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Conscience primaire et conscience supérieure dans les super-organismes
par Jean-Paul Baquiast 25 août 2004

Cet article est extrait du chapitre 6 d'un nouveau livre de Jean-Paul Baquiast, à paraître dans la collection Automates-Intelligents, sous le titre :"Nouvelles sciences, nouvelles politiques"

Nous avons vu [nb : chapitre 4 du livre, consacré à la conscience] que la conscience supérieure, caractérisant presque exclusivement (semble-t-il) les humains en société, était intimement liée au langage. La conscience primaire est différente. C'est une propriété du corps en situation. Elle exprime l'unité du moi organique au sein des différentes perceptions externes et internes qui informent le système nerveux. Mais elle ne s'accompagne pas de la conscience de soi. On la retrouve sous des formes plus ou moins sophistiquées chez tous les animaux (sinon plus largement encore). Par contre, ce serait seulement chez les hominiens que le cerveau aurait acquis, avec l'aptitude du corps au langage, la possibilité de transmettre des informations symboliques éclairant les autres membres du groupe sur certains des contenus de la conscience primaire. L'énonciation d'un contenu conscient par un locuteur entraîne des réponses de la part de ses interlocuteurs, si bien que se construisent progressivement des échanges en miroir, qui se complexifient au fur et à mesure que le temps passe. On peut supposer que l'émetteur initial est conduit à prendre conscience de son existence en tant que Je, en s'assimilant à ceux auxquels il s'adresse et qui lui répondent. Le Je caractéristique de la conscience supérieure se serait donc ainsi construit au cours de l'échange.

C'est ce qu'en fait, on peut constater dans la vie courante. Le modèle de moi autour duquel s'ordonnance ma conscience supérieure est constamment construit par les informations que je reçois du monde extérieur : ce que me disent de moi mes interlocuteurs, les modèles que des tiers me proposent et plus généralement tout ce que je vois ou que je lis et que je m'applique à moi-même. C'est pour cela que les méméticiens sont, comme nous l'avons vu, tentés de considérer que le Je n'est pas autre chose qu'un mèmeplexe, en reconfiguration permanente, grâce auquel prend sens l'ensemble de mes références conscientes.

Mais, sans à aller jusqu'à dépersonnaliser totalement le Je, comme le fait la mémétique, on peut réfléchir à ce que suppose l'hypothèse selon laquelle la conscience supérieure individuelle naît et se développe par les échanges langagiers au sein d'un groupe social. Nous avons vu que Gérald Edelman fait de cette hypothèse un des fondements de sa théorie de la conscience supérieure. Mais il n'en développe pas toutes les conséquences. Cela se comprend, car il étudie dans le cerveau ce qu'il appelle les bases neurales de la conscience individuelle. Il n'étudie pas les échanges au sein des groupes sociaux, qui relèvent d'autres disciplines scientifiques. Ici, nous n'avons pas de raison de restreindre notre domaine de réflexion. Nous avons posé en principe qu'il fallait désormais identifier et analyser les multiples super-organismes qui, traversant les espèces vivantes et regroupant de multiples façons les individus au sein de celles-ci, forment des entités plus ou moins stables dotées d'une vie propre et se livrant pour leur compte à une compétition darwinienne incessante, dans le cadre de ce que Howard Bloom appelle la sélection de groupe. Cette compétition n'est pas génétique, car un groupe n'a pas de gènes en propre, autres que ceux du génome des individus qui le composent. Elle est culturelle. Mais elle n'en a pas moins d'importance dans l'évolution globale du monde biologique.

La conscience collective primaire

Les super-organismes sociaux, qu'il s'agisse d'un web bactérien, d'un essaim d'abeilles, d'une meute de loups ou des humains habitant un certain territoire auquel ils sont attachés, présentent une plus ou moins grande cohérence, permettant de les analyser comme des organismes et non comme des regroupements occasionnels d'individus isolés. Chacun d'eux obéit à des règles sociales complexes, dont la plupart encore demeurent d'ailleurs mystérieuses au regard des scientifiques. Ce ne sont en tous cas pas des organismes assimilables à l'organisme d'un animal isolé, avec ses caractères anatomiques et ses processus physiologiques de mieux en mieux identifiés par la science. Il n'y a pas de raison cependant de leur refuser l'aptitude à la conscience, au moins à la conscience primaire qui paraît inséparable de toute constitution biologique organisée. Mais les bases corporelles et les substrats neurologiques d'une telle conscience primaire ne sont évidemment pas ceux que les neurologues attribuent à la conscience primaire de l'organisme animal ou humain individuel. Il faut les rechercher, au cas pas cas, ceci d'autant plus difficilement qu'il est logique de postuler que la conscience primaire d'un essaim d'abeille n'est pas celle (au moins dans les formes, sinon dans ses logiques profondes) d'une communauté villageoise humaine. On pourrait évidemment éviter toute difficulté en évacuant l'hypothèse que de tels super-organismes disparates puissent disposer de consciences primaires éventuellement comparables à celle de l'homme. Mais on se priverait alors des nombreuses occasions permettant d'étudier et peut-être de mieux commencer à comprendre des comportements collectifs inexplicables autrement qu'en faisant l'hypothèse qu'il existe dans ces groupes certaines formes plus ou moins élaborées de conscience primaire, d'ailleurs parfois plus sophistiquées que l'on pourrait l'imaginer. On se priverait sans doute aussi de la possibilité de mieux comprendre la conscience primaire humaine.

Si nous laissons de côté les webs bactériens et autres groupes du monde animal, en ne considérant ici que les groupes humains, peut-on faire l'hypothèse qu'étudier ceux-ci en utilisant l'acquis des études de la conscience primaire individuelle réalisées par les neuro-physiologistes, telle que résumées au chapitre 4, peut apporter à la connaissance de ces groupes des éléments différents et plus instructifs que ceux fournis par la sociologie ou la psychologie sociale. Ces groupes humains sont si variés, allant de l'humanité tout entière jusqu'au simple couple, qu'il paraît difficile d'y observer quelques substrats communs à l'émergence d'une conscience primaire collective. Mais il est certains domaines où la sociologie traditionnelle reste à court de théories explicatives, tels l'inconscient collectif, les pulsions de foules allant de l'agression jusqu'à l'adhésion sans nuance, et bien d'autres, qui révèlent l'existence d'un corps social "physique" situé dans le temps et dans l'espace, déterminé par bien d'autres facteurs que les réflexes génétiquement programmés des individus, adoptant des états bien définis, dont la supposée conscience primaire collective serait à la fois l'émanation et l'agent coordonnateur.

Les sociobiologistes, nous l'avons vu, font l'hypothèse que la plupart des comportements inconscients collectifs sont provoqués par l'héritage génétique des individus. Il en serait ainsi par exemple de l'agressivité obéissant à des réflexes ancestraux visant à la défense du territoire. Mais les généticiens, nous l'avons vu également, hésitent maintenant à faire le lien entre tel gène et tel comportement précis, surtout si celui-ci n'est pas individuel mais collectif. Ils soupçonnent des relais multiples qu'ils ne sont pas capables d'analyser avec les outils dont ils disposent. Expliquer une réaction de foule tel que la panique par l'influence des gènes commandant les réflexes de fuite chez les individus est un peu court. Ce serait comme expliquer le réflexe de fuite d'un individu par le système de commande d'un de ses groupes musculaires. Il faudrait rechercher un mécanisme plus global. On voit donc que de vastes champs de recherches sont aujourd'hui ouverts, qui conduiront simultanément à mieux étudier ce en quoi consiste et comment se manifeste la conscience primaire chez les individus, animaux compris et, parallèlement, comme les phénomènes étudiés pourraient être retrouvés, ou éclairés, au niveau de ce qui dans les groupes correspondrait à une véritable conscience primaire restant à identifier.

La conscience collective supérieure

Bien plus riche encore nous paraît devoir être l'hypothèse d'une conscience collective d'ordre supérieur. Mais il faut bien s'entendre sur ce que l'on désignera par ce mot. Il ne s'agit pas d'évoquer la façon dont les échanges langagiers ont contribué dans le passé ou contribuent encore, au cours du développement, à construire la conscience supérieure des individus. Ce sont des sujets que les diverses sciences cognitives ont depuis longtemps abordé. Une approche beaucoup plus originale, conforme au paradigme des super-organismes exposé dans le présent chapitre, consisterait à étudier la façon dont des groupes constitués d'individus aptes à la communication peuvent se doter progressivement de contenus sémantiques ou connaissances leur assurant un avantage sélectif. Nous verrons dans le prochain chapitre que c'est précisément ce que paraissent faire des robots qui acquièrent spontanément, du simple fait de leur relation compétitive au sein d'un groupe, un début de communication symbolique par l'intermédiaire d'un proto-langage partagé.

Un groupe n'a pas d'autres organes sensoriels ni d'autres actionneurs musculaires que ceux des individus qui le composent. Ces organes, même regroupés, ne sont pas capables de performances radicalement nouvelles. Il n'en est pas de même du cerveau. On peut par contre considérer qu'un groupe dispose d'un cerveau d'une toute autre nature que les cerveaux des individus qui le composent, dès lors que ces cerveaux sont reliés par les canaux de la communication symbolique, notamment langagières. Un vaste cerveau réparti se constitue alors, aux performances instantanées considérablement augmentées, tant en puissance qu'en diversification ou versatilité. Par ailleurs, grâce au langage, des mémoires collectives indépendantes des individus se mettent en place et peuvent stocker d'innombrables modèles du monde, accessibles relativement facilement aux générations successives.

Nous avons vu que l'hypothèse de Gérald Edelman relative à la création des zones fonctionnelles du cerveau, qu'il a nommé la Théorie de la Sélection des Groupes de Neurones, permet d'expliquer, grâce à la sélection darwinienne, comment émergent les structures et les contenus neuraux les mieux aptes à la survie des individus. Dans le cas de la conscience collective, comme nous l'avons noté au chapitre 4, la même théorie, transposée, suffit à expliquer comment les groupes sociaux ont structuré leurs contenus conscients collectifs en développant les bases de connaissances les plus aptes à assurer leur survie. En simplifiant, on supposera que les premiers échanges langagiers se sont produits dans toutes les directions envisageables (sous forme d'une espèce de babillage aléatoire), jusqu'à ce que l'expérience conduise à ne retenir que les signifiants les plus aptes à représenter l'expérience du groupe en interaction avec son environnement. C'est d'ailleurs ce que l'on observe, nous l'avons vu, avec les expériences portant sur l'acquisition d'un protolangage par des populations de robots. On supposera que les premières connaissances explicatives ont été d'abord très empiriques, puis ont été intégrées à de vastes mythologies pour enfin se retrouver au sein de systèmes hypothético-déductifs rationnels qui ont donné naissance à l'immense appareil des sciences et technologies actuelles.

Au terme de ce processus, qui du groupe ou de chacun des individus qui le composent est devenu informé, réactif, intelligent et finalement conscient? Autant l'un que les autres, pourrons-nous répondre. Mais très probablement nous devrons situer le cœur de la compétence au sein du groupe, car aucun individu à lui seul ne peut atteindre à la puissance de mémorisation du collectif.

Peut-on se représenter simplement comment un groupe acquiert de la compétence ? Supposons un groupe humain primitif. Un des membres de ce groupe communique aux autres par le langage un contenu quelconque de sa conscience primaire, par exemple : "je ressens un malaise et je l'attribue au fait d'avoir consommé telle plante". A cela un autre répond : "j'ai consommé cette plante et je ne ressens pas de malaise". Un troisième rétorque : "je ressens un malaise, mais je pense que c'est mon voisin qui m'a jeté un sort". Aucune de ces assertions ne peut être réputée fausse si on ne l'extrait pas du champ des significations conférées par la conscience primaire de chacun des individus aux phénomènes que rencontre cet individu. C'est-à-dire qu'elle est vraie pour chacun de ces individus pris individuellement, vraie, parce qu'il le ressent ainsi et qu'il le dit en conséquence. Confrontées dans l'espace commun qu'impose le langage, elles se révèlent par contre contradictoires et suscitent de façon presque automatique une procédure d'élucidation ou lever de doute. On peut imaginer un processus très simple. Par exemple, un quatrième membre, dont le cerveau aura été informé grâce aux échanges langagiers du contenu des différentes assertions et en aura constaté l'incompatibilité, sera conduit à faire un test. Il ira (sans même y penser, c'est-à-dire sans faire appel à une prétendue décision volontaire) consommer la plante incriminée. Chacun observera le résultat. S'il ressent un malaise, il le dira. Il y aura donc deux voix en faveur de la toxicité, contre une en faveur de chacune des autres hypothèses. Si d'autres voix émettent le même diagnostic, la plante sera étiquetée par la majorité des membres du groupe comme toxique. Le groupe aura acquis une compétence précieuse pour sa survie future.

Mais imaginons un autre groupe, similaire, où le candidat à l'arbitrage choisisse de faire une offrande à la divinité pour conjurer le sort. Celle-ci n'aura pas d'effet prophylactique, mais on pourra expliquer cela par le caractère vraiment irascible du dieu. Dans ce cas, le groupe persistera à consommer la plante vénéneuse et pour pallier les effets du poison, multipliera les invocations et les sacrifices. Dans la compétition darwinienne avec le groupe précédent, ce dernier groupe aura toutes les chances de disparaître.

Un processus collectif de construction d'une épistémologie relativisée

Nous avons présenté dans le chapitre 1 de ce livre la méthode proposée par Mme Mugur-Schächter pour construire les connaissances en s'inspirant du processus utilisé par les physiciens quantiques. On crée une entité à observer, initialement non qualifiée parce que créée, et on multiplie les observations pour obtenir d'elle des descriptions relatives (probabilistes) permettant de la rapprocher des processus physiques inobservables qui sont sous-jacents. On obtient une connaissance qui "marche", c'est-à-dire qui est utilisable pour l'action pratique, même si nul ne prétend s'en servir pour décrire un réel en soi à jamais inaccessible. Ainsi peut-on symboliser les différents états d'une particule quantique par une fonction d'onde ou vecteur d'état, et utiliser cette connaissance dans, par exemple, un appareil, sans avoir à se poser la question de savoir si cette particule existe ou pas dans la nature. Pour Mme Mugur-Schächter, c'est le physicien ou, comme elle l'écrit, le cerveau de l'homme qui se livre à cette opération. Nous avons nous-même dans le livre indiqué qu'il faudrait préciser ce que l'on entend par le cerveau ou la conscience du physicien, si l'on voulait donner à la thèse présentée une portée plus large. En termes évolutifs, comment par ailleurs une telle propriété des cerveaux humains aurait-elle pu émerger ?

Or si nous admettons que la conscience supérieure est d'abord un processus collectif, supporté par le groupe tout entier, et qu'il est apparu naturellement, par émergence, au sein de groupes rassemblant des individus biologiques dotés de conscience primaire et de capacités d'échanges langagiers mais pas encore de conscience supérieure, l'exemple simpliste que nous venons de présenter peut fournir un début de réponse. Les membres d'un groupe humain observent un phénomène, le caractère vénéneux d'une plante. S'il s'était agi d'un groupe animal, ne disposant pas de protolangage, ce caractère n'aurait pas été nommé. Il aurait seulement été " vécu ", c'est-à-dire que certains individus seraient morts, d'autres auraient développé des résistances, le groupe aurait peut-être acquis des réflexes culturels d'évitement, mais l'information relative au caractère vénéneux de la plante n'aurait pas existé et n'aurait donc pas pu être communiquée systématiquement.

Dans le cas de notre groupe humain, les individus peuvent constater par le langage et communiquer aux autres les états corporels qu'ils ressentent et qui s'expriment de façon non nommée au sein de leur conscience primaire, sous forme de sensation de malaise. Comme ils sont capables de proto-langage, c'est-à-dire de proto-catégorisations rationnelles, chacun des individus ressentant ce malaise sera tenté de créer un proto-concept, associant l'état ressenti à un objet du monde extérieur pouvant l'expliquer. Les uns parleront d'une plante empoisonnée, les autres d'un sort jeté sur eux et d'autres encore créeront au hasard d'autres hypothèses. Si plusieurs individus émettent ainsi plusieurs proto-catégorisations, lesquelles entraîneront plusieurs processus de vérification expérimentale, l'entité-objet initialement créée, le malaise ressenti, finira par être précisé sous une forme probabiliste : on dira : il s'agit d'un empoisonnement et c'est dans la plupart des cas (calcul de probabilité) en consommant telle plante que le malaise survient. L'information, répandue par le langage au niveau du groupe suffira à informer dans l'avenir les membres de celui-ci, ce qui aura rendu le groupe tout entier plus savant et donc mieux adapté dans la lutte pour la survie.

Mais on voit que dans ce cas, ce n'est pas un individu isolé, saisi d'on ne sait quelle inspiration, qui aura à lui seul conduit l'ensemble du processus de construction d'une "connaissance relativisée". Ce sera le groupe. Sans le groupe, il ne se serait rien passé. Quant au groupe, son comportement de création de connaissance n'était pas fortuit. Il était nécessaire, du fait de l'existence en son sein des échanges langagiers lesquels ne peuvent pas ne pas donner naissance à la création de concepts qui entrent en compétition. En pratique, ils sont mis en œuvre par les membres du groupe, utilisant pour cela leurs instruments sensoriels et effecteurs. Ceux qui répondent le mieux à ces quasi-procédures de vérification sont sélectionnés. Nous verrons dans le chapitre suivant que le même processus paraît à l'œuvre dès que l'on rassemble des groupes de robots en compétition, obligés d'interagir à partir des entrées-sorties dont ils disposent, dont certaines peuvent être exaptées pour donner naissance à des langages.

C'est l'univers qui s'auto-informe

En élargissant le regard, nous pourrions dire que c'est l'univers tout entier qui, par de tels processus, s'auto-complexifie ou si l'on préfère, qui s'auto-informe. L'univers global enrichi, en reprenant notre exemple, d'un groupe ayant survécu parce qu'il a identifié le caractère toxique d'une plante au détriment d'un groupe ayant attribué la toxicité à un sort et ayant donc disparu faute d'avoir pu se prémunir contre le poison, est un univers ayant acquis un niveau de complexité supérieure. Il comportera désormais un groupe et, au-delà de ce groupe, une information qui associera tel phénomène d'empoisonnement à telle plante. Cette association ou contenu cognitif sera "entrée" dans les bases de connaissances caractérisant la conscience supérieure collective du groupe en question. Elle sera aussi accessible à la conscience supérieure des individus qui se référeront à ces bases de connaissances, d'où l'intérêt pour l'univers en question de mettre en place des bases de connaissances en libre-accès (open source). Il en résultera toute une série de conséquences matérielles en chaîne, par exemple l'éradication systématique de la plante par les groupes ainsi avertis, ou la recherche de plantes moins toxiques susceptibles d'être cultivées. Bref un monde nouveau aura été construit, remplaçant l'ancien monde, sans qu'aucune conscience supérieure individuelle ait pris pour ce faire la moindre décision prétendue volontaire. Par contre, les individus auront acquis au cours de ce processus une occasion précieuse d'enrichir leur conscience supérieure, à condition que l'état de leur conscience primaire les ait rendus ouverts, disponibles, pour de tels enrichissements.
C'est ainsi, pensons-nous, qu'il est possible de comprendre pourquoi les super-organismes conscients, et nous les humains qui en font partie, construisent autour d'eux des mondes plus riches, plus complexes, sans que nul ne décide jamais qu'il faut faire ceci ou cela. C'est finalement l'univers tout entier qui évolue, sans finalités prédéfinies, au hasard de la compétition/sélection des groupes d'individus comportant des bases neurales capables d'héberger une conscience primaire fut-elle rudimentaire, née elle-même d'une unité biologique fut-elle, elle aussi, rudimentaire. Des mécanismes de départ extrêmement simples créent en interagissant des mondes infiniment complexes.

Le fait pour un groupe ou pour la portion d'univers dont il fait partie de mettre à la disposition de ses membres des connaissances, empiriques ou scientifiques, acquises par les processus simples que nous venons de décrire, peut être compris comme un contenu de conscience collective permettant à cette portion d'univers de se représenter à ses yeux, c'est-à-dire de se doter d'un Je collectif, analogue bien que moins facilement discernable de l'intérieur, au Je des consciences supérieures individuelles. Pas plus que dans le cas des Je individuels, le Je collectif ne sera directement causal. Il sera toujours second par rapport aux processus générateurs. Mais il aura le rôle réorganisateur et fédérateur qui est celui du Je pour les individus conscients.

Comment s'exprimera le Je collectif ? D'abord indirectement par l'intermédiaire des individus qui auront pris conscience de son existence. Ils parleront alors de la famille, de la nation, de la science…comme d'entités réifiées dotées de corps. Mais le Je collectif pourra aussi s'exprimer directement, de façon il est vrai pouvant rester inconsciente aux individus, en générant en eux des comportements dépassant leurs intérêts immédiats, par exemple l'altruisme.

Dans ce point de vue, on peut penser que les différents comportements signalés par Howard Bloom comme contribuant à la survie des super-organismes, notamment les défenseurs de la conformité et les générateurs de diversité, se trouvent très tôt inscrits dans le patrimoine culturel des groupes. Ils le sont sans doute aussi dans le patrimoine génétique des individus constituant ces groupes, de même que d'autres réflexes collectifs plus primaires, comme ceux concernant la défense du territoire ou la recherche de nourriture. Ce sont eux en effet qui permettent au Je collectif, très utile à la survie de la conscience collective basée sur l'accumulation des connaissances, de se constituer et se renforcer.

On pourra sans doute ajouter à la liste de ces comportements acquis et transmis par hérédité culturelle voire génétique, en vue de la construction d'un savoir collectif, la soif inextinguible pour la remise en cause des connaissances et la recherche de nouvelles entités scientifiques qui caractérise, non seulement le scientifique digne de ce nom, mais l'homme en général. Ce ne serait après tout qu'une transposition de la propension à explorer son environnement et à le caractériser par essais et erreurs qui caractérise tout animal lui aussi digne de ce nom.

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