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Interview
André
Staropoli
Les universités françaises face à l'ouverture
européenne et à la mondialisation
texte
mis en forme par Jean-Paul Baquiast et revu par l'auteur,
pour le compte de Automates-Intelligents et de PanEurope France
16 juin 2004
|
André
Staropoli est professeur agrégé HC, actuellement
consultant en évaluation et assurance-qualité.
Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure,
diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques
de Paris, Agrégé de lettres classiques,
il a exercé de 1985 à 1998 la fonction
de secrétaire général du Comité
national d'évaluation des universités,
autorité administrative indépendante de
la loi du 10 juillet 1989.
Pour
en savoir plus
André Staropoli. Cursus http://2100.org/indWhosWho/personnalites/pe_staropoli.html
|
Nous
avons ces derniers mois consacré divers articles et
interviews (voir notamment celui de Pierre Potier http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/nov/potier.html)
à la modernisation des structures de la recherche scientifique
publique en France. Mais nous n'avions pas jusqu'ici abordé
la question de celle des universités, qui doit aller
de pair. Il est vrai que cette dernière question est
si difficile à cerner qu'il faut beaucoup de courage
pour l'évoquer. Le manque de données statistiques
précises ou d'information sur les programmes et leurs
résultats, se conjuguant au poids des préjugés
que soulève le moindre propos se voulant un tant soit
peu réformateur, ne peut que décourager les
auteurs. C'est pourquoi nous devons un grand merci à
André Staropoli, expert s'il en est en la matière,
qui a accepté de présenter à nos lecteurs
les problèmes tels qu'il les voit, résultant
de la mise en place progressive d'un espace universitaire
européen ainsi que de l'entrée d'acteurs provenant
notamment des Etats-Unis et profitant de l'Internet pour diffuser
leurs enseignements et leurs diplômes. AI
Automates-Intelligents
(AI) : Sur toutes les questions
intéressant les enseignements supérieurs européens,
souvent évoquées en termes purement politiques,
on a besoin de données fiables. De quelles statistiques
dispose-t-on pour évaluer l'état des universités
au sein des pays européens ?
André Staropoli (AS)
: Le domaine de l'enseignement supérieur, comme vous
le savez, ne fait pas partie des compétences communes
dont la commission européenne à la charge. Il
relève de la compétence de chaque Etat. Cette
situation est aujourd'hui difficilement défendable,
compte tenu du fait que la Commission ne peut pas avoir une
vue satisfaisante du potentiel de recherche européen,
qui relève de ses prérogatives, si les universités
n'y sont pas incluses.
AI : Pour quelle raison a-t-on
jugé bon aux origines d'appliquer le principe de subsidiarité
?
AS : Parce que divers
pays ont fait valoir que l'enseignement supérieur relevait
de leur conception du service public, gratuit et obligatoire
et ne pouvait être traité de façon uniforme.
Dans certains Etats, par ailleurs, les universités
sont placées sous la tutelle des Régions ou
collectivités équivalentes.
AI : Où trouver alors des
chiffres satisfaisants ?
AS : C'est l'OCDE qui
a été longtemps et demeure l'autorité
de référence. Mais l'OCDE est de plus en plus
contestée, compte tenu de ses orientations politiques
récentes. Elle tente de rapprocher en ce domaine son
action de celle de la Banque Mondiale, laquelle, nul ne l'ignore,
est très influencée par le gouvernement américain.
Une
évolution trentenaire globalement positive
Je peux
cependant vous indiquer les quatre grandes caractéristiques
qui marquent l'évolution du secteur de l'enseignement
supérieur et de la formation des cadres depuis 30 ans
en Europe. D'une façon générale, il faut
observer un progrès considérable, qui accroît
encore l'écart entre les pays européens et les
pays du tiers-monde.
La première caractéristique est la démocratisation.
La France avec 64% de la classe d'âge accédant
aujourd'hui à l'enseignement supérieur se trouve
dans un bon rang.
AI : Mais
on dit que cela n'est pas significatif, vu le déchet
qui dès la première année frappe ces
candidats-étudiants. Vue aussi leur mauvaise répartition
face aux besoins
AS : Peut-être,
mais les vrais problèmes ne sont pas là. On
peut toujours améliorer les choses. Les vrais problèmes
tiennent à l'existence d'un certain pourcentage des
jeunes de chaque classe d'âge qui n'accèdent
pas à l'enseignement supérieur, et qui trouvent
difficilement à s'intégrer. C'est à eux
en priorité qu'il faut s'intéresser.
Un deuxième aspect important est le développement
de la professionnalisation dans l'enseignement supérieur,
qui aboutit à créer des sous-populations d'étudiants
aux destins différents - avec un renforcement des inégalités.
AI : Qu'entendez-vous par professionnalisation
?
AS : Il s'agit du fait
que des entreprises participent à la formation, en
fournissant des professeurs et des thèmes, soit surtout
en offrant des débouchés aux diplômés
et en s'impliquant dans la formation. Ceci se voit notamment
dans le management, le commerce, les sciences de l'ingénieur,
la santé, l'architecture, la communication. Vous avez
au contraire des secteurs qui ne font pas appel à la
participation des entreprises, ou qui ne suscitent pas l'intérêt
de celles-ci : c'est le cas en général des sciences,
des lettres et du droit.
AI : La professionnalisation est
souvent présentée en France comme la prise en
main des universités par le Medef
AS
: C'est évidemment excessif. Il y a toujours
un risque, mais les autorités universitaires ont en
général les moyens de conserver leur indépendance.
Le troisième aspect caractérisant l'évolution
de ces trente dernières années est la bonne
diversification de l'offre d'enseignement supérieur.
On trouve partout, que ce soit en France ou en Europe, des
formations répondant aux besoins généraux
et spécifiques, à tous les niveaux de cursus.
Il y a même souvent, c'est le cas en France, trop de
diversification, aboutissant à de la dispersion. Il
vaudrait mieux quelques grands pôles prestigieux qu'une
poussière de petites universités de niveau inégal.
Pour ce qui concerne la France, j'inclus dans le panorama
les Instituts Universitaires de Technologie, souvent remarquables,
mais qui de par leur statut (2 ans de scolarité au
lieu de 3) ne sont pas comptés dans la hiérarchie
des diplômes universitaires (L.M.D.), mais dans celle
de l'enseignement supérieur technique - ce qui est
très dommage et devrait être changé rapidement.
Enfin,
la quatrième caractéristique de l'évolution
récente est l'importance grandissante attachée
à l'évaluation. Les universités de nos
voisins européens sont plus ouvertes que les nôtres
à ce concept, qu'elles pratiquent sur le mode américain,
caractérisé par le contrôle de qualité.
En France, cette notion de qualité, qui se traduit
par une évaluation des formations et des enseignants,
fait peur. On commence par contre à admettre ce que
l'on appelle l'évaluation institutionnelle, c'est-à-dire
celle des établissements considérés globalement.
Encore ne faut-il pas trop tenter de comparer clairement entre
eux les établissements.
AI : Vu de l'extérieur,
on doit en effet se demander pourquoi, si l'évaluation
des personnes ou de leurs résultats professionnels
se généralise, notamment dans la recherche,
les enseignants y échapperaient
Mais il faut sans
doute laisser les esprits se faire à cette idée.
La
coopération au sein de l'espace universitaire européen
AI
: Après ce panorama
général, pouvez-vous nous dire comment se présente
l'élaboration de ce que l'on a nommé l'espace
universitaire européen - lequel lui aussi a suscité,
nul ne l'ignore, de nombreuses résistances de la part
de l'institution ?
AS : en France, c'est
le ministre Claude Allègre qui a lancé le mouvement
- avec prudence - lors de la déclaration dite de la
Sorbonne le 25 mai 1998, suite à un rapport de Jacques
Attali : Pour un modèle européen de l'enseignement
supérieur. Ces principes ont été
repris au plan de l'Union par la Déclaration de Bologne
du 19 juin 1999. Les Italiens, puissance invitante, avaient
eu la bonne idée d'inviter tous les ministres de l'éducation
des Etats-membres, ce qui n'avait pas été fait
à la Sorbonne (il y en avait quatre) et a permis d'établir
un consensus de principe.
A la conférence de Prague enfin, le 19 mai 2001, ont
été arrêtées les grandes lignes
de ce que l'on nomme maintenant l'espace européen de
l'enseignement supérieur (C3ES), démarche plus
connue, en France, sous le nom de LMB ou "schéma
Licence-Master-Doctorat" dit aussi 3-5-8 - ces chiffres
correspondant à la durée souhaitée des
études dans chaque cycle. Je renvoie vos lecteurs à
ces divers textes pour ce qui concerne le détail des
résolutions.
AI : Comment
tout ceci s'applique-t-il dans la pratique ?
AS : Assez mal, compte
tenu des habitudes nationales, du mal qu'ont beaucoup d'étudiants
à s'adapter à des règles nouvelles et
à mener leurs études dans des délais
raisonnables. Il faut tenir compte aussi des frais qu'imposerait
la mobilité pour les étudiants, insuffisamment
pris en charge par les programmes très bureaucratiques
mis en uvre par la Commission. Enfin, l'Europe est soumise
de plus en plus à l'influence des normes américaines,
relayées par les britanniques, qui donnent la préférence
- par exemple pour la formation des ingénieurs à
la licence (bachelor) et à la certification, ou reconnaissance
par le monde professionnel, par rapport au modèle européen
( continental ) de niveau Master.
S'ajoute aussi le débat de plus en plus vif relatif
à la commercialisation. C'est une conséquence
immédiate de la mondialisation et du développement
des réseaux numériques, qui fait que de plus
en plus d'établissements non européens offrent
dorénavant des services payants, exemple que certaines
universités européennes sont tentées
de suivre, sauf dans les pays , tels la France et l'Espagne,
qui ne parviennent pas à proposer de tels programmes
" on line " de façon pertinente. Je parle
là de l'enseignement supérieur et non de la
formation professionnelle qui comme vous savez, en France,
obéit à une réglementation très
différente, puisque les entreprises privées
de formation y sont autorisées. Elles sont soumises
à un certain contrôle, mais d'une façon
générale, leurs produits sont considérés
comme offrant un mauvais rapport performance/prix, trop compliqués
et mal évalués. Ceci n'inquiète d'ailleurs
personne, alors que le chiffre d'affaire global de ces entreprises
est souvent supérieur à celui des universités.
Quoiqu'il en soit, Bruxelles, comme je vous l'ai dit, n'a
pour le moment aucune autorité pour intervenir et s'attaquer
directement à la source des dysfonctionnements, ce
qui ne va pas faciliter la mise en place de " l'harmonisation
" souhaitée, et du L.M.D.
AI : Comment ce manque d'intérêt
de Bruxelles est-il compatible avec le fait que les universités
font ou sont censées faire de la recherche, en employant
ce que l'on appelle des enseignants-chercheurs. Ce faisant
elles s'inscrivent dans les appels d'offre aux fonds européens
des programmes-cadre de recherche-développement (PCRD).
AS : Le PCRD est ouvert
à tous, y compris aux entreprises, et la commission
européenne n'estime pas nécessaire de poser
aux Etats le statut de leurs universités, si celles-ci
répondent aux appels d'offre. De toutes façons,
le problème de la recherche universitaire, considéré
comme ingérable en France, me paraît spécifique
à notre pays, où se côtoient deux statuts
publics, celui des chercheurs à plein temps et celui
des enseignants chercheurs. Beaucoup de ces derniers ne font
pas de recherche, ce qui pose des problèmes d'intégration
des universités dans les projets coopératifs.
Tout universitaire est censé consacrer 50% de son temps
à la recherche. J'estime pour ma part qu'environ 50%
d'entre eux n'en font pas.
AI : Peut-être est-ce dû
au phénomène plus général que
nous avons ici souvent évoqué : le manque de
dynamisme de la recherche publique française, ou plutôt
le manque de grands objectifs et des moyens en conséquence
qui devraient leur être affectés, à l'instar
de ce que font les Etats-Unis et le Japon. Mais venons-en
à ce que vous avez appelé l'influence de la
mondialisation, autrement dit le rôle croissant pris
par les Etats-Unis, précisément, dans l'enseignement
supérieur européen.
La mondialisation
: mise en réseau et entrée des acteurs économiques
AS : Il s'agit d'un phénomène
majeur, dont on ne se rend pas du tout compte en France. Aujourd'hui
en Europe, 1/5 à 1/3 de l'enseignement supérieur
(sans parler de la Formation continue - ou " Life Long
learning " - dont le chiffre d'affaires est globalement
supérieur, en France, à la dépense pour
l'enseignement supérieur, et qui échappe quasiment
aux universités dans notre pays) est fourni par des
établissements étrangers, sur le mode commercial.
On a recensé 1500 universités d'entreprises
dans le monde (50 sont de nationalité française,
15 ont leur siège en France). Les nouveaux entrants
dans l'Union européenne sont particulièrement
ouverts à leur influence, notamment au regard du prestige
qu'ont chez eux les enseignements supérieurs américains.
Ceux-ci savent parfaitement se vendre et sont parfaitement
appuyées par les ambassades américaines. On
doit observer cependant que la qualité n'est pas toujours
au rendez-vous, malgré les prétentions. Beaucoup
d'entreprises exportant leurs formations à l'étranger
ne sont pas reconnues aux Etats-Unis, du fait de leurs déficiences.
Mais ceci n'apparaît pas car l'Europe ne s'est pas donnée
les moyens de contrôle minimum. En Europe, l'agrément
et la reconnaissance obéissent à des règles
diverses et compliquées qui leur retirent une grande
part de leur efficacité. De plus, le recours à
Internet qui s'est généralisé enlève
toutes possibilités sérieuses de contrôle.
AI : Vous
voulez dire par exemple que personne ne pourrait, dans certains
pays européens, interdire à une secte d'assurer
des formations et de délivrer des diplômes.
AS : Tout à fait.
Je ne sais d'ailleurs pas ce que pourrait faire le gouvernement
français face à une telle occurrence.
AI : Comment se situent les établissements
d'enseignements français par rapport à Internet
?
AS : Ils sont encore majoritairement
sur la réserve, n'ayant pas encore vu l'importance
devenue mondiale de ce média d'enseignement. Pourtant
la France avait une expérience historique dans le domaine
de la formation par correspondance. Mais on n'a pas su évoluer.
L'e-learning universitaire, cependant, doit absolument se
développer. Mais dans quel cadre et avec quels moyens
? Le ministère de l'Education Nationale n'y entend
rien ou ne s'y intéresse pas. Les présidents
d'université et les enseignants admettent mal encore
que l'on puisse bénéficier d'enseignements sans
la contrepartie d'une présence physique dans l'université
- mais ce n'est pas une raison pour ne pas innover, y compris
avec des formules mixtes ! L'idée de coopérer
avec des collègues considérés comme infréquentables
parce que potentiellement rivaux, n'encourage pas la mise
en commun des connaissances. La situation est très
grave si l'on prend en compte l'invasion de l'espace universitaire
français par des enseignements américains et
par ceux des pays européens qui ont compris l'enjeu
: Grande Bretagne, Hollande, pays scandinaves notamment.
AI : Il faut aussi tenir
compte des retards d'équipements des universités
en serveurs à haut débit et autres technologies
du multimedia et du virtuel indispensables à ces enseignements.
AS. Bien sûr, tout
se tient. Mais face à la concurrence américaine,
il faut signaler une autre difficulté, c'est que les
diplômes européens sont de moins en moins lisibles
par les employeurs, y compris en Europe même. D'où
l'attrait pour les labels américains qui sont reconnus
partout. Ceci fait que des établissements français,
allemands ou néerlandais demandent des certifications
américaines, par exemple à ABET, pour leurs
formations d'ingénieurs.
AI : Y-a-t-il des parades au plan
européen ?
AS : Oui. Il faudrait
faire comme les écoles de commerce qui se sont donné
à Bruxelles une accréditation commune (Equis)
et qui ont négocié une reconnaissance mutuelle
avec leurs homologues aux Etats-Unis. C'est le seul succès
à signaler pour le moment. A contrario, chacun sait
l'incohérence de la reconnaissance mutuelle des diplômes
dans le domaine de la santé, en France tout au moins,
alors même que l'on constate un déficit de médecins
ou d'infirmières. On admet progressivement le libre-établissement
sans rien mettre de concret en place dans le domaine des diplômes.
Ceci traduit la résistance des gens déjà
installés.
Propositions
AI
: Face à ces enjeux européens et internationaux,
quelles grandes mesures préconiseriez-vous pour assurer
l'adaptation de notre appareil universitaire, tant en France
qu'en Europe ?
AS : Je crois qu'il s'agit
pour l'Europe d'une question de survie, car la situation est
de plus en plus grave, sans que personne ne s'en rende compte,
ni chez les responsables politiques, ni dans le milieu universitaire,
ni même chez les citoyens, étudiants ou parents
de futurs étudiants. C'est l'identité européenne
et, comme vous le dites, sa souveraineté même
qui sont en jeu.
Pour répondre à votre question, j'évoquerai
dans le désordre certaines propositions que je considère
comme indispensables à examiner, même si elles
heurtent les préjugés politiques. Mais je ne
me dissimule pas que chacune d'elles mériterait d'être
traitée dans des groupes de travail européens
travaillant en transparence avec les opinions publiques. Voici
ces propositions:
1. 1.
Il faut admettre une compétition parmi les universités
et concentrer les formations de niveau Master, et naturellement
les écoles doctorales, après évaluation
et en fonction de l'excellence. C'est un problème
identique à celui que l'on trouve déjà
posé dans le domaine hospitalier. Il y a environ 100
universités en France. Mais chacun sait, y compris
les étudiants eux-mêmes et leurs parents, que
l'on ne peut comparer en termes de formation Paris VI ou Paris
XI et, disons
Perpignan. Cette situation se retrouve
aux Etats-Unis, mais nul là-bas ne cache le fait que
si ce pays compte 3000 universités, il n'y en a que
200 "research universities" et 20 qui ont un prestige
international. Ce sont ces dernières qui concentrent
l'essentiel des crédits de recherche, tant publics
que privés.
Ceci voudra dire aussi qu'il faudra mieux tenir compte des
emplois dans la définition de la carte universitaire.
Former actuellement, comme le fait la France, des milliers
de professeurs de gymnastique qui ne trouveront pas d'emplois
n'a pas de sens. Il faut évidemment dans cette perspective
ne pas se donner une vue à court terme de l'évolution
des besoins, mais il ne faut pas en contrepartie se fermer
les yeux sur le fait que de nombreux secteurs sont en cours
de disparition.
AI : Sur ce plan, la politique
dorénavant promue par la Commission Européenne,
visant à créer quelques grands pôles régionaux
multidisciplinaires associant les établissements de
recherche, les universités et les entreprises, devrait
faciliter les regroupements. Pensons au pôle Minatec
à Grenoble.
AS : Certainement. Ce
sera une bonne chose. Les Régions elles-mêmes
devront comprendre qu'elles ne doivent pas s'accrocher, pour
l'implantation d'un établissement universitaire, à
la notion de territoire, mais qu'elles doivent coopérer
entre elles, quitte à favoriser quelques-unes d'entre
elles à court terme - en attendant que les compétences
ainsi créées puissent diffuser. Le concept clef
est celui de "réseau" (network). J'ajoute
cependant que cette politique de regroupement devrait en France
tenir compte de l'existence des IUT, dont j'ai dit qu'ils
contribuent avec beaucoup d'efficacité à l'offre
universitaire générale, et qu'il convient d'encourager
en considérant la formation d' I.U.T. comme conduisant
à un diplôme de niveau Bachelor ( Licence), avec
un cursus de trois années, sans rajouter une heure
de cours, mais en prévoyant un stage en entreprise
de six mois et un séjour dans une université
étrangère de six mois.
2. Il
faut accepter d'augmenter les Droits universitaires, comme
l'a fait l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, en fixant
des limites raisonnables aux droits d'inscription (par exemple
1000 euro par an) et en mettant en place des systèmes
généralisés de bourses ou de prêts
à 10 ans remboursables. C'est la politique suivie,
avec un certain succès semble-t-il, par Tony Blair
en Grande Bretagne. Il faudra étudier comment de telles
mesures se traduiront globalement, en termes de répartition
des coûts et des moyens de l'enseignement supérieur.
Mais cela devrait réduire la situation de misère
matérielle de nombreuses universités, y compris
des meilleures. Beaucoup il est vrai se débrouillent,
notamment en créant des associations de la loi de 1901
destinées à gérer l'activité de
recherche, qu'il s'agisse de financements publics ou privés
!
3. Il faut accroître sensiblement l'autonomie des
universités. C'est ce qui est fait pratiquement
partout en Europe, sauf en France. Les présidents d'université,
faute de pouvoirs, se désintéressent trop souvent
de la gestion, ce qui crée des cercles vicieux. Mais
qui dit accroître l'autonomie dit aussi accroître
la responsabilité et, en amont, l'évaluation.
Ceci conduit à reconnaître ce qui est déjà
une réalité de fait, la concurrence entre universités
- concurrence, nous l'avons vu, non exclusive de coopération
et de symbiose. Je rêve à une vraie autonomie
de l'établissement, dans le cadre du service public,
se traduisant par une vraie responsabilité dans la
gestion des personnels et dans le recrutement.
AI : Voici de quoi faire descendre
durablement les enseignants et les étudiants dans la
rue. Qui va en France oser proposer de tels objectifs, dans
la conjoncture politique actuelle ?
AS : Je crois que les
gouvernements et les partis politiques devraient en premier
lieu avoir le courage de dire ce qui leur paraît indispensable
sur le long terme, quitte à prendre le temps d'en discuter
et de mettre en place des mesures transitoires.
4. J'ajoute pour ce qui concerne la France, qu'il faut enfin
revoir entièrement le rôle et l'organisation
des ministères de l'Education nationale et de la recherche,
ainsi d'ailleurs que leurs relations actuelles et futures
avec les Régions. Ces ministères sont actuellement,
je pèse mes mots, des bastions de conservatisme, de
manque de vues prospectives et surtout de mauvaise organisation.
Mais n'insistons pas.
AI
: Dans le cadre des grands programmes européens d'encouragement
à la recherche développement,, quelles seraient
vos propositions, que nous pourrions défendre pour
ce qui nous concerne dans notre revue et dans de futurs Colloques
?
AS : Je retiendrai d'abord
l'idée proposée notamment par vous lors de votre
dernier Colloque, visant à créer une grande
université e-learning en Europe, une Université,
pour reprendre votre image, de Tous les Savoirs. Celle-ci
devrait disposer de moyens technologiques importants et pouvoir
négocier avec les grandes universités européennes
la mise en place de cours, y compris d'écoles doctorales,
faisant appel à Internet. En dehors des étudiants
européens qui seraient les premiers ciblés,
il faudrait envisager en priorité les pays du tiers-monde.
C'est ce que font les Etats-Unis depuis longtemps, en utilisant
leurs grandes universités ou instituts tels le MIT,
pour se rallier l'appui des élites des pays émergents.
Une telle Université devrait accepter de ne travailler
qu'en 3 ou 4 langues pivots : anglais, espagnol, français
et peut-être allemand.
Une deuxième proposition, d'ordre différent,
liée à l'actualité récente des
élections européennes, consisterait à
doter le Parlement européen d'une agence d'évaluation
des choix technologiques et scientifiques, ayant droit
de regard sur les enseignements universitaires. Ainsi la conscience
d'une communauté de destin pourrait peut-être
mieux se répandre parmi les politiques.
AI : Merci vivement de toutes
ces contributions. En vous écoutant, nous ne pouvons
qu'être confirmés dans l'idée que l'on
ne peut pas disjoindre les réflexions sur la souveraineté
technologique et scientifique de l'Europe de celles relatives
à ce qu'il faudra bien appeler sa souveraineté
universitaire.
Pour
en savoir plus
Le rapport de Jacques Attali.
Pour un modèle européen de l'enseignement supérieur
http://www.education.gouv.fr/forum/attali.htm
Déclaration commune
des ministres européens de l'éducation - 19
juin 1999 - Bologne
http://www.education.gouv.fr/realisations/education/superieur/bologne.htm
Déclaration de Prague,
19 mai 2001 http://www.amue.fr/TextesRef/TextesRefNoFormat.asp?Id=185&a=LMD
LMD : Voir le dossier établi
par la Maison des Universités (AMUE) http://www.amue.fr/Dossier/LMD/
Transnational Education Project Report. Confederation
of EU rectors' conferences, mars 2001 www.crue.org/espaeuro/
transnational_education_project.pdf
GATE Global Alliance for
Transnational Education, Boston USA Un aspect de la politique
américaine en matière d'éducation transnationale
www.edugate.org/
IPTS Institute for Prospective
Technological Studies de la commission européenne http://www.jrc.es/home/index2.cfm
Equis, accréditation
européenne commune pour les écoles de commerce
http://www.efmd.be/equis/5.htm
ABET Accreditation Board for Engineering and Technology
http://www.abih.org/Docs/abet-mih.htm
On a lu
par ailleurs, dans Le Monde du 17 juin 2004, un article de
Boris Walbaum intitulé "Le coeur de la démocratie
européenne" qui est un chaud plaidoyer pour que
l'Université devienne à l'Europe ce qu'a été
l'école républicaine pour la république.
Les dynamiques actuelles vont dans le bon sens, écrit-il,
mais ne sont pas à la hauteur des enjeux. Les universités
européennes doivent pouvoir proposer à la majorité
de leurs étudiants, d'ici 2010, des cursus intégrés
à l'échelle européenne, c'est-à-dire
définis en commun au sein de groupements universitaires
européens. Tous les étudiants devraient ainsi
passer un semestre pour une licence et trois semestres pour
un mastère dans deux autres pays européens au
moins. Boris Walbaum est président du Groupe des Belles
Feuilles, qui se veut laboratoire d'idées pour les
questions européennes.