Retour au sommaire
Interview
Jacques
Blamont
propos
recueillis par
Jean-Paul Baquiast
5 octobre 2004
|
Dans
notre numéro précédent, nous avons
publié une recension du livre remarquable de
Jacques Blamont, Introduction
au siècle des menaces (Odile Jacob 2004)
.L'auteur a eu l'amabilité de répondre
à quelques questions suggérées
par la lecture de l'ouvrage. On verra que son diagnostic
sur l'avenir du monde reste impitoyable.
Les
faits lui donneront peut-être raison plus tôt
qu'on ne l'imagine. Fin septembre, les autorités
de santé Thaïlandaises ont annoncé
la première transmission d'humain à humain
du virus H5N1 de la grippe du poulet. Ceci voudrait
dire que le virus a muté et qu'une pandémie
mondiale se préparerait (voir notre
article dans ce numéro).
|
Automates
Intelligents (AI) : La première question que nous nous
posons concerne l'accueil fait au livre. Selon l'éditeur,
il s'est bien vendu. Il aurait donc du logiquement provoquer
un énorme mouvement d'opinion. Vos collègues
de l'Académie des sciences devraient être en
émoi. Or, à notre connaissance du moins, on
en a très peu parlé?
Comment expliquez vous ce relatif silence ? Est-ce l'aveuglement
persistant de ceux que Jupiter veut perdre? Comptez-vous faire
quelque chose pour porter le débat à un niveau
véritablement politique? Si oui, pourrions nous vous
aider ?
Jacques
Blamont (JB): Comme vous le
remarquez, on a trés peu parlé de mon livre.
Si plusieurs articles lui on été consacrés
dans la presse écrite, articles en général
sérieux, intelligents (et plutôt élogieux),
les médias (radio et télévision) l'ont
ignoré. Je n'ai pas d'explication si ce n'est que son
aspect technique décourage la lecture, et qu'un journaliste
ne veut pas discuter d'un ouvrage dont il sait à priori
le peu d'attrait que ressentira pour lui le public. Quant
à l'Académie des Sciences, le livre lui a été
présenté à sa dernière séance
de l'année au début de juillet par Henri Korn
(médecin et biologiste) et elle l'a accueilli assez
favorablement pour qu'il soit envisagé de le présenter
à nouveau, avec la bénédiction de la
Compagnie, à l'Académie des Sciences morales
et politiques dans les semaines qui viennent.
Mes
amis me font rencontrer des journalistes et espèrent
susciter la parution d'articles dans la presse grand public.
Vous pouvez m'aider en participant au "bouche à
oreilles" autour de vous, en particulier au niveau des
libraires.
J'ajouterais en réponse à votre question : Pourquoi
le silence autour de votre livre ? une remarque intéressante
qui m'a été faite. Un journaliste de radio à
qui un de mes amis suggérait d'en parler lui a répondu
"Le Livre de Blamont est trop sombre - on ne peut le
présenter au public que ne le supporterait pas".
AI
: C'est vrai que votre livre est sombre. Il est même
terrifiant. La question est de savoir si les gens peuvent
supporter un diagnostic de mort presque annoncée. Non
pas pour s'y complaire mais pour adopter des comportements
radicalement nouveaux qui pourraient - peut-être - changer
le cours des choses. Il faudrait sans doute pour cela non
seulement beaucoup plus de prophètes comme vous, mais
des catastrophes de grande ampleur susceptible de faire réfléchir
des milliards de gens.
Pour ce qui concerne le caractère technique du livre,
permettez-nous de témoigner que votre livre n'a rien
de technique. Il est seulement bien informé. Il se
lit comme un roman. Mais revenons à nos questions.
Vous dites en conclusion que les mécanismes d'autodestruction
cumulatifs que vous décrivez sont pratiquement imparables.
Vous refusez à juste titre les faux remèdes,
sur le mode du "il n'y a qu'à". On pourrait
penser cependant qu'une meilleure prise de conscience, ainsi
que le recours à de nouvelles sciences et technologies
moins destructives, plus préventives, pourraient offrir
des voies d'espoir. Beaucoup de gourous des sciences émergentes
et convergentes, comme Kurzweil, expliquent au contraire de
vous que l'humanité arrive à une Singularité
positive, où énormément de choses seront
subitement possibles. Pensez-vous vraiment qu'ils se trompent?
Si des filières scientifiques et techniques vous paraissaient
pouvoir être privilégiées, quelles seraient-elles?
JB
: Certes, je crois comme tout le monde que la science
et la technologie offriraient des palliatifs contre la nocivité
de certaines évolutions (énergies renouvelables,
OGM, nanotechnologies, etc.). Mais le fond du problème
demeurera : les pays développés ne veulent pas
réduire leur niveau de vie destructeur et les pays
en développement (Chine, Inde, Brésil) en les
imitant exercent sur la biosphère une ponction grandissante.
Enfin les pays "échoués" ou naufragés
(Afrique, Proche-Orient) ont des besoins immenses qui ne sont
même pas pris en compte. Les dimensions de la crise
en formation sont sans commune mesure avec les parades que
les laboratoires pourraient envisagée. Devant la prolifération
des mégapoles (Lagos, Kinshasa, Lima, Dacca, ...) et
leur généralisation avec les conséquences
à prévoir sur l'emploi inéluctable des
armes de destruction massive et la naissance d'épidémies,
les remèdes éventuels exigeraient des mesures
de force qui risqueraient elles-mêmes de mettre le feu
aux poudres. Et de plus, la rapidité de l'évolution
ne permet pas de disposer du temps indispensable à
la mise au point d'un nouveau paradigme.
AI
: Une grande part de votre livre montre l'avance qu'ont pris
les Etats-Unis dans la netwar et la cyberwar, aux dépends
notamment de l'Europe, dont vous dénoncez à
juste titre l'aveuglement et la lâcheté. Nous
partageons ce point de vue, qui anime en particulier le mouvement
que nous lançons pour une Europe développant
mieux que par le passé les sciences et technologies
de souveraineté (www.europe-puissance-scientifique.org).
Mais ne pensez vous pas, face notamment à l'enlisement
momentané des Etats-Unis en Irak et dans leur guerre
particulièrement maladroite contre le terrorisme, que
l'Europe dispose maintenant d'un créneau pour rattraper
son retard, de préférence dans des technologies
pouvant contribuer à diminuer l'inégalité
du développement mondial ? Dans ce cas, comment faire
pour en faire prendre conscience aux européens ?
JB
: Votre question présente deux aspects :
- d'une
part l'Europe dispose t-elle d'un créneau technologique
susceptibles de contribuer à diminuer l'inégalité
du développement ? Comme les investissements en RD
continuent à être beaucoup plus forts aux Etats-Unis,
en particulier dans les entreprises, et que les mouvements
pour atteindre les objectifs de Lisbonne de ce côté-ci
de l'Atlantique ressortissent du discours et non des actions
réelles, avec une extrême faiblesse de la RD
des entreprises, le différentiel technologique continue
de croître en faveur des Etats-Unis.
- d'autre part, même si l'Europe disposait d'avantages
technologiques, elle n'aurait pas la volonté politique
d'une action dépassant le niveau de la gesticulation.
Voyez sa position sur les subventions agricoles. Mais voyez
aussi son incapacité à présenter une
ligne unifiée dans ses actions diplomatiques et militaires.
AI
: A l'inverse, que répondrez vous à ceux qui
continuent à voir dans les Etats-Unis le meilleur rempart
contre les fanatiques en guerre contre l'Occident, et plus
généralement contre les grands risques que vous
dénoncez ? Ces gens reprochent ce qu'ils appellent
leur anti-américanisme primaire à ceux qui comme
nous veulent que l'Europe se donne les éléments
de l'indépendance technologique. Pourtant une certaine
prise de distance vis-à-vis des américains,
notamment à l'égard des dérives autoritaires
de l'administration actuelle, n'est-il pas un point de passage
obligé pour la renaissance européenne ?
JB
: Les Etats-Unis défendent leurs intérêts
comme toute nation. Dans certains domaines, par exemple celui
de la sécurité collective, ces intérêts
coïncident avec les nôtres ; dans d'autres, par
exemple le commerce mondial, existent des antagonismes entre
eux et nous. La discussion sur l'antiaméricanisme ne
mène nulle part. La vraie question est celle de la
puissance. les Etats-Unis mènent une politique de puissance,
reposant sur des acquits réels. Pour qu'il se produise
ce que vous appelez une "renaissance européenne",
c'est-à-dire pour que l'Europe puisse à nouveau
peser sur l'évolution des événements,
il faudrait qu'elle adoptât elle-aussi une politique
de puissance. Une analyse, pays par pays, d'une telle éventualité,
montre qu'en l'absence de RD et de volonté politique,
une telle éventualité est exclue.
AI
: Dans notre revue, nous avons présenté beaucoup
de thèses de scientifiques pour qui la conscience volontaire
est une illusion, des mécanismes complexes et d'ailleurs
mal élucidés déterminant l'évolution
du monde: les gènes, les mèmes, les compétitions
darwiniennes entre super-organismes... Nous trompons-nous
en pensant que vous vous rangez dans cette catégorie
de penseurs ? Mais dans ce cas ne faut-il pas admettre l'imprévisibilité
des phénomènes, au moins dans certaines marges
- ce qui pourrait laisser quelque espoir à ceux qui
se refusent à se dire condamnés.
JB
: Ma réflexion n'est pas assez générale
pour appréhender les véritables mécanismes
de l'évolution actuelle. Je n'ai qu'une vague tendance,
très irrationnelle et non scientifique, mais très
forte, à considérer que la biosphère,
qui fonctionne au moyen d'équilibres multiples, ne
peut supporter l'hégémonie totale d'une seule
espèce, prédatrice et irrespectueuse de toutes
contraintes.
AI
: Vous êtes trop modeste. Je continue à penser
que si des personnes comme vous ou Martin Rees, appuyées
par des relais à trouver, ne faisaient pas le maximum
pour continuer à alerter l'opinion, les catastrophes,
quand elles se produiront, trouveront une humanité
désarmée. Un véritable devoir d'alerte
s'impose à tous ceux qui ont la clairvoyance nécessaire
pour regarder au-delà des réconforts intellectuels
immédiats. A moins d'admettre comme une loi irrévocable
que les sociétés technologiques finissent toujours
par s'auto-détruire.