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ÉDITORIAL
L'indispensable
relance des sciences et des techniques européennes
Projet de manifeste
par Jean-Paul Baquiast, Alain Cardon et Pierre
Marquesteau
9 décembre 2003
[en réécriture constante]
Pourvue
d'une monnaie, de nouvelles frontières, d'une ébauche
de politique extérieure, d'un embryon de défense
commune, et bientôt d'une constitution, l'Union européenne,
cinquante ans après sa naissance, est en train de se
doter des principales institutions sur lesquelles pourrait
se fonder une souveraineté politique.
Mais
dans le même temps les Européens renoncent à
engager les programmes de recherche scientifique et de développement
technologique qui sont dorénavant les clefs de la souveraineté,
celle qui façonne le monde et qui changera radicalement
son avenir.
La plupart
des scientifiques, de toutes disciplines, le constatent chaque
jour avec un découragement croissant. Ils voient s'en
aller vers les Etats-Unis, le Japon et bientôt les autres
pays asiatiques, le meilleur des jeunes chercheurs formés
non sans mal dans nos universités. Il en est de même
des industriels, ceux du moins qui cherchent encore à
maintenir en Europe des centres de décision et des
laboratoires de recherche avancée.
Les acquis
incontestables des anciennes politiques industrielles et scientifiques
font encore illusion. On se félicite, à juste
titre, de l'Airbus, du TGV, de certaines compétences
dans les sciences de la vie et dans la recherche médicale,
de certains grands équipements comme ceux du CERN ou
des observatoires célestes.
Mais ceci
aveugle l'opinion, qui ne perçoit pas qu'aujourd'hui
la guerre se livre sur d'autres terrains, terrains où
nos concurrents ont décidé de se donner une
maîtrise absolue. Celle-ci par définition exclue
la coopération sur un pied d'égalité
avec d'autres. Ces terrains sont ceux des sciences que la
National Science Foundation américaine a nommé
en 2002, dans un rapport devenu un véritable acte de
foi en l'avenir, les sciences "émergentes et convergentes".
Le terme de sciences émergentes se comprend de lui-même,
sauf à préciser qu'aux Etats-Unis elles ont
émergé depuis au moins 15 ans. Celui de sciences
convergentes traduit un phénomène nouveau :
elles se fécondent les unes les autres dans un enrichissement
de type exponentiel.
De quoi
s'agit-il plus précisément ? D'abord des super-calculateurs
et des super-réseaux intelligents qui sont les outils
de base, non seulement de toutes recherches, mais aussi de
la guerre de l'information (information war) laquelle pompe
sans vergogne au profit de la puissance dominante les ressources
scientifiques, industrielles et culturelles du reste du monde.
Viennent ensuite les biotechnologies, sources de pratiquement
toutes les recherches en matière de santé humaine
et pour l'exploitation-conservation des milieux naturels.
Les nanotechnologies, qui coopèrent très étroitement
avec les biotechnologies, commencent pour leur part à
développer l'ingénierie des molécules
et bientôt des atomes, en ouvrant à la pratique
industrielle le vaste champ du quantique (que l'on pense à
l'ordinateur quantique). La robotique évolutive, dite
aussi des machines pensantes, s'attache pour sa part à
réaliser des entités artificielles qui seront
des auxiliaires ou même des précurseurs de l'homme,
dans tous les domaines où les moyens physiques et les
capacités de réaction intellectuelle de celui-ci
trouvent leur limite, comme en ce qui concerne l'exploration
planétaire Enfin, les sciences de la connaissance et
de l'apprentissage étudient la façon de valoriser
le cerveau humain associé aux réseaux, notamment
sur les plans de l'invention individuelle et collective. Elles
travaillent évidemment très étroitement
avec les neurosciences.
En
support des recherches nécessaires à ces sciences,
les Etats-Unis ont préparé un programme à
20 ans de grands équipements (utilities) qui fourniront
les ressources au calcul et à l'expérimentation,
ainsi qu'à la mise en réseau des connaissances,
dans la perspective de la convergence. On en trouve la liste
dans le rapport au Président remis par le secrétaire
au Commerce fin 2003. (voir http://www.science.doe.gov/Sub/Facilities_for_future/20-Year-Outlook-screen.pdf).
Dans
la plupart des cas, il s'agit de sciences et technologies
duales, c'est-à-dire utilisables tant au plan civil
que militaire. Encore ne mentionne-t-on là que ce qui
fait l'objet d'une large communication, notamment sur Internet.
Mais parallèlement des programmes sous contrôle
du Pentagone, couverts par le secret (classified), visent
à réaliser les systèmes d'armes du futur.
On soupçonne actuellement l'existence d'un tel programme
dans le domaine des assembleurs
moléculaires, capables de générer
des entités physiques nanométriques dotées
d'une forme de vie proche de celle des virus, et bien plus
agressives potentiellement.
Dans toutes
ces recherches, le travail des scientifiques est étroitement
associé avec celui des industriels qui se chargent
de réaliser et mettre sur le marché, dans des
délais courts, des produits et savoir-faire disposant
de plusieurs années d'avance. On n'en fera pas la liste
ici. Toutes les industries et tous les services sont pratiquement
concernés.
Ce
qu'il faut retenir, c'est que ces développements sont
toujours peu productifs de bénéfices à
court terme. Ce ne seront donc pas, quoi qu'en disent les
chantres du libéralisme et du profit les entreprises
qui feront l'essentiel des investissements. Ceux-ci ne sont
réalisés que dans le cadre d'une volonté
de puissance géopolitique, militaire mais aussi et
très largement civile, impulsée et financée
par l'Etat. Il faut donc faire appel aux financements publics
visant le long et parfois le très long terme, sans
perspective de retour direct immédiat. Mais la position
des Etats-Unis confrontés au reste du monde s'en trouve
constamment renforcée, ce qui leur permet notamment
de continuer à drainer la matière grise et les
valeurs ajoutées produites sur les autres continents.
L'Europe
se rend-elle compte de tout ceci ? A-t-elle un horizon ou
tout simplement offre-t-elle une perspective collective dans
ces domaines?
Elle semble souffrir de deux handicaps majeurs :
le premier est le manque de compétence scientifique
des personnels politiques et des décideurs économiques,
qui se répercute sur les citoyens et notamment les
contribuables. On ne connaît généralement
même pas ce que signifient les sciences et technologies
émergentes auxquelles nous venons de faire allusion.
Quand certains en ont une vague intuition, ils en n'en parlent
que sous l'angle des dangers possible, exaspérant le
désormais inévitable principe de précaution
qui sert principalement d'excuse pour ne pas se remettre en
cause. Les nouveaux entrants dans l'Europe des 25 sont paradoxalement
mieux informés des enjeux. Mais comme nos laboratoires
et industries de l'ouest européen ne leur offrent pas
de perspectives, ils se tournent vers l'Outre-Atlantique.
le second handicap est d'un autre ordre mais sans doute plus
grave : les décideurs et opinions européennes
n'ont pas encore compris qu'il leur fallait, certes sans "entrer
en guerre" avec les Etats-Unis, remettre en cause la
relation de subordination qui a fondé pendant 50 ans
l'Atlantisme. Face à l'ex-URSS, le parapluie américain
a été effectivement indispensable. Mais le monde
est devenu très différent. De nouveaux dangers
sont apparus, résultant notamment de la dégradation
des environnements et de l'accroissement des inégalités,
dont le terrorisme n'est qu'un sous-produit. Parallèlement,
de nouvelles alliances peuvent être explorées,
avec la Russie et les pays asiatiques en particulier. Or les
Etats-Unis, s'enfermant dans l'absolutisme de l'hyper-puissance,
sont en train de se couper de ce monde en devenir. Si les
européens renoncent à gérer de façon
autonome les risques et les opportunités, laissant
les Etats-Unis définir seuls les valeurs de ce que
l'on peut encore appeler l'Occident, ils n'existeront plus
aux yeux du reste du monde. Bien pire, devenus le ventre mou
de l'Atlantisme, ils seront les premiers à subir les
réactions aux abus de position dominante de celui-ci.
Pourtant,
aucune décadence n'est irréversible, si elle
est soignée à temps. Dans le domaine des sciences,
des techniques et de l'industrie, l'Europe peut encore sortir
de la dépendance atlantique, pour s'affirmer comme
puissance autonome. Il ne s'agira pas de s'opposer aux américains
en permanence, mais de ne plus leur laisser conserver, dans
tous les domaines stratégiques, une avance telle qu'aucune
coopération équilibrée ne devient possible.
Puissance et indépendance scientifiques seront le terreau
qui nourrira demain, si les générations du vingt
et unième siècle le comprennent, l'indispensable
énergie qui mobilisera l'espérance européenne.
Mais la puissance et l'indépendance ne se décrètent
pas. Elles se construisent.
Ce
manifeste, contrairement à ce que l'on pourrait penser,
n'est pas en premier lieu un plaidoyer de plus pour l'augmentation
des crédits de la recherche, que ce soit aux plans
nationaux ou européens. Cette augmentation s'impose
évidemment, mais elle ne pourra seule assurer le décollage.
On verra se poursuivre l'émiettement des ressources
connu depuis bientôt trente ans. L'Europe doit désormais
adopter des principes de développement radicalement
différents, tenant compte de la variété
de ses ressources intellectuelles et humaines, tenant compte
de la variété de ses ressources intellectuelles
et humaines.
Seuls,
sur le modèle de ce que font pour leur compte les Etats-Unis,
de grands programmes scientifiques, soutenus par de grands
équipements, montreront à tous que l'Europe
veut compter encore dans le monde de demain. Mais ils devront
exploiter systématiquement les possibilités
de l'intelligence internationale en réseau, au plan
intra-européen comme avec les pays voisins et ceux
du Tiers-monde.
C'est
dans cet esprit de coopération qu'ont déjà
été obtenus les succès de l'industrie
aérospatiale et satellitaire européenne ou ceux
de la physique des hautes énergies. C'est dans cet
esprit qu'il faut dorénavant mener les grands programmes
du 21e siècle, la mise au point des énergies
de fusion, le retour sur la Lune et l'exploration de Mars,
la conquête de la machine pensante - et parallèlement
une meilleure compréhension de ce que sont la vie sur
Terre et les exigences de sa conservation.
Comment
procéder dorénavant ? Les difficultés
que rencontre actuellement le programme Iter (voir
notre article) sont significatives de ce qu'il ne faut
plus faire. L'Europe à elle seule ne peut s'opposer
aux Etats-Unis dès lors que ceux-ci ont décidé
qu'Iter ne pouvait leur échapper. Mais l'Europe, comme
d'ailleurs la Russie, ne peuvent accepter de renoncer à
un savoir-faire d'excellence, acquis depuis trente ans, ni
aux retombées espérées. La solution qui
s'esquisse, proposée par l'Europe, pourrait être
exemplaire. Chacun des ensembles géopolitiques ou des
pays voulant participer au projet mobiliserait ses ressources,
dans le cadre d'un programme distribué sur la Terre
entière. Les pôles de compétence régionaux
qui en résulteraient, en Europe, en Russie, en Asie
et aux Etats-Unis entretiendraient les relations à
la fois de concurrence et de coopération indispensables
à des découvertes intéressant l'humanité
tout entière.
Pour ce
qui concerne l'Europe, il lui faudra d'une part se résoudre
à investir significativement des les domaines jusqu'ici
abandonnés aux américains. Mais il lui faudra
aussi apprendre à collaborer en interne, pour éviter
de perdre des années en négociations oiseuses,
comme ce fut le cas concernant le lancement du programme de
positionnement satellitaire Galiléo, destiné
à ne pas laisser aux Etats-Unis le monopole du GPS
dans un domaine aux multiples retombées.
On peut
penser que les outils de la coopération européenne,
bien que différents au cas par cas, pourraient s'inspirer
du modèle de ces agences dont la réputation
d'excellence n'est plus à faire : le Centre Européen
de Recherche Nucléaire ou l'Agence Spatiale Européenne.
Mais les exemples réussis de la coopération
industrielle, dans le cas de Airbus ou d'Arianespace, sont
aussi à reprendre - notamment quand il s'agira de réaliser
les grands programmes militaires nécessaires à
l'indépendance de l'Europe.
On demandera
: qui paiera ? Mauvaise question répondant à
un mauvais réflexe. L'Europe, deuxième puissance
économique du monde, peut payer. Mais les intérêts
qui s'y expriment au plan politique veulent continuer à
bénéficier seuls de ses ressources. Si des volontés
politiques fortes s'exprimaient au contraire en faveur des
grands projets évoqués ci-dessus, ou d'autres
analogues, l'argent affluerait de partout, y compris du reste
du monde.
Nous
voudrions par ce Manifeste commencer à créer
un mouvement d'opinion, qui pourrait s'appuyer sur des propositions
ou même des dossiers susceptibles de montrer à
tous la faisabilité et l'intérêt d'une
politique de puissance européenne dans les domaines
scientifiques, technologiques et industriels. Nous établirons
prochainement une procédure de discussion sur Internet
permettant de recueillir des idées et propositions,
qu'il restera à faire connaître aux médias
et aux hommes politiques.
Les élections,
qu'elles soient européennes, nationales ou locales,
doivent être dès maintenant l'occasion de poser
aux candidats la question de savoir s'ils perçoivent
de tels enjeux et ce qu'ils proposent pour y répondre.
janvier 2004