Retour au sommaire
Publiscopie
 |
Méditations sur le réel et le
virtuel
par Denis Berthier
L'Harmattan 2004
Collection Impact des nouvelles technologies
|
présenté par
Jean-Paul Baquiast
26 juin 2004
|
Denis
Berthier est polytechnicien. Sa carrière lui
a permis de pratiquer la recherche (en mathématiques
et en logique), l'enseignement (Polytechnique, l'Ecole
Nationale des Ponts et Chaussées, l'Institut
National des Télécommunications) et l'industrie
(Thomson simulateurs). Il est actuellement professeur
à l'Institut National des Télécommunications
(Groupe des Ecoles des Télécommunications).
Il
poursuit dans ce livre sa réflexion, pratique
et philosophique, sur les mondes rendus possibles par
le développement exponentiel de l'ordinateur.
On lira notre commentaire de son ouvrage précédent:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/jan/berthier.html
Pour en savoir plus
Page personnelle : http://www.carva.org/denis.berthier
|
Le
17 janvier 2003, nous avions présenté dans cette
revue le gros livre de Denis Berthier, intitulé Le
savoir et l'ordinateur [L'Harmattan Novembre 2002]. Or
au début de 2004, Denis Berthier publie chez le même
éditeur un autre volume de 280 pages, Méditations
sur le réel et le virtuel" qui, comme ce titre
l'indique, étend la réflexion engagée
par le premier ouvrage au monde dit du virtuel, de plus en
plus présent dans nos sociétés. La performance
est à saluer, compte tenu de la somme de travaux et
de réflexions qu'a nécessité cette double
synthèse.
Le virtuel, ou si l'on préfère la réalité
virtuelle, étant un des thèmes, avec l'intelligence
artificielle, auquel nous avions à sa création
décidé de consacrer notre revue, nous nous devions
donc de présenter à nos lecteurs ce nouvel ouvrage
de Denis Berthier. Mais, pour éviter les répétitions,
nous les renvoyons à la lecture de notre précédent
commentaire du http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/jan/berthier.html
On y trouve non seulement le signalement de l'auteur, mais
aussi des réflexions qui peuvent s'appliquer aux deux
ouvrages.
On
ne doit pas chercher dans le présent livre (désigné
ici en abrégé par MRV) une description détaillée
des outils et des applications du virtuel, qui font l'objet
d'un nombre de plus importants d'ouvrages et d'articles. Citons
en particulier le Traité de la Réalité
Virtuelle (2e édition), produit par un collectif encadré
par Philippe Fuchs et Guillaume Moreau, et publié avec
le soutien de l'Ecole des Mines de Paris, que nous avions
signalé à l'époque (Présentation
du livre et téléchargement http://caor.ensmp.fr/interlivre/index.php).
MRV n'est pas non plus, bien qu'il y consacre sa première
partie, un bilan de la production cinématographique,
de plus en plus nombreuse, ayant pour thème les univers
virtuels et leurs interactions avec le nôtre. Il s'agit,
comme le titre l'indique, d'une réflexion approfondie
sur le thème de la consistance du Réel, qui
est en train de devenir un passage obligé de toute
réflexion sur la philosophie des sciences ou épistémologie.
Mais il s'agit aussi, en parallèle, d'étudier
l'impact culturel des nouvelles technologies, ou, comme le
dit l'auteur dans son communiqué de presse de "penser
notre relation à la Machine plutôt que nous penser
comme des Machines".
La première partie du livre, "La mise
en scène du virtuel", présente à
travers quelques films ayant acquis un statut de référence
(Passé virtuel, eXistenZ, Matrix et Avalon), les principaux
thèmes développés par les auteurs de
ces films, qui se retrouvent aussi de façon moins imagée
dans de nombreux ouvrages de science-fiction. Le film plus
récent S1mOne qui met en scène un personnage
virtuel est analysé ensuite. A travers ces 4 films,
tournés avec des acteurs réels et des images
réelles, évitant donc la facilité relative
de l'image de synthèse, dont on abuse en ce moment,
l'auteur recense la philosophie qui sous-tend la cosmogonie
des mondes virtuels dans la production cinématographique
: notamment la difficulté à distinguer le virtuel
du réel, la dimension mythique voire mystique de l'histoire,
la récursivité de la virtualité c'est-à-dire
le fait qu'un monde virtuel donne accès à un
autre. Il étudie aussi les répercussions de
la fréquentation des mondes virtuels sur les personnalités
des personnages. Celle-ci se traduit par la difficulté
à sortir du monde dans lequel ils sont immergés,
la compulsion à faire certaines actions, pouvant aller
jusqu'à un "verrouillage" dans le virtuel,
selon le mot de Denis Berthier, qui est un peu à l'image
du verrouillage que subit le spectateur. D'une façon
générale, on retrouve l'idée qu'il est
difficile, sinon impossible de faire la preuve de ce qu'un
phénomène est réel face à son
double virtuel.
Notre commentaire. Les films présentés
par MRV ont acquis en quelques années le statut de
films culte. Ils ont fondé le genre. Il s'agit de films
américains, dont les fans se recrutent principalement
aux Etats-Unis ou dans les pays fortement influencés
par la culture américaine. Cela s'explique, là
comme dans les autres domaines de la création contemporaine
(SF, thrillers technologiques, espionnage) par l'avance scientifique
et technologique considérable qu'ont pris les Etats-Unis
sur le reste du monde. Les auteurs peuvent développer
des scénarios très avancés sur le plan
conceptuel sans crainte de se heurter à l'incompréhension
du public, car celui-ci est déjà averti de ce
dont il s'agit, par sa pratique de l'informatique, de l'Internet,
des jeux vidéo. On retrouve là un phénomène
insuffisamment médité en Europe, décrit
par l'auteur dans son premier livre à propos de l'informatique
et des logiciels qui façonnent notre vision du monde
technique et scientifique. On peut estimer qu'ici, par une
avance technologique de même nature, tirant sa puissance
du calcul informatique, la société américaine
façonne les imaginaires et prépare, qu'on le
veuille ou non, les esprits à accepter la dominance
géopolitique américaine, qui dans une certaine
mesure n'est pas autre chose qu'un scénario virtuel
proposé au monde(1).
MRV présente les thèmes qui se retrouvent en
général dans les films américains sur
le virtuel. Mais il ne pose pas suffisamment, nous semble-t-il,
la question, importante, de l'aptitude qu'ont ou non les auteurs
à imaginer des mondes virtuels véritablement
innovants. Nous avons un peu l'impression qu'ils se répètent
tous en exploitant un effet de mode. Au début, le caractère
original de ces films leur a permis de créer leur public,
en faisant sensation. Mais se renouvellent-ils aujourd'hui
? On retrouve dans ces films le même défaut qui
a frappé les films et série de science-fiction,
chaque nouvelle uvre semblant un remake de StartTrek
ou de X.files. De plus, l'originalité n'est-elle pas
finalement plus dans la forme que dans le fond. Les thèmes
sont semble-t-il transposés du vieux fond, mélange
de mystique, de préjugés et de manque d'ouverture
aux autres sociétés, qui se retrouve depuis
une cinquantaine d'années dans toutes les formes d'expression
de la société américaine, roman et cinéma
notamment. La question nous paraît plus importante qu'il
ne paraît. Pourrait-on inventer, ou plutôt voir
apparaître un virtuel qui remette radicalement en cause
les croyances et certitudes intellectuelles établies
? Sans doute pas, si dans ce domaine comme dans tous les autres
de la création, on veut rester fidèle à
des convenances qui sont, pense-t-on, le prix à payer
pour faire un chiffre d'affaires suffisant.
Cette contrainte peut expliquer, en partie, la difficulté
à faire, au moins dans ces films, la différence
entre le réel et le virtuel, c'est qu'il s'agit un
peu du même monde. Si on était capable de laisser
des agents autonomes (comme le seraient par exemple des extraterrestres,
ou des animaux), nous proposer des versions virtuelles de
leur monde à eux, peut-être pourrions nous identifier
des logiques radicalement différentes à l'uvre.
Techniquement, c'est aujourd'hui impossible. Cependant, si
on considère que la sphère du virtuel s'étend
ou à vocation à s'étendre bien au-delà
de la cognition humaine actuelle, il faut garder cette idée
en tête. Dans le fil de cette question, et en redevenant
terre à terre, on peut se demander si se trouveraient,
en Europe, ou ailleurs dans le monde, des auteurs capables
d'imaginer des mondes virtuels qui ne soient pas de simples
répétitions des uvres américaines.
Tant que cela ne se sera pas produit, les revendications européennes
à l'autonomie et à la spécificité
culturelle sonneront un peu creux.
La deuxième partie du livre, Une frontière
en question, aborde les différents sens que l'on
donne aujourd'hui au mot virtuel. Ceci permet à l'auteur
d'étudier plus en profondeur les raisons du principal
phénomène qu'il a identifié, c'est-à-dire
la difficulté à distinguer le réel du
virtuel, tout au moins par l'appel à des principes
généraux(2).
Cette difficulté s'explique, nous dit-il, par le fait
que le réel et le virtuel émettent des messages
sensoriels identiques, que notre cerveau n'a pas la possibilité
de distinguer. On en a eu la preuve depuis longtemps en étudiant
les images produites par un miroir, ou diverses illusions
d'optique.
Ceci pose la question de la consistance de ce que nous appelons
le réel. L'auteur rappelle opportunément à
cette occasion que pour la philosophie scientifique moderne,
il n'existe pas des entités réelles en soi ou
ontologiques, indépendantes de l'homme, que celui-ci
pourrait observer en se situant en dehors d'elles. Tout pour
lui se traduit par des représentations internes à
son cerveau, qui font l'objet de traitements différents
selon l'expérience de chacun. Il est donc important
de se rendre compte que les garde-fous mis par le bon sens
traditionnel, permettant de ne pas confondre le réel
et l'imaginaire, les choses et leurs apparences, sont en train
de disparaître. Il faudra vivre dans un monde tout différent,
dont les contours apparaissent à peine.
Une deuxième question, posée par l'auteur, consiste
à se demander s'il est possible de distinguer le virtuel
du potentiel. Sa réponse est affirmative. Le virtuel,
en général, est déjà là,
il est présent ou actuel, ce qui rend difficile de
le distinguer du réel. Il reste que rien n'interdit
de produire des scénarios explorant des mondes virtuels
qui soit n'existent pas encore, soit même paraissent
aujourd'hui impossibles, mais qui pourraient se réaliser
et seraient donc potentiels ? Ces scénarios ne vont-ils
pas créer les conditions favorables à leur réalisation,
dans le sens où l'on dit que ce que l'homme imagine
finit toujours pas se réaliser ?
Notre commentaire. Beaucoup de prévisionnistes
envisagent le développement exponentiel des moyens
de calcul, qui se traduira par le développement lui-même
exponentiel des applications faisant appel au virtuel. Ceci
s'accompagnera de la possibilité croissante d'interagir
directement avec les cerveaux, dans les deux sens, soit pour
créer des illusions sensorielles et cognitives, soit
pour donner une consistance matérielle aux créations
de l'imaginaire. Il paraît indéniable que, sauf
catastrophe dans le développement technologique, ces
perspectives se réaliseront un jour, peut-être
même dans la première moitié de ce siècle.
Dans quels mondes vivrons-nous alors ? Les gens préféreront-ils
voyager dans des pays virtuels, reproduction ou non de pays
réels, plutôt qu'affronter les frais et les risques
du tourisme sur une planète surpeuplée et agressive.
Préférera-t-on fréquenter des partenaires
artificiels, humains ou animaux (tels le chien Aïbo de
Sony) si ceux-ci offrent autant de ressources que des êtres
vivants, sans imposer leurs contraintes ? On serait tenté
de répondre par l'affirmative, quand on voit la préférence
déjà affichée par beaucoup de nos contemporains
pour l'illusion, ce que l'on appelait jadis la vie par procuration,
que dispensent notamment les médias traditionnels (La
Ferme-célébrités ?)
Une réponse simple, plutôt optimiste, à
une telle question est que l'homme a toujours construit sa
niche dans l'univers en combinant inextricablement les ressources
offertes par son organisation biologique, les constructions
cognitives de son cerveau, les ressources de ses moyens de
computation et finalement la mise en place de mondes virtuels
s'enracinant dans un réel dont on ne peut rien dire,
sauf qu'il paraît riche d'infinies possibilités
(réel symbolisé aujourd'hui par le concept de
vide quantique). Plus généralement, le monde
dans lequel nous vivons serait fait d'une intrication permanente
entre le quantique, le cognitif, le biologique et le virtuel,
dont la pensée humaine contemporaine devra inévitablement
tenir compte. C'est le point de vue, indiquons-le en passant,
brillamment défendu par David Deutsch [voir notre article
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html]
à l'égard duquel, soit dit en passant, Denis
Berthier nous paraît un peu injuste. La différence
de point de vue s'explique par le fait que, comme pour son
premier livre, Denis Berthier s'est efforcé de rester
au plus près des technologies actuelles du virtuel
et d'analyser leur impact à moyen terme. En ce sens,
il est conscient de rester en retrait par rapport à
des recherches prospectives à beaucoup plus long terme.
La
Troisième
partie du livre, "Les technologies du virtuel",
là encore, n'est pas un catalogue des technologies
disponibles aujourd'hui pour le créateur s'attaquant
au virtuel. L'auteur y décompose cependant les différentes
techniques permettant "de construire un monde virtuel
et y interfacer un être humain en lui donnant l'impression
qu'il y perçoit et agit de manière naturelle"
: perception en 3 dimensions, immersion sensori-motrice, interaction
en temps réel, etc. Il rappelle à cette occasion
que ces techniques sont des développements de ce qui
a été fait à plus petite échelle
dans le multimédia éducatif et ludique ou dans
les simulateurs industriels, destinés notamment à
la formation des pilotes. La conjonction de ces techniques
conduit tout naturellement à la réalité
dite "augmentée" ("augmentée"
dans la mesure où elle utilise les techniques du virtuel
puisque toute réalité, en principe, peut-être
dite augmentée par celui qui la perçoit avec
un instrument quelconque). On aboutit à la "télé-présence"
ou "sortie du corps", qui n'ont pas là de
dimension mystique, mais signifient simplement que l'expérimentateur
est complètement détaché par le système
des pesanteurs de sa cognition habituelle. L'auteur examine
dans la suite de ces questions celle des modèles et
de la modélisation, dont il a déjà fait
dans son premier ouvrage le comportement typique de la pratique
scientifique.
Ceci le conduit à ce que l'on pourrait qualifier comme
un tournant du livre, mais qui n'est que son prolongement:
étudier ce qu'il appelle le clonage de l'univers semiotico-cognitif,
autrement dit, dans l'acception qu'il donne de ce terme, l'intelligence
artificielle (AI). C'est une des spécificités
de cet ouvrage, en effet, de montrer qu'il ne faut plus désormais
distinguer les modèles mobilisant les perceptions sensorielles
de ceux s'adressant, via les agents de l'IA, aux contenus
de connaissance, qui s'adressent à "l'univers
des signes, des savoirs et de la raison". Ceci conduit
l'auteur à consacrer son chapitre 6 à ce qu'il
avait nommé dans son précédent ouvrage
l' "IA symbolique", entendue comme "système
de signes dans le champ d'une combinatoire formelle leur permettant
une certaine universalité". Cette IA aboutit à
une augmentation sémiotico-cognitive du réel,
qui duplique ou complète l'augmentation sensorielle
permise par le virtuel. Ainsi par exemple le robot peut-il
être considéré comme l'habillage perceptible
par les sens d'un agent virtuel opérant dans notre
monde, c'est-à-dire être considéré
comme une augmentation sémiotico-cognitive du réel
aisément perceptible du fait de son aspect humanoïde.
Le chapitre 6, dans le prolongement du premier livre, développe
une interprétation sémiotique de l'IA, qui s'oppose
aux interprétations cognitivistes habituelles. Cela
permet de faire un parallèle entre l'IA et la réalité
virtuelle, pour aboutir à l'idée d'un double
interfaçage de l'homme et de l'ordinateur : sensori-moteur
et sémiotico-cognitif.
Notre
commentaire : cette partie du livre paraîtra
un peu difficile au lecteur n'ayant pas un minimum de pratique
des sciences cognitives. On en retiendra qu'elle explicite
et renforce l'hypothèse précédemment
exposée, selon laquelle tout ce qui est représentation
(à partir de perceptions sensorielles) et connaissances
n'existe que par l'intermédiaire de signaux et messages
contenus dans nos neurones, et ne peut avoir de signification
en soi. Mais pourquoi alors parler de clonage, terme qui signifie
en principe reproduction à l'identique ? Mieux vaudrait
parler de construction, construction permanente et buissonnante,
non exhaustivement connaissable et, bien évidemment,
non gouvernable par la conscience. Pour l'auteur cependant,
le terme de clone s'impose car, en IA, il y a bien copie des
connaissances (et, en réalité virtuelle, copie
des modèles du monde) de l'homme vers la machine. Or,
la copie a ceci de particulier que pour y parvenir, à
l'aide des méthodologies de "développement
constructif" des bases de connaissances (ou des mondes
virtuels), il y a bien aussi et simultanément construction
des connaissances (et des systèmes de modélisation
du monde) de l'homme. C'est un aspect absolument fondamental
de la rétroaction homme-machine : le clonage modifie
l'original.
Quatrième
partie, "la Culture du virtuel" et Cinquième
partie, "La philosophie et le virtuel"
Dans ces dernières parties du livre, que nous ne distinguerons
pas et n'analyserons pas faute d'espace, l'auteur, dont nous
avions déjà salué la culture philosophique,
replace les considérations faites précédemment
dans le grand débat philosophique des années
1970-90, en France tout au moins, celui de l'ordre symbolique
et du structuralisme. Rappelons seulement que la mise à
jour de la concordance des conceptions des systèmes
de signes pour le structuralisme et pour l'IA "symbolique"
était déjà un point central du premier
livre de l'auteur. A l'heure du post-modernisme et du décontructionnisme,
le rapprochement permet de repérer la place de l'IA
"symbolique" au sein de débats culturels
de pleine actualité. Puis il revient sur la question
très actuelle de la consistance du réel : l'observateur
peut-il accéder à un réel en soi, dont
il pourra donner une description de plus en plus objective
et précise, notamment en utilisant les procédures
de la science expérimentale ?
On sait que la plupart des gens, y compris de nombreux scientifiques,
répondent positivement à cette question ou se
comportent comme s'ils répondaient positivement. L'auteur
de MRV est suffisamment informé des travaux de ceux
que l'on pourrait appeler les constructivistes pour ne pas
tomber dans cette illusion. Il n'y a de réel que dans
une relation toujours locale et précaire entre un observateur
(plus exactement sa conscience), des observés et des
instruments d'observation.
On trouvera dans ce même numéro de notre revue
un article consacré aux travaux
de Mme Mugur-Schächter qui donnent, pensons-nous, une
base méthodologique originale et très puissante
pour aborder la question du réel. Appliquer cette méthode
à la résolution du problème signalé
tout le long du livre par Denis Berthier, c'est-à-dire
l'impossibilité de fond permettant de distinguer "réel"
et virtuel, tout en étant néanmoins obligé
de les distinguer en pratique pour ne pas tomber dans la confusion
mentale, nous paraîtrait un exercice tout à fait
indispensable. Il faudrait en ce cas traiter chaque entité
dont on se demandera si elle est réelle ou virtuelle,
au sens du langage courant, comme une des nombreuses entités-objets
dont parle la physique quantique, en utilisant la méthode
d'élucidation pratiquée par cette dernière,
et magistralement exposée par Mme Mugur-Schächter.
Restera cependant à traiter la question de l'existence
et de la nature de la conscience de l'observateur-acteur,
évoquée rapidement par Denis Berthier, qui pour
sa part développe en fin d'ouvrage une conception néo-structuraliste
de la philosophie bouddhique de la Vacuité(3).
Cette question est désormais incontournable dès
que l'on prétend parler du réel.
Bref, nous espérons que notre trop rapide commentaire
du livre donnera au lecteur l'envie de s'y plonger. Il y trouvera
avec, espérons-le, le plus vif intérêt,
les prolongements philosophiques qui sont absents des ouvrages
habituellement consacrés à la réalité
virtuelle.
Notes
(1)
On dira que le succès de la série des Harry
Potter et produits dérivés représente
une manifestation résurgente de ce que certains décrivent
comme une vieille culture européenne. Mais ce n'est
pas le cas. C'est en fait, comme certains critiques l'ont
montré, une apologie du capitalisme libéral
à l'américaine, tous les bons ayant une forte
pratique entrepreneuriale et tous les mauvais un côté
bureaucratique visant à ridiculiser le concept de service
public. De plus, le thème de la sorcellerie sous-tend
une vision du démoniaque typique des côtés
les plus noirs de l'inconscient anglo-saxon, encore à
l'uvre aujourd'hui à travers la politique des
conservateurs américains. Harry Potter ne devrait en
aucun cas, selon nous, être considéré
comme représentatif des valeurs européennes,
malgré son succès en Europe. 
(2)En effet,
dans la pratique, sauf chez les personnalités psychiquement
déséquilibrées, cette possibilité
n'est pas mise en défaut. On distingue toujours, par
une sorte d'intime conviction, telle situation réelle
d'une situation virtuelle censée lui correspondre.
Cela tient en partie sans doute au fait que la première
est persistante et globale, contrairement à la seconde,
limitée dans le temps et dans l'espace, faute de moyens
techniques. 
(3) Sur la
question de la relation entre les religions asiatiques et
les sciences, on pourra lire du Pr. Allan Wallace, récemment
invité à Paris par le CREA/CNRS, et fondateur
de l'Institut de Santa Barbara pour l'étude interdisciplinaire
de la conscience, l'ouvrage The Taboo of Subjectivity: Toward
a New Science of Consciousness, Oxford University Press, 2000.
Pour notre part, nous restons sceptiques. http://www.alanwallace.org/.