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  Démocratie
Terrorisme de masse et complexité

par Jean-Paul Baquiast
14/03/04

Suite à l'attentat du 11 mars à Madrid, tous ceux qui comme nous ici ont ne fut-ce qu'un atome de possibilité d'expression publique se doive de faire preuve d'une grande prudence, d'une grande déontologie. On serait tenté de ne rien dire, en attendant que les résultats de l'enquête se précisent, que l'émotion retombe. Mais d'un autre côté, si à tort ou à raison, on pense pouvoir apporter des arguments d'intérêt général à la discussion, il serait sans doute peu courageux de se réfugier dans un silence prudent.

Quel est le problème ? Il est important de répondre à cette première question préalable, car la suite en découlera. La piste Al Quaida est devenue la plus vraisemblable au matin du 13 mars 2004. Ceci confirme la présence et l'activité des réseaux salafistes au sein des pays européens. La France, pas plus que l'Espagne ou l'Angleterre, ne peut espérer bénéficier de la " clémence " des tueurs. On est donc tenté de penser que ce qu'il faut bien appeler la civilisation occidentale, avec ses qualités et ses défauts, est menacée par une attaque d'un nouveau genre, venue autant de l'intérieur que de l'extérieur. Le problème est alors : comment se défendre, sans renier les valeurs de cette civilisation occidentale. La question n'a rien de nouveau. Depuis le début du 20e siècle, elle a été posée dans les démocraties confrontées aux dictatures d'Etat ou aux minorités violentes. D'une façon générale, malgré quelques bavures, ce que l'on a nommé l'Etat de Droit a toujours été plus ou moins sauvegardé. Il l'est encore aujourd'hui. Mêmes si les démocraties européennes, pour ne citer qu'elles, ont encore bien des reproches à se faire, notamment au regard de l'exclusion dont souffre une partie de leurs populations, elles constituent dans le monde un îlot précieux de liberté, de rationalisme, de neutralité à l'égard des croyances et religions - ainsi, ne l'oublions surtout pas, de respect du droit des femmes. Quand nous parlons de démocraties européennes, nous incluons évidemment les populations d'origine extérieure, qui en constituent désormais des composantes essentielles et qui en adoptent les valeurs.

Or cet îlot semble bien désormais être devenu l'objectif à détruire pour des groupes constitués en réseaux informels qui prêchent le contraire : assujettissement des masses aux représentants de la religion, refus de la science comme façon d'essayer de comprendre le monde, maintien des femmes dans la dépendance, rejet de la démocratie et recours au terrorisme considéré comme la forme moderne d'une guerre sainte multiséculaire. Derrière cet appel à la guerre sainte, qui s'appuie sur des ressorts profondément ancrés dans le cerveau humain, il y a aussi le désir de s'approprier la richesse accumulée par l'Occident armé du rationalisme scientifique.

Peut-on dramatiser et aller jusqu'à dire que, face à ce nouvel ennemi, la civilisation occidentale est menacée de mort ? Cela fut il y a trois ans le discours très contesté d'un Huntington [S.P. Huntington, Le choc des civilisations, trad. franç. Odile Jacob]. Répondre par l'affirmative justifierait alors qu'elle utilise les puissants moyens dont elle dispose encore pour éliminer l'adversaire, sans états d'âme. C'est un peu la position qu'ont pris et que continuent à défendre les néo-conservateurs américains. On peut craindre que l'attentat de Madrid ne renforce leur camp lors des prochaines élections, au détriment de John Kerry, plus proche que Bush de nos conceptions de la démocratie. Même en Europe, les partisans d'une réplique dure aux groupes préparant des attentats risquent d'être de plus en plus écoutés. L'Europe va-t-elle se militariser de l'intérieur ? Allons-nous, puisque l'on nous traite de croisés, reprendre l'épée et la bannière de la religion chrétienne pour nous préparer à une nouvelle bataille de Poitiers ?

Nous avons ici toujours partagé le point de vue de ceux pour qui les sciences dites de la complexité doivent aider à comprendre le monde, mieux que le retour aux pulsions tribales. Ces sciences, sans ouvrir des perspectives claires, proposent quand même quelques pistes. Pour notre part, nous en voyons plusieurs, qu'il faudrait approfondir :

On peut considérer les Etats occidentaux, ou, à l'échelle de complexité supérieure, les sociétés occidentales, comme de super-organismes en compétition avec d'autres pour l'accès aux ressources du monde et à la survie. Ces super-organismes disposent d'avantages mais aussi de faiblesses organisationnelles. Citons la densification des habitats, la multiplication des déplacements, à travers des " hubs " où se croisent des centaines de milliers de gens, la recherche constante de la simplification des procédures qui rend inopérants les contrôles. Citons aussi, ce qui sera plus lourd de conséquences à terme, le développement des recherches scientifiques aboutissant inévitablement à la production, en sous-produits, d'agents de destruction massive toujours susceptibles de détournement par des éléments infiltrés.Il faut connaître tout cela et l'étudier. Jusqu'à présent, les avantages l'ont emporté, mais l'Occident est dans la situation d'une personne en bonne santé : toujours menacée d'attraper un virus émergent et de mourir.

Or les internationales terroristes, surtout quand elles font appel à des militants acceptant le suicide pour mieux porter la mort chez l'adversaire, peuvent être considérées comme des virus mutants (Certains radicaux iront jusqu'à dire, mais nous ne les suivrons pas pour le moment, que ces gens n'appartiennent déjà plus à l'espèce humaine). Les individus et petits groupes qui les composent ressemblent en effet à des virus. Mais il en est de même des idées, croyances et images qu'ils secrètent. De telles entités symboliques, dans la perspective mémétique, se comportent comme des virus dotés d'une vie autonome, au travers des réseaux modernes de traitement de l'information. Ces différentes formes de virus, réelles et virtuelles, se sont adaptées au terrain offert par les sociétés occidentales. Elles deviennent capables de retourner contre celles-ci ce qui jusqu'à présent a fait leurs succès, c'est-à-dire leur complexité et leur puissance d'innovation.

Quelle est l'ampleur du risque ? Va-t-on, comme certains scientifiques l'envisagent, vers un Doomsday, une Apocalypse généralisée ? Si nous revenons au terrain de la biologie, peut-on considérer qu'une attaque virale puisse détruire l'ensemble de la population à laquelle elle s'adresse. Tout peut arriver, évidemment. Mais les biologistes systémiques ont tendance à répondre que l'organisme attaqué finit en général par survivre, y compris en se transformant de telle sorte qu'il intègre et met à son service ses envahisseurs. Si ce n'avait pas été le cas, comment les organismes dits supérieurs, qui depuis qu'ils existent ont toujours fait l'objet d'assauts des micro-organismes, auraient-ils survécu jusqu'à ce jour ?

Que se passera-t-il cependant lorsque, comme probable, la virulence des terroristes augmentera brutalement, dans des conditions leur permettant de franchir nos barrières immunologiques traditionnelles ? Par exemple lorsqu'ils emploieront des armes de destruction massive dans des lieux concentrant beaucoup de populations. Il faut s'y préparer. Ceci provoquerait, en cas de succès, des dizaines de milliers de morts, sinon plus. Mais si les sociétés occidentales sont suffisamment cohérentes, elles s'en relèveront. Elles ont survécu à deux guerres mondiales, en apprenant beaucoup de choses à cette occasion qui font une part de leur grandeur culturelle aujourd'hui.

Faut-il faire confiance aux modes de résistances rationnels (c'est-à-dire étudiés et mis en œuvre par des scientifiques compétents) ou à des formes de défense émergentes, non prévues et souvent non explicables ? Ce sont celles-ci qui provoquent en général la fin des épidémies : c'est ce qui s'est passé en Europe lors de la grande pandémie de la grippe espagnole, après il est vrai quelques 20 (?) millions de morts. Répondons sans ambiguïté, c'est-à-dire en abandonnant les pudeurs d'une conception purement théorique des droits de l'individu. Dans la mesure où nous disposons d'une intelligence collective et de puissants moyens de défense et d'attaque à la disposition de celles-ci, il serait irresponsable de ne pas se préparer à s'en servir. C'est ainsi que l'Europe, très en retard actuellement par rapport aux Etats-Unis concernant les moyens de la police scientifique (détecteurs d'explosifs, d'armes ABC) doit se donner rapidement des programmes de recherche importants pour rattraper ce retard. Il lui faut de même se doter de puissants moyens d'écoute, de type Echelon 1) De même on ne fera jamais assez d'exercices grandeur nature permettant de réagir à des attentats majeurs, dans des lieux et circonstances inattendus. Cela coûtera cher, cela gênera beaucoup de monde et provoquera d'innombrables protestations, mais il s'agira d'un investissement très rentable (utilisable également dans la perspective des risques majeurs civils). Mais à l'opposé nous ajouterons qu'il serait présomptueux et maladroit de ne pas laisser un rôle important à ce que l'on pourrait appeler l'auto-organisation inconsciente de nos sociétés. Elles pouront certainement générer elles-mêmes des anti-corps auxquels nous n'aurions pas pensé à l'origine. Il faudra faire confiance aux citoyens de la base, tout en les encadrant pour éviter les dérives. Ceci n'est pas dans la tradition des Etats, même libéraux.

En termes concrets, un tel discours peut vouloir dire que les sociétés occidentales ne pourront pas éviter que les structures étatiques dédiées chez elles à la protection de la sécurité intérieure et extérieure fassent appel à leurs moyens classiques de lutte, éventuellement renforcés jusqu'aux limites de la tolérance démocratique, si la guerre avec le terrorisme s'intensifiait. Mais il ne faudra pas se limiter à cela. On risquerait de renforcer les rigidités et archaïsmes des sociétés occidentales (centralisation, démobilisation citoyenne), qui les ont sans doute rendues particulièrement sensibles aux nouveaux virus. On risquerait aussi de tarir l'émergence de nouvelles formes de résistances, qui pourraient à terme s'avérer beaucoup plus efficaces.

Que seraient alors ces nouvelles formes de résistance ? Voit-on aujourd'hui l'amorce de leur émergence ? C'est difficile à dire. Il est certain que la mobilisation spontanée de la population, comme dans la grande manifestation espagnole du 12 mars, relayée par tous les médias, ou au travers des réseaux d'associations et d'organisations virtuelles, ne sera pas inutile. L'individu devenu conscient du rôle qu'il peut jouer dans la lutte contre le terrorisme quotidien, deviendra plus résistant, de même que l'est une cellule biologique vaccinée contre un germe pathogène. Mais les risques sont grands aussi que chacun, loin de chercher des solutions progressistes pour mener cette lutte dans le cadre de la démocratie et des sciences nouvelles, en revienne aux vieux réflexes suicidaires de la chasse à l'Autre et au faciès. C'est pourquoi la lutte contre les terrorismes ne peut pas laisser indifférents les militants de la société civile démocratique et de l'altermondialisme. Ils peuvent s'impliquer différemment de ce que font les services " officiels ", mais ils ont un rôle à jouer, dans le respect des valeurs qui sont les leurs. Car les fondamentalistes, eux, ne respectent aucune de ces valeurs.

D'autres facteurs pourront jouer. Nous avons cité les mèmes secrétés par les internationales terroristes, qui leur servent de puissants auxiliaires. Il ne faut pas renoncer, pour ce qui concerne l'Occident, à diffuser nos propres concepts et images, nos propres mèmes, en espérant que certains d'entre eux pourront trouver des points faibles dans le super-organisme adverse. Mais il faudra le faire dans le désordre, sans a prioris moralisateurs ou au travers des organes de propagande gouvernementaux ou commerciaux dont on peut certifier d'avance qu'ils rateront leur cible. Entendons par là que les discours et les comportements d'un Bush ou d'un Aznar ne seront pas les meilleurs porte-parole mémétiques de l'Occident, dans la lutte contre les salafistes. On ferait davantage confiance pour cela à des organisations comme 20 ans Barakat, association de femmes algériennes militant contre leur assujettissement au sein du prétendu Code de la famille. Dans un autre ordre d'idées, la mise en place d'une école doctorale en Afrique, avec la collaboration d'universitaires occidentaux, aura autant d'influence, au moins localement, qu'une chaîne en arabe de la Voix de l'Amérique. De telles entreprises, bien qu'apparemment marginales, frappent au cœur de ce qui fait le moteur actuel des terroristes fondamentalistes.

Nous laisserons là aujourd'hui la réflexion d'inspiration systémique ainsi ouverte. Nous aurons malheureusement l'occasion d'y revenir ultérieurement.

1) Remarquons que le gouvernement espagnol se croyait bien protégé d'Al Quaida, sous le parapluie du système Echelon américain et de la coopération avec les agences fédérales. On a vu ce qu'il en a été. On ne se protège bien que soi-même, avec une surveillance technologique et humaine de proximité, et en coopérant avec les voisins, plus intéressés que de lointains alliés à la défense de la sécurité commune. revenir d'où l'on vient


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