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Interview

André Staropoli
Les universités françaises face à l'ouverture européenne et à la mondialisation

texte mis en forme par Jean-Paul Baquiast et revu par l'auteur, pour le compte de Automates-Intelligents et de PanEurope France
16 juin 2004

André StaropoliAndré Staropoli est professeur agrégé HC, actuellement consultant en évaluation et assurance-qualité.
Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Agrégé de lettres classiques, il a exercé de 1985 à 1998 la fonction de secrétaire général du Comité national d'évaluation des universités, autorité administrative indépendante de la loi du 10 juillet 1989.

Pour en savoir plus
André Staropoli. Cursus http://2100.org/indWhosWho/personnalites/pe_staropoli.html

Nous avons ces derniers mois consacré divers articles et interviews (voir notamment celui de Pierre Potier http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/nov/potier.html) à la modernisation des structures de la recherche scientifique publique en France. Mais nous n'avions pas jusqu'ici abordé la question de celle des universités, qui doit aller de pair. Il est vrai que cette dernière question est si difficile à cerner qu'il faut beaucoup de courage pour l'évoquer. Le manque de données statistiques précises ou d'information sur les programmes et leurs résultats, se conjuguant au poids des préjugés que soulève le moindre propos se voulant un tant soit peu réformateur, ne peut que décourager les auteurs. C'est pourquoi nous devons un grand merci à André Staropoli, expert s'il en est en la matière, qui a accepté de présenter à nos lecteurs les problèmes tels qu'il les voit, résultant de la mise en place progressive d'un espace universitaire européen ainsi que de l'entrée d'acteurs provenant notamment des Etats-Unis et profitant de l'Internet pour diffuser leurs enseignements et leurs diplômes. AI

Automates-Intelligents (AI) : Sur toutes les questions intéressant les enseignements supérieurs européens, souvent évoquées en termes purement politiques, on a besoin de données fiables. De quelles statistiques dispose-t-on pour évaluer l'état des universités au sein des pays européens ?

André Staropoli (AS) : Le domaine de l'enseignement supérieur, comme vous le savez, ne fait pas partie des compétences communes dont la commission européenne à la charge. Il relève de la compétence de chaque Etat. Cette situation est aujourd'hui difficilement défendable, compte tenu du fait que la Commission ne peut pas avoir une vue satisfaisante du potentiel de recherche européen, qui relève de ses prérogatives, si les universités n'y sont pas incluses.

AI : Pour quelle raison a-t-on jugé bon aux origines d'appliquer le principe de subsidiarité ?

AS : Parce que divers pays ont fait valoir que l'enseignement supérieur relevait de leur conception du service public, gratuit et obligatoire et ne pouvait être traité de façon uniforme. Dans certains Etats, par ailleurs, les universités sont placées sous la tutelle des Régions ou collectivités équivalentes.

AI : Où trouver alors des chiffres satisfaisants ?

AS : C'est l'OCDE qui a été longtemps et demeure l'autorité de référence. Mais l'OCDE est de plus en plus contestée, compte tenu de ses orientations politiques récentes. Elle tente de rapprocher en ce domaine son action de celle de la Banque Mondiale, laquelle, nul ne l'ignore, est très influencée par le gouvernement américain.

Une évolution trentenaire globalement positive

Je peux cependant vous indiquer les quatre grandes caractéristiques qui marquent l'évolution du secteur de l'enseignement supérieur et de la formation des cadres depuis 30 ans en Europe. D'une façon générale, il faut observer un progrès considérable, qui accroît encore l'écart entre les pays européens et les pays du tiers-monde.

La première caractéristique est la démocratisation. La France avec 64% de la classe d'âge accédant aujourd'hui à l'enseignement supérieur se trouve dans un bon rang.

AI : Mais on dit que cela n'est pas significatif, vu le déchet qui dès la première année frappe ces candidats-étudiants. Vue aussi leur mauvaise répartition face aux besoins…

AS : Peut-être, mais les vrais problèmes ne sont pas là. On peut toujours améliorer les choses. Les vrais problèmes tiennent à l'existence d'un certain pourcentage des jeunes de chaque classe d'âge qui n'accèdent pas à l'enseignement supérieur, et qui trouvent difficilement à s'intégrer. C'est à eux en priorité qu'il faut s'intéresser.

Un deuxième aspect important est le développement de la professionnalisation dans l'enseignement supérieur, qui aboutit à créer des sous-populations d'étudiants aux destins différents - avec un renforcement des inégalités.

AI : Qu'entendez-vous par professionnalisation ?

AS : Il s'agit du fait que des entreprises participent à la formation, en fournissant des professeurs et des thèmes, soit surtout en offrant des débouchés aux diplômés et en s'impliquant dans la formation. Ceci se voit notamment dans le management, le commerce, les sciences de l'ingénieur, la santé, l'architecture, la communication. Vous avez au contraire des secteurs qui ne font pas appel à la participation des entreprises, ou qui ne suscitent pas l'intérêt de celles-ci : c'est le cas en général des sciences, des lettres et du droit.

AI : La professionnalisation est souvent présentée en France comme la prise en main des universités par le Medef…

AS : C'est évidemment excessif. Il y a toujours un risque, mais les autorités universitaires ont en général les moyens de conserver leur indépendance.

Le troisième aspect caractérisant l'évolution de ces trente dernières années est la bonne diversification de l'offre d'enseignement supérieur. On trouve partout, que ce soit en France ou en Europe, des formations répondant aux besoins généraux et spécifiques, à tous les niveaux de cursus. Il y a même souvent, c'est le cas en France, trop de diversification, aboutissant à de la dispersion. Il vaudrait mieux quelques grands pôles prestigieux qu'une poussière de petites universités de niveau inégal. Pour ce qui concerne la France, j'inclus dans le panorama les Instituts Universitaires de Technologie, souvent remarquables, mais qui de par leur statut (2 ans de scolarité au lieu de 3) ne sont pas comptés dans la hiérarchie des diplômes universitaires (L.M.D.), mais dans celle de l'enseignement supérieur technique - ce qui est très dommage et devrait être changé rapidement.

Enfin, la quatrième caractéristique de l'évolution récente est l'importance grandissante attachée à l'évaluation. Les universités de nos voisins européens sont plus ouvertes que les nôtres à ce concept, qu'elles pratiquent sur le mode américain, caractérisé par le contrôle de qualité. En France, cette notion de qualité, qui se traduit par une évaluation des formations et des enseignants, fait peur. On commence par contre à admettre ce que l'on appelle l'évaluation institutionnelle, c'est-à-dire celle des établissements considérés globalement. Encore ne faut-il pas trop tenter de comparer clairement entre eux les établissements.

AI : Vu de l'extérieur, on doit en effet se demander pourquoi, si l'évaluation des personnes ou de leurs résultats professionnels se généralise, notamment dans la recherche, les enseignants y échapperaient…Mais il faut sans doute laisser les esprits se faire à cette idée.

La coopération au sein de l'espace universitaire européen

AI : Après ce panorama général, pouvez-vous nous dire comment se présente l'élaboration de ce que l'on a nommé l'espace universitaire européen - lequel lui aussi a suscité, nul ne l'ignore, de nombreuses résistances de la part de l'institution ?

AS : en France, c'est le ministre Claude Allègre qui a lancé le mouvement - avec prudence - lors de la déclaration dite de la Sorbonne le 25 mai 1998, suite à un rapport de Jacques Attali : Pour un modèle européen de l'enseignement supérieur. Ces principes ont été repris au plan de l'Union par la Déclaration de Bologne du 19 juin 1999. Les Italiens, puissance invitante, avaient eu la bonne idée d'inviter tous les ministres de l'éducation des Etats-membres, ce qui n'avait pas été fait à la Sorbonne (il y en avait quatre) et a permis d'établir un consensus de principe.

A la conférence de Prague enfin, le 19 mai 2001, ont été arrêtées les grandes lignes de ce que l'on nomme maintenant l'espace européen de l'enseignement supérieur (C3ES), démarche plus connue, en France, sous le nom de LMB ou "schéma Licence-Master-Doctorat" dit aussi 3-5-8 - ces chiffres correspondant à la durée souhaitée des études dans chaque cycle. Je renvoie vos lecteurs à ces divers textes pour ce qui concerne le détail des résolutions.

AI : Comment tout ceci s'applique-t-il dans la pratique ?

AS : Assez mal, compte tenu des habitudes nationales, du mal qu'ont beaucoup d'étudiants à s'adapter à des règles nouvelles et à mener leurs études dans des délais raisonnables. Il faut tenir compte aussi des frais qu'imposerait la mobilité pour les étudiants, insuffisamment pris en charge par les programmes très bureaucratiques mis en œuvre par la Commission. Enfin, l'Europe est soumise de plus en plus à l'influence des normes américaines, relayées par les britanniques, qui donnent la préférence - par exemple pour la formation des ingénieurs à la licence (bachelor) et à la certification, ou reconnaissance par le monde professionnel, par rapport au modèle européen ( continental ) de niveau Master.

S'ajoute aussi le débat de plus en plus vif relatif à la commercialisation. C'est une conséquence immédiate de la mondialisation et du développement des réseaux numériques, qui fait que de plus en plus d'établissements non européens offrent dorénavant des services payants, exemple que certaines universités européennes sont tentées de suivre, sauf dans les pays , tels la France et l'Espagne, qui ne parviennent pas à proposer de tels programmes " on line " de façon pertinente. Je parle là de l'enseignement supérieur et non de la formation professionnelle qui comme vous savez, en France, obéit à une réglementation très différente, puisque les entreprises privées de formation y sont autorisées. Elles sont soumises à un certain contrôle, mais d'une façon générale, leurs produits sont considérés comme offrant un mauvais rapport performance/prix, trop compliqués et mal évalués. Ceci n'inquiète d'ailleurs personne, alors que le chiffre d'affaire global de ces entreprises est souvent supérieur à celui des universités.
Quoiqu'il en soit, Bruxelles, comme je vous l'ai dit, n'a pour le moment aucune autorité pour intervenir et s'attaquer directement à la source des dysfonctionnements, ce qui ne va pas faciliter la mise en place de " l'harmonisation " souhaitée, et du L.M.D.

AI : Comment ce manque d'intérêt de Bruxelles est-il compatible avec le fait que les universités font ou sont censées faire de la recherche, en employant ce que l'on appelle des enseignants-chercheurs. Ce faisant elles s'inscrivent dans les appels d'offre aux fonds européens des programmes-cadre de recherche-développement (PCRD).

AS : Le PCRD est ouvert à tous, y compris aux entreprises, et la commission européenne n'estime pas nécessaire de poser aux Etats le statut de leurs universités, si celles-ci répondent aux appels d'offre. De toutes façons, le problème de la recherche universitaire, considéré comme ingérable en France, me paraît spécifique à notre pays, où se côtoient deux statuts publics, celui des chercheurs à plein temps et celui des enseignants chercheurs. Beaucoup de ces derniers ne font pas de recherche, ce qui pose des problèmes d'intégration des universités dans les projets coopératifs. Tout universitaire est censé consacrer 50% de son temps à la recherche. J'estime pour ma part qu'environ 50% d'entre eux n'en font pas.

AI : Peut-être est-ce dû au phénomène plus général que nous avons ici souvent évoqué : le manque de dynamisme de la recherche publique française, ou plutôt le manque de grands objectifs et des moyens en conséquence qui devraient leur être affectés, à l'instar de ce que font les Etats-Unis et le Japon. Mais venons-en à ce que vous avez appelé l'influence de la mondialisation, autrement dit le rôle croissant pris par les Etats-Unis, précisément, dans l'enseignement supérieur européen.

La mondialisation : mise en réseau et entrée des acteurs économiques

AS : Il s'agit d'un phénomène majeur, dont on ne se rend pas du tout compte en France. Aujourd'hui en Europe, 1/5 à 1/3 de l'enseignement supérieur (sans parler de la Formation continue - ou " Life Long learning " - dont le chiffre d'affaires est globalement supérieur, en France, à la dépense pour l'enseignement supérieur, et qui échappe quasiment aux universités dans notre pays) est fourni par des établissements étrangers, sur le mode commercial. On a recensé 1500 universités d'entreprises dans le monde (50 sont de nationalité française, 15 ont leur siège en France). Les nouveaux entrants dans l'Union européenne sont particulièrement ouverts à leur influence, notamment au regard du prestige qu'ont chez eux les enseignements supérieurs américains. Ceux-ci savent parfaitement se vendre et sont parfaitement appuyées par les ambassades américaines. On doit observer cependant que la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, malgré les prétentions. Beaucoup d'entreprises exportant leurs formations à l'étranger ne sont pas reconnues aux Etats-Unis, du fait de leurs déficiences. Mais ceci n'apparaît pas car l'Europe ne s'est pas donnée les moyens de contrôle minimum. En Europe, l'agrément et la reconnaissance obéissent à des règles diverses et compliquées qui leur retirent une grande part de leur efficacité. De plus, le recours à Internet qui s'est généralisé enlève toutes possibilités sérieuses de contrôle.

AI : Vous voulez dire par exemple que personne ne pourrait, dans certains pays européens, interdire à une secte d'assurer des formations et de délivrer des diplômes.

AS : Tout à fait. Je ne sais d'ailleurs pas ce que pourrait faire le gouvernement français face à une telle occurrence.

AI : Comment se situent les établissements d'enseignements français par rapport à Internet ?

AS : Ils sont encore majoritairement sur la réserve, n'ayant pas encore vu l'importance devenue mondiale de ce média d'enseignement. Pourtant la France avait une expérience historique dans le domaine de la formation par correspondance. Mais on n'a pas su évoluer. L'e-learning universitaire, cependant, doit absolument se développer. Mais dans quel cadre et avec quels moyens ? Le ministère de l'Education Nationale n'y entend rien ou ne s'y intéresse pas. Les présidents d'université et les enseignants admettent mal encore que l'on puisse bénéficier d'enseignements sans la contrepartie d'une présence physique dans l'université - mais ce n'est pas une raison pour ne pas innover, y compris avec des formules mixtes ! L'idée de coopérer avec des collègues considérés comme infréquentables parce que potentiellement rivaux, n'encourage pas la mise en commun des connaissances. La situation est très grave si l'on prend en compte l'invasion de l'espace universitaire français par des enseignements américains et par ceux des pays européens qui ont compris l'enjeu : Grande Bretagne, Hollande, pays scandinaves notamment.

AI : Il faut aussi tenir compte des retards d'équipements des universités en serveurs à haut débit et autres technologies du multimedia et du virtuel indispensables à ces enseignements.

AS. Bien sûr, tout se tient. Mais face à la concurrence américaine, il faut signaler une autre difficulté, c'est que les diplômes européens sont de moins en moins lisibles par les employeurs, y compris en Europe même. D'où l'attrait pour les labels américains qui sont reconnus partout. Ceci fait que des établissements français, allemands ou néerlandais demandent des certifications américaines, par exemple à ABET, pour leurs formations d'ingénieurs.

AI : Y-a-t-il des parades au plan européen ?

AS : Oui. Il faudrait faire comme les écoles de commerce qui se sont donné à Bruxelles une accréditation commune (Equis) et qui ont négocié une reconnaissance mutuelle avec leurs homologues aux Etats-Unis. C'est le seul succès à signaler pour le moment. A contrario, chacun sait l'incohérence de la reconnaissance mutuelle des diplômes dans le domaine de la santé, en France tout au moins, alors même que l'on constate un déficit de médecins ou d'infirmières. On admet progressivement le libre-établissement sans rien mettre de concret en place dans le domaine des diplômes. Ceci traduit la résistance des gens déjà installés.

Propositions

AI : Face à ces enjeux européens et internationaux, quelles grandes mesures préconiseriez-vous pour assurer l'adaptation de notre appareil universitaire, tant en France qu'en Europe ?

AS : Je crois qu'il s'agit pour l'Europe d'une question de survie, car la situation est de plus en plus grave, sans que personne ne s'en rende compte, ni chez les responsables politiques, ni dans le milieu universitaire, ni même chez les citoyens, étudiants ou parents de futurs étudiants. C'est l'identité européenne et, comme vous le dites, sa souveraineté même qui sont en jeu.

Pour répondre à votre question, j'évoquerai dans le désordre certaines propositions que je considère comme indispensables à examiner, même si elles heurtent les préjugés politiques. Mais je ne me dissimule pas que chacune d'elles mériterait d'être traitée dans des groupes de travail européens travaillant en transparence avec les opinions publiques. Voici ces propositions:

1. 1. Il faut admettre une compétition parmi les universités et concentrer les formations de niveau Master, et naturellement les écoles doctorales, après évaluation et en fonction de l'excellence. C'est un problème identique à celui que l'on trouve déjà posé dans le domaine hospitalier. Il y a environ 100 universités en France. Mais chacun sait, y compris les étudiants eux-mêmes et leurs parents, que l'on ne peut comparer en termes de formation Paris VI ou Paris XI et, disons…Perpignan. Cette situation se retrouve aux Etats-Unis, mais nul là-bas ne cache le fait que si ce pays compte 3000 universités, il n'y en a que 200 "research universities" et 20 qui ont un prestige international. Ce sont ces dernières qui concentrent l'essentiel des crédits de recherche, tant publics que privés.

Ceci voudra dire aussi qu'il faudra mieux tenir compte des emplois dans la définition de la carte universitaire. Former actuellement, comme le fait la France, des milliers de professeurs de gymnastique qui ne trouveront pas d'emplois n'a pas de sens. Il faut évidemment dans cette perspective ne pas se donner une vue à court terme de l'évolution des besoins, mais il ne faut pas en contrepartie se fermer les yeux sur le fait que de nombreux secteurs sont en cours de disparition.

AI : Sur ce plan, la politique dorénavant promue par la Commission Européenne, visant à créer quelques grands pôles régionaux multidisciplinaires associant les établissements de recherche, les universités et les entreprises, devrait faciliter les regroupements. Pensons au pôle Minatec à Grenoble.

AS : Certainement. Ce sera une bonne chose. Les Régions elles-mêmes devront comprendre qu'elles ne doivent pas s'accrocher, pour l'implantation d'un établissement universitaire, à la notion de territoire, mais qu'elles doivent coopérer entre elles, quitte à favoriser quelques-unes d'entre elles à court terme - en attendant que les compétences ainsi créées puissent diffuser. Le concept clef est celui de "réseau" (network). J'ajoute cependant que cette politique de regroupement devrait en France tenir compte de l'existence des IUT, dont j'ai dit qu'ils contribuent avec beaucoup d'efficacité à l'offre universitaire générale, et qu'il convient d'encourager en considérant la formation d' I.U.T. comme conduisant à un diplôme de niveau Bachelor ( Licence), avec un cursus de trois années, sans rajouter une heure de cours, mais en prévoyant un stage en entreprise de six mois et un séjour dans une université étrangère de six mois.

2. Il faut accepter d'augmenter les Droits universitaires, comme l'a fait l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, en fixant des limites raisonnables aux droits d'inscription (par exemple 1000 euro par an) et en mettant en place des systèmes généralisés de bourses ou de prêts à 10 ans remboursables. C'est la politique suivie, avec un certain succès semble-t-il, par Tony Blair en Grande Bretagne. Il faudra étudier comment de telles mesures se traduiront globalement, en termes de répartition des coûts et des moyens de l'enseignement supérieur. Mais cela devrait réduire la situation de misère matérielle de nombreuses universités, y compris des meilleures. Beaucoup il est vrai se débrouillent, notamment en créant des associations de la loi de 1901 destinées à gérer l'activité de recherche, qu'il s'agisse de financements publics ou privés !

3. Il faut accroître sensiblement l'autonomie des universités. C'est ce qui est fait pratiquement partout en Europe, sauf en France. Les présidents d'université, faute de pouvoirs, se désintéressent trop souvent de la gestion, ce qui crée des cercles vicieux. Mais qui dit accroître l'autonomie dit aussi accroître la responsabilité et, en amont, l'évaluation. Ceci conduit à reconnaître ce qui est déjà une réalité de fait, la concurrence entre universités - concurrence, nous l'avons vu, non exclusive de coopération et de symbiose. Je rêve à une vraie autonomie de l'établissement, dans le cadre du service public, se traduisant par une vraie responsabilité dans la gestion des personnels et dans le recrutement.

AI : Voici de quoi faire descendre durablement les enseignants et les étudiants dans la rue. Qui va en France oser proposer de tels objectifs, dans la conjoncture politique actuelle ?

AS : Je crois que les gouvernements et les partis politiques devraient en premier lieu avoir le courage de dire ce qui leur paraît indispensable sur le long terme, quitte à prendre le temps d'en discuter et de mettre en place des mesures transitoires.

4. J'ajoute pour ce qui concerne la France, qu'il faut enfin revoir entièrement le rôle et l'organisation des ministères de l'Education nationale et de la recherche, ainsi d'ailleurs que leurs relations actuelles et futures avec les Régions. Ces ministères sont actuellement, je pèse mes mots, des bastions de conservatisme, de manque de vues prospectives et surtout de mauvaise organisation. Mais n'insistons pas.

AI : Dans le cadre des grands programmes européens d'encouragement à la recherche développement,, quelles seraient vos propositions, que nous pourrions défendre pour ce qui nous concerne dans notre revue et dans de futurs Colloques ?

AS : Je retiendrai d'abord l'idée proposée notamment par vous lors de votre dernier Colloque, visant à créer une grande université e-learning en Europe, une Université, pour reprendre votre image, de Tous les Savoirs. Celle-ci devrait disposer de moyens technologiques importants et pouvoir négocier avec les grandes universités européennes la mise en place de cours, y compris d'écoles doctorales, faisant appel à Internet. En dehors des étudiants européens qui seraient les premiers ciblés, il faudrait envisager en priorité les pays du tiers-monde. C'est ce que font les Etats-Unis depuis longtemps, en utilisant leurs grandes universités ou instituts tels le MIT, pour se rallier l'appui des élites des pays émergents. Une telle Université devrait accepter de ne travailler qu'en 3 ou 4 langues pivots : anglais, espagnol, français et peut-être allemand.

Une deuxième proposition, d'ordre différent, liée à l'actualité récente des élections européennes, consisterait à doter le Parlement européen d'une agence d'évaluation des choix technologiques et scientifiques, ayant droit de regard sur les enseignements universitaires. Ainsi la conscience d'une communauté de destin pourrait peut-être mieux se répandre parmi les politiques.

AI : Merci vivement de toutes ces contributions. En vous écoutant, nous ne pouvons qu'être confirmés dans l'idée que l'on ne peut pas disjoindre les réflexions sur la souveraineté technologique et scientifique de l'Europe de celles relatives à ce qu'il faudra bien appeler sa souveraineté universitaire.

Pour en savoir plus
Le rapport de Jacques Attali. Pour un modèle européen de l'enseignement supérieur http://www.education.gouv.fr/forum/attali.htm
Déclaration commune des ministres européens de l'éducation - 19 juin 1999 - Bologne
http://www.education.gouv.fr/realisations/education/superieur/bologne.htm
Déclaration de Prague, 19 mai 2001 http://www.amue.fr/TextesRef/TextesRefNoFormat.asp?Id=185&a=LMD
LMD : Voir le dossier établi par la Maison des Universités (AMUE) http://www.amue.fr/Dossier/LMD/
Transnational Education Project Report. Confederation of EU rectors' conferences, mars 2001 www.crue.org/espaeuro/ transnational_education_project.pdf
GATE Global Alliance for Transnational Education, Boston USA Un aspect de la politique américaine en matière d'éducation transnationale www.edugate.org/
IPTS Institute for Prospective Technological Studies de la commission européenne http://www.jrc.es/home/index2.cfm
Equis, accréditation européenne commune pour les écoles de commerce http://www.efmd.be/equis/5.htm
ABET Accreditation Board for Engineering and Technology http://www.abih.org/Docs/abet-mih.htm

On a lu par ailleurs, dans Le Monde du 17 juin 2004, un article de Boris Walbaum intitulé "Le coeur de la démocratie européenne" qui est un chaud plaidoyer pour que l'Université devienne à l'Europe ce qu'a été l'école républicaine pour la république. Les dynamiques actuelles vont dans le bon sens, écrit-il, mais ne sont pas à la hauteur des enjeux. Les universités européennes doivent pouvoir proposer à la majorité de leurs étudiants, d'ici 2010, des cursus intégrés à l'échelle européenne, c'est-à-dire définis en commun au sein de groupements universitaires européens. Tous les étudiants devraient ainsi passer un semestre pour une licence et trois semestres pour un mastère dans deux autres pays européens au moins. Boris Walbaum est président du Groupe des Belles Feuilles, qui se veut laboratoire d'idées pour les questions européennes.


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