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La Revue mensuelle n° 57
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Editorial
Vive le Libre et les SMS
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
03/09/04

Les industriels du disque et de la production audio-visuelle en ligne dépensent actuellement beaucoup d'argent, en lobbying et publicité, pour tenter de freiner le piratage, résultat notamment de la technique du peer-to-peer. Cet effort paraît rentable à court terme puisque divers pays adoptent actuellement des législations répressives qui enrôleront par force les offreurs d'accès dans la chasse aux fraudeurs. La répression ne s'arrêtera sans doute pas là puisque dans la foulée, les entreprises et les pouvoirs publics vont essayer d'atteindre aussi les copies de logiciels, les sites jugés dangereux pour tel ou tel motif et plus généralement tout ce qui gênera les intérêts économiques et politiques en place.

Ces législations, sur le plan de l'applicabilité, paraissent méconnaître les réalités des phénomènes de masse sur Internet. On pourra toujours réprimer, on n'empêchera rien, sauf à frapper quelques lampistes. Mais, en dehors de cet aspect des choses, le bon sens et la morale peuvent-ils défendre la répression ? On veut bien admettre la lutte contre les spams et les virus ou contre les propos délictueux, mais pas contre le partage des compétences et des savoirs qui est précisément la conquête la plus évidente de la société de l'information.

Dans un livre remarqué, "Smart mobs, the next social revolution"(1) le prospectiviste américain Howard Rheingold avait montré, en 2001, comment les moyens mobiles de communication, combinés avec des réseaux de plus en plus diffus et performants, allaient créer de nouvelles communautés sociales et de nouvelles activités susceptibles de bouleverser le schéma capitaliste classique. On a pu ironiser sur ces visions, en expliquant qu'il ne se passerait rien du tout, sauf une inflation assez superficielle de SMS, mais les changements sont en train de se produire sous nos yeux, y compris dans des pays où on ne les attendait pas(2).

Aujourd'hui, Howard Rheingold a repris son bâton de pèlerin et met en évidence quelques-uns uns de ces changements. Il cite d'abord, en dehors du peer-to-peer, bien connu, trois catégories d'activités échappant à l'économie de marché classique et susceptibles de produire de nouvelles richesses au profit de nouvelles communautés d'utilisateurs. Le propre de ces activités est qu'elles enrôlent des gens qui apportent individuellement de la richesse, gratuitement et sans même le savoir, richesse qui bénéficie à tous. C'est le cas des éditeurs de pages web qui font des liens sur d'autres sites, liens qui sont repris, analysés et rediffusés par les moteurs de recherche tels Google. Sur ce plan, notre revue est un bon exemple d'une telle création de richesse. Non seulement nous offrons gratuitement des textes présentant une certaine valeur ajoutée mais les liens que nous y ajoutons l'enrichissent encore. Le tout est collecté et librement rediffusé par les moteurs.

Le second domaine cité est celui des logiciels libres. Ceux-ci représentent des millions de lignes fournies gratuitement par les développeurs bénévoles. 1% des utilisateurs acceptant de signaler un bug ou proposer une modification finissent par équivaloir à l'ensemble de la force de travail de Microsoft. Enfin Howard Rheingold mentionne les sites, éventuellement commerciaux, comme Amazon, qui accumulent et rediffusent les commentaires et propositions des lecteurs, créant ainsi de vastes bases quasi-encyclopédiques. Il évoque aussi l'encyclopédie en ligne Wikipedia, rédigée par des volontaires. Elle comporte 500.000 articles en 50 langues, alors que l'Encyclopedia Britannica dépense des millions de dollars pour fournir seulement 50 000 articles (dont la qualité n'est peut-être même pas meilleure, dira-t-on).

On objectera à Howard Rheingold qu'il se borne à reprendre le discours de ceux qui comptaient sur l'Internet citoyen pour changer les modèles économiques. Mais il ne s'est rien passé et les grandes firmes sont toujours en place, aussi arrogantes et monopolisatrices qu'avant. Il suffit de voir la pression qu'elles exercent sur l'Union européenne, par exemple, pour imposer à celle-ci la brevetabilité des logiciels. De plus, l'accent mis aujourd'hui sur l'économie "physique": tensions sur le pétrole, l'acier, les transports maritimes, suite notamment à l'emballement de la croissance en Asie, semble confirmer la perte relative d'importance de l'économie numérique. Mais Howard Rheingold répond que nous ne sommes qu'au début de la révolution silencieuse induite par celle-ci. Il prend comme exemple la télévision par Internet. L'attribution de fréquences à des émetteurs payants est dépassée. Il existe maintenant des technologies qui grâce au numérique permettent à de nouvelles catégories de broadcasts d'envoyer leurs paquets à travers le réseau au bénéfice de ceux qui voudront bien les récupérer, le tout gratuitement pour l'émetteur comme pour le receveur.

Ceci prendra toute sa portée quand des pays entiers, la Chine, l'Inde, le Brésil se serviront de ces facilités, au mépris des régulations nationales comme celles de la FCC, pour diffuser de nouveaux contenus et de nouveaux usages au sein de leurs populations, dès lors que celles-ci pourront accéder à Internet. Il faut compter dit-il, sur les centaines de millions de jeunes de 15 ans utilisant actuellement les SMS et la photo par Internet. En grandissant, ils ne s'en tiendront pas là et découvriront des utilisations beaucoup plus productives, soit dans le domaine de l'éducation et du loisir, soit pour de nouvelles formes d'activités économiques et administratives - pour ne pas évoquer le domaine des activités politiques. Pour des entreprises comme Do Co Mo au Japon qui enregistrent actuellement 100 milliards de SMS par mois, il s'agit déjà d'un revenu substantiel. Mais cela n'inclus pas toutes les retombées économiques et sociales qui en découleront.

Il s'agit d'une révolution encore silencieuse mais qui devrait inquiéter les opérateurs, constructeurs et sociétés de service classiques, notamment aux Etats-Unis, habitués à régner sans partage. Ils risquent de perdre durablement la voie des innovations pour demain.. Seuls ceux qui sauront mobiliser, à fin commerciale ou pour l'action associative et bénévole, les nouveaux médias et les nouvelles pratiques s'en tireront.

Les craintes qu'exprime Howard Rheingold à l'égard de la durabilité de l'avenir du secteur des entreprises du numérique aux Etats-Unis seraient encore plus fondées si elles étaient formulées à l'égard de leurs homologues en Europe, qui cumulent le double désavantage du retard dans les technologies du portable et du retard dans la création de contenus. Il est triste de voir que les Etats européens et surtout l'Union européenne ne prennent pas assez conscience des nouvelles tendances et s'enferment dans le soutien à des modes de production archaïque sous prétexte de protection des éditeurs et des auteurs, au lieu d'encourager l'utilisation des logiciels libres et des technologies du tout-portable.

Pour terminer par un peu de philosophie, on ne peut pas s'empêcher de voir dans l'émergence à grande vitesse des communautés intelligentes décrites par Howard Rheingold la mise en place, échappant à toute volonté humaine bien arrêtée, de super-organismes nouveaux qui vont formater le monde de demain. C'est un des aspects de la méta-transition décrite non sans raisons par les gourous du numérique, trop ignorés chez nous, faute de la culture systémique minimum qui permettrait de lire les tendances lourdes sous le désordre apparent des changements d'usage.

Notes
(1) Smart mobs : masses, foules, communautés intelligentes.

(2) Rappelons par exemple la défaite du président philippin Joseph Estrada, renversé pacifiquement en janvier 2001 par une "foule intelligente" qui a organisé des manifestations en utilisant massivement des communications par textos (SMS).

Pour en savoir plus
Entretien entre Howard Rheingold et Robert Hof de BusinessWeek : http://msnbc.msn.com/id/5671750/
Les site de Howard Rheingold http://www.rheingold.com/howard/ et http://www.rheingold.com/
Le site de Smart Mobs : http://www.smartmobs.com/
Notre article sur le Joint Open Source Project in Asia et pour un EuroLinux : http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/eurolinux.htm

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