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Pour un ITER européen
Jean-Paul Baquiast et al. 21/12/03

Voir aussi notre projet de manifeste dont la question d'ITER illustre hélas
parfaitement la pertinence


Dessin d'artiste d'ITERLe délai supplémentaire, mi-février, demandé par les négociateurs du programme ITER* le 20 décembre 2003, afin de continuer à négocier l'accord sur le lieu d'implantation, Europe ou Japon, nécessite une interprétation politique mais aussi la préparation d'une riposte offensive.

Comprendre ce qui se passe

Ce que certains pourront ressentir comme une gifle à l'Europe doit être interprété, hors de toute réaction affective, de différentes façons.

Officiellement, pour les négociateurs, la discussion des avantages respectifs du candidat Européen Cadarache et du candidat Japonais Rokkasho-Mura n'a pas été suffisamment approfondie. Tout en reconnaissant sa déception, la délégation française, menée notamment par la ministre de la Recherche Claudie Haigneré et le parlementaire Pierre Lellouche, ne veut pas dramatiser (cf. communiqué http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/reportiter.htm). Il est logique que le Japon, dit-on, fasse valoir tous les avantages de son site, défendu bec et ongles par le représentant Japonais Hiroyuki Hosada.

Le site de Cadarache bénéficie du soutien de l'Europe ainsi que de celui de la Russie et de la Chine (mais il ne semble pas, sauf erreur, que l'Union européenne se soit exprimée très fortement dans la réunion de Washington, bien que tous les ministres aient été présents ou représentés, ainsi que le Commissaire Philippe Busquin et Letizia Moratti, présidente du Conseil européen). Ces soutiens sont légitimes. La Russie, qui a porté la flamme du tokamak pensant 30 ans, la Grande Bretagne dont le réacteur européen expérimental Joint European Torus (voir http://efrw01.frascati.enea.it/Documents/Presentations/PDFfiles/JET-Slides.pdf) a donné toute satisfaction, et la France, qui tant à Marcoule qu'à Cadarache, a toujours participé au développement des programmes de fusion, sont en droit de revendiquer, scientifiquement comme économiquement, un droit historique et moral d'implantation à Cadarache.

Le site japonais n'est pas dépourvu d'attraits, au plan scientifique ni même géographique, comme on a eu trop tendance à le penser en France. On ignore trop souvent ici, par ailleurs, la volonté inébranlable des Japonais, malgré des crises économiques et financières superficielles, de devenir les meilleurs (ou tout au moins les seconds, presque à égalité avec les Américains) dans les sciences émergentes, robotique, énergies, espace.

Reste la position des Etats-Unis, qui jouent actuellement de toute leur influence, diplomatie de puissance et dollars à l'appui, sur le Japon, la Corée du Sud et probablement la Chine (le Canada s'étant retiré). Pendant 30 ans, les Etats-Unis, sous la pression notamment des lobbies du charbon, du pétrole et du nucléaire conventionnel, s'était apparemment désintéressés des perspectives de la fusion. Le réveil s'est fait il y a deux ans, avec la prise de conscience de la raréfaction des ressources en combustibles fossiles et d'un besoin grandissant en énergie électrique nucléaire propre, notamment dans la perspective de la généralisation de l'hydrogène dans les 20 prochaines années. La présidence a clairement placé la fusion dans ses priorités, ce que vient de confirmer le rapport que nous avons cité du département de l'énergie en date de décembre 2003 (http://www.science.doe.gov/Sub/Facilities_for_future/20-Year-Outlook-screen.pdf), dans lequel ITER y est nommé en priorité n°1. Il était naïf de penser que les Américains allaient laisser ce grand projet leur échapper, au profit de l'Europe. On dira que le projet ITER sera international, et que tous les partenaires, USA compris, pourront y participer, aussi bien à Cadarache qu'au Japon. Mais le rapport précité du DOE explique bien que si les grands équipements scientifiques ne sont pas situés directement en territoire américain ou sous leur influence directe, ils perdent une partie de leur intérêt dans la conquête de l'intelligence mondiale. La timidité du Congrès, ayant refusé il y a quelques années de financer un équivalent américain du grand collisionneur à hadrons du Cern, à Genève, fait encore des vagues. A défaut de pouvoir revendiquer - ce qui aurait été jugé sans doute un peu fort de café - une implantation américaine pour ITER, ils se rabattent de toutes leurs forces sur la candidature Japonaise, sachant bien que, pour longtemps encore, ils seront chez eux dans l'Archipel, tout au moins pour ce qui concerne les hautes technologies.

Un pôle ITER Japon-USA fera par ailleurs apparaître au monde entier le déclin scientifique de la vieille Europe, ce qui n'est pas son moindre avantage dans la perspective de la chasse aux cerveaux. Manifestement, la Corée du Sud a déjà bien compris de quel côté se trouvait son avantage. Quant à la Chine (voire la Russie), on peut espérer que pour des raisons d'indépendance politique, elles maintiendront leur soutien à l'implantation Cadarache, mais rien n'est moins sûr. La diplomatie du dollar n'a pas dit son dernier mot, là non plus.

Un programme ITER européen

Que peut donc faire l'Europe, et notamment le gouvernement français qui a la lourde responsabilité de jouer le champion européen dans ce dossier exceptionnel ?

Aujourd'hui même, on attendrait une réaction forte de Jacques Chirac. A quoi bon défier publiquement les Etats-Unis devant l'ONU sans accepter de devoir l'affronter sur son terrain un jour. Ce terrain, ce sont les sciences et les technologies. En 1938, il s'était trouvé un général de blindés, Charles de Gaulle, pour mettre en garde contre les nouvelles stratégies allemandes concernant les Panzer....
On attendrait également une réaction forte du Commissaire européen Philippe Busquin, explicitant les enjeux importants qui se décident ici.

Et si le consortium ITER choisit définitivement, avec l'implantation Japonaise, la domination américaine, quelle attitude prendre, tant en France qu'en Europe ? Il ne servirait à rien de récriminer et de pleurnicher face à ces "méchants Américains". On peut espérer sauver les meubles en envoyant le plus de techniciens et de moyens possibles au Japon…ceux du moins qui accepteront de s'expatrier…

Alors, la seule attitude encore jouable ne serait-elle pas, sans fermer définitivement la porte à la coopération internationale, de décider, au plan européen et russe (avec la Chine si celle-ci s'y rallie) de poursuivre un programme ITER concurrent, à partir de Cadarache, du Jet et d'autres laboratoires européens très mobilisables ?

Folie, dira-t-on ? Trop Cher ! Mais c'est de la plaisanterie. Le coût du projet ITER actuel est estimé sur 30 ans à quelque 30 milliards d'euros, que compenseront d'inévitables retombées. Cette somme sur 30 ans, répartie entre 3 partenaires minimum, correspond à 350 millions d'euros/an, à ventiler pour ce qui concerne l'Europe entre plusieurs partenaires intra-européens. Qu'on ne dise pas que l'Europe ne peut pas affronter cette dépense, quitte à économiser dans certaines consommations stupides dont elle est si friande. Va-t-on se faire à nouveau piéger comme on l'a été avec le GPS (Global Positioning Satellite System). Les Américains, maîtres du projet GPS et de ses retombées innombrables, ont retardé pendant dix ans la mise en place du système rival européen Galiléo. L'Europe vient de décider de s'y atteler, mais il lui faudra atteindre au moins 5 ans pour devenir compétitive (sans parler de la nécessité de faire face à un GPS américain nouvelle génération aujourd'hui activement préparé).

Solution de repli ?

Les négociateurs européens vont bien sûr maintenir la pression sur le consortium en vue d'une décision favorable à Cadarache en février (dernier délai acceptable). Mais au cas contraire, ne faut-il pas aussi préparer d'urgence, notamment au plan diplomatique, une position de repli parfaitement jouable, qui serait celle d'un ITER européen ? Une compétition entre un programme nippo-américain et un programme russo-sino-européen serait d'ailleurs très rationnelle, ne fut-ce qu'au plan scientifique et technologique. C'est comme cela, dans la multilatélarité et la concurrence, que devrait aller le monde des sciences émergentes aujourd'hui.

* ITER : International Thermonuclear Experimental Reactor, projet international destiné à démontrer la possibilité scientifique et technologique de la production d'énergie par la fusion des atomes.

Iter, site officiel http://www.iter.org/
Cadarache http://www.iter.gouv.fr/



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