commentaires par Jean-Paul
Baquiast
12 juin 2004
Voir aussi notre interview de Mioara
Mugur-Schächter
Due
presque exclusivement à la physicienne et philosophe
des sciences Mme la professeur Mioara Mugur-Schächter,
la Method of Relativized Conceptualisation (MRC) a été
élaboré progressivement à partir de
1982. Elle a fait l'objet de divers articles et discussions
et d'un ouvrage de présentation détaillé
: Quantum Mechanics, Mathematics, Cognition and Action (Kluwer
Academic, 2002). Un ouvrage destiné à un public
plus large est en cours de rédaction par l'auteur.
Par ailleurs le CNRS vient de décider d'en publier
une version française actualisée. Ces thèmes
viendront donc en discussion d'une façon beaucoup
plus large qu'aujourd'hui, d'où l'intérêt
pour nous de les évoquer dès maintenant.
Présentation
Nous
considérons, à tort ou à raison, que
ce travail constitue une véritable révolution
dans la façon de se représenter les processus
d'acquisition de la connaissance et par conséquent,
la "réalité" ou le "monde"
objet de cette connaissance. Cette question de la consistance
du réel s'impose dans pratiquement tous les domaines
des sciences macroscopiques: mathématiques, biologie,
science des organisations, théorie de la communication,
robotique et vie artificielle. Elle est évidemment
aussi à l'ordre du jour dans la philosophie des connaissances
ou épistémologie. Elle se situe d'une façon
claire dans le débat entre le positivisme et le constructivisme.
Aujourd'hui,
il semble devenu évident pour tous ceux disposant
d'un minimum de sens critique qu'il n'est plus possible
d'envisager l'hypothèse dite positiviste ou réaliste
forte, postulant l'existence d'un réel préexistant
à l'observateur, que celui-ci se bornerait à
décrire de façon de plus en plus approchée
grâce au travail scientifique. Cette hypothèse
constitue une convention commode dans la vie quotidienne
mais ne permet plus d'aborder de façon constructive
les questions nouvelles nées du développement
des sciences et des techniques, tant au point de vue de
la recherche qu'à celui de leurs conséquences
politiques et sociales. Il faut dorénavant admettre
que la réalité, tout au moins les modèles
et produits de toutes sortes résultant de l'activité
humaine, est "construite" par cette dernière,
d'une façon jamais terminée mêlant inextricablement
le constructeur et son uvre.
C'est
la mécanique quantique (MQ) qui a imposé ce
nouveau regard, mais celui-ci, nous dit Mme Mugur-Schächter,
devrait s'étendre désormais à l'ensemble
des connaissances, qu'elles soient scientifiques ou qu'elles
soient véhiculées par les langages empiriques
assurant la communication inter-humaine. Comme on sait,
dès les débuts de la MQ, dans les années
30 du 20e siècle, les physiciens quantiques avaient
annoncé que les manifestations observables des micro-entités
qu'ils étudiaient étaient "construites"
au cours du processus d'investigation. Mais il aura fallu
de nombreuses décennies pour que l'on puisse clairement
distinguer entre les méthodologies d'étude
de la MQ et celles des sciences du macroscopique (c'est-à-dire
de toutes les autres sciences). Ce délai a tenu en
partie, comme l'indique Mme Mugur Schächter, au caractère
cryptique de la notation quantique, ainsi qu'au peu d'intérêt
des physiciens vis-à-vis des questions épistémologiques
et philosophiques. Peu leur importait, sauf exceptions,
d'envisager non seulement le type de méthodologie
qu'ils utilisaient en terme de philosophie des connaissances,
mais aussi ce qu'il y avait ou non derrière les observables,
pourvu que les prévisions faites sur les phénomènes
se révèlent justes. Ce
souci de pragmatisme est encore dominant. Ainsi demain,
les ingénieurs pourront réaliser un ordinateur
quantique sans se poser la question de la consistance métaphysique
de l'intrication (entanglement) et de la décohérence,
pourvu qu'ils puissent tirer parti de ces deux phénomènes
avec un taux d'erreurs acceptable dans des technologies
applicatives.
Pour
la présentation des grandes lignes de la méthode
MRC, nous proposons de se référer à
l'exemple proposé par notre article du numéro
précédent: http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2004/54/mioara.htm
Commentaires
La méthode MRC présente un immense intérêt
dans la mesure où elle propose ce qui aurait déjà
du être entrepris depuis longtemps par les scientifiques
et les épistémologistes s'ils avaient davantage
réfléchi aux implications de la MQ sur les
méthodes d'acquisition de la connaissance : généraliser
à l'ensemble des sciences les processus de représentation
(ou plutôt de "construction du réel")
utilisés par la physique quantique et y ayant fait
leurs preuves. L'application de la méthode ne se
limite d'ailleurs pas aux représentations scientifiques
du monde mais plus généralement à celles
qu'en donnent tous les langages symboliques. Sa portée
est donc universelle. Elle devrait donc être enseignée
et appliquée partout dorénavant.
Il
faut bien voir que c'est la transposition à la science
macroscopique de la pratique épistémologique
de la MQ qui représente la nouveauté de ce
travail. D'innombrables chercheurs en sciences de la complexité
(par exemple Edgar Morin avec sa célèbre notation
récursive, que mon ordinateur ne me permet pas de
reproduire ici) avaient essayé de proposer des modèles
tenant compte de l'implication de l'observateur dans ses
descriptions, mais ces tentatives n'ont jamais été
convaincantes ni généralisables. Pour y réussir,
il fallait d'abord interroger au fond la démarche
du physicien quantique, puis la constituer en méthode
utilisable dans tous les autres domaines de l'acquisition
de connaissance.
Cette
méthode paraîtra peut-être, au premier
abord, un peu raffinée ou perfectionniste, si on
veut l'appliquer constamment, étant donné
que ses performances spécifiques ne sont vraiment
frappantes que dans des cas relativement peu courants dans
l'activité macroscopique. A savoir, lorsqu'on est
confronté à des paradoxes ou à des
faux problèmes qui paraissent insolubles, ou dans
des circonstances qui, dans telle ou telle pratique particulière
(recherches sur des crimes, explorations spatiales, investigations
médicales, etc.) sont d'ores et déjà
abordées par des méthodes professionnelles
locales qui de fait englobent la méthodologie MCR,
bien qu'à l'état implicite et non-systématisé.
Mais rien n'empêche d'utiliser MCR comme référence
explicite générale, tout en employant les
raccourcis que cette méthode définit elle-même,
à chaque fois que ceux-ci sont "légalement"
acceptables sans introduire des contresens : on disposera
ainsi d'une sécurité de conceptualisation
permanente. Cette attitude serait comparable à l'utilisation
systématique de contrôleurs d'orthographe et
de grammaire pour tous ses écrits.
Quel
est donc dans ces conditions l'apport essentiel de MCR?
En résumant beaucoup, on dira que MCR permet de s'affranchir
de ce que l'on pourrait appeler la tyrannie du "réalisme
des essences" ou du monde en soi, qui conduit les hommes,
que ce soient des scientifiques ou de simples locuteurs
ayant recours au langage ordinaire, a oublier, inconsciemment
ou même volontairement, que ce sont eux, à
travers la façon dont ils perçoivent et se
représentent le réel, qui définissent
et construisent ce réel. Cet oubli fait que celui
qui parle s'arroge l'autorité de quelqu'un qui serait
en relation directe avec un réel objectif pour imposer
aux autres ce qui n'est qu'une vue subjective des choses
- ceci qu'il s'agisse de l'expression d'un point de vue
qui lui serait individuel ou d'un point de vue représentant
un consensus interpersonnel ou intersubjectif propre à
un groupe d'hommes.
Pendant
des siècles, un tel abus d'autorité du locuteur,
parlant au nom du réel (on disait aussi "de
la nature") face aux créations de l'imaginaire,
a permis au rationalisme d'élaborer des représentations
du monde échappant aux "vérités
révélées" et aux autres mythes
imposés par les autorités religieuses ou politiques.
Mais aujourd'hui, où la science devrait ouvrir largement
les portes de l'imagination créatrice pour répondre
aux questions qui naissent du développement exponentiel
de ses instruments d'observation et de ses modèles,
affirmer a priori qu'un observateur-acteur puisse décrire,
ne fut-ce qu'imparfaitement, un réel qui serait extérieur
à lui ne peut que stériliser la recherche
en donnant à une telle description une autorité
qu'elle n'a pas. La connaissance ne peut progresser qu'en
s'appuyant sur le caractère relatif de ses propositions,
considérées comme le produit ici et maintenant
de l'interaction de tel observateur, équipé
de tels instruments, avec un réel hypothétique
dont on n'affirmera rien qui soit extérieur aux résultats
de l'observation du moment. Il y a là un message
très fort à retenir d'emblée. Il concerne
ce que l'on pourra appeler la démocratisation de
l'accès à la construction des connaissances.
On ne peut plus réserver cette construction à
des "élites". Chacun doit pouvoir y contribuer,
à condition de respecter une procédure permettant
le travail coopératif avec les autres. Le paradoxe
vient du fait que la méthode proposée découle
de la pratique de la MQ, science réputée jusqu'ici
comme la plus ésotérique qu'il soit.
La
MQ avait depuis longtemps exposé ses méthodes,
provoquant d'ailleurs de grandes perplexités. Mais
nul ne s'était avisé sérieusement de
les exporter à tous les autres domaines de connaissances,
afin de proposer une méthode généralisable
à tous ces domaines. C'est tout l'intérêt
du travail de Mme Mugur-Schächter que de nous donner
les outils d'une telle généralisation.
Arrivé
à ce stade, on posera deux questions, en forme d'objection,
qui paraissent importantes. La première consiste
à se demander s'il est bien prioritaire aujourd'hui
de réveiller les vieux débats entre réalistes
et relativistes (ceux qui se réfèrent non
plus au réalisme des essences mais au réalisme
instrumental) dans la mesure où les sciences du macroscopique,
qu'il s'agisse des sciences dites dures ou des sciences
humaines et sociales, s'accommodent très bien d'un
réalisme de principe servant de cadre d'arrière-plan
à la construction de nouveaux modèles élaborés
en mêlant déduction, induction et abduction.
Si je veux construire un pont, je n'ai pas besoin, se dit-on
peut-être, d'un formalisme spécial m'amenant
à préciser comment les ingénieurs qui
m'ont précédé en sont arrivés
à élaborer les lois de la mécanique
dont je vais me servir, ou quelle est la consistance épistémologique
précise de ce concept de "pont". De plus,
comme nous l'avons vu, ce ne seraient pas seulement les
modes de construction des connaissances mais l'ensemble
des conventions à la base de l'utilisation des langages
humains, des logiques et des calculs empiriques de probabilités,
qu'il faudrait mettre en cause. On pourrait craindre qu'il
n'en résultât un traumatisme collectif qui,
loin de faire progresser la pensée vers des formalisations
plus riches et dynamiques, pourrait la faire régresser
vers les tentations toujours présentes de l'irrationalisme.
A
cette première question, notre réponse sera
claire. Il faut absolument adopter la méthode MCR
si l'on veut non seulement mieux comprendre et approfondir
les travaux de la mécanique quantique et de la cosmologie,
dont l'importance grandit tous les jours, mais beaucoup
plus généralement, comme nous l'avons dit,
relancer la recherche dans l'ensemble des sciences, en se
libérant des barrières a priori imposées
par ceux qui par conservatisme s'en tiennent aux vielles
façons de se représenter le réel. MCR
est suffisamment riche, on le verra en se reportant à
l'ouvrage, pour conserver, chaque fois que nécessaire
dans la vie quotidienne, l'usage des concepts ancrés
dans le réalisme empirique, considérés
comme des construits pragmatiques de l'esprit tout à
fait suffisants et d'une grande utilité. Mais on
ne le fera qu'en connaissance de cause, chaque fois que
la démarche ne sera pas considérée
comme gênante mais au contraire comme une commodité,
un " fast track " dans la conduite d'une action.
C'est
d'ailleurs déjà le cas dans de nombreuses
occasions. Si je veux construire un pont ou un avion, ou
si dans le domaine des sciences politiques je veux procéder
à une enquête d'opinion, si dans la vie courante
je veux désigner une table ou une chaise, je ne serai
pas gêné par le fait que ces différents
concepts et modèles soient en fait des constructions
sociales et ne renvoient pas à d'hypothétiques
entités en soi appartenant au monde des essences.
Si par contre je veux étudier les interactions des
"atomes" d'un écran avec les photons d'un
rayon laser, je dois commencer à remettre en cause
l'image naïve que je pouvais avoir de cet écran
à l'échelle macroscopique. Mais un tel saut
ne s'impose pas tous les jours.
Remarquons
cependant que, dans les sciences dites molles, la biologie
par exemple et plus encore les sciences sociales et humaines,
il est urgent de renoncer au réalisme pour faire
progresser les connaissances. Les concepts de virus, gène,
neurone, pas plus que ceux d'inflation, de libéralisme
ou de terrorisme, ne sont plus suffisants pour expliquer
et conduire les faits, si on oublie qu'il ne s'agit que
de constructions dont chacune est localisée dans
le temps et dans l'espace. Ces constructions doivent aujourd'hui
être dépassées par des démarches
intégratives qui prennent en compte le point de vue
de celui qui les utilise. On ne parle pas de la même
façon du libéralisme quand on est riche ou
pauvre.
Ajoutons que dans les domaines de plus en plus fréquents
où le microphysique rejoint le macroscopique (par
exemple dans les expériences et systèmes faisant
apparaître la possibilité d'intrication entre
particules quantiques et éléments de la physique
macroscopique) il sera évidemment indispensable de
recourir à MRC si l'on ne veut pas se fermer d'emblée
à tout renouvellement des représentations
du monde actuellement en vigueur.
Une deuxième question, d'ordre différent,
s'impose elle aussi quand on considère MRC. Nous
avons dit que la méthodologie proposée constitue
indéniablement une innovation très profonde
dans la compréhension du processus d'acquisition
des connaissances. Bien qu'elle ait été construite
à partir de la stratégie cognitive discernée
dans la mécanique quantique, elle intéresse
aussi les sciences et la pensée appliquées
au domaine macroscopique. Mais cette innovation paraît
devoir être payée d'une rigueur qui exige un
certain effort, évident quand on considère
l'enchaînement des différentes phases. On peut
craindre que beaucoup de chercheurs, pour ne pas s'engager
dans cet effort, ne le court-circuitent pour en revenir
au réalisme naïf, quitte à perdre en
pertinence dans leurs énonciations ou à se
trouver éventuellement arrêtés par des
paradoxes ou des faux problèmes.
Mais
ne pourrait-on pas définir ce que l'on appellerait
une MRC allégée (ou MRC light) utilisable
à tous moments, y compris dans le langage courant
? Il suffirait de garder en mémoire le fait que rien
de ce que l'on n'affirme n'a de valeur absolue, que toute
description - donc toute connaissance communicable - est
irrépressiblement relative à la façon
dont est introduite l'entité-à-décrire,
à cette entité elle-même, et à
la grille de qualification utilisée. Ceci consisterait
à mettre à l'honneur et généraliser
une espèce de contrôle (et auto-contrôle)
systématique, parfois pratiqué plus ou moins
explicitement par les locuteurs conscients des limites de
toute description, mais souvent oublié dans l'arrogance
des discours dominants. De simples précautions conceptuelles-langagières
de ce type pourraient avoir des conséquences épistémologiques
et pratiques très importantes.
Cette
réflexion en conduit à une autre. Est-ce que,
dans la nature (ou dans l'entité que, pour simplifier,
nous désignons par ce nom), les êtres vivants,
ceux du moins capables de comportements cognitifs, ne pratiqueraient
pas déjà la méthode MRC sans le savoir
? Mme Mugur-Schächter insiste à juste titre
sur le fait que la plongée dans les processus d'acquisition
des connaissances pratiqués par les physiciens quantiques
peut nous faire descendre jusqu'au niveau véritablement
premier de notre conceptualisation du réel. Ce niveau
n'est-il pas celui des premiers hominiens, apprenant à
découvrir le monde avec de nouveaux outils et communiquant
à ce sujet par le langage avant de faire de celui-ci
un instrument de domination ? N'est-il pas aussi, avant
cela, le niveau auquel se situent les innombrables espèces
animales qui se construisent des niches en interagissant
avec un environnement dont ils ne savent rien a priori ?
Bien entendu sans qu'il s'agisse alors de processus raisonnés,
mais dans le cadre de l'exploration par essais et erreurs
de leur milieu, ces animaux procéderaient comme le
recommande MRC : créer des entités-objets,
les faire interagir avec des appareils d'évaluation
et traiter en termes statistiques les résultats obtenus.
Quand
on considère d'ailleurs l'architecture des systèmes
nerveux des animaux les plus primitifs, notamment leur organisation
en termes du modèle des neurones formels, on ne peut
qu'être frappé par le fait qu'il s'agit d'équipements
parfaitement aptes à mener à bien les différentes
phases préconisées dans MCR. Des robots équipés
de la même façon pourraient aussi le faire(1).
Il semblerait que la méthode de conceptualisation
relativisée explicite les fonctions qu'accomplit
le câblage neuronal des êtres intelligents,
et même peut-être celui de tous les êtres
vivants, sans pour autant rien imposer concernant la réalisation
matérielle de ce câblage lui-même. Ceci
nous conduirait, si on convenait de la pertinence de cette
proposition, à une conclusion d'une très grande
portée : MRC serait en fait la redécouverte
et la mise en forme méthodologique compréhensible
par tous, de processus d'acquisition bio-psychique de la
complexité des connaissances collectives, processus
inhérents à ce que David Deutsch a nommé
le tissu même de la réalité - d'une
réalité qu'il nous faudra alors redéfinir
en appliquant précisément MCR afin d'éviter
les pièges toujours tendus du réalisme des
essences. Nous y reviendrons en fin d'article.
Questions
et commentaires
Travail
considérable, l'élaboration de MCR a inévitablement,
malgré les efforts de l'auteur, traité un
peu rapidement ou de façon difficilement compréhensible
par le profane, certaines questions philosophiquement et
scientifiquement importantes. Nous proposons d'y revenir
ici.
Le
statut de la réalité
Cette
première question est essentielle. Elle vient à
l'esprit de toutes les personnes à qui la méthode
est présentée, aussi sympathiques soient-elles
à l'égard de la démarche. Elle concerne
le statut exact du réel, non pas le réel philosophique
mais celui de la vie de tous les jours, celui qui "répond"
au Dr Johnson en le blessant quand celui-ci envoie son célèbre
coup de pied dans un rocher. Une lecture superficielle de
MCR peut faire penser que c'est l' "observateur-acteur"
qui crée le réel, par la double démarche
qui consiste à ''engendrer'' une entité-objet
et ensuite à la soumettre à observation, naturelle
ou instrumentale. Ainsi tout ce que nous voyons, dans la
nature ou dans la société, tout ce que nous
désignons par le langage, aurait été
créé par l'esprit humain. Ce n'est pourtant
nullement ce que dit MCR. Tout au contraire, cette vue naïve
se trouve explicitement et foncièrement rejetée.
La
réfutation s'accomplit en deux temps. Tout d'abord
- à la très notable différence de la
philosophie analytique qui n'étudie et ne codifie
qu'à partir du langage, MCR implante la toute première
phase de la conceptualisation, dans du ''factuel physique
a-conceptuel'' (pour simplifier, on dira : dans des observations
sensorielles à l'état brut). Il est montré
que la toute première strate de description est constituée,
universellement, par des ''descriptions transférées''
(sur les enregistreurs des appareils sensoriels biologiques
ou d'appareils fabriqués qui prolongent les sens
biologiques). Une description transférée se
forme d'abord à partir du réel physique, dont
elle constitue un fragment encore jamais connu avant, encore
jamais soumis à des actions cognitives: création
de l'entité-à-décrire et qualification
de celle-ci. Ce fragment strictement non-connu auparavant
et jamais ''dit'', est ensuite traité comme l'entité-à-décrire
: il est soumis à des interactions avec tel ou tel
''appareil'' qualifiant, biologique ou artefact, et cela
produit, sur l'enregistreur de l'appareil mis en jeu, de
toutes premières manifestations observables. Celles-ci,
si l'appareil est approprié, peuvent être finalement
traduites en termes de telle ou telle qualification, ce
qui constitue alors un premier pas de ''description'' qui
associe du ''sens'' aux manifestations observées.
On
voit donc que selon MCR on ne peut pas commencer un chaîne
de descriptions en décrivant n'importe quoi. Il faut
partir du donné fondamental du factuel physique,
perçu d'une façon ou d'une autre. Et on ne
peut pas non plus décrire n'importe comment. En effet
si l'on voulait décrire, par exemple, un état
d'électron à l'aide d'un appareil qui ne peut
que compter, il n'apparaîtra aucune manifestation
observable. Et il en irait de même si l'on voulait
décrire un concerto de Mozart à l'aide d'un
voltmètre. Ou si j'invente, suite à un calcul
théorique, une particule encore non observée
et que nul n'arrive jamais à observer, je serai obligé
d'en abandonner l'idée. C'est actuellement, en cosmologie,
le sort qui menace le boson de Higgs, le graviton ou les
particules correspondant à l'hypothétique
énergie noire. Si dans un autre domaine, je posais
l'existence, comme Freund l'avait fait, d'une entité
psychologique que j'appellerais "complexe" dont
je ne puisse observer de traces neurologiques ou comportementales
précises, je serais obligé de m'interroger
sur la pertinence de cette entité.
En
chaque cas, pour chaque couple [entité-à-décrire,
grille de qualification], [grille physique, grille conceptuelle]
il y a des conditions qui contraignent la possibilité
d'émergence d'une description et son contenu. C'est
en conséquence de cela que toute description est
relative à l'entité-à-décrire
(avec la façon de la produire) ainsi qu'à
la grille de qualification. Il reste cependant que le fait
de ne pas pouvoir recueillir de manifestations observables
relatives à une entité donnée que l'on
vient de créer ou d'imaginer, peut signifier non
seulement que cette entité n'est pas pertinente,
mais aussi peut-être que les instruments d'observation
ne sont pas adaptés. En ce cas le chercheur devra
s'efforcer de mettre au point un instrument plus efficace.
Ce ne sera donc qu'en cas d'insuccès durable d'une
tentative de description donnée, qu'il devra renoncer
à son but, temporairement ou durablement.
Mais
le deuxième temps de la réponse de MCR concernant
le rôle du ''réel'' dans ce qu'on connaît,
consiste à établir d'une manière construite
en détail, que toute connaissance ''physique'' exprimée
dans les divers langages scientifiques ou empiriques, résulte
de l'interaction des actions cognitives de l'homme avec
un réel qui lui-même, isolément, reste
à jamais non-connu mais néanmoins omniprésent.
Le réel physique est posé comme un réservoir
sans fin de potentialités de manifestations connaissables,
chacune relative à telle ou telle manière
de former à partir de ce réel une entité-à-décrire
et de construire une grille adéquate pour qualifier
cette entité de tel ou tel point de vue. Mais nul
ne pourra jamais rien dire concernant ce réel tant
qu'aucune activité de construction de connaissance
n'aura été déployée par l'homme
ou par des agents dotés de capacités du même
genre que de celles dont dispose un humain.
En
ce sens MCR est une méthode de conceptualisation
foncièrement active, constructive. Elle incorpore
la constitution de connaissances spontanée, naturelle,
en tant qu'un cas particulier affermi par l'évolution
biologique et sociale. MCR pourrait évidemment pousser
la prudence épistémologique jusqu'à
éviter de faire même l'hypothèse de
l'existence d'un tel réel non-connaissable. Mais
ce serait alors en revenir au solipsisme pur qui est à
la fois non-démontrable et inutile d'un point de
vue pragmatique. On sait d'ailleurs que les physiciens quantiques
les plus instrumentalistes postulent l'existence d'une source
de toutes les émergences observables. Ils en forgent
même un modèle, aujourd'hui dénommé
''le vide quantique''.
Avec
la réponse sur deux niveaux qui vient d'être
indiquée, MCR évite le piège qui consisterait
à nier l'existence d'une réalité extérieure
à l'homme, ce qui légitimerait les inventions
les plus fantasques de l'imaginaire. Mais elle évite
également un second piège, celui consistant
à réfréner l'imagination créatrice
de la démarche scientifique, au prétexte qu'il
existerait des limites à celle-ci résultant
de ce que la science "institutionnalisée"
considérerait comme des réalités indépassables.
En d'autres termes, MCR se présente comme une puissante
incitation à des hypothèses librement choisies,
mais qui précisent et restreignent, et sont suivies
d'expérimentations qui établissent. C'est
une méthode qui, en relativisant systématiquement
mais d'une façon fondée en profondeur et solidement
construite, oppose un mur aux flous de ce qu'on appelle
le ''relativisme''. Des relativisations scientifiques comme
rempart au relativisme incontrôlé, voilà
une bonne caractérisation de MCR.
Cette
répartition des rôles entre d'une part la liberté
laissée pour le choix des hypothèses et pour
la construction des grilles de qualification, et d'autre
part les contraintes de relativisation imposées pour
l'utilisation de ces choix, paraît satisfaisante et
efficace. Les hypothèses qui sont requises pour chaque
cellule de description, comme d'ailleurs aussi l'expérimentation,
doivent en effet, pour être vraiment productives,
faire appel en permanence à l'imagination la plus
ouverte, celle qui est devenue rare en recherche fondamentale
aujourd'hui et que Feyerabend appelait l'anarchisme méthodologique.
Il faut insister sur le fait, évoqué ci-dessus,
que l'invention constructive doit porter tout autant sur
l'instrument destiné à faire naître
et vérifier les hypothèses que sur ces dernières,
c'est-à-dire sur la conception des modèles
théoriques. C'est souvent le développement
technologique quasi autonome des instruments scientifiques
qui génère les hypothèses nouvelles.
Autrement dit, ce serait c'est l'évolution technologique
autonome des instruments scientifiques qui génèrerait
le renouvellement et le développement des sciences.
Certains parlent même d'une "mémétique
technologique", les instruments en réseaux (instrumentalisant
en partie les hommes qui les imaginent et les utilisent),
se comportant comme de super-organismes en compétition
darwinienne évolutive. Sans aller jusque là,
il faut rappeler que pour bien faire, la recherche de l'explication
devrait être liée en permanence à celle
de l'amélioration de l'instrumentation.
Cette
exigence de bon sens semble oubliée en physique ou
en cosmologie. La prolifération de modèles
mathématiques conformes au formalisme mais apparemment
et pour longtemps invérifiables, ne doit pas aboutir
à faire prendre au pied de la lettre les hypothèses
formulées par les théoriciens. Reprenons la
question de la matière ou de l'énergie noire,
ou celle des univers dits parallèles. Face à
ce qui correspond à des phénomènes
encore inexpliqués, il faut à la fois multiplier
les hypothèses, relatives aux causes et aux manifestations
physiques de ces "entités-objets", et multiplier
les recherches destinées à obtenir des instruments,
soit de plus en plus complexes et lourds, soit éventuellement
totalement nouveaux et légers, destinés à
en apporter des vérifications expérimentales.
Mais on se gardera de croire ou laisser croire qu'il existe
des réalités en soi que serait l'énergie
noire ou le multivers. S'il apparaissait que des dispositifs
technologiques soient susceptibles d'exploiter à
des fins pratiques cette énergie noire ou ces univers
multiples supposés, on ne dirait pas que ces entités
existaient avant l'homme et qu'elles ont été
découvertes par lui. On se bornerait à dire,
selon MCR, qu'il existait sans doute quelque chose avant
l'intervention de l'homme, mais que c'est celui-ci qui a
créé le dispositif conceptuel et instrumental
adapté à notre univers et capable de tirer
de ce quelque chose jusque là indicible, un sens
et peut-être, à terme, un profit matériel.
Le
réel "humanisé"
Mais
alors il convient de mieux préciser ce qu'est la
réalité à laquelle nous avons affaire
tous les jours, soit dans nos pratiques soit à travers
nos discours. Au plan épistémologique, on
pourra par exemple la désigner par le terme de "réel
connu et instrumental", celui que tous les scientifiques,
même les plus réfractaires au réalisme
des essences, sont bien obligés de prendre en compte.
Pour réutiliser une comparaison que nous avons faite
dans d'autres articles, ce réel connu et instrumental
correspond pour l'homme à ce qu'est la termitière
et son environnement immédiat pour le termite : la
construction collective émergente, dépassant
les individus, résultant de l'activité de
ceux-ci depuis qu'ils sont apparus sur la terre.
On
peut alors reprocher à MCR de ne pas assez insister
sur l'importance et la nature de la réalité
en ce sens-là, le seul qui importe finalement à
l'homme, au développement duquel elle est consacrée
entièrement. Que pourrait-on en dire? C'est d'abord,
nous avons repris le mot, une construction émergente,
dans la mesure où elle résulte du fonctionnement
coopératif et compétitif de toutes les facultés
dont disposent les hommes en tant qu'entités biologiques
dotées de cerveaux et capables de constructions cognitives
et langagières. Elle n'est donc ni prévisible
ni gouvernable dans sa totalité. C'est aussi une
construction collective, évidence qu'il convient
de rappeler pour justifier notamment la nécessité
de l'expérimentation partagée, dans des conditions
acceptées par tous, destinées à légitimer
les hypothèses et à permettre leurs traductions
en systèmes technologiques et sociologiques. MCR
parle à cet égard de constructions ''légalisées''
et ''formalisées''. C'est enfin une construction
sans mystère. Ce point surprendra, car une bonne
partie de l'activité scientifique consiste à
s'interroger sur la société humaine, ses tenants
et ses aboutissants. Mais ces interrogations sont celles
d'individus aux compétences et aux connaissances
limitées face à un ensemble qui par son immense
complexité dépasse les capacités de
compréhension immédiatement disponibles. Cette
limitation ne signifie pas que l'ensemble mentionné
soit définitivement inabordable pour ceux qui se
donneraient les moyens d'en approfondir tel ou tel aspect
jugé intéressant. Nous ne sommes pas face
à un trou noir gravitationnel ou face au vide quantique,
qui pour le moment encore demeurent irréductiblement
indescriptibles, même si on les indique verbalement.
On
pourrait dire alors qu'il s'agit d'un réel humanisé,
celui qui est construit de façon interactive et collective
par la conjugaison de nos contenus cérébraux
et de nos activités sensorielles et motrices. C'est
au développement permanent et si possible exponentiel
de ce réel humanisé que devrait viser en principe
l'activité scientifique et philosophique des hommes.
Mais alors se pose la question de l'avenir d'un tel réel
dans l'indicible du cosmos. Nous y reviendrons.
En
résumant, nous pourrons donc dire que ce réel
humanisé qui se tisse continuellement, se définirait
ainsi :
- il est construit par l'homme, son corps, ses machines,
ses langages, ainsi que par toutes les formes d'intelligence
répondant à des logiques de fonctionnement
du même genre (notamment celle de certains animaux
et celles de certaines machines pensantes en cours de développement)
;
- il est légalisé, ou d'objectivité
partagée par tous ceux qui adoptent les règles
communes de la connaissance scientifique. Mais il peut comporter
des sous-ensembles de légalité plus restreinte
;
- sa construction obéit à des lois empiriques
émergentes se développant par des essais et
erreurs et en compétition darwinienne, à l'initiative
des observateurs-acteurs ;
- il fusionne les mondes jusqu'ici séparés
des sciences du macroscopique et des sciences du microscopique
ou quantique, en conjuguant et développant exponentiellement
les possibilités de chacune d'entre elles ;
- il se transforme et s'enrichit sans cesse, dans la limite
du maintien de la cohérence entre les hypothèses
et les résultats d'expérience tels qu'enregistrés
par la communauté des observateurs-acteurs ;
- il est potentiellement entièrement compréhensible,
simulable et calculable par des intelligences conscientes
de type humain ;
- il élabore une histoire bien spécifique
et originale, aux développements imprévisibles.
Il n'y a pas de limites prévisibles à son
développement, dans la mesure des moyens et du temps
disponibles dans le cadre des ressources cosmologiques.
On peut ajouter cette conjecture ''fractale'' que les éléments
de ce réel humanisé tel que nous l'évoquons,
pourraient être regardés comme l'équivalent
des ''fonctions d'état'' pour les entités
quantiques. Il s'agirait de représentations de probabilités
matérialisables par des observations répétées
sous différents angles à l'aide d'instruments
différents. Ainsi la description d'un objet tel qu'une
table serait la représentation globalisée
des résultats de nombreuses observations faites par
un grand nombre d'observateurs humains utilisant pour ce
faire leurs organes de la vue et du toucher. Car les ''objets''
au sens courant ne sont que des constructions de l'esprit
outillé par le corps et par les instruments qu'il
arrive à se donner. Cette description n'aurait cependant
rien d'absolu puisque d'autres observateurs (par exemple
des robots, ou un aigle...) observant avec leurs propres
instruments la même éntité-à-décrire,
en obtiendrait une fonction d'état différente
liée à des points de vue différents.
Le
statut de l'esprit humain et de la conscience
Constamment,
MCR se positionne dans le cadre de ce qu'elle nomme les
"processus cognitifs de l'esprit humain", présentés
comme un état de fait ayant permis à l'espèce
de survivre. La conscience comme partie intégrale
du processus cognitif y est également invoquée,
plus d'ailleurs sous la forme d'un ''fonctionnement conscience''
que comme agent de comportements entièrement libres,
c'est-à-dire échappant à tout déterminisme,
selon la définition courante (et idéaliste)
du libre-arbitre. En permanence, MCR évoque explicitement
le rôle d'un sujet libre de choisir telle ou telle
hypothèse factuelle ou méthodologique, en
fonction du but local de connaissance à construire
et de la façon dont il se représente le monde.
C'est d'ailleurs à un tel sujet que la méthode
s'adresse.
Le
lecteur qui est convaincu par la démonstration se
trouve alors conforté dans la perception spontanée
qu'il a d'être une personne rationnelle, disposant
d'un libre-arbitre presque total quand il s'agit de faire
de bons choix intellectuels. A titre d'hypothèse
de travail initiale il faut bien le laisser disposer de
cette perception. On ne peut prétendre améliorer
les conditions d'exercice de l'intelligence et de la conscience
humaines si on commence d'emblée par lui imposer
des limites. Cependant, inévitablement, on ne sent
obligé, pour rester fidèle jusqu'au bout à
la méthode, de soumettre les concepts d'intelligence,
de conscience et de libre-arbitre à la procédure
proposée par MCR pour l'élaboration de tout
élément du connu. Sinon on se trouverait en
face d'une sorte de point aveugle : MCR ressemblerait sous
cet aspect à un manuel de pilotage qui ne se demanderait
jamais s'il y a un pilote dans l'avion, et si oui à
quel type de pilote il s'adresse.
Mais
que faire ? Faudrait-il considérer l'intelligence,
la conscience et le libre-arbitre de l'interlocuteur de
MCR comme des entités-à-décrire n'ayant
pas de réalité objective ? Mais on s'engagerait
alors dans des régressions à l'infini, car
qui peut s'engager dans cette description sinon un observateur-acteur
lui aussi est doté de conscience, laquelle devra
être questionnée à son tour. Il s'agit
d'un problème bien connu dans les neurosciences.
Rien n'interdit d'étudier le fonctionnement ou les
contenus de tel cerveau, de telle conscience, mais qui étudiera
en même temps le fonctionnement et les contenus de
celui qui se livre à ces études, lesquels
sont encore plus intéressants, logiquement, puisqu'ils
sont enrichis par ce qu'ils apprennent de ces mêmes
études ?
MCR
ne soulève pas cette question fondamentale, ne l'évoque
même pas, du moins pas dans le travail dont il est
rendu compte ici. Pourtant l'objection sera nécessairement
faite, et en termes très forts, ce d'autant plus
que les perspectives offertes par MCR paraissent légitimement
révolutionnaires. On dira : "Qui es-tu, d'où
parles-tu, toi qui nous donne tous ces bons conseils ?"
Pour
progresser face à cette difficulté qui est
au cur aujourd'hui de tous les travaux sur la complexité
et l'évolution, il faudra sans doute faire des hypothèses
spécifiques, en se plaçant bien entendu dans
la discipline formalisée de relativisations prescrite
par MCR. Personnellement, concernant la question de la conscience,
nous suggérerions la ligne de réflexion suivante.
Elle est évoquée en partie dans l'ouvrage
de David Deutsch, l'étoffe de la réalité,
mais elle est sous-jacente à toutes les réflexions
inspirées par la gravitation quantique et la recherche
des lois ultimes supposées organiser l'univers. L'individu
conscient appréhende immédiatement le fait
qu'il existe dans un certain environnement informationnel
facilement accessible (par la réflexion, le souvenir,
l'imagination), un environnement qui est relatif à
ce qu'il ressent comme son présent, son passé
et son futur. On retrouve là à peu de choses
près le "cogito ergo sum" de Descartes.
Mais il semble difficile d'expliquer cette faculté
dans le cadre des neurosciences actuelles, compte tenu des
délais de propagation de l'influx nerveux dans les
zones cérébrales constituant ce que Baars
appelle l'espace de travail conscient. D'innombrables hypothèses
scientifiques plus ou moins exotiques sont régulièrement
proposées pour résoudre cette difficulté.
Aucune n'a jamais convaincu. Rien n'empêche de continuer
à en produire. Une de celles qui pourraient être
retenues pour expliquer les performances de la conscience
serait que les neurones de l'espace de travail conscient
partagent avec le monde quantique des atomes ou particules
intriquées qui leur donneraient des puissances de
calcul analogues à celles attendues des futurs ordinateurs
quantiques (voir notre article Intrication : http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2004/54/intrication.htm).
Essayer
de faire appel aux mystères de la physique quantique
pour expliquer la conscience a été souvent
utilisé (notamment par Roger Penrose ou par John
Mac Fadden) mais a été très critiqué.
C'est expliquer quelque chose d'obscur par quelque chose
qui l'est encore plus, a-t-on dit. Il semble pourtant nécessaire
aujourd'hui d'y revenir, suite aux hypothèses les
plus récentes de la cosmologie, mais aussi selon
les règles de la méthode de conceptualisation
relativisée. C'est toute la question du rôle
ultime du réel physique dans l'émergence de
la conscience qui se trouve à nouveau posée.
Si l'on acceptait l'hypothèse d'un vide quantique
hors du temps et de l'espace, riche de tous les possibles
mais vide de toutes structures contraignantes, il faudrait
quand même expliquer l'émergence à partir
de ce vide d'un univers de connaissances puis de consciences
tel que le nôtre. Dans une perspective telle que celle
proposée par David Deutsch (voir notre article http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html),
des structures de plus en plus organisées se seraient
matérialisées à partir du plasma quantique
: atomes, molécules, organismes biologiques, sociétés
dotées de capacités computationnelles et cognitives
de plus en plus efficaces. Mais pourquoi alors faire de
la conscience la propriété la plus complexe
des organismes les plus évolués de ces sociétés
? Pourquoi au contraire ne pas y voir une propriété
basique du monde quantique, à l'uvre dès
les premières matérialisations et jouant le
rôle d'un agent organisateur. Il s'agirait alors d'un
agent présent dès l'origine du cosmos, sous
des formes probablement différentes selon les lieux
et les temps, mais qui garderait en permanence la possibilité
de faire le lien entre le quantique et le macroscopique,
en transcendant les frontières de ce dernier.
Une
telle hypothèse paraîtra fantaisiste, cachant
une fuite dans l'irrationalité. Mais elle pourrait
être précisée, en utilisant les méthodes
mêmes préconisées par MCR. Si nous considérions
cette conscience cosmique comme une entité-objet
soumise aux processus d'élucidation de la méthode,
on pourrait certainement arriver à en préciser
certains observables et certaines structures descriptionnelles.
Après tout, les problèmes à résoudre
ne seraient pas très différents de ceux que
rencontrent les recherches sur la gravitation quantique.
Ils pourraient même aider à traiter ces derniers.
La conscience considérée comme une propriété
cosmique ne montrerait sans doute alors que des liens lointains
avec la conscience humaine, mais elle en aurait néanmoins,
ce qui contribuerait à expliquer les particularités
étranges de celle-ci.
Ajoutons
que la contradiction, entraînant risque de régression
à l'infini, qui dans la science classique menace
l'être conscient - décrit comme doté
d'une certaine forme de libre-arbitre le poussant à
expliquer la conscience et le libre arbitre - pourrait peut-être
s'atténuer dans cette perspective. Le chercheur utilisant
MCR et s'interrogeant sur la conscience ne serait pas une
entité "mal informée" du monde matériel,
cherchant à construire un réel où elle
aurait sa place. Il serait au contraire la manifestation,
localisée ici et maintenant, physicalisée,
d'une propriété cosmique aux ressources infiniment
plus grandes. Ce ne serait donc pas surprenant qu'il dispose,
face à la réalité (le réel humanisé),
de la construction de laquelle il est un des agents, d'un
"recul", d'une compétence potentielle infiniment
plus vaste que celle, visible et matérialisée,
se traduisant par les résultats de ses recherches.
MCR serait alors l'une des formes par lesquelles s'exprimerait
l'émergence des connaissances dans notre monde, à
partir d'une conscience cosmique de nature quantique infiniment
plus diffuse. On
dira que ces propos sont plus proches de la mystique que
de la science, mais nous n'en sommes pas persuadés.
Ils incitent en effet à se mettre au travail pour
essayer de préciser scientifiquement la nature de
cette hypothétique conscience cosmique.
Note
(1) Mme
Mugur-Schächter ne semble pas penser que des robots
autonomes, c'est-à-dire non pilotés par l'homme,
puissent utiliser MRC, et à plus forte raison la
réinventer face à l'inconnu. Nous pensons
au contraire que, de même qu'ils peuvent redécouvrir
l'équivalent du langage, ils pourraient redécouvrir
l'équivalent de méthodes d'élucidation,
de représentation et de modélisation de leur
environnement. Mais ce serait sans doute par des méthodes
assez éloignées, dans la forme, de ce que
nous appelons la méthode scientifique (voir Oudeyer,
l'auto-organisation de la parole chez les robots http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/dec/pyoudeyer.html
Voir notre interview de Mioara Mugur-Schächter