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Editorial

L'Europe doit aller sur Mars indépendamment des Etats-Unis
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
28 janvier 2004

Depuis le début de sa parution nous avions écrit dans la Revue Automates-Intelligents qu'il fallait à l'Europe plusieurs grands projets fédérateurs, le plus important et le plus significatif devant être l'envoi d'une mission habitée sur Mars. Nous ne pensions pas à une participation européenne plus ou moins marginale à un programme américain, mais à une opération entièrement européenne, comportant le cas échéant la participation d'autres pays, comme la Russie.

Le volcan Olympus, le plus haut sommet de la planète rougeConnaissant bien la question de l'exploration martienne, grâce notamment à nos contacts avec l'association Planète-Mars, branche française de la remarquable Mars Society, nous ne sous-estimions pas les difficultés, les coûts et les délais d'une telle ambition. Mais il ne fallait pas être grand stratège pour en évaluer les retombées, immenses. D'abord, un tel projet ne pourrait que "booster" les très nombreuses sciences et technologies concernées, où l'Europe a de très bons atouts mais qui manquent aujourd'hui de perspectives de développement et de commandes. Un projet Mars aura des effets immédiats dans ce domaine. Dès maintenant, comme nous l'avons montré en ce qui concerne les robots évolutionnaires, précurseurs et compagnons incontournables de l'homme dans l'espace, des recherches et réalisations concrètes pourraient être engagées, concernant les lanceurs, véhicules, moteurs (notamment nucléaires), sources d'énergie, télécommunications, etc. On comprendra également que les développements en découlant intéresseront l'Europe de la défense, notamment l'Agence européenne de l'armement à créer.

Par ailleurs et surtout, programmer l'envoi d'un équipage européen sur Mars aura l'avantage de montrer aux citoyens européens que le Continent ne renonce pas - pacifiquement s'entend - à disputer aux Etats-Unis l'avance de plusieurs années qu'ils ont décidé de se donner ou de conserver dans les sciences et technologies stratégiques. Les affrontements qui ont eu lieu entre l'Union Européenne et l'Amérique sur le projet de positionnement satellitaire Galiléo ou ceux qui se déroulent actuellement concernant la place de l'Europe dans le programme ITER montrent bien qu'il ne sera fait aucun cadeau à l'Europe. Tout bras de fer dont nous ne nous donnerions pas les moyens technologiques sera chèrement payé. Les Etats-Unis trouveront des alliés dans des pays qui ne nous veulent pas particulièrement du bien, surtout si nous ne leur offrons aucune perspective de coopération. Pensons aujourd'hui au Japon…

Au-delà, nul ne devrait sous-estimer le rôle qu'un tel projet pourrait avoir auprès de la jeunesse européenne. C'est toutes choses égales d'ailleurs ce qu'ont bien compris les Chinois en mettant un "taikonaute" en orbite. Si nul ne réagit, le monde de demain, sur Terre comme dans le spatial, sera entièrement américain. Est-ce ce que veut l'Europe, sachant qu'évoquer sciences et technologies dit aussi culture et façon de penser ? Nos enfants et petits-enfants seront-ils condamnés à suivre passivement à la télévision la conquête de l'espace par d'autres qu'eux...

Le réveil américain

Nombreux sont ceux, notamment en Europe, qui s'imaginaient encore récemment que les Etats-Unis avaient renoncé à de grandes ambitions dans l'espace, confrontés au coût de la plate-forme internationale ISS et aux difficultés des navettes. Mais ceux qui comme nous signalaient que le réveil américain serait dur pour les ambitions européennes se voient aujourd'hui confirmés dans leurs propos. L'annonce en été 2003 d'une feuille de route au titre significatif "Renewed US Space Dominance", soutenue par le président Bush, avait alerté. Une partie de l'objectif d'aujourd'hui était déjà annoncée, notamment le fait d'utiliser la Lune pour développer les technologies spatiales et renforcer le partenariat entre la NASA et le Département de la Défense. Un programme conclu par l'envoi d'astronautes américains sur la Lune avant 2020, ainsi que l'installation d'une base lunaire permanente, procurera dès maintenant aux laboratoires et aux industriels un vaste champ d'études et de développements.

Aujourd'hui, on voit avec les annonces de George W. Bush concernant Mars que la Lune était, si l'on peut dire, considérée comme une mise en bouche. Elle servira surtout de plate-forme pour le débarquement, à plus long terme, sur Mars. Ce projet est présenté dans les mêmes termes que ceux qui avait été employés par Kennedy pour la conquête de la Lune en 1961. A l'époque, celle-ci s'inscrivait dans la compétition avec l'URSS. Mais quels sont maintenant les rivaux potentiels des Etats-Unis ? Il n'y en a pas, diront les fins stratèges européens. Donc ne prenons pas ces annonces au sérieux. Il s'agit de gesticulations pré-électorales. En fait, Bush et son administration voient beaucoup plus loin. Les rivaux potentiels sont l'Europe, la Chine et la Russie, susceptibles éventuellement de s'allier pour défier les Etats-Unis. Dans l'esprit de "dominance" qui est celui, non seulement du gouvernement républicain mais sans doute aussi d'une grande partie de la population américaine, il serait aussi dangereux de laisser l'initiative à ces concurrents "pacifiques" qu'il ne l'était de la laisser au pouvoir militaro-industriel soviétique à l'époque de Kennedy.

Il y a plus. Les républicains ont bien compris qu'un grand projet comme le projet martien est seul capable aujourd'hui de faire rêver la nation et d'unifier derrière l'administration l'ensemble des forces économiques et politiques. L'enjeu n'est donc pas qu'électoral. Il est presque messianique, comme un instant l'avait été le projet d'introduire la démocratie au Moyen Orient. Non seulement on veut unifier - voire pacifier - la nation derrière le gouvernement, mais on rêve d'unifier - voire pacifier - le reste du monde derrière les Etats-Unis. L'humanité tout entière confierait alors à la nation américaine la responsabilité de porter dans les décennies ou même siècles à venir ses ambitions cosmiques.

Dans ce domaine essentiel de l'effet d'annonce, les termes employés le 14 janvier par George W. Bush pour faire connaître les programmes lunaires et martiens des Etats-Unis ont quelque chose d'assez révoltant pour le reste de l'humanité. Nous irons sur Mars "parce que c'est dans la nature des américains d'explorer le monde et de repousser les frontières". Et nous alors, quelle est notre nature ? S'ériger en ambassadeurs de l'humanité dans le cosmos, via le déploiement des ressources scientifiques et technologiques qui sont les fruits d'une politique d'hyper-puissance, ne devrait pas être accepté.

Mais les opinions publiques à travers le monde, y compris en Europe, semblent trouver cela naturel. On le voit à travers l'attention donnée aux premiers pas sur Mars des robots de la Nasa Spirit et Opportunity. Les commentaires ironiques ne manquent pas concernant ce que l'on présente comme l'échec européen - échec qui évidemment n'en est pas un, puisque l'orbiteur Mars Express fonctionne parfaitement. Personne ne souligne par ailleurs que le budget de l'Agence Spatiale Européenne était au moins 12 fois moins important que celui de la Nasa.

Que feront dorénavant les européens en matière spatiale? Dans l'esprit d'atlantisme dénoncé par notre revue, beaucoup de bons esprits, parmi les plus influents en Europe, proposent déjà de rallier la bannière américaine en espérant bénéficier des retombées de son ambition martienne. Mais on peut être certain, comme cela s'est vu d'innombrables fois, qu'en échange du savoir-faire incontestable que les scientifiques et industriels européens apporteront, ils n'auront que de maigres contrats à attendre, et peu de pouvoirs de décision. C'est bien d'ailleurs ce qui s'est passé dans le cadre des programmes navettes et ISS, dont les Etats-Unis se préparent à signer l'abandon ou la mise en sommeil, pour raisons d'économies, au détriment de leurs partenaires. Si l'industrie aéronautique européenne avait espéré atteindre le niveau qu'elle a aujourd'hui en se proposant comme partenaire minoritaire de Boeing, on devine où elle en serait.

Doper l'ESA

Ceux qui comme nous se posent la question de l'avenir de l'Europe dans les sciences et technologies de puissance n'ont donc qu'une recommandation à : exprimer : que les gouvernements dopent l'Agence Spatiale Européenne (ESA) en portant ses crédits et ses effectifs à la hauteur de l'enjeu martien. Tous ceux qui ont approché l'ESA ont loué son professionnalisme, son profil d'excellence, sa bonne gestion. Mais les différences de moyens qui l'affectent par rapport à la Nasa sont atterrantes.

Pourtant l'ESA dispose d'un schéma martien, baptisé Aurora - que bien peu connaissent - qui devrait aboutir au débarquement d'une mission habitée vers 2030. Une première tranche de dépenses d'environ 1 milliard d'euros pourrait être engagée d'ici 2009. Mais comment l'ESA, avec un budget annuel de 2,8 milliards d'euros, pourrait-elle sérieusement concurrencer la Nasa forte de ses 12 milliards d'euros, budget qui devrait encore croître de 5% par an ces prochaines années ? De plus, au plan civil ou militaire, l'ESA n'aurait pas dans un tel programme l'acquis spatial considérable des Etats-Unis...

Est-ce à dire qu'il faudrait renoncer ? Non, absolument pas.
Ce que nous disons, c'est que les gouvernements européens, la Commission - appuyés par les citoyens - devraient décider dès maintenant de lancer et financer un programme martien compétitif sérieux, en prévoyant les budgets nécessaires. Faut-il envisager une enveloppe ? Certainement. Aujourd'hui, certains experts estiment à quelque 250 milliards de dollars sur 30 ans la part qu'aura a supporter le contribuable américain pour la globalité du projet martien. L'ESA, qui est plus économe et mieux gérée que la Nasa, pourrait peut-être se satisfaire des 4/5e de cette somme. Serait-ce trop cher payer pour mettre les Européens aux portes du cosmos ? Poser la question, c'est selon nous, y répondre.

Un éditorial significatif de Michel Schifres, dans le Figaro du 11 janvier, se terminait en disant que les Européens sont en face d'un choix crucial : choisir la rivalité avec les Etats-Unis ou l'union sous leur égide. Parler ainsi nous paraît dangereux, car impliquant la seconde branche de l'alternative. Nous dirons ceci autrement : ou bien l'exploration spatiale sera réalisée dans l'avenir sous l'égide d'une unique hyper-puissance, ou bien elle le sera dans le cadre de projets "multipolaires" à la fois concurrents mais capables de coopérer sur un pied d'égalité. C'est ce dernier choix que l'Europe devrait proposer au monde.

Pour en savoir plus
Le projet Aurora de l'ESA : http://www.esa.int/export/esaMI/Aurora/
Voir aussi More about Aurora :
http://www.esa.int/export/SPECIALS/Aurora/SEMZOS39ZAD_0.html


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