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Article
Propositions
pour une logique formelle de la subjectivité
par Pierre Basso
20/07/04
Pierre BASSO, Laboratoire des Sciences de l'Information
et des Systemes - UMR 6168
Domaine Universitaire de Saint-Jerome
Avenue Escadrille Normandie-Niemen
13397 MARSEILLE cedex 20
FRANCE
Tel.: (33) 04.91.28.83.35
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Le
texte ci-dessous est une présentation de l'article
lui-même, au format .pdf, auquel on peut accéder
en cliquant ICI
Daprès
David Chalmers, comprendre la nature du sujet conscient et
en élaborer une théorie comporte deux aspects.
Premièrement, ce quil appelle les «easy
problems», c'est-à-dire ceux de la subjectivité
à la troisième personne autrement dit une vision
du sujet humain conforme à ce quen perçoit
un observateur extérieur. Dans la lignée de
lIntelligence Artificielle (AI) cette subjectivité
à la troisième personne est conçue comme
un ensemble de processus et de dynamismes qui peuvent être,
ou pourront être, reproduits sur une machine, ordinateur
ou réseau neuronal. Mais il y a un autre aspect de
la subjectivité, celle à la première
personne, le « je suis » qui donne un sens à
ces processus et ces dynamismes du sujet à la troisième
personne. Chalmers en parle comme du «hard problem»
parce que, selon lui, les méthodes utilisées
pour la compréhension du sujet à la troisième
personne deviennent totalement inadaptées.
Toutefois,
cette dichotomie entre les deux personnes de la subjectivité
nest peut-être pas aussi évidente et naturelle
que ce quen pense D. Chalmers. Ce quun observateur
perçoit de lactivité dun sujet extérieur
nest au fond que ce quil peut analyser alors que
les processus quil perçoit et décrit comme
sil sagissait dautomatismes ne sont pas
indépendants du sens que leur auteur leur donne. Le
programme initial de lIA dans les années 50 était
une compréhension de la nature de lintelligence
et la capacité den élaborer une théorie.
Léchec de cette ambition a entraîné
paradoxalement léclosion dune multitude
dapplications ciblées à toutes sorte de
domaines de lactivité scientifique et surtout
industrielle. Le point de vue de lIA ne concerne que
le sujet à la troisième personne encore quil
sagisse dune subjectivité désincarnée
et abstraite. Les programmes dIA traitent dinformations
représentant des situations de la vie quotidienne au
moyen dune grande variété de méthodes
: logique des prédicats, cadres, scripts, scénarios,
arbres sémantiques, etc.. Ces multiples méthodologies
ont une base ontologique commune : la notion dunité
constituée, lirréductibilité de
la notion dindividu. Un sujet (humain ou animal) sera
représenté par une liste de caractéristiques
et de possibilités dactions ou daffections.
Par conséquent, supposons deux sujets humains, Jean
et Marie, de « Jean aime Marie » découle
la conséquence logique « Jean veut épouser
Marie ». On traite des propositions comme des entités
logiques alors que ces propositions ne sont que des représentations
langagières de vécus affectifs et dintentions
qui ne relèvent plus du domaine de la logique et des
opérations dinférence.
Larticle
Propositions pour une théorie formelle de la subjectivité
propose une nouvelle vision des choses. Que celle-ci puisse
être considérée comme une extension de
lIA ou bien quelle introduise à une nouvelle
perspective est un point peu important. Lessentiel est
de proposer un formalisme dont le fondement ontologique nest
plus la notion dindividu. Au lieu du traitement dunités
constituées (individus humains ou animaux, choses individuelles)
la Logique de la Production Conditionnée (LPC) propose
une ontologie fondée sur lindétermination.
Son champ sémantique nest plus un monde dobjets
et dindividus répondant à des caractéristiques
définies mais des processus démergence,
appelés des productions, conditionnées par un
contexte qui leur donne un sens particulier. Cette logique
sinspire de la physique quantique pour quelques uns
de ses concepts : vide sub-quantique doù émergent
les particules, processus de création et dannihilation,
rôle dun observateur. Toutefois lanalogie
a ses limites car il ne sagit pas de faire une théorie
des éléments ultimes de la matière physique
mais une théorie de la genèse de choses hautement
différenciées et qualitatives que sont les manifestations
de la conscience et de lintelligence. Dans la mesure
où la LPC ne repose plus sur la notion dindividu
mais quelle se situe en-deçà, à
la genèse même de cette notion, elle ne peut
plus se fonder sur le paradigme ensembliste pour proposer
un nouveau paradigme, celui de la participation. Un univers
de participation, qui sera appelé un univers ontologique
ou encore un epsilon-univers, nest plus une collection
déléments ni une collection de relations.
La notion délément dune collection
fait place à la notion depsilon-ité qui
représente une potentialité. Un epsilon-univers
est donc un domaine illimité, ouvert, un réceptacle
de potentialités en attente dactualisation sous
la forme dévénements, de propriétés,
de phénomènes. Puisque ces epsilon-ités
sont à la genèse de la production de ce que
nous voyons et nous percevons comme des choses ou des événements
bien définis il est évident que ces entités
ne répondent plus aux axiomes de la théorie
des ensembles pas plus quaux principes du calcul propositionnel
ou des prédicats. En particulier une epsilon-ité
ne vérifie pas le principe didentité.
Le concept
de participation traduit un fait dexistence que lon
rencontre aussi bien dans lunivers des relations sociales
que dans le monde psychique, dans la biologie, mais également
dans lunivers de la physique. À savoir que lon
trouve, dans ces divers domaines, le cas densembles,
qui peuvent être énormes, dobjets, de sujets
humains ou danimaux, ou encore de phénomènes
ou de caractéristiques de tous ordres, avec une multitude
de relations complexes entre tous ces éléments,
doù émerge une propriété
nouvelle, ou un état de chose, ou un événement,
qualitativement différent des propriétés
des éléments de base mais qui, en même
temps, nest pas indépendant de ceux-ci. Tous
ces éléments constituent une situation dans
laquelle ils sont interdépendants puisque retrancher
un seul dentre eux modifierait complètement la
situation et la nature de ce qui en émerge. Il se produit
entre les éléments de base de cette situation
et ce qui en émerge un saut, une rupture de continuité,
qui ne peut se laisser décrire par application de règles
dinférence. À chaque élément
est associé un potentiel de conséquences possibles.
Alors que dans la théorie des situations de Barwise
et de Devlin les éléments sont pris dans leur
individualité, dans la théorie de la participation
ils sont considérés en tant quils coopèrent
à une réalité commune. Cest pour
cela que les individus, qui font partie de ce que la LPC appelle
des objets déterminés, ne peuvent pas être
des epsilon-ités puisque ce ne sont pas les objets
dans leur réalité individuelle qui participent
: une epsilon-ité cest la potentialité
que possède un objet déterminé à
interagir avec tout un ensemble dautres. Une relation
entre deux personnes, appelons les Jean et Marie, constitue
un domaine de participation parce que ces deux personnes interagissent
en fonction de données aussi complexes que des sentiments,
des aptitudes personnelles, de leur milieu social, de leur
éducation, puisque lexistence humaine est faite
dautre choses que la simple juxtaposition dexistences
individuelles.
La notion
de participation entend formuler cette idée dinteraction
entre un tout et les éléments qui le constituent.
Précisons ces concepts à laide dun
exemple historique : la France de 1789 peut être considérée
comme un epsilon-univers ; les éléments sociaux
-- monarchie, noblesse, clergé, tiers-état,
philosophes des Lumières -- qui composaient le royaume,
présentaient un potentiel de prédispositions
non-manifestées pour lémergence dun
événement historique fondamental. Ce futur possible
restait indéterminé parce que personne, en 1789
avant la prise de la Bastille et même tout juste après,
ne connaissait réellement lampleur du processus
qui était en train démerger et ce à
quoi il allait aboutir parce quentre les éléments
dune situation donnée et ce qui en émerge
il y a une solution de continuité logique et causale,
un saut qualitatif. Dans cet exemple, à linstar
de ce qui se passe dans toute situation impliquant une subjectivité
consciente, on peut parler dun ensemble des éléments
de la situation mais lévénement qui en
émerge nest pas le résultat dune
opération sur cet ensemble déléments
pris individuellement.
Les epsilon-ités
sont censées représenter cette idée de
potentialité dévénements ou de
propriétés inactualisées. Autrement dit,
elles ne représentent pas des objets quon peut
distinguer et reconnaître par des propriétés
définies mais elles répondent aux axiomes et
règles de la participation. Ce terme évoque
le fait que tout ce quon peut dire des epsilon-ités
est quelles sont des entités dont la nature est
de participer à la production dune chose ou dun
événement déterminé. De ce fait
elles devront répondre à des axiomes et des
règles différents de ceux traitant de collections
finies ou infinies. Dans un epsilon-univers une epsilon-ité
na aucun caractère défini, les epsilon-ités
sont non-séparables. Si lon veut sen donner
une image, un epsilon-univers pourrait être comparé
à un océan dont les epsilon-ités représenteraient
les vagues. Autrement dit on ne peut pas distinguer les epsilon-ités
les unes des autres ni de leur univers. On ne peut pas les
individualiser et en sélectionner quelques unes. Les
opérations dans un tel epsilon-univers consistent en
la formation dagrégats de participation quon
appelle des domaines de participation. De la même façon
que dans le monde où les êtres et les choses
se tarnsforment dinstant en instant mais gardent une
relative permanence, dans un epsilon-univers les domaines
de participation forment des différencialités
qui possédant une certaine permanence dans un milieu
(lepsilon-univers) où tout est impermanent et
transitoire. Ces différencialités peuvent être
comparées à des structures topologiques, quoiquil
ne sagisse pas ici de topologie algébrique ni
de topologie différentielle mais dune «
topologie » spécifique à la participation.
Ces notions permettront de donner une formulation mathématique
de sujets conscients dotés dune identité
relativement permanente bien quétant par nature
des domaines de potentialités ouverts, illimités
et par conséquent sans définition fixe et définitive.
Pour illustrer
ce propos, larticle prendra un exemple très simple,
celui dune situation affective entre deux personnes
Jean et Marie, dont on verra la différence de traitement
avec ceux proposés en IA. Il sera alors indispensable
de passer dun exposé plutôt littéraire
à un exposé formel. La difficulté de
lecture des formules de la LPC pourra venir du fait de labolition
du principe didentité, c.-à-d. que pour
un terme epsilon-A on na plus « epsilon-A = epsilon-A
». Une autre difficulté provient aussi du fait
que des mots, des noms, des expressions langagières,
préfixés par un epsilon, ne sont pas des représentations
de personnes, de choses, des sentiments, mais des potentialités
dexistence de personnes, de choses, de sentiments ;
le mot ou le nom qui suit le epsilon- doit être pensé
comme un simple assemblage de lettres indexant le epsilon
qui seul fait sens. Le processus opératoire dans la
LPC ne travaille pas sur des propositions mais sur des potentialités
dont une production, conditionnée par un contexte bien
déterminé, pourra être interprétée
dans un langage quelconque au moyen de propositions obéissant
à une logique donnée : les potentialités,
ou epsilon-ités, produisent les propositions ainsi
que les règles logiques auxquelles elles obéissent.
Lefficience est le nom donné à cette algorithmique
des epsilon-ités. Sur ces bases, on donnera quelques
idées sur la conception dune machine futuriste
qui intégrerait la théorie de la participation
et fonctionnerait selon les concepts de la LPC.
Larticle
Propositions pour une théorie formelle de la subjectivité
na pas vocation à être une présentation
exhaustive de la LPC ni de sa composante essentielle, la théorie
de la participation. Cet article a une écriture et
un style philosophique, son but est de donner, ou essayer
de le faire, une idée de ce quest la participation
ainsi que du changement de paradigme que ce concept pourrait
impliquer dans le domaine des sciences de la cognition et
dans la recherche dune théorie de lintelligence.
En espérant quil intéressera les lecteurs
de Automates Intelligents.
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