On
connaît les Programmes-Cadres de Recherche de l’Union
Européenne, qui prennent de plus en plus d’importance
dans l’objectif affiché par les Etats de consacrer
au moins 3% des PIB en 2010 à la recherche, tant
au plan national que communautaire. Mais le grand public
connaît moins bien le Programme Eureka, qui contribue
cependant pour une part non négligeable à
la réalisation de cet objectif indispensable à
la souveraineté de l’Europe.
L’initiative Eureka remonte à 1985. Elle avait
été prise, largement sur l’initiative
de la France, et plus particulièrement du ministre
de la recherche Hubert Curien, avec un soutien enthousiaste
de l'Allemagne. Elle était en partie conçue
pour éviter que les appels d’offres lancés
par les Etats-Unis dans le cadre notamment du programme
dit d’Initiative de Défense Stratégique
ou Guerre des Etoiles n’attirent sous l’influence
américaine le meilleur du potentiel de recherche
des entreprises européennes. Mais elle a eu dès
le début un grand succès auprès de
nombreux pays européens appartenant ou non au Marché
Commun.
Le principe en est simple, assez proche de celui dit de
la recherche pré-compétitive des PCR : un
certain nombre de domaines de R/D jugés stratégiques
par les responsables de l’initiative (gouvernements
et experts industriels) font l’objet d’un financement
public de départ. Mais il y a une différence
importante entre le PCRD et Eureka. Le premier travaille
à partir du haut (top-down). Il définit des
secteurs et y organise des appels à propositions.
Eureka au contraire travaille à partir de la base.
Ce sont les entreprises privées, grandes et petites,
qui sont encouragées à se regrouper pour conduire
des projets les intéressant directement. Les partenaires
des projets labellisés (reconnaissance de leur viabilité
technico-économique et commerciale) peuvent recevoir
de la part de leurs pays respectifs des soutiens financiers
publics se montant au maximum à 50% de leur quote-part.
Les regroupements entre nationalités et métiers
différents sont encouragés. Les laboratoires
publics peuvent aussi participer.
Pour éviter la dispersion, on a défini très
tôt des secteurs dits d’Initiative Stratégique
ou Clusters à l’intérieur desquels les
industriels acceptent de travailler en commun afin de promouvoir
des solutions génériques bénéficiant
à tous. Un des objectifs est de proposer des standards
européens assurant l’interopérabilité
entre matériels et applications. Ces Clusters correspondent
aux domaines où les responsables d'Eureka constatent
soit un retard européen soit au contraire une avance
qu’il convient d’encourager. Des consortiums
sont définis dont les membres acceptent de coopérer
dans un secteur particulier du domaine technologique tout
en maintenant si nécessaire la concurrence entre
eux. Les clusters sont dotés de crédits substantiels
pluriannuels afin d’assurer la continuité des
investissements.
Les partenaires des clusters établissent des feuilles
de route stratégique, mais celles-ci sont suffisamment
flexibles pour s’adapter à l’évolution
de la technique et du marché.
Aujourd’hui, et jusqu’à 2008, les principaux
clusters concernent les TIC : MEDEA+ (microélectronique,
4 milliardds d’euros) www.medeaplus.org
; EURIMUS II (micro-systèmes génériques,
500 millions d’euros) www.eurimus.com;
ITEA (logiciels «enfouis» 3 milliards d’euros)
www.itea-office.org
; PIDEA (interconnection et packaging, 600 millions d’euros
www.pidea.com
; CELTIC (solutions de télécommunications,
600 millions d'euros) www.celtic-initiative.org.
D'autres clusters ont été récemment
lancés comme EUROGIA dans le domaine de l' énergie,
INSYSBIO en biotechnologies (cellules virtuelles), NEWMEDFASTER
en pharmacie (méthodes pour accélérer
la mise sur le marché de nouveaux médicaments).
D'autres domaines font l'objet de "programmes-parapluie",
dont les principaux concernent l'environnement, le tourisme,
la mer, les industries agro-alimentaires, l'usine flexible.
Parallèlement aux clusters, Eureka promeut des projets
dits bi- ou multilatéraux. Il s’agit de développer
une innovation technologique devant aboutir à un
produit commercialisable, associant au moins 2 partenaires
de l’industrie et/ou de la recherche et coordonnés
par un industriel. Le financement moyen de chaque projet
est de 500.000 euros. Les secteurs concernent les NTIC,
les biotechnologies, le transport, l'environnement, les
matériaux et la sécurité.
Enfin, Eurêka délivre aux entreprises dont
les projets sont retenus un label de qualité apprécié
par les investisseurs privés. Deux palmarès
annuels sont publiés, le prix Lillehammer dans le
domaine de l'environnement et le prix Lynx délivré
à l'entreprise qui, grâce au projet Eurêka,
connaît une forte croissance.
Résultats résumés
Depuis 1985, Eureka a soutenu plus de 2.200 projets pour
un investissement total de 22 milliards d’euros, également
répartis entre projets stratégiques et projets
bi- et multilatéraux. Les TIC ont bénéficié
de 70% de ces crédits. C’est grâce à
eux que la compétence européenne en télécommunications
puis microélectronique a pu s’affirmer. 34
pays pan-européens sont membres d’Eureka. La
part française a été de 6,2 milliards
d’euros pour 734 projets.
Pour 2004, 4,6 milliards d’euros sont affectés
aux projets en cours, les plus gros contributeurs étant
la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie.
Les entreprises labellisées sont à 47% des
PME, 27% des grands groupes, 14% des instituts de recherche
et 11% des universités.
La présidence et la direction du Secrétariat
sont tournantes et annuelles. En 2003, elles ont été
françaises et sont dorénavant néerlandaises.

Ci-dessus,
la carte des pays membres d'Eureka. En vert les membres
à part entière, en beige les pays associés,
en jaune les pays dotés d'un bureau d'observation.
La présidence est en rouge. On notera la présence
de la Turquie, de la Russie et d'Israël.
Entretien
avec Pierre Michaud
Automates
Intelligents (AI): Pierre Michaud, pouvez-vous d’abord
vous présenter ?
Pierre Michaud (PM)
: Je suis ingénieur de l'Ecole nationale supérieure
des industries chimiques de Nancy et j’ai obtenu mon
doctorat es-sciences en chimie à l’Université
Laval à Québec. J’ai travaillé
ensuite au Conseil National de la Recherche à Ottawa,
puis aux Etats-Unis, en Suède et dans d’autres
pays européens. Je connais relativement bien les
systèmes de recherche et d’innovation de ces
pays.
Je suis affecté actuellement à Eureka, comme
chargé de projet. Vous avez résumé
ci-dessus les objectifs et les modalités d’action
de cette initiative Eureka. Je n’y reviendrai pas.
Le plus grand succès d’Eureka a été
un cluster dans le domaine de la micro-électronique.
Il a d’abord été appelé JESSI
puis est devenu MEDEA+. Sans JESSI, l’industrie électronique
européenne n’en serait pas où elle en
est. Vous avez eu Crolles1, puis Crolles2. Motorola s’est
installé à côté, ce qui est une
reconnaissance de la capacité européenne par
une grande entreprise américaine.
La situation est aujourd’hui plus simple et plus compliquée
qu’elle ne l’était aux origines. L’enjeu
européen est bien installé dans les esprits,
ainsi que les mécanismes transversaux de financement
de la recherche. Les entreprises l’ont compris, mais
aussi les collectivités territoriales. Vous savez
que la région Rhône-Alpes consacre un financement
important à des bourses permettant à des chercheurs
d’aller travailler à l’étranger.
Vous avez désormais de nombreux programmes, auxquels
participe l’UE, notamment dans les zones frontalières.
Il faut donc faire des choix.
Eureka est devenu complémentaire du PCRD européen.
Le PCRD, c’est la recherche pré-compétitive.
Eureka, ce sont des programmes qui sont initiés par
les industriels eux-mêmes. On a une approche ascendante
confrontée à une approche descendante. L’approche
ascendante d’Eureka est particulièrement intéressante.
Si des partenaires veulent faire quelque chose ensemble,
c’est qu’ils ont une forte volonté d’aboutir.
Ils ne recherchent pas uniquement de l’argent pour
développer un prototype qui finira sur une étagère.
Mais Eureka se heurte aujourd’hui à une grande
difficulté. Nous enregistrons une désaffection
croissante de la part des grands pays industriels. La Grande
Bretagne, l'Allemagne, l'Italie et dans une moindre proportion
la France sont de plus en plus réticents à
apporter des fonds publics nationaux. Cela entraîne
des freins considérables parce qu'Eureka ne fonctionne
encore que sur de tels fonds (en dehors des apports des
entreprises). Quand ces grands pays finançaient bien
les projets Eurêka, on était sûr d'aboutir.
Aujourd’hui, même quand de bonnes collaborations
sont initiées, quand de bons programmes sont engagés,
on peut se trouver en panne du fait de la défection
brutale d’un pays qui refuse de financer sa part.
Les entreprises, qui apportent 50% des crédits et
qui ne reçoivent pas le complément de financement
d’Eureka, ni le label, sont donc déçues.
En France, nous sortons de la période de la présidence
française, qui a duré de juillet 2003 à
juin 2004. Si regarde les résultats, on voit que
quasiment tous les programmes financés ont été
initiés par des petites entreprises et qui ont été
pris en charge par l’ANVAR. Trop peu ont été
pris en charge, comme cela se faisait autrefois, par les
ministère de la recherche et de l'industrie. Le ministère
de la Recherche jouait un rôle important en soutenant
les laboratoires publics présents dans les partenariats
: ceci était particulièrement important pour
les projets pilotés par de jeunes "pousses"
qui gardent un contact scientifique étroit avec leur
laboratoire d'origine. En revanche, le ministère
de l'industrie a continué à financer les gros
programmes clusters, MEDEA, ITEA, etc., mais l'effort aurait
dû être plus important pour atteindre la masse
critique.
Ce que je dirais d’Eureka est que c’est un magnifique
véhicule pour le partenariat technologique européen,
sauf qu’il faudrait que les conducteurs (les Etats)
desserrent les freins et mettent de l’essence dans
le réservoir. Si on avait cela, on aurait quelque
chose de vraiment intéressant.
AI : Nous nous posons la question
de la relance de la recherche européenne. On peut
conclure de vos propos que réactiver Eureka serait
une des priorités.
PM : Oui.
Mais il faut ne pas confondre Eureka et la recherche européenne.
Les relations avec le PCRD n’ont jamais été
excellentes. Au début, quand Eureka s’est créé,
la Commission y a vu une offensive à son encontre.
Mais actuellement le dialogue est en train d’être
renoué, afin de déterminer comment Eureka
et le PCRD peuvent travailler ensemble. La coopération
pourrait s’établir soit sur des projets issus
de plate-formes communes, soit sur des projets issus de
groupes conjoints. Mais ceci est assez délicat, car
il faut respecter le traité de Maëstricht, notamment
les articles 169 et 171. Ces articles permettent au PCRD
de financer des initiatives venant des Etats, mais sous
certaines conditions.
Si ce dialogue Eureka/UE aboutit, les financements nationaux
qui sont défaillants pourront être remplacés
par des financements de la Commission. On pense aussi à
la BEI (Banque européenne d’investissement)
ou au FEI (Fonds européen d’investissement).
Eureka pourrait en ce cas retrouver une certaine dynamique.
Ceci dit, ces nouvelles sources ne retirent rien à
la nécessité de voir les financements publics
des grands pays reprendre, le cas échéant
sur des objectifs nouveaux. Il faudrait que les grands pays
fondateurs, France, Allemagne, Angleterre, sanctuarisent
et augmentent les crédits publics dédiés
à Eureka, étant entendu que certains pays
comme l'Espagne, la Hollande, les pays scandinaves continuent
à soutenir à un bon niveau leurs ressortissants
(la Norvège a de l’argent, avec le pétrole).
Il faudrait donc absolument relancer la participation des
grands pays.
AI : Comme toujours, c’est
un problème de volonté politique.
PM : Exactement.
AI.
Voulez-vous que nous élargissions le débat
au problème de la sensibilisation des Français
à l'intérêt de la recherche scientifique
?
PM : Oui.
La recherche en France n’a jamais été
bien traitée, sauf sous de Gaulle et Mitterrand lors
de son premier septennat. Ce phénomène est
désastreux. Il met en cause directement les intérêts
des citoyens, notamment en matière de santé
et d’environnement. En France, le dialogue science-société
est à un faible niveau. Je compare la situation française
avec ce que j’ai connu en Suède. Lorsque ce
pays a décidé d’abandonner le nucléaire,
j’étais alors conseiller scientifique à
l’Ambassade de France. J’ai constaté
que de nombreux débats avaient été
organisés, rassemblant des citoyens, des experts
scientifiques et des politiques. Or ces trois catégories
de partenaires entretenaient une confiance réciproque.
Tandis qu’en France, les citoyens se méfient
systématiquement de ce que disent les scientifiques
(pour ne pas parler de ce que disent les politiques). Il
faut absolument restaurer la confiance. Mais comment ?
Je pense qu’il faudrait organiser des séries
de conférences à petite échelle, mais
nombreuses. J’ai participé à cela à
Montréal, sur les questions de l’environnement.
Il ne faut pas faire de grands messes, mais des réunions
rassemblant 50 personnes au plus, au niveau des quartiers.
AI : Oui, mais ce qui était
faisable à Montréal est plus difficile en
France. Comment sensibiliser 50 millions de personnes ?
PM: Les gens en France ont été
sensibilisés par les manifestations des chercheurs,
qui ont recueilli des milliers de signature. Mais il a surtout
été question du statut des chercheurs. Les
questions relatives aux objectifs et aux enjeux de la recherche
n' ont pas reçu assez d'attention.
Je suis inquiet par ailleurs de la façon dont les
débats tournent. Rien n’est fait pour intéresser
les citoyens à l’avenir, non des chercheurs
eux-mêmes (qui est évidemment essentiel à
garantir...) mais des objectifs stratégiques que
la recherche devrait se voir assigner. On veut tout casser,
le CNRS, l’INSERM, l’INRA…, on veut refaire
les universités. Or vous savez comme moi que lorsque
l’on casse tout, il faut des années pour que
les travaux reprennent. Ce qui manque en France, c’est
la fluidité. Or pour assurer celle-ci, le maître-mot
devrait être l’excellence, laquelle suppose
l’évaluation. Or l'évaluation n’est
pas dans la tradition française. Une authentique
évaluation d’un laboratoire, tous les 4 ans
environ, devrait faire appel à des experts de divers
pays, disant franchement ce qu’ils constatent et ce
qu’ils proposent pour que si besoin était les
choses aillent mieux. Après cela l’organisme
de tutelle donnerait une nouvelle période de 4 ans
au laboratoire pour réussir. C’est ce type
de travail qui devrait être la priorité du
CNRS.
Le CNRS ne devrait pas non plus se désintéresser
de valoriser ses propres travaux. Mais il faudrait le faire
en connaissance de cause, avec des valorisateurs spécialistes.
Les gens qui déposent des brevets, ce ne sont des
chercheurs, ni des administratifs. Si on doit aider à
créer des entreprise, il faut, comme dans les universités
canadiennes, disposer de gens qui ont fait le parcours complet
: recherche, brevet, développement. Or aujourd’hui
les technopoles ne disposent pas assez de ce type de profils.
Ce ne sont pas les administratifs, non plus que des chercheurs
enfermés dans leurs problèmes de carrière,
qui iront prêcher la science sur les places publiques.
AI
: La valorisation de la recherche se fera-t-elle mieux en
France dans l’avenir ?
PM: Je le pense. Il y a des progrès,
avec les concours entre entreprises innovantes, par exemple.
Les chercheurs sont plus qu’auparavant sensibilisés
à la création d’entreprises. Ils reçoivent
des fonds des ministères, de l’ANVAR. Sur 300
entreprises retenues par an, s’il en reste 30, ce
sera déjà bien.
Ceci dit, force est de constater que la recherche privée
française est en perte de vitesse, par rapport aux
grands pays industrialisés. Elle n’est pas
prise en compte dans l'entreprise. Si vous examiniez tous
les grands groupes français (pharmacie, chimie, notamment),
vous verriez des pans entiers prendre du retard. Face à
cela l’Etat ne devrait pas rester les bras croisés.
Il faudrait aider à regrouper ce qui existe encore,
le tout évidemment au niveau européen.
AI : ceci nous ramènerait
à des politiques de filières, pourtant très
décriée depuis 15 ans.
PM: Oui. C’est ce qui s’est
fait précisément dans Eureka, autour de la
microélectronique notamment. Mais l’Etat, dans
Eureka, a su se limiter. Il a donné l’impulsion
de départ, mais le cluster s’est fédéré
et a pris son indépendance de lui-même. Eureka
constate aujourd’hui que les clusters lui échappent.
Il ne faut pas s’en plaindre. C’est une excellente
chose.
AI : En vous écoutant,
on pourrait conclure que pour relancer la recherche privée,
il faudrait généraliser les processus Eureka
à bien d’autres secteurs industriels.
PS. Oui, mais
avec des apports des Etats bien plus importants. il faudrait
arriver à des montants de financements publics analogues
à ceux dont aux Etats-Unis bénéficient
la NSF, le NIH, les programmes SBIR et DARPA.
Mais
nous sommes peut-être à l'aube d' une prise
de conscience avec la volonté pour l'Europe de doubler
le montant du PCRD. Si vous pouvez aider, ne fut-ce que
marginalement, à la prise en compte de cette nécessité
par l'opinion, vous aurez tout mon appui. C'est dans cet
esprit que j'ai signé votre manifeste.