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Le
cerveau humain peut-il encore évoluer ?
par Jean-Paul Gouteux
18 septembre
2004
Gouteux@ird.fr
Entomologiste médical & vétérinaire
- UR 079 GEODES
(Géométrie des Espaces Organisés,
Dynamiques Environnementales et Simulations)
IRD - B.P. 1857
YAOUNDE
Cameroun
http://www.bondy.ird.fr/geodes/
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La vie s'est
faite par bricolage pour reprendre le mot de François
Jacob. Sa complexité extraordinaire s'est construite
par étapes, par ajouts et astuces, du plus simple vers
le plus compliqué. Le mécanisme darwinien est
basé sur les essais erreurs, variations et recombinaisons
aléatoires (hasard) et les cribles, les filtre des
l'environnement qui sélectionnent et éliminent
(nécessité). Le phénomène le plus
remarquable de l'évolution est le passage d'un niveau
d'intégration (les intégrons de Jacob) à
un niveau d'ordre supérieur. Les divers moyens requis
dépendent du niveau considéré et de ce
qu'il offre comme possibilités de "bricolage".
Lors du passage d'un niveau à l'autre, il y a saut
qualitatif, il y a émergence d'un nouveau plan d'organisation.
L'émergence n'est pas seulement l'apparition d'une
fonction ou d'une propriété que ne possédait
aucun des composants du niveau d'organisation pris séparément,
c'est aussi la réorganisation de ce niveau en un niveau
supérieur. Cette complexification évolutive
radicale est donc très différente de la simple
adaptation darwinienne classique qui s'applique à chaque
niveau et qui n'est que du perfectionnement, de l'ajustement
ou fitness. Le passage d'un niveau d'intégration à
un autre plus complexe est un "progrès",
bien que ce mot ne soit pas adéquat étant donné
ses connotations idéologiques. Le terme complexification
est préférable dans ce cas de figure en soulignant
bien que l'évolution n'a pas de sens et conduit aussi
bien à des simplifications et des "régressions"
(dans le cas du parasitisme notamment).
Comprendre
la logique de l'évolution qui a conduit à l'émergence
du genre Homo et de la conscience est un préalable
pour aborder sérieusement toutes réflexions
philosophiques sur l'Être humain. Nous sommes le produit
de l'évolution, nos capacités, nos qualités
sont le produit d'une sélection drastique opérée
aux premiers âges de l'humanité. Nous descendons
de ceux qui, ayant fondé un couple efficace, ont élevé
avec succès leurs rejetons, auxquels ils ont transmis
entre autre, la capacité d'affection réciproque
et le sens de la protection infantile. Il n'y a aucun mystère
: ne se sont maintenues à la surface de la terre que
les gènes de ceux qui avaient le meilleurs succès
reproductifs, c'est-à-dire qui donnaient à leurs
enfants la capacité d'avoir eux même le meilleur
succès reproductif. Toutes ces qualités favorisaient
le groupe qui les possédait. Elles ont été
sélectionnées et fixées par l'évolution,
il y a environ 2 700 000 avec l'apparition des premiers Homo
(habilis et rudolfensis) et entre 100 000 et
200 000 ans avec celle des sapiens, c'est-à-dire
nous. Les humains n'étaient qu'un très petit
nombre, vivant en groupes d'une trentaine d'individus. Dispersés
à la surface de la terre, les humains ne se faisaient
pas concurrence. Au contraire, l'entraide et l'altruisme étaient
des qualités qui donnaient aux groupes qui les possédaient
une plus grande efficacité sur ceux qui ne les possédaient
pas. Aux premiers âges, d'habilis à sapiens
en passant par erectus, chez les premiers chasseurs-cueilleurs,
la course évolutive aux armements(1)
ne se faisaient pas entre les humains mais entre les humains
et l'environnement. Le fait qu'il existe chez la plupart des
espèces des mécanismes innés réprimant
l'agressivité intraspécifique souligne le rôle
des morales religieuses et des idéologies pour inciter
à tuer dans certains cas(2).
Autre
exemple : l'invention, dès le début du vivant,
de la sexualité et de la mort qui lui est associée.
Les inventions au pluriel devrait-on dire, car cette trouvaille
a été faite à plusieurs reprises. Et
"invention" n'est qu'une manière de parler,
puisque l'évolution s'est faite sans idée préconçue,
selon les principes évoqués plus haut, que l'on
peut en gros résumer par la formule de Jacques Monod,
"Le hasard et la nécessité".
Ce qui présente un intérêt, pour l'individu
ou, comme nous l'avons vu, pour une population d'individus
apparentés a plus de chance d'être sélectionné.
L'espèce, qui constitue par définition le plus
grand groupe d'individus génétiquement apparentés
et autoféconds, est l'unité de ce type de sélection.
Pourquoi-comment la sexualité ? Les clones du fait
de leur plus grande uniformité résistent moins
bien aux aléas géoclimatiques, aux variations
brutales et radicales, qu'il s'agisse de maladies, de parasitismes
ou de changements environnementaux. La mutation est le seul
moteur de la variation clonale. C'est un processus aléatoire
rare et sporadique qui n'est efficace que s'il concerne un
très grand nombre d'individus, comme les bactéries.
Ces organismes simples vivent par centaines de milliards d'individus.
La taille des populations est déjà moins grande
pour des unicellulaires complexes (eucaryotes), encore moins
pour des êtres pluricellulaires. Lors de bouleversements
environnementaux, Les clones auront donc une plus grande probabilité
d'être tous éliminés sans exception, puisqu'ils
sont tous pareils. Même une simple amorce de sexualité
favorisant la variation individuelle serait plus riche de
possibilités. Au sein de cette population proto-sexuée
puis pré-sexuée, enfin sexuée, certains
individus du fait de leur plus grande variabilité génomique
pourront présenter une meilleure adaptation et être
à l'origine d'une nouvelle lignée porteur de
cette curieuse et intéressante propriété.
La
spéciation elle-même, c'est-à-dire le
processus évolutif responsable de l'apparition de nouvelles
espèces, est typiquement un produit de cette méta-selection,
de sélection opérant au niveau du groupe. Elle
est aussi une conséquence directe de la sexualité.
Sexualité, spéciation, comportements altruistes,
constituent des exemples de méta sélection c'est-à-dire
le résultat d'une sélection qui n'opère
pas seulement au niveau de l'individu. L'objet de cette sélection
n'a même pas de sens au niveau individuel. Il n'a de
sens qu'au niveau supra individuel, celui d'un ensemble d'individus
représentant une certaine homogénéité
génétique liée à la panmixie.
La "sélection de groupe" permet l'apparition
de propriété émergente par une sélection
à grande échelle opérant sur les populations
entières à l'aide de processus rapides et globaux,
de type catastrophique. Ce sont en général des
changements climatiques brutaux mais pas seulement. L'intervention
de processus géophysiques relativement rapides comme
le volcanisme, l'isolement insulaire ou biologiques comme
l'introduction de nouvelles populations ou l'accès
à de nouveaux environnements, peuvent relever de ce
phénomène.
Certaines
propriétés peuvent être défavorables
à l'individu mais bénéfiques au groupe
ou à l'espèce (le groupe pouvant être
une espèce naissante). Car les gènes d'individus
proches, par définition apparentés, sont portés
par le groupe qui fonctionne un peu comme un "super individu".
La sélection de groupe est à l'origine de l'apparition
de toutes les propriétés complexes, méta
ou supra individuelles, comme la sexualité, le langage,
le chant des oiseaux, la sociabilité, la conscience,
tout cela le plus souvent via l'apparition de nouvelles espèces.
L'individu est bien l'unité primaire de la sélection,
mais l'ensemble des individus liés par leur origine
et par leur descendance croisée est une unité
supérieure sur lequel s'exerce une sélection
particulière qui ne concerne qu'elle et non les individus
qui la composent. Les acquisitions de nouveaux plans d'organisation
constituent des "goulots d'étranglement"
démographiques et sont souvent uniques (sauf exception
comme la sexualité apparue indépendamment chez
des bactéries, des protozoaires et les métazoaires).
C'est
par ce type de sélection que les comportements altruistes
peuvent émerger : le processus d'humanisation est un
exemple typique où une telle propriété
a probablement joué un grand rôle, avant et pendant
l'émergence de "l'évolution culturelle",
devenus prépondérante et fulgurante chez les
humains. Le langage puis l'apparition de la culture et les
capacités cérébrales qui leurs sont associées
se sont développés dans un jeu interactif constant
pendant des centaines de milliers d'années... et tant
qu'il y a eu des pressions sélectives favorisant la
sélection de ces propriétés et non sélection
(élimination, reproduction moins efficace) des lignées
moins bien dotées. La sélection signifie en
clair la multiplication des individus, la réussite
reproductive. Ce ne veut pas dire fuite dans l'hyper-reproduction
(stratégie r), mais éventuellement assurer une
meilleur survie à une descendance moins nombreuse (stratégie
k). La seule chose qui compte au final c'est le développement
de sa lignée dans les temps évolutifs (jour,
mois, dizaines, centaines, milliers, million d'années
suivant le temps de générations de l'organisme
considéré). Inutile d'insister sur les avantages
que recelait, pour la survie de nos ancêtres primates
et pour les premiers humains, une intelligence accrue.
L'idée
d'une évolution du cerveau l'humain se continuant de
nos jours est très répandue. On la voit notamment
dans Automates Intelligents n°53(3).
Cette croyance en une poursuite de l'évolution complexifiante
chez l'humain moderne dans les conditions de vie actuelles
est totalement finaliste. Elle repose le plus souvent sur
un flou conceptuel, elle est portée par de vieilles
idées spiritualistes et religieuses, implicitement
ou explicitement comme dans l'idéologie teilhardienne.
C'est la thèse centrale d'Anne d'Ambricourt-Malassé
qui voit dans la contraction cranio-faciale une sorte de mouvement
cosmique qui ordonne la morphogenèse(4).
Les seuls ressorts de l'évolution connus actuellement
sont darwiniens : ils font appels à la reproduction
supérieure des porteurs d'un caractère donné
et à l'élimination des autres. Sans cette reproduction
différentielle et sélective, point d'évolution.
La question qui se pose n'est pas de comprendre comment s'est
faite la pression sélective pour la cérébralisation
chez les hominidés, elle est assez évidente.
La question est plutôt de savoir si cette pression sélective
existe encore aujourd'hui (depuis le XVIIe ou XVIIIe siècle
dans les zones les plus avancées et depuis le XXe siècle
dans le reste du monde). Il faut se rendre à l'évidence
qu'elle n'existe pas. Il est tout aussi évident que
l'évolution culturelle, qui est en temps évolutif,
foudroyante, est totalement indépendante de l'évolution
neuro-cérébrale. C'est une autre phase, totalement
désynchronisée (ultra-rapide) de l'évolution
de l'organe cerveau.
On
peut imaginer l'existence d'une sélection de "tendances
évolutives" comme une hypothèse particulièrement
attractive. Cela suppose de comprendre la sélection
de groupe, responsable de l'apparition des processus dont
nous avons parlé (par exemple la sexualité à
de multiples reprises, les stratégie k, et la spéciation
- l'apparition d'espèces- elle-même). Une tendance
évolutive serait un processus du même ordre,
favorisant non pas des individus mais des ensembles d'individus
par la présence ou absence dans les différentes
populations de attributs héréditaires permettant
de se tirer d'affaire (le terme "attribut héréditaire"
est utilisé plutôt que le mot "gène"
qui est utilisé abusivement et souvent de façon
presque incantatoire). Par exemple, la sexualité s'explique
par l'intérêt que présente la diversité
génétique, dans le cas de "tendances évolutives",
il s'agirait d'une tendance à produire de la complexité
agissant sur la régulation du niveau d'intégration
considéré, via les mécanismes moléculaires
de cette régulation. Il en va de même pour le
chant des oiseaux. La complexité extraordinaire de
certains chants pourrait n'avoir comme explication plausible
que le fait que cette complexité favorise l'émergence
d'autres comportements supérieurs complexes dont l'intérêt
sélectif est plus direct et évident. Cette hypothèse
ressemble en apparence à du teilhardisme, mais uniquement
en apparence, car tous les processus en jeu sont strictement
matérialistes.
Mais
là aussi intervient une réalité observable,
c'est qu'en l'absence de pression sélective, un caractère
et même une "tendance évolutive" ne
peut se maintenir. Si nos mâchoires régressent(5),
ce n'est pas, comme le croit Anne d'Ambricourt parce que notre
cérébralisation se poursuit grâce à
"l'existence d'attracteurs harmoniques"(6),
mais parce qu'en absence de pressions sélective pour
les grosses mâchoires (devenues inutiles) il n'y a aucune
raison pour qu'elles se maintiennent. Idem pour la myopie
: depuis que nous ne dépendons plus de la chasse pour
vivre, les myopes se reproduisent aussi efficacement que les
autres. Et depuis la démocratisation des lunettes,
les myopes ne meurent pas plus d'accident que les autres.
Les facultés optiques des humains devraient donc régresser
un peu comme celles des animaux évoluant dans les grottes,
arachnides, insectes, poissons, amphibiens, devenus aveugles
après des millions d'années. C'est bien aussi
ce que l'on observe, pour le plus grand bonheur des opticiens.
La largeur du bassin était une caractéristique
drastiquement sélectionnée jusqu'à peu.
Les femmes aux bassins étroits mourraient toutes en
couches. Aujourd'hui, en Occident l'accouchement par césarienne
devient de plus en plus pratiqué. Ne doutons pas que
cet accouchement chirurgical finisse par devenir une nécessité,
peut-être même en quelques générations.
Le critère de la largeur du bassin n'est plus un critère
sélectionné aujourd'hui, sinon dans les endroits
les plus perdus du quart-monde. Or, ce pourrait être
un caractère instable, mal fixé évolutivement
parce que sélectionné assez tardivement (à
l'échelle de l'évolution) avec l'apparition
de la grosse tête des nouveaux-nés du genre Homo.
Il
faut faire pour finir une remarque sur la difficulté
à concevoir ce processus évolutif essentiel
qu'est la sélection de groupe. Un peu comme les bases
du darwinisme elles-mêmes ont longtemps échappé
à nombre de biologistes(7).
Il semblerait qu'en matière d'évolution les
affirmations péremptoires viennent vite remplacer la
réflexion. Par exemple le simplisme du "gène
égoïste" part d'une idée juste mais
Richard Dawkins finit par anthropocentriser cette notion de
gène et finalement par l'imprégner de pensée
magique. D'où des erreurs de raisonnement. De même
la critique de Pierre Henri Gouyon contre le finalisme est
fondamentalement juste, mais il en arrive à voir du
finalisme là où il n'y a qu'un raisonnement
strictement matérialiste, mais un raisonnement qui
lui échappe(8).
Chacun d'eux a compris un aspect de la réalité,
mais la compréhension reste partielle et tourne vite
au dogmatisme. Le processus de sélection de groupe
est totalement darwinien et s'explique en définitif
aussi par une sélection génétique.
Notes
(1) Pour reprendre l'expression de Claude
Combes, L'art d'être parasite, Les associations du vivant,
Flammarion, 2001.
(2) Voir mon petit livre "En Danger
de croire. La foi, une histoire culturelle du mal", L'Harmattan,
1998. 
(3). Dans l'analyse des travaux du Pr. John
Allman de Caltech parus dans NewScientist du 19 juin 2004.
(4). "Cette base, quasiment plate chez
les premiers singes comme chez les mammifères quadrupèdes,
a eu tendance à se plier au centre, à s'enfoncer
de plus en plus vers l'intérieur du crâne, comme
sous la pression de deux gros pouces invisibles [la main de
Dieu pour Anne d'Ambricourt], contraignant celui-ci à
une double rotation, l'une vers l'avant (bascule occipitale),
l'autre vers l'arrière (retrait de la face), et provoquant
donc la contraction cranio-faciale en question.". "La
logique de l'évolution", Entretien avec Anne Dambricourt,
propos recueillis par Patrice van Eersel, Nouvelles clés,
vendredi 13 août 2004. Voir aussi : http://sapiensweb.free.fr/articles/2-damb.htm.

(5)On
observe en effet souvent chez les enfants des problèmes
d'orthodontie par un "manque de place" ou des absences
de la dernière molaire, de la deuxième prémolaire
et de la deuxième incisive, qui ne s'observaient pas
autant autrefois. Il y aurait de plus en plus de gens qui
vivent avec deux, quatre, parfois six dents en moins. 
(6)"Le
point Oméga, c'est LE grand attracteur harmonique de
cette évolution." "La logique de l'évolution".
Entretien avec Anne Dambricourt, ibidem. 
(7).
Pierre-Paul Grassé était imperméable
au raisonnement darwinien. 
(8).
Pierre Henri Gouyon, "Le finalisme revisité",
in : L'évolution, Belin & Pour La Science, pp.
40-43.