Nous
avons vu [nb : chapitre 4 du livre, consacré à
la conscience] que la conscience supérieure,
caractérisant presque exclusivement (semble-t-il)
les humains en société, était intimement
liée au langage. La conscience primaire est différente.
C'est une propriété du corps en situation.
Elle exprime l'unité du moi organique au sein des
différentes perceptions externes et internes qui
informent le système nerveux. Mais elle ne s'accompagne
pas de la conscience de soi. On la retrouve sous des formes
plus ou moins sophistiquées chez tous les animaux
(sinon plus largement encore). Par contre, ce serait seulement
chez les hominiens que le cerveau aurait acquis, avec l'aptitude
du corps au langage, la possibilité de transmettre
des informations symboliques éclairant les autres
membres du groupe sur certains des contenus de la conscience
primaire. L'énonciation d'un contenu conscient par
un locuteur entraîne des réponses de la part
de ses interlocuteurs, si bien que se construisent progressivement
des échanges en miroir, qui se complexifient au fur
et à mesure que le temps passe. On peut supposer
que l'émetteur initial est conduit à prendre
conscience de son existence en tant que Je, en s'assimilant
à ceux auxquels il s'adresse et qui lui répondent.
Le Je caractéristique de la conscience supérieure
se serait donc ainsi construit au cours de l'échange.
C'est
ce qu'en fait, on peut constater dans la vie courante. Le
modèle de moi autour duquel s'ordonnance ma conscience
supérieure est constamment construit par les informations
que je reçois du monde extérieur : ce que
me disent de moi mes interlocuteurs, les modèles
que des tiers me proposent et plus généralement
tout ce que je vois ou que je lis et que je m'applique à
moi-même. C'est pour cela que les méméticiens
sont, comme nous l'avons vu, tentés de considérer
que le Je n'est pas autre chose qu'un mèmeplexe,
en reconfiguration permanente, grâce auquel prend
sens l'ensemble de mes références conscientes.
Mais,
sans à aller jusqu'à dépersonnaliser
totalement le Je, comme le fait la mémétique,
on peut réfléchir à ce que suppose
l'hypothèse selon laquelle la conscience supérieure
individuelle naît et se développe par les échanges
langagiers au sein d'un groupe social. Nous avons vu que
Gérald Edelman fait de cette hypothèse un
des fondements de sa théorie de la conscience supérieure.
Mais il n'en développe pas toutes les conséquences.
Cela se comprend, car il étudie dans le cerveau ce
qu'il appelle les bases neurales de la conscience individuelle.
Il n'étudie pas les échanges au sein des groupes
sociaux, qui relèvent d'autres disciplines scientifiques.
Ici, nous n'avons pas de raison de restreindre notre domaine
de réflexion. Nous avons posé en principe
qu'il fallait désormais identifier et analyser les
multiples super-organismes qui, traversant les espèces
vivantes et regroupant de multiples façons les individus
au sein de celles-ci, forment des entités plus ou
moins stables dotées d'une vie propre et se livrant
pour leur compte à une compétition darwinienne
incessante, dans le cadre de ce que Howard Bloom appelle
la sélection de groupe. Cette compétition
n'est pas génétique, car un groupe n'a pas
de gènes en propre, autres que ceux du génome
des individus qui le composent. Elle est culturelle. Mais
elle n'en a pas moins d'importance dans l'évolution
globale du monde biologique.
La conscience collective primaire
Les super-organismes sociaux, qu'il s'agisse d'un web bactérien,
d'un essaim d'abeilles, d'une meute de loups ou des humains
habitant un certain territoire auquel ils sont attachés,
présentent une plus ou moins grande cohérence,
permettant de les analyser comme des organismes et non comme
des regroupements occasionnels d'individus isolés.
Chacun d'eux obéit à des règles sociales
complexes, dont la plupart encore demeurent d'ailleurs mystérieuses
au regard des scientifiques. Ce ne sont en tous cas pas
des organismes assimilables à l'organisme d'un animal
isolé, avec ses caractères anatomiques et
ses processus physiologiques de mieux en mieux identifiés
par la science. Il n'y a pas de raison cependant de leur
refuser l'aptitude à la conscience, au moins à
la conscience primaire qui paraît inséparable
de toute constitution biologique organisée. Mais
les bases corporelles et les substrats neurologiques d'une
telle conscience primaire ne sont évidemment pas
ceux que les neurologues attribuent à la conscience
primaire de l'organisme animal ou humain individuel. Il
faut les rechercher, au cas pas cas, ceci d'autant plus
difficilement qu'il est logique de postuler que la conscience
primaire d'un essaim d'abeille n'est pas celle (au moins
dans les formes, sinon dans ses logiques profondes) d'une
communauté villageoise humaine. On pourrait évidemment
éviter toute difficulté en évacuant
l'hypothèse que de tels super-organismes disparates
puissent disposer de consciences primaires éventuellement
comparables à celle de l'homme. Mais on se priverait
alors des nombreuses occasions permettant d'étudier
et peut-être de mieux commencer à comprendre
des comportements collectifs inexplicables autrement qu'en
faisant l'hypothèse qu'il existe dans ces groupes
certaines formes plus ou moins élaborées de
conscience primaire, d'ailleurs parfois plus sophistiquées
que l'on pourrait l'imaginer. On se priverait sans doute
aussi de la possibilité de mieux comprendre la conscience
primaire humaine.
Si nous laissons de côté les webs bactériens
et autres groupes du monde animal, en ne considérant
ici que les groupes humains, peut-on faire l'hypothèse
qu'étudier ceux-ci en utilisant l'acquis des études
de la conscience primaire individuelle réalisées
par les neuro-physiologistes, telle que résumées
au chapitre 4, peut apporter à la connaissance de
ces groupes des éléments différents
et plus instructifs que ceux fournis par la sociologie ou
la psychologie sociale. Ces groupes humains sont si variés,
allant de l'humanité tout entière jusqu'au
simple couple, qu'il paraît difficile d'y observer
quelques substrats communs à l'émergence d'une
conscience primaire collective. Mais il est certains domaines
où la sociologie traditionnelle reste à court
de théories explicatives, tels l'inconscient collectif,
les pulsions de foules allant de l'agression jusqu'à
l'adhésion sans nuance, et bien d'autres, qui révèlent
l'existence d'un corps social "physique" situé
dans le temps et dans l'espace, déterminé
par bien d'autres facteurs que les réflexes génétiquement
programmés des individus, adoptant des états
bien définis, dont la supposée conscience
primaire collective serait à la fois l'émanation
et l'agent coordonnateur.
Les sociobiologistes, nous l'avons vu, font l'hypothèse
que la plupart des comportements inconscients collectifs
sont provoqués par l'héritage génétique
des individus. Il en serait ainsi par exemple de l'agressivité
obéissant à des réflexes ancestraux
visant à la défense du territoire. Mais les
généticiens, nous l'avons vu également,
hésitent maintenant à faire le lien entre
tel gène et tel comportement précis, surtout
si celui-ci n'est pas individuel mais collectif. Ils soupçonnent
des relais multiples qu'ils ne sont pas capables d'analyser
avec les outils dont ils disposent. Expliquer une réaction
de foule tel que la panique par l'influence des gènes
commandant les réflexes de fuite chez les individus
est un peu court. Ce serait comme expliquer le réflexe
de fuite d'un individu par le système de commande
d'un de ses groupes musculaires. Il faudrait rechercher
un mécanisme plus global. On voit donc que de vastes
champs de recherches sont aujourd'hui ouverts, qui conduiront
simultanément à mieux étudier ce en
quoi consiste et comment se manifeste la conscience primaire
chez les individus, animaux compris et, parallèlement,
comme les phénomènes étudiés
pourraient être retrouvés, ou éclairés,
au niveau de ce qui dans les groupes correspondrait à
une véritable conscience primaire restant à
identifier.
La conscience collective
supérieure
Bien plus riche encore nous paraît devoir être
l'hypothèse d'une conscience collective d'ordre supérieur.
Mais il faut bien s'entendre sur ce que l'on désignera
par ce mot. Il ne s'agit pas d'évoquer la façon
dont les échanges langagiers ont contribué
dans le passé ou contribuent encore, au cours du
développement, à construire la conscience
supérieure des individus. Ce sont des sujets que
les diverses sciences cognitives ont depuis longtemps abordé.
Une approche beaucoup plus originale, conforme au paradigme
des super-organismes exposé dans le présent
chapitre, consisterait à étudier la façon
dont des groupes constitués d'individus aptes à
la communication peuvent se doter progressivement de contenus
sémantiques ou connaissances leur assurant un avantage
sélectif. Nous verrons dans le prochain chapitre
que c'est précisément ce que paraissent faire
des robots qui acquièrent spontanément, du
simple fait de leur relation compétitive au sein
d'un groupe, un début de communication symbolique
par l'intermédiaire d'un proto-langage partagé.
Un groupe n'a pas d'autres organes sensoriels ni d'autres
actionneurs musculaires que ceux des individus qui le composent.
Ces organes, même regroupés, ne sont pas capables
de performances radicalement nouvelles. Il n'en est pas
de même du cerveau. On peut par contre considérer
qu'un groupe dispose d'un cerveau d'une toute autre nature
que les cerveaux des individus qui le composent, dès
lors que ces cerveaux sont reliés par les canaux
de la communication symbolique, notamment langagières.
Un vaste cerveau réparti se constitue alors, aux
performances instantanées considérablement
augmentées, tant en puissance qu'en diversification
ou versatilité. Par ailleurs, grâce au langage,
des mémoires collectives indépendantes des
individus se mettent en place et peuvent stocker d'innombrables
modèles du monde, accessibles relativement facilement
aux générations successives.
Nous avons vu que l'hypothèse de Gérald Edelman
relative à la création des zones fonctionnelles
du cerveau, qu'il a nommé la Théorie de la
Sélection des Groupes de Neurones, permet d'expliquer,
grâce à la sélection darwinienne, comment
émergent les structures et les contenus neuraux les
mieux aptes à la survie des individus. Dans le cas
de la conscience collective, comme nous l'avons noté
au chapitre 4, la même théorie, transposée,
suffit à expliquer comment les groupes sociaux ont
structuré leurs contenus conscients collectifs en
développant les bases de connaissances les plus aptes
à assurer leur survie. En simplifiant, on supposera
que les premiers échanges langagiers se sont produits
dans toutes les directions envisageables (sous forme d'une
espèce de babillage aléatoire), jusqu'à
ce que l'expérience conduise à ne retenir
que les signifiants les plus aptes à représenter
l'expérience du groupe en interaction avec son environnement.
C'est d'ailleurs ce que l'on observe, nous l'avons vu, avec
les expériences portant sur l'acquisition d'un protolangage
par des populations de robots. On supposera que les premières
connaissances explicatives ont été d'abord
très empiriques, puis ont été intégrées
à de vastes mythologies pour enfin se retrouver au
sein de systèmes hypothético-déductifs
rationnels qui ont donné naissance à l'immense
appareil des sciences et technologies actuelles.
Au terme de ce processus, qui du groupe ou de chacun des
individus qui le composent est devenu informé, réactif,
intelligent et finalement conscient? Autant l'un que les
autres, pourrons-nous répondre. Mais très
probablement nous devrons situer le cur de la compétence
au sein du groupe, car aucun individu à lui seul
ne peut atteindre à la puissance de mémorisation
du collectif.
Peut-on se représenter simplement comment un groupe
acquiert de la compétence ? Supposons un groupe humain
primitif. Un des membres de ce groupe communique aux autres
par le langage un contenu quelconque de sa conscience primaire,
par exemple : "je ressens un malaise et je l'attribue
au fait d'avoir consommé telle plante". A cela
un autre répond : "j'ai consommé cette
plante et je ne ressens pas de malaise". Un troisième
rétorque : "je ressens un malaise, mais je pense
que c'est mon voisin qui m'a jeté un sort".
Aucune de ces assertions ne peut être réputée
fausse si on ne l'extrait pas du champ des significations
conférées par la conscience primaire de chacun
des individus aux phénomènes que rencontre
cet individu. C'est-à-dire qu'elle est vraie pour
chacun de ces individus pris individuellement, vraie, parce
qu'il le ressent ainsi et qu'il le dit en conséquence.
Confrontées dans l'espace commun qu'impose le langage,
elles se révèlent par contre contradictoires
et suscitent de façon presque automatique une procédure
d'élucidation ou lever de doute. On peut imaginer
un processus très simple. Par exemple, un quatrième
membre, dont le cerveau aura été informé
grâce aux échanges langagiers du contenu des
différentes assertions et en aura constaté
l'incompatibilité, sera conduit à faire un
test. Il ira (sans même y penser, c'est-à-dire
sans faire appel à une prétendue décision
volontaire) consommer la plante incriminée. Chacun
observera le résultat. S'il ressent un malaise, il
le dira. Il y aura donc deux voix en faveur de la toxicité,
contre une en faveur de chacune des autres hypothèses.
Si d'autres voix émettent le même diagnostic,
la plante sera étiquetée par la majorité
des membres du groupe comme toxique. Le groupe aura acquis
une compétence précieuse pour sa survie future.
Mais imaginons un autre groupe, similaire, où le
candidat à l'arbitrage choisisse de faire une offrande
à la divinité pour conjurer le sort. Celle-ci
n'aura pas d'effet prophylactique, mais on pourra expliquer
cela par le caractère vraiment irascible du dieu.
Dans ce cas, le groupe persistera à consommer la
plante vénéneuse et pour pallier les effets
du poison, multipliera les invocations et les sacrifices.
Dans la compétition darwinienne avec le groupe précédent,
ce dernier groupe aura toutes les chances de disparaître.
Un processus collectif de construction
d'une épistémologie relativisée
Nous avons présenté dans le chapitre 1 de
ce livre la méthode
proposée par Mme Mugur-Schächter pour construire
les connaissances en s'inspirant du processus utilisé
par les physiciens quantiques. On crée une entité
à observer, initialement non qualifiée parce
que créée, et on multiplie les observations
pour obtenir d'elle des descriptions relatives (probabilistes)
permettant de la rapprocher des processus physiques inobservables
qui sont sous-jacents. On obtient une connaissance qui "marche",
c'est-à-dire qui est utilisable pour l'action pratique,
même si nul ne prétend s'en servir pour décrire
un réel en soi à jamais inaccessible. Ainsi
peut-on symboliser les différents états d'une
particule quantique par une fonction d'onde ou vecteur d'état,
et utiliser cette connaissance dans, par exemple, un appareil,
sans avoir à se poser la question de savoir si cette
particule existe ou pas dans la nature. Pour Mme Mugur-Schächter,
c'est le physicien ou, comme elle l'écrit, le cerveau
de l'homme qui se livre à cette opération.
Nous avons nous-même dans le livre indiqué
qu'il faudrait préciser ce que l'on entend par le
cerveau ou la conscience du physicien, si l'on voulait donner
à la thèse présentée une portée
plus large. En termes évolutifs, comment par ailleurs
une telle propriété des cerveaux humains aurait-elle
pu émerger ?
Or si nous admettons que la conscience supérieure
est d'abord un processus collectif, supporté par
le groupe tout entier, et qu'il est apparu naturellement,
par émergence, au sein de groupes rassemblant des
individus biologiques dotés de conscience primaire
et de capacités d'échanges langagiers mais
pas encore de conscience supérieure, l'exemple simpliste
que nous venons de présenter peut fournir un début
de réponse. Les membres d'un groupe humain observent
un phénomène, le caractère vénéneux
d'une plante. S'il s'était agi d'un groupe animal,
ne disposant pas de protolangage, ce caractère n'aurait
pas été nommé. Il aurait seulement
été " vécu ", c'est-à-dire
que certains individus seraient morts, d'autres auraient
développé des résistances, le groupe
aurait peut-être acquis des réflexes culturels
d'évitement, mais l'information relative au caractère
vénéneux de la plante n'aurait pas existé
et n'aurait donc pas pu être communiquée systématiquement.
Dans le cas de notre groupe humain, les individus peuvent
constater par le langage et communiquer aux autres les états
corporels qu'ils ressentent et qui s'expriment de façon
non nommée au sein de leur conscience primaire, sous
forme de sensation de malaise. Comme ils sont capables de
proto-langage, c'est-à-dire de proto-catégorisations
rationnelles, chacun des individus ressentant ce malaise
sera tenté de créer un proto-concept, associant
l'état ressenti à un objet du monde extérieur
pouvant l'expliquer. Les uns parleront d'une plante empoisonnée,
les autres d'un sort jeté sur eux et d'autres encore
créeront au hasard d'autres hypothèses. Si
plusieurs individus émettent ainsi plusieurs proto-catégorisations,
lesquelles entraîneront plusieurs processus de vérification
expérimentale, l'entité-objet initialement
créée, le malaise ressenti, finira par être
précisé sous une forme probabiliste : on dira
: il s'agit d'un empoisonnement et c'est dans la plupart
des cas (calcul de probabilité) en consommant telle
plante que le malaise survient. L'information, répandue
par le langage au niveau du groupe suffira à informer
dans l'avenir les membres de celui-ci, ce qui aura rendu
le groupe tout entier plus savant et donc mieux adapté
dans la lutte pour la survie.
Mais on voit que dans ce cas, ce n'est pas un individu isolé,
saisi d'on ne sait quelle inspiration, qui aura à
lui seul conduit l'ensemble du processus de construction
d'une "connaissance relativisée". Ce
sera le groupe. Sans le groupe, il ne se serait rien
passé. Quant au groupe, son comportement de création
de connaissance n'était pas fortuit. Il était
nécessaire, du fait de l'existence en son sein des
échanges langagiers lesquels ne peuvent pas ne pas
donner naissance à la création de concepts
qui entrent en compétition. En pratique, ils sont
mis en uvre par les membres du groupe, utilisant pour
cela leurs instruments sensoriels et effecteurs. Ceux qui
répondent le mieux à ces quasi-procédures
de vérification sont sélectionnés.
Nous verrons dans le chapitre suivant que le même
processus paraît à l'uvre dès
que l'on rassemble des groupes de robots en compétition,
obligés d'interagir à partir des entrées-sorties
dont ils disposent, dont certaines peuvent être exaptées
pour donner naissance à des langages.
C'est l'univers qui s'auto-informe
En élargissant le regard, nous pourrions dire que
c'est l'univers tout entier qui, par de tels processus,
s'auto-complexifie ou si l'on préfère, qui
s'auto-informe. L'univers global enrichi, en reprenant notre
exemple, d'un groupe ayant survécu parce qu'il a
identifié le caractère toxique d'une plante
au détriment d'un groupe ayant attribué la
toxicité à un sort et ayant donc disparu faute
d'avoir pu se prémunir contre le poison, est un univers
ayant acquis un niveau de complexité supérieure.
Il comportera désormais un groupe et, au-delà
de ce groupe, une information qui associera tel phénomène
d'empoisonnement à telle plante. Cette association
ou contenu cognitif sera "entrée" dans
les bases de connaissances caractérisant la conscience
supérieure collective du groupe en question. Elle
sera aussi accessible à la conscience supérieure
des individus qui se référeront à ces
bases de connaissances, d'où l'intérêt
pour l'univers en question de mettre en place des bases
de connaissances en libre-accès (open source). Il
en résultera toute une série de conséquences
matérielles en chaîne, par exemple l'éradication
systématique de la plante par les groupes ainsi avertis,
ou la recherche de plantes moins toxiques susceptibles d'être
cultivées. Bref un monde nouveau aura été
construit, remplaçant l'ancien monde, sans qu'aucune
conscience supérieure individuelle ait pris pour
ce faire la moindre décision prétendue volontaire.
Par contre, les individus auront acquis au cours de ce processus
une occasion précieuse d'enrichir leur conscience
supérieure, à condition que l'état
de leur conscience primaire les ait rendus ouverts, disponibles,
pour de tels enrichissements.
C'est ainsi, pensons-nous, qu'il est possible de comprendre
pourquoi les super-organismes conscients, et nous les humains
qui en font partie, construisent autour d'eux des mondes
plus riches, plus complexes, sans que nul ne décide
jamais qu'il faut faire ceci ou cela. C'est finalement l'univers
tout entier qui évolue, sans finalités prédéfinies,
au hasard de la compétition/sélection des
groupes d'individus comportant des bases neurales capables
d'héberger une conscience primaire fut-elle rudimentaire,
née elle-même d'une unité biologique
fut-elle, elle aussi, rudimentaire. Des mécanismes
de départ extrêmement simples créent
en interagissant des mondes infiniment complexes.
Le fait pour un groupe ou pour la portion d'univers dont
il fait partie de mettre à la disposition de ses
membres des connaissances, empiriques ou scientifiques,
acquises par les processus simples que nous venons de décrire,
peut être compris comme un contenu de conscience collective
permettant à cette portion d'univers de se représenter
à ses yeux, c'est-à-dire de se doter d'un
Je collectif, analogue bien que moins facilement discernable
de l'intérieur, au Je des consciences supérieures
individuelles. Pas plus que dans le cas des Je individuels,
le Je collectif ne sera directement causal. Il sera toujours
second par rapport aux processus générateurs.
Mais il aura le rôle réorganisateur et fédérateur
qui est celui du Je pour les individus conscients.
Comment s'exprimera le Je collectif ? D'abord indirectement
par l'intermédiaire des individus qui auront pris
conscience de son existence. Ils parleront alors de la famille,
de la nation, de la science
comme d'entités
réifiées dotées de corps. Mais le Je
collectif pourra aussi s'exprimer directement, de façon
il est vrai pouvant rester inconsciente aux individus, en
générant en eux des comportements dépassant
leurs intérêts immédiats, par exemple
l'altruisme.
Dans ce point de vue, on peut penser que les différents
comportements signalés par Howard Bloom comme contribuant
à la survie des super-organismes, notamment les défenseurs
de la conformité et les générateurs
de diversité, se trouvent très tôt inscrits
dans le patrimoine culturel des groupes. Ils le sont sans
doute aussi dans le patrimoine génétique des
individus constituant ces groupes, de même que d'autres
réflexes collectifs plus primaires, comme ceux concernant
la défense du territoire ou la recherche de nourriture.
Ce sont eux en effet qui permettent au Je collectif, très
utile à la survie de la conscience collective basée
sur l'accumulation des connaissances, de se constituer et
se renforcer.
On pourra sans doute ajouter à la liste de ces comportements
acquis et transmis par hérédité culturelle
voire génétique, en vue de la construction
d'un savoir collectif, la soif inextinguible pour la remise
en cause des connaissances et la recherche de nouvelles
entités scientifiques qui caractérise, non
seulement le scientifique digne de ce nom, mais l'homme
en général. Ce ne serait après tout
qu'une transposition de la propension à explorer
son environnement et à le caractériser par
essais et erreurs qui caractérise tout animal lui
aussi digne de ce nom.