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Interview
Pierre
Rabischong
propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast
3 mars 2004
Automates-Intelligents
(AI) : Comment en êtes vous-venu à ce
que vous appelez la "robionique"? Avez-vous choisi
ce genre de recherche dès votre arrivée à
la Faculté de Médecine de Montpellier, après
votre agrégation ?
Pr.
Pierre Rabischong (PR) : Effectivement, j'ai eu la
chance d'arriver dans un laboratoire où il n'y avait
plus d'enseignants universitaires et j'ai eu aussitôt
la responsabilité du laboratoire. J'ai été
nommé à 33 ans professeur titulaire et chef
de service à l'hôpital. Cela m'a débarrassé
très tôt de mes soucis de carrière et
m'a permis de m'intéresser à la recherche. J'ai
compris que je devais disposer d'un outil de recherche et
j'ai fait toutes les démarches difficiles mais nécessaires
pour obtenir la création en 1971 d'une unité
de recherche de l'INSERM, l'unité 103. Celle-ci a été
axée sur la biomécanique de l'appareil moteur,
c'est-à-dire tout ce qui concerne la mobilité,
la préhension, la locomotion. En effet, je m'étais
intéressé tôt à la mécanique
du corps humain et j'ai rapidement identifié les deux
voies sur lesquelles travailler concernant la pathologie motrice,
d'une part les amputations et d'autre part les paralysies.
J'ai conduit cette unité de recherche pendant 25 ans,
jusqu'en 1995. J'y ai travaillé essentiellement avec
des ingénieurs et avec deux chercheurs INSERM qui sont
encore avec moi au Centre Propara.
AI
: En quoi consiste ce Centre ?
PR : Quand j'ai eu la responsabilité
de l'unité de recherche, j'ai pensé que travaillant
sur les paralysies, il me fallait un terrain clinique d'application
des recherches. J'ai tout fait pour obtenir la création,
avec cinq de mes collègues universitaires, d'un centre
consacré aux lésions de la moelle épiniére,
qui n'existait pas au CHU et dont j'ai rédigé
les statuts, le Centre Propara. C'est une association Loi
de 1901, liée au service public hospitalier et répondant
aux mêmes règles de gestion. Le Centre de 60
lits a été ouvert en 1981. Nous y recevons essentiellement
des paralysés médullaires, c'est-à-dire
des paraplégiques ayant une lésion de la moelle
thoraco-lombaire et des tétraplégiques avec
lésions de la moelle cervicale.
Ceci m'a donné la possibilité d'une part d'utiliser
du matériel cadavérique provenant du laboratoire
d'anatomie de la faculté de médecine pour faire
des démonstrations biomécaniques sur le corps
humain, d'autre part d'appliquer ces recherches dans le domaine
clinique grâce à ce centre Propara.
AI
: Vous vous êtes donc dès le début
beaucoup "remué" pour obtenir des moyens.
Mais à quel moment vous êtes vous orienté
vers la robotique ?
PR
: Très tôt, dans les années 1970.
J'ai eu la chance en 1974 de collaborer étroitement
avec la Régie Renault qui avait à cette époque
une direction des automatismes dirigée par Pierre Pardo
en charge de la robotique industrielle destinée aux
besoins des usines Renault. J'ai pu à cette occasion
effectuer des missions au Japon, où je suis allé
par la suite 25 fois. Je suis allé également
aux Etats-Unis et j'ai participé à la création
de l'AFRI, Association française de robotique industrielle,
dont j'ai été un des membres fondateurs. On
s'était aperçu, en allant au Japon, que ce pays
avait énormément développé les
concepts de robotique industrielle et qu'il était bon
que la France soit présente dans ce concert.
Nous avons travaillé avec Renault à des recherches
relatives à l'organe terminal des robots et nous avons
mis au point un certain nombre de dispositifs que nous avons
tout de suite appliqués dans le domaine de la pathologie
clinique. Ainsi dans le domaine des prothèses de la
main, nous avons développé avec la Télémécanique
un modèle de prothèse de la main évolué,
dite intelligente, dans le sens où elle avait plusieurs
types de préhension et des capteurs digitaux pour automatiser
la force de prise.
AI
: Pourtant, vous ne vous intéressez plus guère
à ce type de main aujourd’hui...
PR : En effet. Je me suis rendu compte très
rapidement que la prothèse de la main était
un des exemples typiques des échecs de la recherche
technologique. La main humaine est un organe très complexe,
aux nombreux degrés de liberté, avec 6 moteurs
pour chacun des doigts et 8 pour le pouce. Ce modèle
déjà complexe sur le plan mécanique se
double d'une difficulté énorme, le problème
du contrôle. Nous avons constaté rapidement que
si on met en place une interface compliquée destinée
à commander une prothèse multifonctionnelle
de la main, il y a un rejet de la part du malade. Il faut
bien se rendre compte que l'homme (comme d'ailleurs l'animal)
est une machine extrêmement complexe mais pilotée
la plupart du temps par un ignorant. Le traitement des phases
d'exécution complexes, dans les conditions de fonctionnement
normales, se fait à un niveau inconscient. La conscience
de l'individu qui pilote la machine se réduit à
un contrôle décisionnel simple. Le sujet se limite
à commander des actions, prendre tel objet, aller à
tel endroit
il ne se soucie pas des 600 moteurs dont
dispose son corps. Il n'a donc pas besoin de connaissances
d'ingénierie très poussées qui seraient
nécessaires pour faire fonctionner le système
s'il ne fonctionnait pas tout seul. L'automatisation biologique
reste le maître concept.
La biologie nous permet donc un modèle de pilotage
très simple, du type "pousse-bouton" mais
avec une très grande complexité en arrière-plan.
Ce modèle nous a servi dans toutes les recherches robotiques
que nous avons faites, pour essayer de bien comprendre et
développer des interfaces de commande simples avec
une grande complexité à l'intérieur.
AI
: C’est ce que vous avez appelé la robionique
?
PR : Oui. Il s'agissait de compléter
un peu le concept de bionique introduit dans les années
1960 par les américains. La robionique combine la robotique,
la biologie et l'électronique. Elle repose sur l'utilisation
de deux transferts de connaissances. Il y a d'une part celui
concernant le passage du vivant à l'artificiel, ce
qu'on appelle encore le biomimétisme. Celui-ci vise
à s'inspirer de la nature qui réalise des systèmes
souvent très miniaturisés, des capteurs ou des
systèmes de locomotion à pattes, par exemple
L'autre transfert de connaissances découle de la transposition
possible des modes de fonctionnement des robots au vivant
afin de comprendre les performances du vivant se déplaçant
dans l'espace. Quand on veut piloter un robot dans un espace
tri-dimensionnel, il faut évidemment écrire
des algorithmes de commande utilisant des équations
compliquées. Celles-ci tiennent compte de deux paramètres
importants, d'une part l'état des moteurs et d'autre
part les angles de chacun des segments. Avec cela, on peut
piloter l'organe terminal d'un robot, une pince, un pistolet
de peinture, par exemple.
Ceci m'a conduit à transférer cette analyse
des problèmes techniques posés par le contrôle
dans l'espace d'un robot industriel au corps humain. Bien
que celui-ci soit plus complexe que le robot (il y a environ
50 actionneurs musculaires dans le membre supérieur)
les problèmes techniques sont les mêmes. Il faut
que le cerveau connaisse d'une part l'état des moteurs,
c'est-à-dire des 50 moteurs musculaires, d'autre part
les angles des articulations.
AI
: Comment le modèle robionique vous a-t-il aidé
à mieux comprendre le contrôle moteur chez l’homme
?
PR : La commande motrice volontaire consciente
est simple et s'exprime toujours en termes de mouvement. Mais
il faut à un niveau non perceptible consciemment réaliser
un contrôle opérationnel de la bonne exécution
de tous les paramètres que je viens d'indiquer. Le
système se complique chez l'homme par le fait que les
actionneurs musculaires ne sont pas réversibles et
ne sont pas linéaires. Les muscles sont des moteurs
visco-élastiques qui n'ont pas d'équivalent
dans l'industrie. Ils ont également la propriété
qui est un avantage de fonctionner sans bruits perceptibles.
Mais les muscles n'étant pas réversibles, il
faut que, pour chaque degré de liberté activé,
deux moteurs entrent en service, un agoniste et un antagoniste.
La régulation de ce système pour effectuer un
mouvement doit contrôler la rigidité mécanique
des actionneurs, ce qui implique une coordination opérationnelle
difficile à analyser et plus encore à imiter.
Mais nous la connaissons mieux actuellement. Nous savons que
dans le système nerveux central de l'homme, il y a
toute une série de niveaux de contrôles non pas
hiérarchiques mais hétérarchiques, c'est-à-dire
organisant des interactions de divers niveaux entre eux permettant
la gestion de cette extraordinaire complexité.
Il se trouve que l'homme est très compétitif
dans ce qu'il fait. Nous avons réalisé un travail
avec la direction des automatismes de la Régie Renault,
que nous avons présenté dans un congrès
de robotique industrielle au Japon sur le thème "L'homme
est-il toujours le meilleur robot ?". On se rend compte
qu'effectivement les raideurs mécaniques des segments
corporels de l'homme sont faibles par rapport à celles
d'un robot industriel, qui a besoin d'une masse importante
pour avoir en bout de pince une précision de l'ordre
de moins d'un millimètre (certains robots atteignent
une précision de l'ordre du micron). Ceci veut dire
que l'homme compense ses déficiences relatives en termes
d'inertie mécanique et de masse, lesquelles ne peuvent
évidemment pas être très importantes puisque
embarquées, par une extrême richesse des systèmes
d'information et des capteurs. L'homme peut être considéré
comme un "robot mou". C'est sur cette problématique
que nous avons beaucoup travaillé.
L'homme est en effet un robot mou dont la raideur articulaire
est contrôlable et où finalement l'extrême
richesse des capteurs et des retours d'informations vers la
commande permet une précision importante de fonctionnement.
Nous avons beaucoup travaillé, dans mon unité
de recherche, sur la main et sur les applications à
la préhension. Nous avons ainsi développé
avec le CEA des modèles d'analyse et de mesure de la
préhension destinés par exemple aux robots télémanipulateurs
de l'usine de la Hague, qui requièrent une extrême
finesse, afin de transmettre exactement en relation maître-esclave
les ordres donnés par la main du technicien.
Finalement, il s'agit de comprendre l'homme mécanique,
"l'hommobile", comme je l'ai appelé par analogie
avec l'automobile. On se rend compte en définitive
qu'il s'agit d'une machine exceptionnelle, qui n'est pas produite
à l'identique comme sur les chaînes de montage
des automobiles. Il y a en effet beaucoup de variations individuelles,
comme par exemple dans la sensibilité de la main qui
prend les objets. Un membre supérieur comporte au moins
100.000 conducteurs nerveux, mais ce nombre peut varier individuellement
du simple au double et même au triple. L'équipement
en capteurs est donc variable d'un sujet à l'autre
et cela peut expliquer en grande partie les différences
individuelles dans l'habileté et la finesse de doigté.
AI
: Quelles suites avez-vous donné à tout cela,
et quand ?
PR : Les suites sont venues
assez tôt. En 1989, nous avons été conduits
à rechercher du financement dans le cadre du programme
Eureka. J'ai obtenu les moyens de conduire un projet que j'ai
appelé CALIES, Computer Aided Locomotion by Implanted
Electro-Stimulation. Autrement dit, j'ai lancé à
cette époque là le concept LAO, c'est-à-dire
de Locomotion Assistée par Ordinateur. Nous avons essayé
d'appliquer tout ce que nous avions acquis au problème
des paralysés. Nous nous sommes basés sur un
principe, restaurer la locomotion et même aujourd'hui
la préhension, en essayant de réutiliser les
muscles en dessous de la lésion de la moelle épinière.
Dans ce cas, les muscles sont le plus souvent toujours vivants
parce que l'unité fonctionnelle formée par un
neurone moteur de la moelle et un muscle fonctionne, le muscle
étant comme le périphérique du neurone
moteur. Mais si celui-ci disparaît, le muscle disparaît
aussi. C'est le cas de la poliomyélite. Si les neurones
que nous appelons périphériques, c'est-à-dire
commandant directement le muscle, restent opérationnels,
les muscles correspondants sont toujours vivants mais se contractent
de façon anarchique sous forme de contractures ou de
spasticité. Normalement la chaîne motrice comporte
un relais central placé dans le cerveau et le cervelet
qui actionne et contrôle le relais périphérique
médullaire. L'interruption de la commande centrale
crée la paralysie C'est cet influx qu'il faut suppléer.
De plus, la perte de la sensibilité cutanée
complique considérablement le problème, car
la peau est le goniomètre de tous les segments corporels
et l'absence de retours sensitifs fait vivre les membres du
patient paralysé dans une réalité virtuelle.
Compte tenu des propriétés connues du courant
électrique, nous avons utilisé l'électro-stimulation
pour activer artificiellement les muscles. A partir du moment
où on peut activer artificiellement des muscles encore
vivants mais qui ne sont plus sous contrôle du patient
sur le mode volontaire, une commande artificielle peut prendre
le relais. Il s'agit d'une recherche technologique tout à
fait passionnante, qui a de fortes résonances robotiques.
La robotique moderne nous a appris beaucoup pour concevoir
ce que nous avons appelé le "programmeur portable",
c'est-à-dire le système informatique qui fait
ce que fait le cerveau,en choisissant au bon moment le bon
actionneur nécessaire à une action déterminée.
Bien entendu, cette voie technologique pour la restauration
de la motricité chez les personnes paralysées
permet d'obtenir un rendement musculaire maximum des muscles
sous lésionnels et elle me paraît la seule voie
réaliste actuelle.
En effet,il faut bien comprendre que pour traiter ce problème
des paralysés, il y a deux voies possibles, la voie
technologique et la voie biologique. La voie biologique essaye
de jouer avec les composants biologiques, en particulier avec
les neurones, les cellules souches et les cellules gliales
type astrocytes. Mais on se rend compte, quand on a pu l'observer,
qu'une moelle qui a été sectionnée présente
une cicatrice fibreuse très importante. De ce fait,
il paraît difficile d'imaginer pouvoir faire pousser
des neurones au travers de cette zone fibreuse pour arriver
à rétablir la liaison avec les bonnes fibres
correspondantes sous lésionnelles. D'ailleurs de façon
naturelle, la repousse des fibres nerveuses centrales s'arrête
après environ trois semaines par une fibrose induite
par les cellules responsables de la formation de la gaine
de myéline. Ce processus d'arrêt programmé
n'existe pas dans les nerfs périphériques et
peut être interprété comme un système
d'autoprotection pour éviter les reconnexions chaotiques.
AI
: Des chercheurs ont prétendu commencer à obtenir
de tels résultats chez le rat en utilisant des cellules
souches...
PR : Certes, mais la moelle épinière
humaine représente environ un million de conducteurs,
ce qui est bien au-delà de ce que l'on trouve chez
les rats.
Nous sommes donc pour notre part allés sur l'autre
voie technologique. Nous espérons faire mieux encore,
c'est-à-dire nous inspirer aussi de la commande des
robots qui se fait de plus en plus sur un mode dit intelligent.
Ce mode met en uvre une commande adaptative, avec beaucoup
de retours d'informations qui permettent d'ajuster exactement
la commande motrice aux conditions d'environnement de l'action.
Il n'est pas pour autant question de transformer l'homme en
un robot. C'est la raison pour laquelle nous voulons que le
patient reste toujours son propre contrôleur. Pour cela
nous avons voulu rétablir le schéma classique,
selon lequel l'homme pilote une machine compliquée
sans avoir besoin de savoir quoi que ce soit de son hardware.
Ceci se traduit chez le vivant, par une interface de commande
dite volontaire simple, induisant dans le niveau d'exécution
une très grande complexité d'interactions fonctionnelles.
C'est ce que doit faire le module que nous avons appelé
"programmeur portable". On y retrouve toute l'intrication
nécessaire des commandes nerveuses naturelles, mais
la commande donnée au patient reste du type pousse
bouton. Le patient appuie sur un premier bouton pour se mettre
debout. Avec un second, il peut actionner une séquence
de marche préprogrammée que nous essayons de
rendre adaptative. Dans ce sens, nous travaillons beaucoup
sur les retours d'informations à partir des membres
paralysés, qui permettront d'affiner la commande. Nous
sommes en train également de développer un nouveau
programme appelé Domani avec des équipes italiennes
(Demain- deux mains) afin de rétablir la préhension
chez des patients tétraplégiques grâce
à des électrodes que nous avons appelées
intelligentes. En effet, pour actionner un muscle par électro-stimulation,
on peut le stimuler au travers de la peau. Les conditions
électriques ne sont pas très bonnes avec une
intensité de l'ordre de 60 à 100 mA et l'impédance
est très élevée et variable. On peut
aussi le stimuler directement en mettant des électrodes
au contact du point moteur (électrodes dites épimysiales)
ou mieux encore le stimuler par l'intermédiaire du
nerf musculaire, avec une intensité qui peut être
très faible, de 0,5 à 1 milliampère.
AI
: C’est la voie que vous avez choisie ?
PR : Oui. Le seul problème que nous
ayons actuellement est que le système SUAW nécessite
une implantation chirurgicale des électrodes. Celles
ci sont reliées par des fils à un implant électronique
qui assure la gestion de la distribution et qui reçoit
lui-même par radiofréquence l'énergie
électrique. Ce système avec des fils à
l'intérieur du corps comporte des risques évidents.
Nous les avons expérimentés avec deux patients,
l'un ayant un bon succès depuis 5 ans et l'autre ayant
eu une infection imposant de retirer tout le système
implanté. Nous cherchons à supprimer cet inconvénient
grâce à des électrodes intelligentes,
qui suppriment les fils venant d'un implant placé à
l'intérieur du corps. On met sur l'électrode
toute l'électronique de stimulation et de communication,
de telle façon qu'on peut piloter l'électrode
de l'extérieur par radio-fréquence - ce qui
a déjà été fait en partie par
l'équipe de Gerald Loeb à Toronto. Nous essayons
actuellement de développer et d'améliorer cette
approche. Chaque électrode activant un muscle particulier
sera séparée du reste. En cas d'infection sur
une électrode, il ne sera pas nécessaire d'enlever
tout le système. De plus, nous continuons d'utiliser
l'endoscopie pour la mise en place des électrodes,
ce qui est une méthode très prometteuse et moins
invasive.
Plus généralement, nous comptons bien utiliser
tous les progrès faits actuellement en robotique, d'où
notre collaboration avec le groupe de robotique franco-japonais
de Philippe Coiffet, très précieuse pour nous.
AI
: Que pensez-vous des électrodes implantées
directement dans le cerveau de singes et visant à recueillir
directement l’influx nerveux à partir de la zone
motrice cérébrale... sans parler du Pr Kevin
Warwick(1) ?
PR : Tout d'abord, il faut se rendre compte
que plus on avance dans le temps, plus on légifère
sur les risques médicaux. On voudrait le risque zéro,
ce qui empêche de se lancer dans des opérations
acrobatiques où les risques ne sont pas du tout nuls.
C'est nécessaire comme le fait la loi de mon ami Claude
Huriet de protéger les patients, mais cela bloque les
recherches ou les challenges teintés d'un peu d'aventure.
Nous ne pouvons pas, en ce qui nous concerne, aller plus loin
que ce que nous faisons, dans des domaines où les risques
sont en principe bien maîtrisés. Par contre,
il n'est pas évident que l'acte invasif consistant
à mettre des électrodes dans le cerveau donne
de meilleurs résultats que ce que nous faisons, puisque
nous envoyons l'influx moteur directement sur le nerf musculaire
sans risque pour le cerveau du patient. L'implant cérébral
n'a d'intérêt que dans les cas extrêmes
du Lockin syndrom, où le patient est complètement
isolé du monde extérieur et n'a aucune possibilité
de manifester son intention de commander quelque chose par
un signal biologique contrôlable. Mais un patient tétraplégique
au cerveau intact peut contrôler par un signal de son
choix, voix, mouvement des yeux, mouvement articulaire, des
dispositifs d'assistance robotisés plus ou moins efficaces.
Les implants cérébraux sont utiles dans le cas
de l'expérimentation animale pour comprendre comment
fonctionne la zone de commande cérébrale, mais
ils ne me paraissent pas avoir un grand avenir thérapeutique.
Actuellement les "brain computer interfaces" sont
très à la mode, mais il est clair que plus on
avancera en médecine, moins on ira vers l'invasif.
Pour ce qui est du traitement de la maladie de Parkinson,
le problème est différent, car les électrodes
profondes implantées dans le cerveau donnent des résultats
cliniques très encourageants. En moins invasif, les
américains ont utilisé une commande par l'électro-encéphalogramme
de la main d'un tétraplégique activée
par électrostimulation, mais sur le plan pratique il
est beaucoup plus logique et efficace de le faire avec des
signaux faciles à contrôler.
Sur le plan neurophysiologique, le niveau cérébral
du contrôle décisionnel n'est pas sur la zone
de projection primaire du cerveau, qui est l'aire 4 du lobe
frontal où tous les muscles du corps sont représentés
avec une cartographie précise. Mais le sujet qui déclenche
une action motrice est et peut être ignorant de l'existence
des muscles qu'il ne sent que s'ils sont douloureux. Donc,
quand on décide de commander une action, on ne le fait
pas directement sur le clavier moteur de l'aire 4 où
tous les muscles sont représentés, mais de façon
indirecte, dans la zone dite prémotrice où sont
élaborées les décisions d'action. Ce
raccourci très réducteur ne tient évidemment
pas compte des boucles cérébro-cérebelleuses
qui assurent le bon choix des actionneurs et l'équilibrage
agoniste-antagoniste.
AI
: Quel avenir à quelques années voyez-vous
dans les voies de recherche que vous avez évoquées
?
PR : Nous sommes entrés dans une ère
technologique passionnante et prometteuse. Les progrès
de la technologie sont visibles tous les jours. Nous disposons
maintenant de circuits microélectroniques élaborés
dans des techniques en dessous du micron, ainsi que des nanotechnologies
ou des nanomachines au dessous des 100 microns. Mais dans
cette ambiance "ultraprogressiste", il ne faut pas
oublier que le facteur constant est l'homme lui même
qui est une espèce finie et définie qui ne changera
jamais.
AI
: Et que visez vous sur le plan fonctionnel ?
PR : L’électrostimulation
permet d’envoyer un signal à un nerf, quel
qu’il soit. Le grand espoir pour l’avenir sera
de commander non seulement les membres mais aussi les organes
viscéraux comme la vessie (il existe en France 2
millions de personnes incontinentes) et aussi l’érection.
Tout ce qui est fonction dans le corps humain a une base
nerveuse. Les neuroprothèses ont des applications
immenses dans le domaine sensoriel, viscéral, etc.
Les perspectives sont considérables.
Il faudra développer et perfectionner les électrodes
intelligentes supprimant les fils vecteurs d’infection.
Il faudra réaliser des unités de stimulation
autonome miniaturisées. Il faudra aussi résoudre
le problème de l’alimentation en énergie
électrique. Dans ce cas existe la voie des bio-batteries,
fonctionnant dans le corps humain en se rechargeant sur
le milieu intérieur par des différences de
potentiels de tissus. C’est tout cela qui constitue
incontestablement l’avenir.
AI
: Comment vous situez-vous sur ces sujets par rapport
au reste du monde ?
PR : Pas trop mal, car cela fait longtemps
que nous travaillons avec une excellente équipe européenne
pluridisciplinaire et des patients très motivés.
Nous sommes les seuls actuellement pour les neuroprothèses
motrices depuis l'abandon d'une société américaine
concurrente. Mais nous dépendons des progrès
des technologies, notamment des nanotechnologies que j'ai
citées. Enfin nous avons aussi besoin de moyens financiers
en plus de ceux que nous a accordés généreusement
la Fondation EDF. Il faut souhaiter que les Communautés
Européennes qui gèrent la recherche européenne
avec des moyens importants soutiennent plus les technologies
biomédicales qui sont encore actuellement les parents
pauvres d'un système dominé par la génétique
et la biologie moléculaire.
(1)
Voir notre article Les
visions du professeur Warwick (20/10/2003) 
Notes
On
trouvera dans le NewScientist du 28 février 2004,
p. 26, un article consacré aux membres bioniques
"We can rebuild them", signé de
de Duncan Graham Rowe.
Voir
aussi notre actualité du 28 février 2004 : un
nanorobot doté d'un vrai muscle.
|
Le
Programme Homme,
par Pierre Rabischong. PUF, mars 2003
Présentation
par l'éditeur:
"La question des origines
de l'homme et de son devenir après la mort
est la seule importante que se posent, un jour ou
l'autre, tous les humains. Les éléments
de réponse oscillent entre deux groupes de
théories : la biogenèse dirigée
ou la biogenèse spontanée. En d'autres
termes, la question est de savoir si le système
vivant, que nous connaissons de mieux en mieux, s'est
fait seul ou s'il a été initié
et construit. La description des grandes fonctions
qui font l'homme biologique (la mobilité, la
communication, la maintenance biologique et le kit
de survie) ainsi que l'analyse technique de quelques
bioprogrammes spectaculaires (moustique, homard, coquillages,
cactus, caméléon) donnent à penser
que le système de la vie n'a pas pu émerger
et se poursuivre dans cette étonnante biodiversité
sans qu'il existe un programme.
Le
programmisme se veut une approche nouvelle, appelée,
selon l'auteur, à se substituer à la
conception darwinienne basée sur la filiation
des différentes espèces, évoluant
par des mutations aléatoires de la bactérie
à l'homme.
Ce
livre ne manquera pas de susciter un très vif
débat.
Au
sommaire
* Prolégomènes sémantiques
: la problématique de l'homme
* L'ordonnateur des fonctions ; le système
nerveux
* Les grandes fonctions nerveuses
* Les bioprogrammes animaux
* Vers une nouvelle approche : le programmisme"
|