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Publiscopie
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Plus
vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale
du cerveau
par
Gerald M. Edelman
Odile Jacob sciences 2004
Traduction française (Jean-Luc Fidel) de
Wider than the sky, The Phenomenal Gift of Consciousness,
Yale university Press, 2004
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présentation et discussion
par Jean-Paul Baquiast
12 août 2004
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Gérald
M. Edelman dirige le Neurosciences Institute et préside
la Neurosciences Research Foundation. Il est directeur
du département de biologie du Scripps Research
Institute.
Il
est prix Nobel de médecine, pour ses travaux
sur l'immunologie.
Il
a participé au congrès Biologie et Conscience
tenu à Paris les 25-26-27avril 2002 (voir http://www.automatesintelligents.com/manif/2002/jan/manif2.html)
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Les
études consacrées au cerveau humain ne se comptent
plus, si bien qu'il est sérieusement envisagé
de réaliser un ou plusieurs Atlas du cerveau permettant
de rassembler et comparer les données, afin d'en tirer
des informations que leur désordre actuel ne permet
pas d'obtenir. Les approches et les modes d'observation sont
multiples et se situent à tous les niveaux possibles,
depuis l'analyse des molécules de liaison intersynaptiques
jusqu'au cerveau global. Mais il reste difficile de passer
de la description à l'explication, notamment quand
il s'agit de comprendre l'origine, les modalités et
l'utilité fonctionnelle des grandes propriétés
du cerveau, l'intelligence et surtout la conscience.
La conscience est pourtant, elle-aussi, l'objet d'une
inflation d'études considérable, comme le
montre la lecture des sommaires des revues internationales
qui lui sont consacrées. Dans la mesure où
on accepte le postulat du matérialisme scientifique
selon lequel la conscience est une propriété
émergente de l'organisation cérébrale
ou neurale, l'étude de la conscience suppose inévitablement
celle du cerveau. Le risque est alors de réductionnisme,
se centrer sur l'anatomie et la physiologie des aires
et des circuits cérébraux supposés
impliqués dans les états précurseurs
de la conscience, en perdant de vue la nécessité
de constituer un modèle d'ensemble dans lequel
on pourrait reconnaître ce que l'intuition commune
attribue depuis des siècles à l'esprit humain
et à la conscience.
Gerald M. Edelman ne prête pas à cette critique.
C'est certainement dans le monde le meilleur connaisseur,
aussi bien du cerveau proprement dit que de ses fonctions
émergentes, notamment la conscience. Ses travaux
précédants en immunologie lui ont valu le
prix Nobel de physiologie/médecine. Depuis 30 ans,
il s'est consacré à l'étude des bases
neurales des fonctions cérébrales supérieures
: comment le cerveau a-t-il évolué pour
produire ces fonctions, comment celles-ci se manifestent-elles
aujourd'hui. Ceci l'a d'abord conduit à élaborer
une théorie générale, Theory of
Neuronal Group Selection, Théorie de la Sélection
des Groupes de Neurones (TSGN) reposant sur le principe
que face aux exigences de la survie s'imposant aux organismes,
des cellules spécialisées, les neurones,
eux-mêmes regroupés en faisceaux, ont été
sélectionnés sur le mode de la compétition
darwinienne : les groupes de neurones les plus aptes à
assurer telle fonction étant retenus et inscrits
dans le patrimoine héréditaire. La compétition
règne également dans le fonctionnement du
cerveau du jeune et de l'adulte, plusieurs groupes de
neurones entrant en concurrence (dans certaines limites
de spécialité évidemment) pour répondre
à tel besoin, sans plan génétique
déterminé à l'avance. Ceci explique
la diversité des réponses possibles et leur
redondance éventuelle (dégénérescence,
entendue au sens de convergence dans les réponses
fournies par des organes différents).
Gerald
Edelman, étudiant les propriétés dites
supérieures du cerveau, s'est également particulièrement
attaché à comprendre le fonctionnement du cortex
associatif, depuis longtemps considéré comme
le siège de l'intelligence. Il a mis en évidence
l'existence et le rôle des fibres qu'il a qualifié
de réentrantes joignant à partir du système
thalamocortical un très grand nombre des aires cérébrales
spécialisées. Contrairement aux autres groupes
de neurones, organisés soit en boucles fermées
soit en faisceaux non remontants, les fibres réentrantes
fonctionnent dans les deux sens, émettant vers une
zone donnée et transmettant en retour des signaux provenant
de cette zone. L'ensemble constitue un réseau dense
interactif, couvrant la presque totalité du cerveau
supérieur, un peu analogue au réseau Internet.
On comprend bien qu'un tel maillage soit éminent favorable
à l'émergence d'états associatifs plus
ou moins volatils et se succédant rapidement tels que
ceux identifiés dans la conscience primaire (commune
à un grand nombre d'animaux et à l'homme) et
à la conscience supérieure, moins répandue.
Tout ceci avait été exposé dans de nombreux
articles et ouvrages. Nous avons nous-mêmes rendu compte
de l'un d'eux. Le lecteur pourra se reporter à notre
note qui précise différents points non repris
ici. [voir Gerald Edelman, Giulio Tononi. Comment
la matière devient conscience http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/oct/G_edelman.html].
Mais il manquait une présentation facilement accessible
de la théorie générale du cerveau et
de la conscience qui a progressivement émergé
de toutes ces études. C'est ce qu'a voulu faire Gerald
Edelman, en écrivant Wider than the sky, the Phenomenal
Gift of consciousness, Plus vaste que le ciel, que nous
analysons aujourd'hui.
L'auteur
part du principe qu'il détient aujourd'hui un modèle
explicatif global de la conscience permettant de résoudre
les difficultés que pose encore la compréhension
d'un phénomène paraissant rebelle à la
description objective, dans la mesure où nous en sommes
nous-mêmes issus. En d'autres termes, bien qu'il ne
l'ait pas fait, il aurait pu donner à ce livre le titre
de celui d'un ouvrage précédent du philosophe
Daniel Dennett, Consciousness explained, lequel, comme
nous l'avions montré à l'époque, était
loin d'expliquer tout de la conscience [voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/nov/D_Dennett.html].
Il est évident que, vu les ambitions de l'ouvrage,
sa lecture et sa compréhension s'imposent à
tous ceux qui veulent parler pertinemment de la conscience,
aussi bien chez l'homme que chez les animaux et les automates.
Dire que toutes les questions y sont résolues serait
sans doute excessif, mais beaucoup de problèmes y sont
éclaircis et des pistes sont offertes pour tenter de
résoudre ceux qui ne le sont pas.
Il va sans dire que Gerald Edelman est un matérialiste
et s'annonce comme tel, ce qui n'est pas sans courage dans
un pays comme les Etats-Unis où les fondamentalistes
religieux disposent d'une audience accrue, y compris de la
part des institutions publiques. Mais ce n'est pas un matérialiste
réducteur, puisqu'il postule que si l'esprit n'est
rien sans le corps, il admet l'émergence de la complexité
à partir du simple et se donne les outils pour en traiter
sans y voir le produit de déterminismes linéaires.
Nous présenterons ci-dessous un résumé
rapide du livre, chapitre par chapitre, avec quelques commentaires.
Le résumé du livre est en noir, caractères
droits, nos commentaires sont en bleu, italiques. Ce travail
n'est pas destiné à éviter au lecteur
l'étude de l'ouvrage, mais vise à proposer une
première grille de lecture facilitant l'accès
à un contenu qui, bien que se voulant destiné
au grand public, fait allusion à tant de choses qu'il
reste complexe. Heureusement, le glossaire de 30 pages qui
y est joint facilite la compréhension. Mais qui dit
glossaire sous-entend inévitablement une lecture quasiment
crayon à la main, ce à quoi nous espérons
inciter nos lecteurs par le présent texte.
Dans un article complémentaire à cette présentation,
nous essaierons de tirer quelques conclusions personnelles,
relativement au rôle possible de la conscience, notamment
dans l'acquisition des connaissances.
Préface
L'auteur rappelle le postulat du matérialisme scientifique,
qui est le sien : étudier comment le fonctionnement
des neurones, et lui seul, peut donner naissance aux sensations,
pensées et émotions subjectives, c'est-à-dire
à la conscience.
Chapitre 1. L'esprit de
l'homme
Pour Darwin, contrairement à ce que prétendait
son collègue Alfred Russel Wallace, les facultés
de l'esprit devaient être des produits de l'évolution
même si initialement ils n'avaient pas contribué
directement à l'adaptation. Le langage serait né
du développement du cerveau. En retour, il aurait
accéléré le développement
de celui-ci.
La même démarche est proposée concernant
les raisons de l'apparition de la conscience. Les bases
neurales de la conscience, et non celle-ci, ont été
initialement sélectionnées pour leurs contributions
à l'adaptation. Ce sont elles qui ont une valeur
causale dans le fonctionnement de l'organisme en vue de
sa survie. A partir de ces bases s'est construit l'état
conscient subjectif. Le livre va s'efforcer de montrer
comment.
Observation : Edelman introduit
ainsi une de ses propositions importantes. La conscience
n'est pas apparue toute armée chez l'homme. De
plus, ses formes primitives elles-mêmes n'avaient
pas de valeur adaptative. Le cerveau s'est développé
selon certaines structures qui, elles, avaient valeur
adaptative. Ces structures ont progressivement servi de
bases (les bases neurales) aux premières formes
de conscience. C'est alors seulement que la conscience
primaire s'est révélée utile à
la survie des espèces qui en étaient dotées,
ce qui a produit en retour le renforcement des bases neurales.
Pour Edelman, on ne peut progresser dans la compréhension
de la conscience qu'en la faisant descendre du piédestal
ou les philosophies idéalistes l'avaient mise.
C'est un peu de la même façon, en détrônant
l'homme de la place centrale qu'il s'était attribué
dans l'univers, que l'astronomie puis la cosmologie ont
pu devenir des sciences.
Chapitre
2. La conscience, le présent remémoré
L'auteur rappelle le fait que la conscience dépend
entièrement du cerveau, et non d'autres organes. Quand
celui-ci est altéré, elle l'est aussi. Il n'y
a pas de survie de la conscience après la mort.
Observation : les spiritualistes
objectent, avec Alan Wallace (voir dans ce numéro The
Taboo of subjectivity, par Alan Wallace) : "qu'en
savez-vous ? Vous ne recherchez pas scientifiquement de preuves
de l'existence de consciences non liées à des
corps, parce que vous postulez que cela est impossible".
Les matérialistes répondent : "si de tels
faits avaient été scientifiquement observables,
ils auraient depuis longtemps été observés.
Il n'y a pas d'ostracisme métaphysique systématique
à l'égard de l'hypothèse spiritualiste."
Par ailleurs
la conscience est un processus et non une chose. On ne peut
identifier dans le corps ni dans le cerveau de neurones spécifiques
qui seraient le siège de la conscience. La conscience
est un processus résultant de l'activité de
populations de neurones réparties dans de nombreuses
aires du cerveau. C'est aussi un processus propre à
chaque individu, puisque chaque humain dispose d'un corps
et d'un cerveau non partageable et non exactement semblable
à celui des autres humains.
Observation : Edelman ne fait pas
allusion aux neurones miroirs, récemment présentés
comme pouvant permettre au cerveau de s'observer lui-même.
[Voir par exemple à ce sujet : http://www.sm.u-bordeaux2.fr/~goodall/Ens3/Dossiers%20etudiants/LRL/index.htm].
La conscience est continue, intentionnelle (renvoyant en général
à des choses). Elle est aussi partielle et son champ
est fonction du degré d'attention. Mais l'attention,
qui focalise la conscience, n'est pas la conscience. La conscience
enfin est unitaire ou intégrée, sauf en cas
de troubles du cerveau. Elle est faite de scènes unitaires
se succédant à un rythme rapide mais intégrant
des expériences passées (le présent remémoré
de Edelman).
Observation : qu'est-ce que l'attention
? Pour Edelman (selon le glossaire), l'attention est l'aptitude
à sélectionner consciemment certaines caractéristiques
dans un large éventail de signaux sensoriels présentés
au cerveau. Mais qu'est-ce qui la provoque. Un animal peut-il
être attentif, sans être conscient de l'être
? Oui, car il s'agit d'un produit d'une base neurale essentielle
pour la survie. Mais comment moi, puis-je sélectionner
consciemment les objets de mon attention ? Qui agit en moi
pour m'obliger, par exemple, à rester attentif à
la démonstration de Gérald Edelman ? Il nous
semble que ce thème de l'attention est traité
trop rapidement. Nous pourrions en dire de même du thème
de l'heuristique, c'est-à-dire de la recherche attentive
de solutions aux problèmes qui se posent et même
la recherche de problèmes là où il ne
semble pas y en avoir. Ce comportement, chez le chercheur
scientifique, est ressenti comme conscient et même volontaire.
Mais il s'agit sans doute d'une illusion. Quelles en sont
alors les bases neurales sous-jacentes ?
Nous sommes
également conscients d'être conscients. Mais
il faut distinguer entre la conscience primaire (CP) et la
conscience supérieure (CS). La CP consiste à
avoir des images mentales dans le présent. Elle ne
s'accompagne pas du sentiment d'un soi doté d'un passé
et d'un futur. Elle est faite essentiellement de ce que Edelman
a nommé précédemment le présent
remémoré (rappel d'expériences passées).
La CP est commune à l'homme et à de nombreux
animaux supérieurs.
La CS est conscience d'être conscient, conscience de
ses actes et de ses intentions. Au niveau élémentaire,
elle exige l'aptitude sémantique, capacité d'associer
de créer un symbole en associant une signification
à une représentation. Au niveau développé,
elle nécessite l'aptitude linguistique. Les primates
en ont quelques rudiments mais seuls les humains sont dotés
de l'ensemble de ces possibilités.
Observation. La théorie d'Edelman
suppose effectivement de distinguer systématiquement
la CP, très répandue dans le monde animal, et
la CS, limitée aux humains et peut-être à
quelques animaux supérieurs. En amont de l'une et l'autre
se trouvent des bases neurales plus ou moins évoluées
qui leur servent de support. Les bases neurales font indiscutablement
partie du corps. Evoquer la hiérarchie : bases neurales,
CP, CS a pour effet, nous l'avons déjà observé,
de faire descendre la conscience de son piédestal.
On pourrait dire qu'il s'agit de "réincorporer"
la conscience. C'est ce que de leur côté font
les roboticiens. Ils ne conçoivent plus de conscience
artificielle sans l'implanter dans le corps sensible d'un
robot. Question : pourrait-on envisager des formes de conscience
encore supérieure que ne posséderaient pas les
humains, produites par des bases neurales plus évoluées
?
L'état conscient, y compris au niveau de la CP, permet
(suppose) la sensation de qualia, c'est-à-dire l'attribution
de qualités subjectives à certaines perceptions.
On ne peut décrire les qualia en termes objectifs,
précisément parce qu'ils sont subjectifs, c'est-à-dire
résultant du fonctionnement de corps et de cerveaux
individuels, différents les uns des autres. Les qualia
s'enchaînent les uns aux autres. On ne peut être
conscient d'un qualia (ou quale) isolé. Les qualia
servent à opérer des discriminations d'ordre
supérieur, utiles à la survie : par exemple
distinguer un son renvoyant à un objet extérieur
menaçant d'un autre renvoyant à un objet inoffensif.
On peut proposer une explication scientifique des processus
de la conscience et des qualia sans chercher - ce qui serait
impossible - à expliquer comment tel qualia surgit
chez tel individu particulier.
Chapitre 3. Les éléments
du cerveau.
Ce chapitre reprend des descriptions faites dans les ouvrages
précédents : description globale des régions
du cerveau, modes de fonctionnement des neurones et des synapses,
organisation des trois grands systèmes neuroanatomiques
constituant l'architecture générale du cerveau.
Il est important de comprendre le mode de fonctionnement de
chacun de ces systèmes. Le système thalamocortical,
par exemple, assure la connexion entre les différentes
aires corticales par l'intermédiaire de fibres "réentrantes".
Observation : Le terme de fibres
réentrantes a été forgé par Edelman
pour désigner des fibres massivement parallèles
fonctionnant dans les deux sens et connectant les cartes construites
dans chacune des aires corticales. Ainsi s'établissent
des processus synchrones dynamiques mettant en cohérence
les contenus de ces aires. Nous verrons que la réentrance
est une propriété essentielle à sa théorie
du cerveau. Depuis longtemps, les anatomistes avaient observé
les fibres de liaison dans le cortex dit précisément
associatif, mais ils n'en avaient pas tiré de conclusions
bien précises relativement à la génération
des états de conscience. Le terme de réentrance
est inspiré de l'informatique, comme quoi, même
si les cerveaux ne sont pas selon Edelman analogues à
des ordinateurs séquentiels, on peut y retrouver certains
traits caractéristiques des traitements informatiques
en feed-back.
Les cerveaux ne sont pas des machines du type de l'ordinateur,
construits tous de la même façon et appliquant
des programmes identiques. Chaque cerveau est différent
des autres et son fonctionnement suppose l'intégration
dynamique de nombreuses aires différentes, tant dans
le cerveau lui-même que d'un individu à l'autre..
Chapitre 4. Le darwinisme neural.
Une théorie globale du cerveau.
Le cerveau n'a pas été conçu tout d'une
pièce. Il s'est formé au cours d'une longue
évolution soumettant ses différentes structures
à la sélection naturelle. La théorie
du cerveau proposée par Edelman dans ses différents
ouvrages repose sur le darwinisme global ou théorie
de la sélection de groupes de neurones (TSGN). Seuls
les modèles sélectionnistes fondés sur
le raisonnement en termes de population lui paraissent pouvoir
expliquer que les cerveaux fonctionnent selon des procédures
globalement proches malgré l'ampleur considérable
des variations individuelles qu'ils présentent. La
variabilité neurale ne traduit pas un défaut
du système, elle est fondamentale. Elle permet que
parmi ces populations de variants soient sélectionnés
à tous moments les éléments les plus
aptes à produire les comportements nécessaires
à la survie. Ces éléments n'auraient
pu être acquis une fois pour toutes compte tenu de l'ambiguïté
des entrées d'information provenant de l'environnement.
Observation : on retrouve là une des raisons qui a
fait abandonner la programmation a priori des robots - lesquels
eux non plus ne sont pas des ordinateurs. Aujourd'hui, on
préfère laisser les robots évoluer seuls,
face à des environnements complexes et changeants.
Ils doivent trouver d'eux-mêmes,
sous la pression de sélection darwinienne, la meilleure
organisation de leurs ressources internes. On pourrait s'étonner
de voir qu'Edelman, qui connaît sans doute le concept
de robot évolutionnaire, persiste à affirmer
que les cerveaux ne sont pas des ordinateurs, mais ne suggère
pas qu'ils pourraient être des robots évolutionnaires.
Comment le cerveau produit-il alors des réponses cohérentes
et structurées ? La TSGN répond à la
question. Cette sélection à partir d'un très
grand nombre de variantes s'applique à trois niveaux
: celui du développement ftal, celui de l'expérience
acquise au cours du début de vie puis tout au long
de l'existence. Ainsi s'établit la coordination de
nombreuses aires différentes. L'intégration
par réentrée des différentes aires corticales
est indispensable pour assurer la liaison (binding) entre
ces aires, dont résulte la conscience. Comme elle n'a
pu être programmée à l'avance, elle ne
peut résulter que de la TSGN, sélection des
groupes de neurones les plus aptes à assurer cette
liaison.
La TSGN explique pourquoi les réponses du cerveau peuvent
à la fois être versatiles et efficaces. C'est
qu'elles sont "dégénérées".
La dégénérescence est la propriété
qu'ont des éléments différents d'assurer
une réponse identique. Il s'agit d'une propriété
biologique très répandue, assurant la souplesse
adaptative des êtres vivants.
Observation : la liaison (ou binding)
entre les neurones ou groupes de neurones participant à
l'établissement de ce que Bernard Baars appelle (d'un
mot qui ne dit pas grand chose) "l'espace de travail
conscient" [Baars, A Cognitive Theory of Consciousness
1988, voir note in fine]a fait l'objet de diverses hypothèses
: synchronisation par médiateurs chimiques ou par les
champs électromagnétiques. Ces hypothèses
semblent être restées confuses. Pour Edelman,
il n'y a pas de véritable problème : au sein
d'un réseau dense de fibres interconnectées
dans les deux sens, des liaisons se produisent et viennent
en concurrence jusqu'à ce que les plus efficaces l'emportent,
avant d'être à leur tour remplacées par
d'autres. On pourrait peut-être assimiler cela à
certains effets globaux se produisant (sans que les utilisateurs
en soient conscients) au sein du réseau Internet, sous
l'influence de contraintes externes ou internes.
Chapitre
5. Les mécanismes de la conscience.
Le chapitre présente d'abord les mécanismes
cérébraux ayant permis l'apparition de la conscience
primaire, c'est-à-dire l'aptitude à construire
une scène discriminante (spécifique). Le processus
fondamental est l'aptitude à procéder à
des catégorisations perceptives (découpages
du monde par le cerveau). Celles-ci sont assurées par
des interactions entre systèmes sensoriels et moteurs
dans des "encartages" globaux assurés par
des fibres réentrantes. Un encartage global est une
structure dynamique contenant différentes cartes sensorielles
liées par réentrées. Cette structure
est à la base de la catégorisation. Les entrées
sensorielles externes s'y conjuguent avec les entrées
proprioceptives. (internes). Le monde est ainsi "échantillonné"
en fonction des activités de l'animal. Plusieurs encartages
permettent de créer un concept (inconscient),
concept du mouvement vers l'avant par exemple.
Ceci ne permettrait pas l'adaptation en l'absence de mémoire.
La mémoire est indispensable à la conscience,
même primaire. Selon la TSGN, la mémoire
est la capacité à répéter
ou supprimer un acte spécifique. Elle résulte
de modifications dans l'efficacité synaptique de
différents groupes neuronaux, modifications qui
incitent de façon dégénérée
certains circuits à recommencer. Il y a plusieurs
sortes de mémoire, à long ou court terme,
qui supposent des modifications de force différente.
Dans cette perspective, la mémoire n'est pas la
reproduction d'un comportement à l'identique mais
la façon de faire revivre (ou réactiver)
non identiquement des comportements antérieurs.
D'autres systèmes (systèmes de valeur construits
lors du développement) modulent l'étendue
des ressouvenirs.
Quel est l'événement décisif de l'évolution
ayant donné lieu à l'émergence de
la conscience primaire CP ? Ce serait l'apparition des
connexions réentrantes du système thalamo-cortical,
à la transition entre reptiles et mammifères
ou oiseaux. Deux types de voies réentrantes permettant
le traitement des signaux se seraient dégagés,
distinguant le soi du non-soi. La perception y est associée
à la mémoire dans de très courts
intervalles de temps (le présent remémoré).
Une scène consciente peut alors être créée
en une fraction de seconde. Les informations provenant
du soi y jouent toujours un rôle clef. L'aptitude
à créer des scènes conscientes est
utile à la survie (imaginer
un prédateur à partir de quelques indices
sensoriels).
La conscience supérieure CS s'est développée
chez les primates sur ces bases, par association avec
d'autres circuits réentrants permettant l'acquisition
de la capacité sémantique et du langage.
La CS permet d'imaginer le futur, de se remémorer
le passé et d'être conscient d'être
conscient. Mais la CP reste fondamentale. Sans elle, pas
de CS.
Observation : Gerald Edelman
décrit les mécanismes de la conscience d'une
façon qui peut paraître arbitraire. Il donne
l'impression d'avoir une idée a priori de ce qu'est
celle-ci et de chercher à retrouver ensuite dans
l'anatomie et la physiologie du cerveau les facteurs pouvant
produire les phénomènes qu'il a défini.
Mais ce livre est un résumé de très
nombreux travaux expérimentaux qui ont, semble-t-il,
permis de tester les hypothèses initiales et de
les organiser en théorie générale
du cerveau. Seules d'autres hypothèses convenablement
vérifiées, émanant de neuro-scientifiques
aussi éminents que l'auteur, permettraient de critiquer
ses thèses.
Par contre, nous sommes obligés de constater que
l'auteur ne donne aucune indication sur les processus
évolutionnaires ayant permis l'apparition chez
les successeurs des reptiliens du système thalamo-cortical
réentrant qui est décisif, comme il l'indique,
pour la discrimination entre le soi et le non soi. Il
ne donne pas davantage d'indications concernant l'apparition
des autres systèmes neuroanatomiques nécessaires
à la conscience primaire. On retrouve la question
de fond posée par la théorie darwinienne
de l'évolution. Comment des caractères précurseurs
de systèmes favorables à une adaptation
ultérieure peuvent-ils être sélectionnés
alors qu'ils n'apportent aucun avantage dans un premier
temps. Une réponse possible, en termes darwiniens,
serait que des caractères propres aux neurones,
par exemple une propension à développer
des axones dans diverses directions, auraient conduit
à la mise en place au hasard de fibres réentrantes
associatives, conservées dans les génomes
même si elles n'apportaient pas d'avantages particuliers,
jusqu'au jour où de telles fibres auraient rendu
suffisamment de services fonctionnels pour être
renforcées et durablement sélectionnées.
Une autre façon d'expliquer l'apparition de cerveaux
organisés pour produire de la conscience primaire
puis supérieure serait de faire appel aux expériences
intéressant l'émergence de propriétés
linguistiques dans des populations de robots. S'il s'avérait
que de tels robots commencent à échanger
des contenus sémantiques avant d'avoir, si l'on
peut dire, le cerveau pour cela, on devrait pouvoir montrer,
dans la suite de ces expériences, que ces échanges,
devenant de plus en plus complexes, pourraient favoriser
la sélection d'organisations matérielles
et logicielles les mieux aptes à les traiter et
à en générer d'autres, c'est-à-dire
des cerveaux artificiels. On rejoindrait là l'hypothèse
selon laquelle serait le langage et, avant lui, chez les
animaux, les échanges sociaux à base de
symboles, qui auraient entraîné le développement
des cerveaux.
Est-il utile de faire des hypothèses relatives
à l'émergence des cerveaux générant
la conscience au cours de l'évolution? Plusieurs
raisons légitiment la recherche de ces hypothèses.
D'abord parce que l'on ne comprend bien que ce dont on
est capable, par des modèles ou par de simples
expériences de pensée, de reconstituer la
genèse. Mais ensuite parce que ces hypothèses
seront précieuses pour la réalisation de
cerveaux et de consciences artificielles, même si
les technologies mises en uvre ne sont pas les mêmes
que celles des organismes biologiques. On a tout lieu
de croire qu'il peut y avoir convergence, ou, pour reprendre
le terme de Edelman, dégénérescence
entre les solutions permettant la conscience dans l'univers.
Chapitre 6. Plus vaste que
le ciel. Qualia, unité et complexité
Selon la TSGN étendue, toutes les expériences
conscientes sont des qualia, autrement dit des discriminations
personnelles dans des scènes complexes. Mais comment
expliquer la richesse de chaque état de conscience
et son unité ? Il faut faire appel aux propriétés
des systèmes complexes. Un système complexe
peut à la fois intégrer ses parties et prendre
beaucoup d'états différenciés combinant
les propriétés de ces parties. C'est le
cas du cerveau. Ses réseaux interactifs manifestent
une intégration fonctionnelle poussée (par
exemple l'aire corticale responsable de l'orientation)
puis grâce aux liaisons réentrantes, ils
deviennent intégrés au niveau supérieur,
c'est-à-dire qu'ils acquièrent davantage
de propriétés unitaires quand ils sont liés
que quand ils ne le sont pas.
Observation : Ceci ressemble à ce que Gilbert Chauvet
a nommé l'auto-association stabilisatrice [voir
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2001/aou/chauvet.html].
Cette
description peut être appliquée au système
thalamo-cortical. Il est dynamique et du fait du nombre considérable
de ses connexions neurales, il change d'état en quelques
fractions de seconde. Par ailleurs il est constitué
d'un plus grand nombre d'interactions internes que d'interactions
avec les autres parties du cerveau. Il "se parle principalement
à lui-même". On peut dire qu'il s'agit d'un
noyau fonctionnel au service de la conscience. Edelman l'a
nommé le "noyau dynamique". C'est l'outil
nécessaire aux propriétés unitaires et
pourtant différenciées du processus conscient.
Mais ses réponses peuvent stimuler des systèmes
non conscients donc moduler le comportement de l'organisme
entier.
Les premières discriminations influençant
le noyau dynamique proviennent des signaux du corps puis,
au cours de la vie, du soi corporel. Mais il n'y a nulle
part dans le noyau dynamique un observateur interne (un
homoncule) qui pourrait apprécier son état
instantané, même si nous avons nous-même
l'impression d'être cet observateur.
Observation : cette description
du noyau dynamique ressemble beaucoup à ce que Baars
a nommé l'espace de travail conscient. Mais la description
de Edelman va plus loin en termes neuro-anatomiques, nous
semble-t-il, que celles de Bernard Baars .
Aussi convaincante que soit l'hypothèse d'un noyau
dynamique moteur principal de la fabrication du soi dans la
conscience primaire, voire supérieure, on ne peut que
rester sur sa faim faute de comprendre comment un tel processus
peut générer l'intuition (la conviction) qui
est celle du sujet conscient d'être précisément
l'homoncule observateur de l'intérieur du processus
d'ensemble. Et encore, nous ne parlons ici que d'un observateur
et non pas d'un acteur. Nous voulons dire que l'homoncule
que nous avons l'impression d'être au cur du processus
conscient sera d'abord perçu comme un observateur passif
: "je prends conscience de quelque chose". Mais
dans une vision plus large, il sera perçu comme un
acteur doté de libre-arbitre : "après avoir
pris conscience de ceci, je décide de faire cela".
Edelman répondra sans doute que cette sensation
d'être un homoncule est un qualia créé
au niveau de la CS, et qu'étant comme tout qualia
entièrement subjective, elle ne peut être
décrite en terme de processus neural. On pourra
dire aussi que le soi est une création récente
de certaines sociétés, et qu'il en existe
d'autres où les individus ne se perçoivent
pas comme des soi, mais comme baignant dans une sorte
de conscience diffuse, telle que la méditation
peut en donner l'exemple (cf.
Alan Wallace dans ce numéro).
Il reste que, les qualia en général et l'intuition
d'être un homoncule au sein du champ conscient en
particulier étant des phénomènes
fondamentaux dans notre appréhension du monde,
l'impossibilité précise de décrire
la façon dont ils émergent et se manifestent
à l'intérieur d'un système de réseaux
d'informations tel que le noyau dynamique décrit
par Edelman est très frustrante.
Pourrait-on espérer que les spécialistes des
systèmes cognitifs artificiels puissent un jour proposer
des modèles de traitement d'information (sans doute
en réseaux multi-agents) plus convaincants que la description
du noyau dynamique de Edelman, avec une représentation
du soi "vu de l'intérieur" dans laquelle
nous pourrions entrer. Nous voulons dire par là que
si les futurs robots conscients ne nous font pas pénétrer
dans leurs processus conscients internes, nous n'apprendrons
rien d'eux relativement à cette question du soi vu
par le soi. Nous devrons nous limiter, comme nous le faisons
dans nos rapports avec les autres humains, à leur demander
s'ils sont conscients et à nous satisfaire de leur
réponse.
Etant pour notre part très optimistes au regard
des possibilités de la conscience artificielle,
nous n'excluons pas l'hypothèse qu'un jour nous
pourrons vraiment entrer dans un univers simulé
de conscience artificielle augmentée qui nous donnera
l'impression d'être un soi artificiel.
Chapitre
7. Conscience et causalité La transformation phénoménale.
L'absence d'homoncule pose la question du rôle causal
de la conscience. C'est pour Edelman le nud de sa théorie
de la conscience. On a vu comment le processus conscient peut
être causé par des processus neuraux, grâce
aux interactions réentrantes centrées sur un
soi servant de références pour la mémoire,
y compris dans la CP. L'activité du noyau dynamique
convertit les signaux reçus de l'extérieur et
du corps en ce que Edelman appelle une "transformation
phénoménale" : ce qu'il en est d'être
tel animal conscient doté de tels qualia (conscience
de soi). Elle n'est pas causée par les processus neuraux
mais l'accompagne. Cette transformation est-elle causale ?
La question est cruciale.
La transformation phénoménale (conscience
de soi) ne peut être causale, ce sont les
processus neuraux qui la génèrent qui le sont.
Mais elle est un indicateur fiable des événements
affectant ces processus, pour l'animal lui-même d'abord.
C'est aussi un moyen de communication avec les congénères
concernant l'état de ces processus. Compte tenu de
ces avantages, les processus neuraux générant
la conscience de soi ont été sélectionnés
par l'évolution.
Edelman fait ainsi l'hypothèse que c'est principalement
du fait de leurs avantages en termes de communication
que les processus générant la transformation
phénoménale (notamment le noyau dynamique)
se sont développés au cours de l'évolution.
Tout ce qui est causal provient de l'état du système
thalamo-cortical et des autres systèmes neuro-anatomiques.
Sans être directement causale, la conscience de
soi produit par le noyau dynamique, sous-ensemble du système
thalamo-cortical, serait avant tout un véhicule
de communication. C'est pourquoi un tel noyau dynamique
capable de la produire a été sélectionné.
Commentaire
: Les processus décrits sont conformes semble-t-il
aux observations neurologiques, y compris en ce qui concerne
le temps de retard entre une action (ou décision)
engagé au niveau de l'organisme et la conscience
que l'on peut en avoir.
Ajoutons que ce chapitre prend clairement parti dans le débat
concernant le rôle causal de la conscience. Contrairement
aux arguments de type dualiste récurrents, il affirme
que ce n'est pas l'état de conscience qui est causal,
mais les processus neuraux et, en sous-jacence, le corps tout
entier qui le sont. Ceci règle aussi la question du
libre-arbitre, selon lequel une décision consciente
déterminée par un événement qui
n'aurait rien de physique pourrait déclencher une action.
Nous pouvons ainsi dire que Edelman "réincorpore"
la conscience. Sans en faire un processus sans influence,
un simple épiphénomène, il en fait une
des modalités par lesquelles le corps manifeste ses
décisions et amplifie leurs effets. Ceci notamment
dans le monde des informations communicables par le langage.
Nous dirions que, de la même façon, quand le
corps prend une décision, cette décision s'accompagne
généralement d'une action musculaire qui entraîne
une conséquence sur le monde.
Dire que le corps décide ne signifie évidemment
pas que le corps jouit d'un libre-arbitre quelconque. Le corps
est "décidé" par de nombreux déterminismes
non linéaires, bien décrits par le livre d'Alain
Berthoz [voir Alain Berthoz, La décision http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/octobre/berthoz.html].
Il en résulte que, dans une très large mesure,
la conscience réincorporée est décidée
par ces mêmes déterminismes, avec un niveau de
complexité supplémentaire apportée par
ce qui se passe au niveau de l'individu conscient.
On rappellera que, sur la question du libre-arbitre, Daniel
Dennett a récemment proposé différentes
hypothèses qui, sans défendre ce concept pris
au pied de la lettre, cherchent à démontrer
qu'une décision dite libre n'est pas tout à
fait la même qu'une décision dite liée.
[Voir Dennett, Freedom Evolves http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/juil/dennett.html].
Il sera intéressant de voir comment les propos de Dennett
et ceux d'Edelman sont compatibles.
Chapitre
8. Le conscient et le non-conscient. Automatisme et attention.
Ce
chapitre présente le système neuro-anatomique
des ganglions de la base et du cervelet, responsables
d'automatismes inconscients, comme le contrôle du
mouvement. Ils ne comportent pas de fibres réentrantes.
Ils sont reliés au cortex mais celui-ci ne les
commande que lorsque l'attention prend le relais des automatismes,
comme dans la conduite automobile.
Il existe plusieurs niveaux d'attention, sous commande
du cortex. A l'inverse, les ganglions de la base peuvent
agir sur le cortex. Cela pourrait être une façon
d'expliquer l'inconscient freudien, notamment le refoulement.
Chapitre
9. Conscience d'ordre supérieur et représentation.
Ce
qui a été vu jusqu'ici concerne essentiellement
la conscience primaire CP, qui ne permet pas de se représenter
le passé, le futur et soi-même comme conscient
d'être conscient. La conscience supérieure
CS le peut. Les animaux en semblent dépourvus,
ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de soi, ni d'image
du passé dans le présent remémoré
ni de mémoire à long terme. Ce qui leur
fait défaut, ce sont les aptitudes sémantiques,
c'est-à-dire l'utilisation de symboles pour donner
du sens aux événements et raisonner sur
eux en leur absence.
Le langage ne se limite pas à l'utilisation de
symboles, car il suppose l'aptitude syntaxique, c'est-à-dire
la possibilité de former des phrases. Certains
animaux comme les chimpanzés sont capables de certaines
aptitudes sémantiques (par exemple se reconnaître
dans un miroir) ce qui prouve qu'ils ont un début
de CS. Les humains ont des aptitudes sémantiques
et syntaxiques étendues, se superposant à
leur conscience primaire. On a identifié depuis
longtemps les zones cérébrales jouant un
rôle dans celles-ci, notamment l'hippocampe nécessaire
à la mémoire épisodique, ainsi que
les aires du langage dites de Broca et de Wernicke. Mais
comment les aptitudes sémantiques et syntaxiques
sont-elles apparues au cours de l'évolution? Comment
a-t-on pu découvrir qu'un geste, un son ou un objet
pouvait tenir lieu d'une chose ? Sans doute par l'apparition
de nouvelles voies et nouveaux circuits réentrants
se superposant à ceux déjà existants
du cortex, et donnant notamment un accès étendu
à la mémoire. Par ailleurs les hypothèses
anatomiques et comportementales pouvant expliquer l'explosion
du langage chez l'homme sont nombreuses.
Observation
: Edelman ne pose pas la question de savoir ce qui, dans la
naissance du langage, de la modification neuronale ou de la
modification anatomique et comportementale a
précédé et induit l'autre
- étant entendu aussi que le langage n'existant pas
encore n'a pu apporter ses bénéfices, initialement,
à ceux qui en étaient dépourvus. On pourrait
de nouveau imaginer qu'une petite modification, soit neuronale,
soit anatomique, ait apporté des bénéfices
très réduits mais suffisamment significatifs
en terme d'aptitudes sémantiques, le processus s'accélérant
ensuite. Dans les expériences déjà citées
d'émergence du langage chez les robots, c'est la pression
de sélection en faveur de la communication qui a permis
l'exaptation en faveur de la création d'un langage
à partir d'aptitudes sensori-motrices pré-existantes.
Un certain nombre d'hypothèses relatives à l'apparition
du langage chez les hominiens vont dans le même sens.
Des aptitudes sémantiques rudimentaires présentes
chez les anthropoïdes, peut-être suite à
des mutations favorables dans les circuits réentrants,
se sont trouvées brutalement encouragées par
un changement d'habitat rendant la communication linguistique
indispensable à la survie.
Par ailleurs, ce chapitre prend parti, d'une façon
qui n'est malheureusement pas tout à fait explicite,
sur une question importante : est-ce que la CS (et ses
bases neurales) sont ou non un résultat de l'émergence
du langage, lui-même étant un résultat
de l'émergence d'une vie en société
exigeant pour la survie de cette société
la communication symbolique d'individu à individu.
Edelman nous semble répondre par l'affirmative.
Faire de la CS le produit du langage, lui-même produit
d'une société obligée à communiquer
de façon symbolique, est très important.
La vie sociale structurée par le langage donne
naissance en effet aux grandes constructions symboliques
dépassant largement les consciences individuelles
(mythologies, modèles scientifiques). Ces constructions
d'une part modèlent la façon dont se construisent
les contenus conscients individuels, mais par l'intermédiaire
des individus qu'elles mobilisent, elles modèlent
le monde tout entier. Les processus impliqués paraissent
très proches de ceux décrits par Edelman
au niveau des cerveaux individuels, soit la TSGN étendue
au champ des méta-circuits et méta-représentations
sociales.
Les considérations qui précèdent
(qui ne sont pas dans Edelman) montrent, à notre sens,
que l'étude de la conscience limitée à
ce qui se passe au plan du cerveau individuel n'est pas suffisante.
Il faut absolument étendre l'étude aux processus
se déroulant au plan des super-organismes sociaux.
Mais ceci oblige à bien d'autres considérations,
notamment concernant le rôle éventuel des entités
informationnelles autonomes, les mèmes, circulant sur
les réseaux et susceptibles de formater les contenus
de la CS, y compris, comme le suggère le livre de Susan
Blackmore [voir Blackmore, The Meme Machine, http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/avr/blackmore.html]
en "créant" le concept de moi.
L'élargissement de l'étude de la conscience
au niveau du super-organisme humain n'enlève évidemment
rien à l'intérêt de comprendre ce
qui se passe au plan des individus humains, de leur corps,
de leur cerveau et de leurs contenus cognitifs. L'individu
demeure en effet un agent essentiel de l'évolution
du super-organisme, du fait qu'il est équipé
pour générer de l'émergence à
un rythme rapide et avec une efficacité d'action
physique sur le monde considérable.
Le chapitre examine ensuite le concept de représentation,
utilisé en général de façon trop
peu différenciée. Il définit la représentation
comme le résultat de discriminations et catégorisations
effectuées par le sujet conscient. Par
exemple je me représente la table que je regarde comme
distincte du reste de la pièce. L'auteur
ne veut pas en faire l'équivalent, trop souvent utilisé
par ce qu'il nomme les psychologues cognitivistes, des structures
neuronales (équivalentes à des informations
dans un ordinateur) induites par les signaux venus de l'environnement.
Il s'agit là pour lui d'une description vue de l'extérieur
ou objective qui perd de vue les sens et les intentionnalités
qu'ont ces structures pour celui qui les héberge. De
plus, pour lui, le substrat neural de la conscience n'est
pas représentationnel. Des formes de représentation
se produisent dans la conscience mais elles n'évoquent
pas les états neuraux sous-jacents, mémoire,
cartes perceptives par exemple. Ceci permet de ne pas lier
les représentations, terme à terme, avec les
états du cerveau ou les états de l'environnement.
Des formes diverses de représentations, par exemple
des images mentales, sont liées à des états
divers de la CP et de la CS, mais ne les déterminent
pas. La cognition et l'intentionnalité de la CS ne
déclenchent pas nécessairement des images. On
évitera ainsi de traiter les représentations
comme les données nécessaires au fonctionnement
de l'ordinateur cérébral, lequel se livrerait
sur elles à des calculs, comme il a trop souvent été
dit.
Observation
: les représentations, même telles que réduites
par la définition d'Edelman, jouent un rôle
essentiel dans la vision que nous avons du monde, ceci
même et surtout au niveau de la CP. Si je me représente
quelque chose qui ressemble à ce que j'ai appris
être la forme d'un prédateur je fuis. J'ai
donc intérêt à disposer d'un système
de représentations aussi précis que possible,
qui par exemple ne me mette pas en présence d'hallucinations
ou d'erreurs d'interprétation de mes perceptions.
Quelle valeur dans ces conditions attacher à nos
représentations, si on n'en fait pas de simples
épiphénomènes ?
La signification, essentielle à l'intentionnalité,
résulte du jeu de nombreux processus convergents qui
enferment la représentation dans les circuits "dégénérés"
résultant du fonctionnement des fibres réentrantes
support de la CS. Il n'y a pas une fonction s'appliquant à
une représentation, comme dans l'ordinateur, mais des
interactions multiples et changeantes dont beaucoup se passent
de représentations. N'importe quelle représentation
peut correspondre à de nombreux états neuraux
sous-jacents et à de nombreux signaux différents
reçus de l'extérieur. Le livre cite des expériences
de magnétoencéphalographie qui démontrent
cette affirmation. C'est la diversité des faisceaux
réentrants qui permet une telle convergence, nouvelle
preuve apportée selon l'auteur à la TSGN étendue.
Ceci montre qu'une grande partie de la psychologie cognitive
perd de son intérêt, quand elle prétend
attribuer des états fonctionnels équivalents
à des informations de même nature codées
dans les cerveaux et traités par des programmes computationnels
identiques. Une très grande diversité et variabilité
est la règle, non seulement au niveau des représentations
et de leur rôle, mais au niveau des états neuraux
sous-jacents. L'intentionnalité et la volonté
dépendent de l'interaction des contextes locaux du
milieu environnant, du corps et du cerveau.
Observation: le chapitre contribue
à diminuer l'importance que l'on attribue généralement
aux représentations. Il en fait non pas des épiphénomènes
mais des productions non immédiatement significatives.
En d'autres termes, il ne faudrait pas attribuer trop
d'importance aux images du monde que nous hébergeons.
Il s'agit d'un nouvel aspect de la démarche proposée
par Edelman et visant à réincorporer la
conscience dans les mécanismes neuraux sous-jacents,
afin d'aller directement à ces derniers. Mais alors
se pose la question évoquée ci-dessus du
rôle de ces représentations, qu'il faudrait
bien expliquer pour comprendre leur apparition et leur
survie au cours de l'évolution. Y a-t-il là
quelque chose à voir avec l'imaginaire ou même
avec le rêve ? Quel est le lien entre la représentation
susceptible de prise de conscience et la catégorisation
qui constitue la façon élémentaire
dont l'organisme vivant s'inscrit dans le monde, ce avant
même qu'il ne dispose d'une CP ?
On ne peut pas non plus oublier que les représentations
ne sont pas seulement des constructions individuelles.
Elles sont aussi construites au cours des relations entre
individus. Par exemple, la représentation d'un
prédateur est construite au cours d'expériences
vécues par le groupe ou transmise par lui. Elles
jouent donc un rôle plus important que ne semble
le dire Edelman.
Ceci nous conduit au concept de concept, dont Edelman ne parle
pas (sauf à dire que le concept désigne l'aptitude
du cerveau à catégoriser ses propres activités
et à construire un universel, ce qui ne nous paraît
pas suffisant. Le concept est une des briques de base autour
desquelles se construisent les échanges langagiers
au sein d'une collectivité. Pour simplifier, on pourrait
dire que les concepts correspondent aux mots du langage verbal.
Ils ne sont pas construits par des individus particuliers,
à partir de leurs représentations. Ils émergent
sur le mode darwinien des interactions multiples entre locuteurs
ayant acquis des représentations globalement comparables.
A force d'être exposés à la pluie, comme
tous les êtres vivants, certains d'entre eux y ont associé
une représentation individuelle que, dans leurs échanges
langagiers, ils ont fini par nommer de la même façon,
rassemblant sous ce nom un certain nombre de caractères
statistiquement significatifs (humidité, froid, utilité
pour l'agriculture, etc.). Les concepts, en retour, contribuent
à formater les représentations individuelles
en les enrichissant de tous les sens donnés par la
collectivité au phénomène désigné
par le concept. Ajoutons que, dans la mesure où un
individu est conduit à rechercher le caractère
vrai ou faux d'une de ses représentatons, il ne peut
le faire que par comparaison avec le sens généralement
donné par la société à cette représentation.
On sait ainsi qu'il est impossible, sauf à s'appuyer
sur des références extérieures, de comparer
une situation réelle et une situation virtuelle, si
toutes deux sont similaires.
Le concept de concept, entraînant
celui de loi entre les concepts (loi scientifique, par exemple)
nous conduit à la question de la construction des connaissances.
Même si celle-ci est un phénomène collectif,
les cerveaux individuels y contribuent directement. On trouve
toujours un individu à l'origine de la qualification
d'une entité observée. Il ne semble pas qu'aux
origines, ce processus soit très différent de
ceux intéressant la catégorisation, notamment
au sein de la CP. Mais, dans la CS, comment le cerveau observant
les images qu'il reçoit du monde extérieur à
partir de ses organes sensoriels et de ses instruments, en
fait-il des "objets" de connaissance scientifique
? Autrement dit, le processus décrit par Mme Mugur-Schächter
sous le nom de MRC s'applique-t-il, consciemment ou inconsciemment
? [voir notamment http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/juin/mrc.html].
Plus généralement, ne faut-il pas s'interroger
sur le processus épistémologique d'acquisition
et de contrôle des connaissances, incluant notamment
l'induction et l'abduction, quand on étudie la conscience
et les bases neurales de celle-ci ?
Dans un tout autre domaine se pose la question de savoir,
si la diversité inter-individuelle est la règle
et si chaque individu dispose de son propre substrat neural
créant sa propre histoire mentale, ainsi que ses
propres représentations, comment dépasser
cette diversité pour accéder au général,
au cas où s'imposerait l'analyse des représentations
individuelles afin d'en tirer des diagnostics, par exemple
dans des psychothérapies faisant une part à
l'introspection. Mais de telles analyses peuvent-elles
relever de la démarche scientifique ?
Chapitre
10. Théorie et propriétés de la conscience
; Chapitre 11. L'identité ; Chapitre 12. Le corps
et l'esprit.
Nous
proposons de réunir ces trois chapitres car ils
synthétisent les précédents et délivrent
le message scientifique et philosophique final de l'auteur.
Ils sont censés doter le lecteur qui a lu et compris
le livre d'une théorie de la conscience portable
(c'est-à-dire facile d'utilisation) reposant sur
une théorie du cerveau. Ceci lui permettra par
la suite d'éviter les pièges de la métaphysique
(dualisme, paranormal) ou du recours à des hypothèses
physiques exotiques comme celles s'inspirant de la mécanique
quantique. L'ambition est louable et nous ne pouvons qu'y
souscrire. Malheureusement nous devons constater qu'au
moins dans la forme elle manque son but, car ces trois
chapitres sont pratiquement incompréhensibles,
sauf à relire entièrement le livre, les
notes et sans doute aussi à étudier les
ouvrages cités en référence. Nous
n'essaierons donc pas ici de les résumer, ce qui
accroîtrait leur caractère cryptique.
Que peut-on en dire cependant
? La théorie de la conscience proposée repose
sur le processus de réentrée, théorie
sélectionniste du fonctionnement cérébral
TSGN qui constitue le principe d'organisation de l'ordonnancement
spatio-temporel et de la continuité du cerveau.
Nous ne sommes pas face à des ordinateurs pour
qui la variance et l'individualité constitue des
défauts. Celles-ci sont au contraire nécessaires
pour que les divers groupes de neurones constituant des
répertoires puissent entrer en interactions réentrantes
soumises à la sélection découlant
de la croissance et de l'expérience propre à
chaque individu. C'est la connexion par réentrée,
multiple, redondante et très rapide entre cartes
sensorielles et motrices qui permet la catégorisation
perceptive ou découpage du monde en modules adaptatifs
laquelle constitue la première manifestation de
la CP. C'est elle qui, se combinant avec les autres systèmes
neuro-anatomiques non réentrants du cerveau, notamment
les systèmes dits de valeur (que nous ne définirons
pas ici) sert un peu de Maître Jacques explicatif
pour expliquer les différents états neuraux
générant des états conscients. On
retrouve partout l'idée que ceux-ci, sans être
des épiphénomènes, c'est-à-dire
sans ne servir à rien, ne sont jamais premiers
et causaux. Ils servent surtout de supports pour la communication
langagière qui, elle, permet en mobilisant les
ressources physiques et biologiques de plusieurs individus,
la construction d'environnements collectifs ayant eux
un rôle causal. On notera que ce recours généralisé
à la TSGN n'est pas pour Edelman une simple hypothèse.
Il affirme que tout ce qu'il avance a pu et pourra être
vérifié expérimentalement, notamment
en multipliant les explorations fonctionnelles non invasives
des cerveaux humains.
En ce qui concerne la connaissance
subjective ou interne des qualia et autres états
de conscience, l'auteur admet que l'on ne puisse rien
en dire d'objectif, c'est-à-dire de scientifique,
au sens où la physique prétend par exemple
décrire le monde de la matière.. Il faudra
toujours se référer à l'expérience
de chacun, en faisant la supposition que ce que je ressens,
moi, n'est sans doute pas très différent
de ce que ressent mon semblable. Chaque soi individuel
s'est construit au terme d'une histoire unique basée
sur celle de ses états neuraux sous-jacents, à
commencer par celle du noyau dynamique. Les informations
internes (proprioceptives) y jouent dès le stade
ftal un rôle très important. L'élargissement
des perspectives apportées par le langage, déterminant
principal de la CS, s'est fait également au cours
d'histoires spécifiques.
La variété ou diversité des individus
les uns par rapport aux autres pourrait être présentée
comme une autre forme de la TSGN. Elle permet à
l'espèce, face aux difficultés, d'offrir
des réponses dégénérées,
analogues à celles de l'immunologie, qui sont un
gage de bonne adaptabilité globale. Mais en conséquence
de la richesse et de la spécificité individuelle,
lorsque l'individu meurt, tout meurt avec lui.
Le livre se termine par un rappel que les roboticiens
ne contrediront pas : si un jour on peut construire un
robot doté d'états neurals simulant ceux
du cerveau, on ne pourra pas reproduire les formes particulières
de conscience qui spécifient les êtres humains.
Mais, pour les roboticiens, c'est en quelque sorte une
bonne nouvelle. Peut-être obtiendra-t-on alors des
formes de conscience différentes de celles que
nous connaissons...
Un
dernier mot: nous avons apprécié la célérité
avec laquelle la traduction a été réalisée
(par Jean-Luc Fidel) et la version française publiée.
S'il pouvait en être toujours ainsi.
Note
De
Bernard Baars, on pourra lire en ligne le livre A Cognitive
Theory of Consciousness http://www.nsi.edu/users/baars/BaarsConsciousnessBook1988/index.html