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Publiscopie
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Introduction
au siècle des menaces
par Jacques
Blamont
Editions
Odile Jacob 2004
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présentation et discussion
par Jean-Paul Baquiast
25 septembre 2004
version provisoire
Des
périls imparables, parce qu'émergents et trop
rapidement
convergents
Présentation
générale
On ne
peut pas, à moins d'être dénué
à la fois d'imagination et d'une connaissance minimum
de ce qu'est le monde global, sortir indemne de la lecture
du dernier livre de Jacques Blamont, Introduction au siècle
des menaces. J'irai plus loin. Sur beaucoup de gens, ce livre
devrait faire l'effet de la vision qu'a eue Paul d'Ephèse
sur le chemin de Damas, les dépouiller de toutes leurs
certitudes rassurantes et les laisser seuls, confrontés
à leur mort annoncée.
La thèse est simple, résumée dans le
Prologue. L'auteur raconte que, en 1993, lors d'une mission
au Jet Propulsion Laboratory, face à un cas d'extrême
misère, il a pris conscience du fait que la science
fondamentale, qu'il croyait capable d'élever le niveau
matériel et moral de l'humanité, n'était
qu'un des aspects trompeurs de ce qu'il nomme "quelque
chose d'énorme et de mystérieux", un mécanisme
implacable s'étant mis en marche pour détruire
la civilisation.
Ce mécanisme, c'est le développement exponentiel
des sciences et des technologies, produisant un développement
lui aussi exponentiel des populations et des besoins, sur
une Terre dont les ressources actuelles et futures se révèlent
incapables de faire face à la demande. Il en résulte
déjà une inégalité intellectuellement
peu supportable entre les favorisés dont le revenu
dépasse les 50 $ par jour et les milliards d'hommes
à 1 $, comme il les appelle. Mais bientôt, du
fait des réseaux modernes qui font du monde, comme
on l'a dit, un vaste village, ces milliards d'homme à
1 $ ne vont pas rester tranquillement chez eux à mourir,
comme actuellement au Darfour. Ils vont détruire, involontairement
par leur seule volonté de survivre, puis de plus en
plus volontairement, la citadelle de privilèges où
croyaient s'être enfermés les favorisés.
Ceux-ci, par leur aveuglement despotique, ne feront rien pour
prévenir le mal, mais au contraire accéléreront
leur propre destruction.
Plusieurs sortes de catastrophes nous menacent, qui se conjugueront.
L'auteur cite évidemment d'abord les conflits armés
entre Etats, principalement nourris par la politique américaine
d'hégémonie reposant sur un effort effréné
de maîtrise des technologies de domination civiles et
militaires. Le cur en est fourni par les moyens de surveillance
et de combat faisant appel à l'électronique
et aux réseaux. C'est la Cyberwar, qui n'exclut pas
cependant le renforcement des arsenaux nucléaires,
bactériologiques et chimiques déjà constitués
dans la prévision d'une guerre avec l'URSS. Mais de
nombreux Etats émergents se sont donnés ou vont
se donner aussi de telles armes. Ils n'auront pas la maîtrise
américaine, mais ils pourront provoquer - et provoqueront
inévitablement, pense l'auteur - des conflits catastrophiques.
On pense à l'Inde et au Pakistan, mais bien d'autres
théâtres d'opérations pourront s'ouvrir
dans les années à venir.
La deuxième grande menace est celle à laquelle
aujourd'hui tout le monde se réfère, le terrorisme
mené par des entités proliférantes sur
le mode viral, utilisant les ressources de l'Internet et des
réseaux multimédia pour mobiliser progressivement
dans la guerre contre les riches des millions puis des milliards
de fanatiques n'ayant rien à perdre. C'est ce que Jacques
Blamont appelle la netwar. Les Etats-Unis mènent aussi
la netwar. C'est même une de leurs formes d'assujettissement
des esprits. Mais ce sont les internationales terroristes
qui en tirent dorénavant le meilleur profit.
D'autres types de menaces sont déjà en route,
en arrière plan des précédentes. C'est
l'épuisement des ressources de l'écosystème,
objet de beaucoup de discours, mais dont nul ne mesure ce
qui en résultera : les hommes à 1 $, entassés
dans des mégapoles submergées par les risques
naturels, se jetteront à l'assaut des pays riches.
C'est aussi et surtout, dirait sans doute l'auteur, les innombrables
maladies mutantes qui viendront à bout des illusoires
protections sanitaires derrière lesquelles l'Occident
croit encore pouvoir s'abriter. La route du futur est ainsi
barrée, et bien barrée, par un mur infranchissable.
On
dira que les messages de ce type n'ont rien d'original. Tant
et si bien qu'ils n'ont plus guère d'effet. Quand ils
proviennent des militants tiers-mondistes ou altermondialistes,
ils sont repris et déclinés sous de multiples
formes, sans provoquer beaucoup de réactions des décideurs
mondiaux. Quand ils sont formulés par des scientifiques
comme Martin Rees(1)
ou Hubert Reeves, on y voit le remords de gens brûlant
ce qu'ils ont adoré, provoquant de façon un
peu irresponsable un rejet des sciences et technologies qui
pourraient précisément apporter des remèdes
aux grandes inégalités. Mais c'est sans doute
parce que ces messages ne sont pas assez forts. Nul part,
il ne nous est dit, comme le fait Jacques Blamont, que la
machine à s'autodétruire ne peut plus désormais
être arrêtée, quoiqu'on fasse ? Martin
Rees donne à l'humanité 50 chances pour 100
d'échapper à l'apocalypse (au "doomsday")
. Pour Jacques Blamont, elle n'a aucune chance d'y échapper.
A la fin du livre, il se met dans la posture d'un médecin
annonçant à un malade qu'il n'a plus que 3 mois
à vivre quoiqu'il fasse. Le monde tel que nous le connaissons
n'a selon lui plus que quelques années à vivre,
quoi qu'il fasse. Tout les "Il n'y a qu'à",
comme il les appelle, n'y feront rien car ceux qui les professent
n'ont pas compris la rigueur des enchaînements mortifères
qui sont en train de sceller notre destin.
Mais il
y a d'autres raisons que son pessimisme absolu qui obligent
à distinguer ce livre. La première est son style
superbe, mêlant le réalisme décapant,
l'ironie et souvent la poésie, de sorte que les 500
pages se lisent tout d'une traite. La seconde est l'abondance
et la précision des documents, citations, informations
fournies. L'auteur a approché tous les grands de l'establishment
scientifico-militaro-industriel, en France, aux Etats-Unis
et dans ce qu'il appelle la Soviétie. Il connaît
parfaitement ce dont il parle, contrairement à beaucoup
de ceux qui dénoncent la science, la technologie ou
l'impérialisme américain sans y comprendre grand
chose. Pour les lecteurs de notre revue, bien au fait nous
pouvons l'espérer de toutes ces questions, beaucoup
des données fournies n'apparaîtront pas originales
(certaines nécessitent aussi d'être actualisées).
Cependant, pour l'immense majorité des lecteurs que
le livre devrait avoir, à commencer par les hommes
politiques dont la naïveté, face notamment aux
Etats-Unis, le dispute à l'aveuglement, il y a là
une source irremplaçable d'information et de mise en
garde.
L'argumentaire
détaillé
Entrons
maintenant un peu dans le détail du livre. Le chapitre
1 intitulé le moteur de l'histoire décrit
l'explosion des sciences et technologies de l'information,
entretenue au rythme de la loi de Moore par un doublement
tous les 18 mois des performances des systèmes. Ce
sont les Etats-Unis qui ont été à la
naissance de cette explosion techno-scientifique. Ils continuent
à l'entretenir et à en bénéficier
par les investissements colossaux consacrés par les
administrations et par les entreprises high-tech, désormais
quasiment toutes en situation de monopole mondial. Le mouvement
se poursuit avec l'arrivée des nanotechnologies et
de l'informatique quantique, de la bio-informatique et des
neurosciences artificielles. Nous avons nous-mêmes maintes
fois décrit la façon dont les Etats-Unis veulent
utiliser ce que la National Science Foundation a nommé
les sciences émergentes et convergentes pour se donner
la maîtrise des corps et des esprits dans le monde entier.
Ceci dit, les mouvements minoritaires, d'inspiration terroriste,
pourront aussi mettre la main sur certaines de ces technologies
afin d'en faire des armes de destruction.
Mais de tels développements ne découlent pas
seulement d'une volonté politique. Ils sont en fait
le fruit d'une émergence globale, à base technologique,
sur laquelle désormais personne ne peut rien et qui
transforme en profondeur l'ensemble des sociétés.
Le chapitre 2 décrit les facteurs de cette transformation.
C'est la rapidité, qui bénéficie aux
groupes et pays qui savent s'adapter plus vite que les autres,
Etats-Unis en tête. Mais c'est aussi ce que l'auteur
nomme maladroitement la saturation, qui est l'épuisement,
à la même vitesse accélérée,
des ressources essentielles, complétée de l'impossibilité
de les renouveler, contrairement à ce que promettaient
les défenseurs des nouvelles technologies : eau potable,
nourriture, espace habitable (ce qui crée le phénomène
des mégapoles invivables foyers de toutes les explosions).
La réticulation enfin, c'est-à-dire la mise
en réseau potentiel de tous les opposants, produit
la guerre sur les réseaux, dont bénéficient
notamment les altermondialistes les plus radicaux et les groupes
du type d'El Quaida. Cette réticulation ne profitera
pas, contrairement à ce que l'on pouvait espérer
dans une vue naïve de la communication, aux laboratoires
innovants et aux mouvements humanistes, mais à "la
peur, à la haine et au désespoir, à ceux
qui ne veulent pas construire mais détruire" .
Le panorama d'arrière-plan est celui de l'inégalité
absolue, 6 milliards d'individus, bientôt 9 (en 2050)
dont au moins 2 à 3 milliards vivent aujourd'hui, non
au seuil de la pauvreté, mais en dessous, tandis que
15% de la population dispose des 4/5 du PIB mondial. Cette
inégalité ne s'atténue pas avec le temps
mais s'accroît.
Les chapitres 3, 4, 5 et 6 sont consacrés essentiellement
à montrer les mécanismes de génération
de l'hyper-puissance américaine et à la façon
dont celle-ci se déploie, d'abord dans les stratégies
de dominance totale, "full spectrum dominance",
ensuite sur le terrain des différentes guerres où
les Etats-Unis depuis 15 ans ont engagé leurs forces,
enfin dans l'espoir de construire un bunker inviolable à
toutes les agressions possibles. Ces pages fourmillent de
références multiples (voir notamment en fin
d'ouvrage, la liste des abréviations et des auteurs
cités), références qu'ignorent, nous
en sommes à peu près convaincus, l'écrasante
majorité des citoyens et même des hommes politiques
européens. Il faut pourtant les connaître, afin
de comprendre, notamment en Europe, l'asservissement que l'on
risque quand on pratique l'atlantisme mou qui est encore une
posture dominante dans les cercles politiques et économiques
européens.
Ces quatre chapitres montrent également, précisément,
l'impuissance historique de l'Europe à se doter des
moyens scientifiques et technologiques, civiles et militaires,
qui auraient permis de peser d'un poids suffisant face aux
Etats-Unis. La France, pour sa part, un peu moins passive
dans le discours, n'a cependant produit que des gesticulations.
La situation n'est pas meilleure aujourd'hui, quand on voit
le peu d'intérêt accordé aux programmes
de recherche et de développement en Europe. Le livre
a été pour l'essentiel rédigé
avant l'invasion de l'Irak. Il ne tient donc pas compte de
l'actuel "enlisement", au moins apparent, de la
coalition anglo-américaine dans ce pays. Mais on peut
penser que cet enlisement n'est qu'un épisode. Cela
ne bouleversera pas les rapports de force entre les Etats-Unis,
l'Europe et les puissances émergentes, notamment la
Chine.
Le chapitre 7 nous intéressera particulièrement,
car il détaille l'incapacité des pays européens
et de l'Union à se doter d'une politique de puissance,
face aux Etats-Unis. Les Européens préfèrent,
dit l'auteur, une politique de jouissance (ou de simple laisser-aller).
Ceci est évident dans tous les domaines de la puissance
scientifique et technologique, mais plus particulièrement
en matière de défense. Nous ne résumerons
pas tout ceci, qu'il faut évidemment lire et méditer.
Disons que l'auteur ne semble pas encore croire aux velléités
affichées au plan européen pour se doter d'un
noyau de défense commune. Les bases manquent. Quant
à la France, Jacques Blamont est très sévère
à l'égard de la politique gouvernementale affichée
aux Nations-Unies à la veille de l'invasion de l'Irak,
politique qu'il qualifie de lâcheté. Il ne fallait
pas, certes, abonder dans le sens des Donald Rumsfeld et autres
Wolfovitz, mais il fallait tout faire pour rallier à
la position franco-allemande l'ensemble des pays européens,
plutôt que laisser enfoncer le coin que l'on sait entre
la vieille Europe et l'autre. Pour cela la France aurait du
s'engager massivement dans la construction d'une politique
scientifique et de défense commune susceptible d'intéresser
les nouveaux entrants. Cela n'a pas été fait
et cela ne sera pas fait. L'effondrement des budgets de défense
et de R/D stratégique se poursuit.
Que sera l'avenir, sur ces bases? C'est celui de toutes les
menaces. Le chapitre 8 en donne une première
analyse. Il distingue les Etats et peuples du Moteur (essentiellement
l'Occident, dominé par les Etats-Unis) et ceux du Trou.
Ceux qui sont dans le Trou veulent en sortir et s'en prennent
à ceux du Moteur, en retournant contre eux les armes
développées au sein du Moteur. Ceci est illustré
par la prolifération des armes de destruction massive
ABC, atomiques, bactériologiques et chimiques. Il y
a les armements dont un nombre de plus en plus grand d'Etats
se font les champions, au mépris de tous les traités.
Mais il y a aussi et de plus en plus ceux dont se dotent les
groupes terroristes, enrichis par des trafics mafieux. Il
serait irréaliste de penser que tous ces arsenaux resteront
sagement dans leurs entrepôts. L'Occident ne pourra
pas se protéger, contrairement aux illusions de la
politique de rétorsion.
Le même chapitre 8 (dont il aurait mieux valu faire
un chapitre à part entière) consacre de longs
développements à la netwar, c'est-à-dire
à la guerre que mènent et mèneront contre
les peuples du Moteur, grâce aux réseaux, les
quelque 2 milliards d'hommes à moins de 1$. Ceux-ci
sont principalement concentrés dans des pays musulmans
qui n'ont pas réussi, contrairement à la Chine
et à l'Inde, à se donner des voies pour rejoindre
le Moteur. Sans adhérer entièrement à
la thèse de Huntington sur la guerre des civilisations,
Jacques Blamont ne peut pas ne pas constater la façon
dont les ennemis de l'Occident utilisent les cercles de l'Islam
militants pour recruter sans cesse de nouveaux soldats qui
n'ont rien à perdre, assurés qu'ils sont de
monter au paradis après leur sacrifice dans des attentats-suicides.
Ces recrutements sont d'autant plus faciles, pourrions nous
ajouter à la date où nous écrivons cet
article, que les Etats-Unis par leur aveuglement en Irak ont
tout fait pour y aider. Le chapitre détaille, sans
doute avec trop de luxe, car il donnera des idées à
ceux qui n'en ont pas encore, les multiples moyens qu'ont
les internationales salafistes et autres diverses obédiences
de la soi-disant guerre sainte pour détruire le Moteur
de l'intérieur.
La peinture de l'apocalypse est-elle complète ? Absolument
pas. Le chapitre 9 décrit les menaces environnementales
tout aussi pernicieuses qui nous attendent. Le 21e siècle
sera le siècle des épidémies, devenues
imparables du fait de l'émergence continue de nouveaux
germes prenant naissance dans les foyers de misère
et d'insalubrité du tiers-monde. Il sera aussi le siècle
des désastres : épuisement des sources d'énergie,
de matière première, de nourriture. S'y ajouteront
les brutaux changements climatiques qui généreront
une nouvelle extinction massive biologique, dont les premières
victimes seront les mammifères supérieurs (humains
compris) et dont les gagnants seront de nouvelles espèces
virales, bactériennes ou parasitaires. Ce sera la revanche
de Gaïa, l'écosystème martyrisé
par la civilisation technologique.
On pourra remédier à tel ou tel risque, mais
leur conjonction les rend imparables. L'humanité est
en train d'atteindre une Singularité(2),
selon le terme employé par les gourous de l'explosion
des réseaux de connaissances. Mais il ne s'agit pas
d'une Singularité positive, ouvrant une sorte de Big
Bang vers un avenir radieux. C'est celle d'une Singularité
négative, une sorte de Black Hole béant où
nous seront tous aspirés. Même le retrait de
certains dans la méditation et la prière ne
les sauverait pas. L'auteur prend là de véritables
accents prophétiques, en citant le fameux épisode
du Livre de Daniel, Manê-Tecel-Pharês. "Cette
nuit là, Balthazar, le roi de Chaldée, fut mis
à mort". C'est ce qui nous attend tous. Aucune
fuite, dans l'espace ou le virtuel, ne nous sauvera. Nous
sommes en train de nous mettre nous-mêmes à mort.
Quelques
commentaires
Jacques Blamont sait bien que beaucoup de ses lecteurs ne
se laisseront pas impressionner par sa démonstration.
Ils tenteront de réagir. Les propositions et bonnes
résolutions vont fleurir. Mais il les a désarmées
d'avance, en expliquant que les solutions variées aujourd'hui
imaginables ou bien seront partielles et sans effets globaux,
ou bien ne seront pas acceptées. Jamais par exemple
les gens à 50$ ne consentiront à réduire
leur budget à 20$, pas plus que ceux à 1$ ne
se satisferont d'être hissés grâce à
cette réduction au statut mirifique d'hommes à
5 $.
Néanmoins le diagnostic impitoyable sera discuté
et l'auteur taxé de pessimisme maladif. Pourquoi par
exemple ne pas penser que des sources d'énergie alternatives
(y compris la fusion thermonucléaire que Jacques Blamont
balaie d'une phrase), conjuguées à des économies,
ne pourraient-elles, nécessité aidant, pallier
la crise des énergies fossiles ? De nombreuses technologies
et sciences non critiquées sérieusement par
l'auteur, apparaissent prometteuses, et ne peuvent être
disqualifiées avant même d'avoir été
mises en uvre.
Par ailleurs, au plan humain, pourquoi faire systématiquement
de l'homme à 1 $ une sorte de rat enragé prêt
à tout pour ronger le navire qui le porte ? Les humanitaires
et autres intermondialistes pacifistes (doux rêveurs
dira l'auteur), n'ont pas renoncé à porter auprès
du tiers monde un autre message que celui de Bush. Ce devrait
être là tout l'avenir d'une puissance européenne
enfin reconquise et mise un peu plus au service de la lutte
contre le sous-développement.
Mais nous voudrions poser à l'auteur des questions
un peu différentes.
La
première concerne l'accueil fait au livre. Selon l'éditeur,
il s'est bien vendu. Il aurait donc du logiquement provoquer
un énorme mouvement d'opinion. Les collègues
de Jacques Blamont à l'Académie des sciences
devraient être en révolution. Or, à notre
connaissance du moins, on en a très peu parlé?
Comment expliquer ce relatif silence ? Est-il dû à
l'aveuglement persistant de ceux que Jupiter aveugle, que
ce soit les gouvernements, les firmes ou les citoyens occidentaux.
Mais alors comment, si la situation est si grave, briser le
silence ? Il est vrai que s'il n'y avait rien à faire,
se taire ou agir ne changerait rien au désastre annoncé.
Mais personne ne peut accepter cela. L'homme n'est pas programmé
génétiquement pour se laisser abattre sans résistance.
Une grande part du livre montre l'avance qu'ont pris les Etats-Unis
dans la netwar et la cyberwar, aux dépends notamment
de l'Europe, dont l'auteur dénonce à juste titre
l'aveuglement et la lâcheté. Nous partageons
ce point de vue, qui anime en particulier le mouvement que
nous lançons pour une Europe développant mieux
que par le passé les sciences et technologies de souveraineté.(www.europe-puissance-scientifique.org)
Mais ne faut-il pas penser, face notamment à l'enlisement
momentané des Etats-Unis en Irak et dans leur guerre
particulièrement maladroite contre le terrorisme, que
l'Europe dispose maintenant d'un créneau pour rattraper
son retard, de préférence dans des technologies
pouvant contribuer à diminuer l'inégalité
du développement mondial? Dans ce cas, comment en faire
mieux prendre conscience aux européens? Ce ne sera
sans doute pas en expliquant que les jeux sont faits et que
tout est perdu.
A l'inverse, que répondre à ceux qui continuent
à voir dans les Etats-Unis le meilleur rempart contre
les fanatiques en guerre contre l'Occident, et qui traitent
d'anti-américanisme
primaire le fait de vouloir que l'Europe se donne les éléments
de l'indépendance technologique ? Est-ce qu'une certaine
forme d'anti-américanisme (combattant au moins les
dérives autoritaires de l'administration actuelle)
n'est pas un point de passage obligé pour la
renaissance européenne?
Posons pour terminer une question qui relève de l'épistémologie.
Dans notre revue, nous avons présenté beaucoup
de thèses scientifiques pour qui la conscience volontaire
est une illusion. La conscience peut seulement témoigner,
de façon d'ailleurs très subjective, mais elle
n'est pas causale. Une prise de conscience peut entraîner
des conséquences locales et temporaires, mais celles-ci
sont inopérantes à l'égard des grands
mécanismes déterministes. Etre conscient d'être
à l'agonie n'empêche pas de mourir. C'est bien
ce que semble penser Jacques Blamont, puisqu'il se refuse,
après son exercice remarquable de lucidité,
à toute recommandation.
Mais
en ce cas, il faudrait admettre que des causes complexes et
d'ailleurs mal élucidées, difficilement modélisables,
aux conséquences imprédictibles, détermineraient
l'évolution du monde: les gènes, les mèmes,
les compétitions darwiniennes entre super-organismes...
Toute description d'un état de l'univers ne renverrait
pas à un hypothétique univers en soi correspondant
à cet état, mais renverrait d'abord au descripteur
en interaction avec son environnement particulier. Dans ce
cas, ne faudrait-il pas admettre la relativité des
phénomènes que l'on décrit et surtout,
dans certaines marges, l'impossibilité d'enfermer l'avenir
dans des probabilités d'évolution sérieuses.
Ceci pourrait laisser quelque espoir à ceux qui refusent
de se dire condamnés. Ils pourraient encore tenter
d'agir, à toutes fins utiles et sans garantie de succès.
Notes
(1)
Martin Rees, Our Final Hour. Voir notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/avr/rees.html
(2)Voir par exemple dans ce numéro
l'Institut de la Singularité