Retour au sommaire
Article
Questions
évoquées et non évoquées sur le
forum de France-Culture consacré à l'avenir
de la recherche
par Jean-Paul Baquiast
2 mars 2004
Voici
une brève analyse des principaux thèmes évoqués
par les internautes dans le Forum ouvert par France Culture
sur l'avenir de la recherche http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2004/recherche/index.php
(à la date du 1er mars au soir)
En accompagnement du débat au Cabaret Sauvage le 28
février 2004, parfaitement conduit par Julie Clarini
et Dominique Rousset.
On
lira aussi ci-dessous le compte-rendu de la
manifestation réalisé par Jean-Claude Empereur,
qui y assistait
Un rapide balayage de la centaine de messages mis en ligne
sur le site fait apparaître les thèmes suivants,
dont certains nous paraissent appeler un commentaire,
proposé en bleu.
Les
difficultés quotidiennes des chercheurs, la précarité,
l'expatriation et le retour, etc.. On rangera dans cette catégorie
la demande, ultra-justifiée, de budgets (si possible
en hausse régulière) sur 5 à 10 ans,
sans a-coups d'une année sur l'autre et n'imposant
pas des procédures administratives excessivement lourdes.
Les
questions récurrentes diverses, n'appelant pas
non plus de commentaires : l'expérimentation animale,
les OGM, l'absence d'autocritique et de contradicteurs dans
les débats sur la science, l'hostilité congénitale
de la droite pour les chercheurs, le gaspillage des crédits
de fonctionnement par les frais de mission des grands patrons,
l'hostilité des seniors pour les jeunes à idées,
etc
Les
grandes questions :
La
transparence et l'évaluation : on ne sait pas ce que
font les laboratoires, à quoi ils utilisent leurs moyens,
quels sont leurs projets actuels, que souhaiteraient-ils faire
s'ils avaient davantage de moyens. Il
s'agit d'un aspect particulier de l'évaluation, qu'on
appellera l'évaluation citoyenne et plus généralement
la communication avec la société. Nous avons
ici plusieurs fois constaté le manque de bonne volonté
des laboratoires à faire connaître ce qu'ils
font et voudraient faire. Avec l'Internet, ce serait pourtant
facile. On ne peut pas parler d'Etats Généraux
de la recherche si on ne dispose pas d'un état des
lieux précis montrant ce que font les gens, ainsi que
de bilans réguliers coûts-résultats. On
ne peut pas non plus intéresser les médias à
ces questions sans un effort constant pour aller au devant
d'eux.
La publication des résultats. On
rejoint là la question de l'évaluation professionnelle.
Par exemple, il est quasi impossible de connaître les
résultats et les suites des appels d'offre lancés
par les grands organismes, notamment le CNRS. C'est absolument
anormal.
Le
poids écrasant de l'édition scientifique anglo-saxonne.
Ceci ne pourra pas être contré
sans l'effort de communication évoqué ci-dessus,
y compris sous forme de pre-print sur Internet.
L'enseignement
des sciences. La question a été
peu évoquée. Elle est essentielle, à
commencer par le secondaire. Dans l'université, la
question de savoir si le chercheur doit enseigner se pose
également. On peut penser que le manque de goût
(cachée par l'argument du manque de temps) des chercheurs
pour l'enseignement est un aspect particulièrement
dangereux de leur manque d'intérêt pour la communication.
Un aspect particulier a été évoqué,
celui de la formation des étudiants du tiers-monde.
Celle-ci pourrait se faire de plus en plus en travail partagé
via Internet.
Faut-il s'inspirer ou non des méthodes de gestion des
Etats-Unis ? (faire un simple copié-collé, propose
un intervenant). Il vaudrait mieux,
dans certains cas, le faire plutôt que de ne rien changer
du tout.
Questions diverses :
- Le poids du CNRS dans l'attribution des contrats de recherche
sur appel d'offre, défavorisant les labos universitaires.
- La part insuffisante faite aux sciences sociales et humaines.
- Le désintérêt des entreprises françaises
pour la recherche fondamentale, lesquelles en reportent toute
la charge sur l'Etat, quitte à se garder les retombées
bénéficiaires.
- Mieux associer l'inventeur aux revenus du brevet (Voir sur
ce site l'interview de Pierre Potier http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/nov/potier.html).
Questions non évoquées :
- La réforme de la tutelle, la
nécessité ou pas d'un grand ministère
détaché de l'éducation nationale. A qui
le rattacher ? Le Premier ministre ?
(voir aussi Pierre
Potier).
- Les grands programmes susceptibles d'éviter la dispersion
des crédits et chercheurs.
- La déshérence des grands équipements,
non traité sauf 1 message signalant le risque d'abandon
du programme Orphée-LLB de Saclay (accélérateur).
- Les perspectives de la recherche européenne proprement
dite (PCRD) ou des coopérations entre laboratoires
français et européens, notamment au sein de
grands programmes.
- La recherche militaire.
- Le poids et les formes parfois non soupçonnés
de la domination américaine dans tous les domaines,
et surtout dans les sciences émergentes.
Nous
estimons que si ces questions majeures ne sont pas abordées
dans de futurs Etats-Généraux de la recherche,
ceux-ci perdront une grande partie de leur intérêt.

NB: France-Culture
propose également un débat citoyen sur les sciences
que nous ne commentons pas ici. Voir http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/science_culture/forum_participer.php?emission_id=10000016&forum_id=50110208
France
Culture
" L'avenir de la recherche"
Compte-rendu
par Jean-Claude Empereur
02/03/04
Après-midi exceptionnel, samedi dernier, avec l'émission
de France Culture animée de main de maître par
Julie Clarini et Dominique Rousset, depuis le Cabaret Sauvage
de La Villette (www.franceculture.com).
Au cours
des tables rondes programmées "non stop"
de 13h 30 à 18h 30, se sont succédés
quelques grands noms de la recherche et de l'enseignement
: Etienne-Emile Beaulieu, Axel Kahn, René Frydman,
Jean-Jacques Salomon, Luc Boltanski, Alain Touraine, Claude
Huriet, Antoine Compagnon, Michel Broue, Didier Sicard, Alfred
Spria, etc
.
Etaient
présents également Claudie Haigneré,
Jean-Pierre Chevènement, Philippe Busquin ainsi qu''Alain
Trautmann, l'initiateur de la pétition des chercheurs
"Sauvons
la recherche".
Des débats
qui se sont déroulés durant cet après
midi très dense, on peut tirer les remarques générales
suivantes :
Le
mouvement actuel va bien au-delà d'une simple revendication
statutaire ou budgétaire. La quasi totalité
des participants, quelles que soient leurs origines, ont souligné
qu'il s'agissait d'un problème de fond. Pour eux, l'avenir
de la société européenne est en cause.
La
France et l'Europe sont en train de "décrocher",
aujourd'hui, vis à vis des Etats-Unis, demain du reste
du monde : Chine, Japon, etc..
Sans recherche fondamentale, il ne peut y avoir de croissance
durable. L'Union européenne doit définir une
stratégie mais les pays européens seuls ou en
constituant des groupes pionniers dans tel ou tel domaine
doivent contribuer aussi à l'effort. Niveau européen
et niveau national doivent se compléter.
Sans
initiative publique forte et continue, relayée ensuite
par le secteur privé, il ne peut y avoir de développement
de la recherche fondamentale. Grâce à leurs agences
de moyens et en particulier à la NSF, qui doit être
considérée comme un modèle, les Américains
pratiquent avec succès cette politique depuis longtemps.
L'approche
par grands programmes mobilisateurs est indispensable.
Un
effort sans précédent en faveur de la culture
scientifique et technique doit être engagé en
particulier en France, pays qui depuis de longues années
développe une culture de défiance à l'égard
de la science, des scientifiques et des chercheurs.
Il
ne faut pas séparer la science de la technologie. Les
deux sont étroitement liées dans les sociétés
modernes. Elles sont les deux éléments d'un
système complexe qui commande l'évolution de
la société.
Il
est à craindre que la conception européenne
du principe de précaution n'entrave très fortement
la recherche, en particulier dans un domaine essentiel comme
celui des cellules souches.
Il
convient de protéger les budgets de recherche des aléas
de la conjoncture. A cet égard, il est essentiel de
les soustraire aux contraintes du pacte de stabilité.
La
dimension européenne est indispensable au niveau des
grandes avancées et des grands programmes pour des
raisons de taille critique. Le problème du "décrochage",
à l'exception de quelques pays de l'Europe du Nord,
n'est pas propre à la France, il est celui de l'ensemble
de l'Europe.
Il
est impératif que soit mis en place au niveau européen,
un réseau d'excellence, englobant nos meilleurs centres
de recherche et universités.
Sans volonté politique, rien ne peut se faire. Celle-ci
fait aujourd'hui cruellement défaut.
Enfin, il est à noter que tout au long de cette émission,
de très nombreux intervenants, de sensibilités
très diverses, se sont référés
au colloque de Caen (1956) et à la politique du Général
de Gaulle.
La conclusion
à tirer de cette rencontre d'un intérêt
exceptionnel, est que nous sommes au commencement d'un mouvement
de fond qui concerne la société tout entière,
et qui n'en n'est qu'à ses débuts.
La période
est critique, une grande politique européenne s'impose.
Comme d'habitude, dans ce genre de situation, la France doit
en être l'initiatrice.
Un affichage
clair et très volontariste s'appuyant sur de grands
programmes mobilisateurs et la mise en oeuvre de moyens financiers
et humains de grande ampleur est un impératif absolu
pour les gouvernements européens, et français
en particulier. Parallèlement, on doit de toute urgence
réconcilier les Français avec la science et
la technologie. C'est toute une culture qu'il faut reconstruire,
à l'école, à l'université et dans
l'opinion.
Un
débat d'un tel intérêt appelle une réflexion
de fond
Il me
semble que considérant l'ampleur du problème
posé, tant au niveau de la France qu'à celui
de l'Union Européenne, en particulier devant la mise
en évidence de sa double dimension, sociétale
(quelle société européenne voulons-nous
?) et géopolitique (quelle place pour l'Europe réunifiée
dans un monde multipolaire émergent ?), la France et
son gouvernement doivent résoudre le problème
"par le haut".
Dans cette
perspective, il est urgent, au niveau européen de lancer
une réflexion et de formuler des propositions ambitieuses
de nature à garantir, face au décrochage technologique
de l'Europe par rapport au reste du monde, la puissance, l'indépendance
et la souveraineté nécessaires à la survie
d'une société libre ainsi qu'à la préservation
de ses valeurs et de son modèle.
La souveraineté
technologique est devenue pour les Européens un impératif
absolu.

Retour au sommaire