la RD civile et militaire, en y consacrant plus de 3% de son PIB afin de rattraper son retard.

Dans ses relations avec le reste du monde, l’Europe devrait éviter de suivre l’Amérique dans ses aveuglements. Au contraire, elle devrait montrer le visage d’un Occident médiateur et « généreux ». Elle s’appuierait pour ce faire sur son modèle politique (la constitution européenne) et monétaire (l’euro), ainsi que sur ses valeurs internationalistes.
Il faudrait donc définir des politiques européennes spécifiques :
- vis-à-vis du Moyen Orient et plus généralement du monde arabo-musulman.
- vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, en se proposant comme garant de l’intégrité réciproque des deux peuples.
- vis-à-vis de la Chine et de l’Inde, en jouant ce que l’on pourrait appeler le co-développement compétitif.
- vis-à-vis du tiers monde, en favorisant l’accès libre aux connaissances ;
- vis-à-vis enfin des grands risques menaçant la planète, en prenant la tête de la lutte contre ces derniers: prévention du réchauffement global et de la destruction des écosystèmes, économies d’énergie, développement des énergies renouvelables (y compris la fusion nucléaire), lutte contre les pandémies ;

Dans ces conditions, si l’Europe savait se séparer de l’Amérique de Bush 2 lorsque celle-ci se mettra elle-même en danger et mettra en danger le reste du monde, si elle savait au contraire montrer au monde l’exemple d’un développement différent ouvert sur l’extérieur, le succès des conservateurs aux élections de 2004 lui aura offert une chance inespérée de se définir elle-même face à un contre-modèle qu’elle refusera.

Il s’agirait bien d’une chance inespérée, mais aussi d’un défi majeur, car l’Europe ne pourrait pas faire tout ce qui vient d’être énuméré sans des réformes profondes et des sacrifices convenablement partagés par tous.

* auteur de Rogue Nation, American Unilateralism and the Failure of Good Intentions, président de l'Economic Strategy Institute http://www.econstrat.org/, cité par Le Monde du 3/11/04.

 

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