Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 52
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée




 

Retour au sommaire

Editorial

3 milliards d'euros sur 3 ans ou 20 milliards tous les ans ?
Les deux

par Jean-Paul Baquiast et al.
12 mars 2004

Nous sommes ouverts à toutes critiques et précisions visant à améliorer les chiffres cités dans cet éditorial

Nous avons signé et nous soutenons l'appel des chercheurs pour que soit arrêtée la baisse continuelle des effectifs et des crédits de la recherche en France. Nous ne pouvons donc qu'ajouter notre voix à ceux qui font pression pour que le gouvernement accepte dans les plus brefs délais le recrutement des chercheurs permanents demandés(1), et précise dès maintenant les modalités d'engagement du premier des 3 milliards de crédits évoqués par le Premier ministre dans un communiqué de presse daté du 6 mars 2004(2).

Nous pensons donc que les scientifiques ont raison de maintenir la pression, surtout si comme il est à craindre le débat se politise. Le Premier ministre, semble-t-il, n'hésite plus à apparaître comme le représentant d'une droite dure qui ne concède plus rien à ce qui est présenté comme inspiré par une idéologie de gauche : créer des emplois permanents. On peut craindre que pour lui comme pour son électorat, défendre la recherche publique soit considéré comme politiquement moins rentable que défendre l'entreprise privée - restaurateurs et débitants de tabac compris. C'est ce genre de jusqu'au boutisme libéral qui a conduit en Grande Bretagne le Thatchérisme à l'échec, en accumulant les dégâts dans le pays. Certains chercheurs de leur côté vont sans doute radicaliser leurs propos, à l'approche des élections.

Cependant, à supposer que l'accord se fasse entre les chercheurs et le gouvernement dans les jours prochains, la question des moyens et du rôle des sciences et des technologies dans notre société sera loin d'être résolue. Mais elle changera progressivement de terrain. Elle n'intéressera plus seulement la France, mais l'avenir de l'Europe et le rôle qu'y jouera la France. Par ailleurs, il ne s'agira plus seulement d'un débat entre les chercheurs et les Pouvoirs publics, mais d'un débat intéressant tous les citoyens, en priorité les hommes politiques, face à l'importance qu'il faut désormais donner à la science dans la guerre économique qui nous confronte aux autres grandes puissances. Enfin, l'échelle des financements nécessaires changera brusquement. Ceci veut dire que si le gouvernement espérait pouvoir en désespoir de cause trouver "dans l'épaisseur du trait" 1 milliard par an pendant 3 ans pour apaiser les chercheurs, il lui faudrait aussi convaincre la nation de se préparer à financer la participation française à ce qui devrait être une grande politique européenne de relance de la recherche.

Cette politique n'existant pas encore, le gouvernement pourra répondre que rien ne presse. Mais pour la préparer de façon crédible, la France devrait donner l'exemple et commencer à y adapter son appareil de recherche public et privé. Pour cela, au lieu de réduire ou au mieux maintenir sa part des budgets contributifs dans l'effort de recherche-développement sur le territoire, ce que l'on appelle la Dépense Intérieure de Recherche et de Développement (DIRD) (3), il devrait commencer à les augmenter très visiblement. S'il ne le faisait pas, ce serait à l'opinion de faire pression pour qu'une hausse significative de ces budgets soit décidée dès l'année 2005. Quand nous évoquons l'opinion, nous visons évidemment en premier lieu les chercheurs, mais aussi l'ensemble des citoyens, quelles que soient leurs appartenances politiques.

Quel serait l'ordre de grandeur de l'augmentation nécessaire? Nous avons estimé dans cette Revue que, pour que l'Europe se mette au niveau (sans d'ailleurs l'équivaloir exactement) de l'effort de recherche des Etats-Unis et du Japon, il lui faudrait dans la prochaine décennie accepter, tous Etats confondus, une hausse du budget de R/D de 100 milliards d'euros par an. Nous en discutons d'une façon détaillée sur le site www.europe-puissance-scientifique.org. Résumons en disant que l'Europe est confrontée - pour sa survie en tant que puissance autonome - aux Etats-Unis, au Japon et bientôt à la Chine et à d'autres pays d'Asie. Or les Etats-Unis consacrent environ 600 milliards de dollars par an à des financements publics divers visant pratiquement toutes les disciplines scientifiques et technologiques à finalité civile et militaire. Bien qu'en déficit budgétaire massif, l'administration fédérale n'hésite pas à engager de telles dépenses, parce qu'elle est mathématiquement certaine qu'elles seront productrices de considérables retours sur investissement dans les prochaines années. Les entreprises privées accompagnent les financements publics par des investissements sans doute équivalents. De plus, toutes les dépenses d'équipement et de fonctionnement des laboratoires, hors personnel, se transforment en achats dont profite presque exclusivement l'industrie américaine - ce qui finance indirectement d'ailleurs ses investissements de recherche. Il y a donc là un cercle vertueux en constante accélération sur lequel repose la stratégie mondiale de l'hyper-puissance.

Quant au Japon, selon Michel Israël, conseiller scientifique à l'Ambassade de France à Tokyo, il suit le même chemin: "Le deuxième plan quinquennal, inauguré en 2001, consacre à la science 24.000 milliards de yens (209 milliards d'euros) et l'objectif avoué du Japon est de porter les investissements publics et privés à 3,4% de son produit intérieur brut (PIB) en valeur à l'horizon de 2006. L'an dernier, les sommes engagées ont atteint le seuil de 3,18% du PIB (le PIB du Japon était de 3.835 milliards d'euros), contre 2,12% en France et 2,79% aux Etats-Unis.

Plutôt que récriminer contre les Etats-Unis et accessoirement le Japon, l'Europe, actuellement 2e puissance économique du monde, devrait, si elle voulait le rester, consacrer aux sciences un effort presque équivalent. Selon le tableau 2, Dépenses de R/D dans 27 pays (voir p. 15 du document cité, à la fin de cet article, en note 3), en 2001, les Etats Unis consacraient à la R/D 282 milliards de dollars courant, le Japon 104, la Chine 60 et l'Europe (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Suède) globalement 141. Ne considérons ces chiffres que comme des ordres de grandeurs, mais ils peuvent servir de base pour extrapoler à la situation présente. Nous voyons que les Etats-Unis sont passés de 280 milliards de dollars à au moins 600 milliards (selon notre estimation, que le lecteur est invité à préciser s'il dispose des éléments nécessaires), le Japon à 210 milliards d'euros (acceptons ici l'équivalence de 1 dollar pour 1 euro) et les 4 pays européens cités à ? ... Ils ont probablement maintenu sans l'augmenter, de 2001 à aujourd'hui, leurs budgets de R/D, ce qui les laisse à 140/150 milliards d'euros. On voit que si l'Europe, tous pays de l'Union confondus (y compris le PCRD de la Commission), voulait situer ses dépenses de R/D entre celles du Japon et celle des Etats-Unis, elle devrait accepter de les hisser à un niveau approximatif de 400 milliards d'euros. Ceci voudrait dire que ces dépenses devraient augmenter d'environ 200 milliards par an.

Comme indiqué ci-dessus, nous avons nous-mêmes, afin de rester dans la fourchette basse et ne pas nous faire accuser de démagogie, limité cette augmentation à 100 milliards pour les prochaines années. Répartie entre les différents partenaires de l'Union, cela donne au moins 20 milliards pour les 3 grands européens, Allemagne, France et Royaume Uni. C'est donc cette augmentation des dépenses française de R/D de 20 milliards que tous ceux qui comme nous militent pour que la science française ne s'enfonce pas dans le sous-développement, face aux Etats-Unis, au Japon et à la Chine, devraient se donner comme objectif.

On voit bien que le raisonnement qui précède ne vise pas à imposer à la France seule l'effort de concurrencer les Etats-Unis. Ce qu'elle doit faire par contre, c'est se préparer sans attendre à participer aux efforts européens qui s'imposeront (efforts y compris industriels) - et parallèlement, par la voie diplomatique, convaincre ses partenaires européens qu'à eux-tous, ils doivent viser un objectif équivalent

L'argument de l'importance du déficit budgétaire interdisant de telles dépenses n'est pas recevable. Si nous étions en guerre, nous trouverions l'argent. Ici, il suffirait de quelques économies, certes douloureuses, dans les budgets de fonctionnement, complétées d'une faible augmentation de la fiscalité, pour faire face aux besoins. A titre de comparaison, en 2004, en France, les dépenses du budget général (prévisions, arrondies) sont de 283 milliards, les prélèvements obligatoires de 702, le déficit de 55 et le PIB de 1612. Ajouter à la dépense une vingtaine de milliards d'investissements scientifiques rentables à terme ne bouleversera pas les grands équilibres (d'autant plus que l'économie est en situation déflationniste). La seule difficulté est de trouver des gouvernements qui osent tenir ce type de discours à leurs électeurs, et qui se mettent d'accord à 25 pour gérer les budgets de recherche hors critères dits de Maastricht.

Par ailleurs, il ne s'agit évidemment pas de proposer que de telles sommes soient engagées sans perspectives précises. Celles-ci doivent être visibles par l'opinion publique, avec des retombées clairement évaluables sur 5 à 10 ans. C'est la raison pour laquelle nous proposons(4) une liste de grands équipements et de grands programmes, conjuguant recherche fondamentale et recherche appliquée, financements publics et financements privés : réseaux de supercalculateurs, réseaux de plates-formes de nanotechnologies et de biotechnologies, machines pensantes, ordinateurs quantique et à ADN, sans oublier évidemment ITER (voir la liste que nous avons établie, en appendice à notre Manifeste http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/grandsprojets.htm).

Note
(1) Le budget 2004 prévoit la création de 550 postes de chercheurs statutaires et de 550 CCD. Le collectif "Sauvons la recherche" demande à ce que figurent 1100 postes statutaires au budget (et non 550). Le gouvernement a alors proposé la création de 120 postes statutaires (chercheurs et ITA) supplémentaires ouverts au concours 2004 des organismes de recherche. Cette mesure jugée insuffisante a entraîné, le 9 mars dernier, la démission de quelque 976 directeurs d'unités et 1110 chefs d'équipes de leurs fonctions administratives.
(2) "Ainsi nous nous donnerons les objectifs et les moyens d’atteindre les 3 % du PIB en 2010 ce qui signifie un effort national, public et privé croissant, d’au moins 3 milliards d’euros supplémentaires d’ici la fin de cette législature " (voir communiqué).
(3) La comptabilité internationale des dépenses de recherche-développement est très complexe. Les comparaisons sont rendues difficiles d'une année sur l'autre et d'un pays à l'autre du fait d'une nécessaire évolution des termes de référence. Néanmoins, au niveau très global où nous nous situons dans cet article, les montants que nous évoquons ici peuvent être acceptés. Pour approfondir la question, le lecteur pourra se reporter au document publié par le ministère de la recherche: La place de la R/D dans l'activité économique, situation française en 2001 et estimation pour 2002, qui est joint ici en annexe (rap01ch1.pdf). Les chiffres pour 2003 et 2004 pourront être extrapolés sans grand risque d'erreur.
En ce qui concerne les dépenses françaises, on consultera la note de la Direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de la Recherche intitulée Dépenses de R/D en France en 2001, premières estimations pour 2002 (format pdf).
Les données concernant la recherche dans les pays de l'OCDE sont publiées sur le site de cette organisation. Voir notamment le pourcentage des dépenses en proportion du PIB à http://www.oecd.org/dataoecd/49/45/24236156.pdf
(4) Une observation s'impose au sujet de ces grands programmes européens. Nous ne pouvons pas du tout être d'accord avec le physicien Edouard Brézin, ancien président du CNRS, quand il affirmait, lors d'une conférence de presse à l'Institut Henri Poincaré (Le Monde 13/02/04, p. 23) ou à France-Culture le 12/02 : "Beaucoup de dépenses répondent à des choix politiques. Ce ne sont pas les chercheurs qui ont demandé des vols habités, le laser mégajoules ou ITER"… On connaît cet argument, qui est agité chaque fois qu'un grand programme ou un grand équipement est décidé par les pouvoirs publics, sur le plan national comme sur le plan européen. Il émane de tous ceux, statistiquement les plus nombreux, qui ne bénéficient pas directement des investissements concernés. On l'a déjà entendu, par exemple lors de la mise en place du CNES ou du CERN. Pourtant, sans ces deux organismes et leurs programmes de recherche, nous ferions piètre figure dans le monde de l'espace ou de la physique des hautes énergies. L'argument "envoyer l'homme dans l'espace ne sert à rien alors que des machines font aussi bien le travail", utilisé à l'époque avec démagogie par le ministre socialiste de l'Education et de la Recherche Claude Allègre, a contribué à tuer les vols habités européens, notamment l'avion spatial Hermès qui serait bien utile aujourd'hui. L'argument "Edouard Brézin" aurait pu tuer Ariane 5 et l'Airbus A 380 dans la mesure où ces programmes ont bénéficié de crédits de R/D que d'autres auraient bien voulu obtenir à leur place. Laisser indéfiniment aux Etats-Unis et aux Chinois le monopole des vols habités relèverait du suicide. Quant au nucléaire en général et à ITER en particulier, il faudrait être irresponsable pour se désintéresser d'opérations qui, bien qu'effectivement longues, à risques et coûteuses, ont fait et feront que l'Europe pourra survivre énergétiquement dans le monde de demain (si du moins les négociateurs européens ne cèdent pas devant les Etats-Unis et le Japon en ce qui concerne ITER).
Certains chercheurs répondront qu'avec des crédits bien moindres, ils peuvent contribuer, discipline par discipline, à faire avancer la science autant que les grandes machines. Einstein n'avait pas coûté cher à la Suisse en son jeune temps. Ce n'est pas faux, notamment dans les sciences humaines et sociales. Mais, à l'inverse, condamner les programmes publics à long terme parce qu'ils sont "grands" c'est-à-dire ambitieux, serait totalement contraire à ce que devrait être la morale de la recherche scientifique. Celle-ci doit en effet viser l'avenir, viser aussi ce que les actions plus quotidiennes ne peuvent obtenir, c'est-à-dire la visibilité auprès de l'opinion publique avec le franchissement d'effets de seuils susceptibles d'être compris et de susciter l'enthousiasme.

On lira dans ce numéro, à la date du 2 mars, un compte-rendu des débats menés au Cabaret Sauvage par France-Culture et relatifs à l'avenir de la recherche.


Retour au sommaire