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ARTICLE
Questions
de subjectivité animale
par
Michel Jean Dubois michel-jean.dubois@upmf-grenoble.fr
Université de Grenoble II
Laboratoire d'éthologie
UFR de Sciences Humaines et Sociales
BP 47X, 38040 GRENOBLE cedex 9
4 décembre 2003
Michel-Jean Dubois est Docteur en Psychologie Animale
(Université Paul Sabatier de Toulouse)
Enseignant Chercheur en Ethologie (Université
Pierre Mendés France de Grenoble)
Ses travaux de recherche ont porté sur différents
modèles d'étude, humains et animaux,
en France et au Brésil. Il a travaillé
sur des primates humains et non-humains lors d'un
séjour post-doctoral à l'Université
Fédérale du Pará (Brésil),
sur les herbivores sauvages (Institut de Recherche
sur les Grands Mammifères de Toulouse) et domestiques
(Pôle d'Agronomie de Rennes), et plus récemment
sur les poissons électriques à l'Université
de Grenoble.
La prise en compte de la situation sociale et spatiale,
et de manière générique, l'importance
accordée aux lieux (qui font intrinsèquement
partie de l'activité cognitive), caractérisent
la grande majorité des études qu'il
a menées. La démarche part du principe
que le contexte spatial au sein duquel l'activité
cognitive se développe n'est pas un simple
" circonstance " car il fait partie intégrante
de cette activité. Le comportement étudié
renvoie forcément à une situation que
l'on doit assimiler au contexte immédiat dans
lequel il s'insère, mais également à
l'ensemble des patterns spécifiques (monde
propre, caractéristiques sensori-motrices),
et contextuels (sur le plan social et spatial) en
rapport avec l'activité qui est déployée.
Mots-clés de la démarche : Umwelt,
phénoménologie, approche située,
boucle émission-perception, psycho-éthologie,
codépendance,
Il a publié de nombreux articles dans des revues
françaises et étrangères et présenté
ses travaux dans différents colloques. Il a
également participé aux ouvrages collectifs
ci-dessous :
DUBOIS, M., JOACHIN, J., MAUBLANC, M.L., SPITZ, F.
ET VALET, G. 1995. Interactions between wild ungulates
and Mediterranean degenerate forests: local and global
approach in the South of France. In: F. Romane
[Ed.] Ecosystem Research Reports 19, Sustainability
of Mediterranean Ecosystems, Office for Official Publications
of the European Communities, Bruxelles, Belgique,
pp: 135 - 147.
DUBOIS, M., LE PENDU, Y., SICILIANO, G. ET MOINARD,
C. 1997. L'autre de l'animal dans le cadre d'une
approche phénoménologique. In: G.
Théraulaz et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation
et Comportement. Coll. Systèmes Complexes;
Editions Hermès, Paris, pp: 49 - 60.
GERARD, J.F., DUBOIS, M., LE PENDU, Y. ET GUILHEM,
C. 1997. Mondes émergents et évolution
des systèmes vivants. In: G. Théraulaz
et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation et Comportement.
Coll. Systèmes Complexes; Editions Hermès,
Paris, pp: 235 - 252.
DUBOIS, M. 2004. L'enracinement spatial des comportements
chez les ongulés et les primates. Recherches
Actuelles en Ethologie et Cognition Animale. Editions
L'Harmattan, à paraître.
GERARD, J.F., BIDEAU, E., MAUBLANC, M.L. ET DUBOIS,
M. 2004. Les systèmes vivants résolvent-ils
des problèmes ? Recherches Actuelles en
Ethologie et Cognition Animale. Editions L'Harmattan,
à paraître.
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Questions
Que puis-je connaître de l'animal qui me côtoie
ou que j'élève pour en vivre ? Apparemment tout.
J'ai pu lui donner quelque chose qu'il ne se donne pas, c'est
à dire un nom. Je peux le mener où je veux.
Je suis capable de décrire sa physionomie, d'en faire
la photo ou le portrait. Je peux aisément déterminer
son sexe, son âge, sa taille exacte, la couleur de ses
poils ou de ses plumes, le taux de croissance de ses cornes
ou de ses sabots, la tonalité de son hennissement ou
de ses aboiements, et certainement encore quantité
de choses. Je peux également m'intéresser à
ses activités, à sa démarche, aux autres
individus qu'il rencontre, à ceux qui viennent vers
lui ou au contraire le fuient. En observant ses habitudes
alimentaires, je peux savoir ce qu'il mange communément
et ce qu'il affectionne particulièrement.
Je peux le suivre partout, lui poser un émetteur radio
commandé et le traquer dans le moindre de ses déplacements.
Si le système est performant, ce devrait me suffire
pour croire absolument tout savoir de ce qu'il fait. Je peux
attendre qu'il veuille bien quitter sa niche et la visiter.
Je peux ainsi tout inspecter, tout inventorier, mesurer, et
installer un dispositif me permettant de l'observer et de
l'entendre quand il s'y retranche. Je peux adopter une attitude
où systématiquement j'enregistre et quantifie
ce qu'il fait à la seconde près. Je sais combien
de pas, combien de sauts, combien de coups de bec, combien
de battement d'ailes, combien de fois il relève la
tête, combien de kilomètres il effectue à
l'heure, à la semaine ou à l'année. Je
sais parfaitement décrire ses murs quand il rentre
en contact avec un congénère et s'il existe
des rituels particuliers, spectaculaires peut-être.
Je sais où il se cache quand il est poursuivi ou quels
ingénieux traquenards il tend à ses proies.
Je sais comment il copule, comment il se comporte avec ses
rejetons
etc. Avide d'en savoir encore davantage, je
peux tenter de me rapprocher de lui, et même de lui
parler comme à un ami qui n'entend pas. Je sais ainsi
s'il est réceptif, méfiant ou docile, téméraire
ou agressif. Je peux en faire un technicien, et avec l'aide
de dispositifs problématiques établir différents
critères permettant de juger de son degré d'intelligence.
S'il s'agit d'un grand singe, je peux être tenté
de l'humaniser et de lui apprendre le langage des signes.
Au bout du compte et au bout de centaines d'heures d'observation
laborieuses je peux avoir recueilli tant de données
rigoureuses, dans de si variés domaines qu'il m'est
loisible d'affirmer tout connaître de lui et de ses
conduites.
Cependant
Quelle que soit la puissance de mes moyens d'investigation,
il y a pourtant une chose que je ne peux pas affirmer. Et
cette chose, c'est tout simplement l'effet que cela lui fait
d'être lui et de se comporter ainsi qu'il le fait. Pour
savoir l'effet que cela fait d'être lui, il faudrait
que je prenne sa place dans son monde, non pas au sens d'une
chronique biographique mais au sens d'un point de vue irréductible
à l'inventaire exhaustif de ses conduites (Dubois,
2003). Que je parvienne non pas à découvrir
ce qu'il fait objectivement de mon point de vue, mais à
savoir ce que cela lui fait de faire ce qu'il fait, ce qui
effectivement n'est pas du même ordre. Et encore, pas
seulement ce qu'il fait, mais l'expérience de ce qu'il
voit ou entend, ce qu'il éprouve et ressent quand,
tel un cheval, il trotte dans une prairie. Il est difficile
de simplement imaginer ce que représentent pour un
bovin les directions qu'il emprunte quand dans un parc de
contention il doit successivement aller à droite, puis
encore à gauche, puis délaisser le couloir qui
monte à sa droite pour prendre celui qui file sur sa
gauche. Dans son monde, communément appelé Umwelt
(von Uexküll, 1956), il n'y a ni droite ni gauche, et
on peut légitimement s'interroger sur le contenu de
ce qui pour nous constitue le concept de direction. Pourtant
il apprend
Si je vois un taureau charger, je peux supposer que l'objet
de son comportement est un individu cible; et si je vois un
autre bovin se mettre à fuir; j'induis que son comportement
est lié à la charge de son congénère.
Si je m'intéresse au premier animal, j'imagine sa motivation
qui peut être liée à l'affirmation de
sa dominance territoriale. Ce faisant, je ne fais jamais qu'imaginer
quelles seraient mes motivations si j'étais à
sa place. Pour éprouver ce qu'il éprouve, il
faudrait que je parvienne à me faufiler en lui de manière
à l'habiter: que ses yeux soient mes yeux, que ses
quatre pattes soient mes deux jambes, que ce qu'il considère
être son territoire soit du même ordre que ce
que j'en conçois, que la texture de ce qui lui apparaît
m'apparaisse également et que l'état qui l'anime
m'anime. Or, c'est précisément tout cela qui
n'est pas possible car tout point de vue sur le monde est
irréductible à tout autre point de vue spécifique.
De ce fait, Wittgenstein était dans le vrai quand il
affirmait que si un lion pouvait parler nous ne pourrions
pas le comprendre.
Habiter d'une présence
sensible
Selon le point de vue fonctionnel, l'organisme et son environnement
sont deux entités indépendantes. L'environnement
est considéré comme une source de problèmes
que l'être vivant doit résoudre. Pour ce faire,
il doit extraire de son milieu les informations qui lui permettront
d'être performant afin de remplir son unique raison
d'être : la transmission de ses gènes (Dawkins,
2003). Le monde subjectif ne serait qu'un épiphénomène
vite évacué et ingénument circoncis aux
capacités perceptives ou " intellectuelles ".
Cependant, comme l'annonce justement Ferret (1993), la subjectivité
n'est pas dans le corps comme le lait dans le réfrigérateur.
Elle n'est pas incluse dans le corps mais forme plutôt
sa bordure et sa doublure. Cette singularité brouille
la distinction entre le sujet et l'objet. En fait, la subjectivité
questionne la relation entre ce qui est vécu et ce
qui lui donne un contenu, c'est-à-dire ce qui est perçu.
Les mécanismes de la perception ne sont pas susceptibles
de délivrer le sens de ce qui est perçu. La
perception est une fonction, l'opérateur de la fonction
perceptive, qui a pour spécificité de faire
" toucher " des objets, ou des formes, dans l'espace,
à travers des états individuels qui, à
ce titre, sont subjectifs et non spatiaux (Pradines, 1981).
Pour mieux faire apprécier l'ampleur du hiatus nous
utiliserons l'exemple de la chauve-souris. En effet, en dépit
du fait qu'il s'agit d'un mammifère, en cela phylogénétiquement
plus proche de l'espèce humaine qu'un oiseau par exemple,
quiconque a passé un moment à en observer sortant
d'un grenier sait ce que c'est d'être confronté
à l'étrangeté d'un mode de vie. Que pouvons
nous concevoir de son expérience perceptive essentiellement
basée sur l'émission d'ultrasons? Il n'y a aucune
raison de supposer qu'elle soit superposable à la nôtre.
Il serait tout aussi difficile à un extra-terrestre
d'appréhender notre point de vue et de comprendre ce
que nous faisons dans notre vécu de la perception des
arcs-en-ciel, des contrastes lumineux ou des nuages (Nagel,
1974).
Si ce qui est perçu affecte l'organisme, c'est que
sa sensibilité implique un rapport, sous la forme d'un
être-affecté par, et conséquemment de
l'être-affectable par. Pour être affecté,
il faut être touché, et pour l'être, il
faut que l'organisme offre quelque partie de lui-même
à quelque chose qui est hors de lui. Cette transaction
suppose une ouverture ou un accès, et dans cet accès
la topographie complexe d'un partage continuellement renégocié.
La subjectivité se présente comme une façon
singulière et continue d'habiller un monde qui ne cesse
de tendre les bras sans se soucier de préséance.
Si ce qui est perçu acquiert une signification, ce
n'est pas en tant que fondement de la perception mais en tant
que résultat d'une action qui consiste en un processus
de discrétisations d'une forme, processus qui est un
mode de mise en forme, c'est à dire une appropriation
constructive.
La perception devrait d'abord être caractérisée
comme enveloppement d'une signification, comme présence
à une reconnaissance non pas de l'acteur solipsiste,
mais d'un lien qui fait qu'il y a ceci ou cela qui apparaît,
et qu'il y a un sens à ce ceci ou à ce cela
qui n'a d'ailleurs pas l'obligation d'être conçu.
La perception ne peut être confondue avec la connaissance
objective d'un élément déterminé;
elle doit irréversiblement être associée
au fait d'être. C'est parce que c'est le fait d'être
vivant qui intrinsèquement fait le sensible que la
perception peut être investie d'une fonction cognitive.
Un monde relativisé
par le comportement
Comme la chèvre qui est à coté de moi
dans cette prairie, nous sommes susceptibles de percevoir
différents objets. Cela ne veut pas dire que le pneu
qui est derrière le pommier ait une signification.
Cet objet reste pour moi un pneu quelque soit sa position
dans l'espace; mais pour la chèvre qui habite cette
prairie sa signification ne se dissocie pas de son inscription
spatiale. J'ai pu montrer que dans le monde animal un objet
" neutre " se définit dans le prolongement
de l'action qui a donné une signification à
la région de l'espace où l'objet est placé
(Dubois et al., 2000). Cet élément peut ainsi
paraître "transparent" dans un lieu de nourrissage,
et susciter une émotion sociale provoquant l'épouillage
de l'objet dans un lieu marqué par de la socialité.
En d'autres termes, le concept d'objet ne peut être
utilisé que de manière métaphorique quand
on investit le monde animal. L'objet n'y est pas permanent
et suscite un rapport sensible plus ou moins accusé,
selon qu'il est isolé ou intégré à
telle ou telle configuration spatiale ou flux comportemental;
tout comme une forme isolée devient tout autre lorsqu'elle
participe à tel ou tel agencement. C'est dans notre
rapport discursif humain lié à notre connaissance
rationnelle que le pneu est un "corps" doté
d'un certain nombre de qualités sensibles en faisant
un objet que l'on peut contempler. Il est clair qu'au-delà
des conventions, notre monde de langage est ouvert et que
l'appréhension de tout objet peut se faire de manière
située dans beaucoup de circonstances (pneu "matière
artistique", "à changer", "combustible
de piquet de grève"
etc).
Le monde animal est moins extensible. Une régionalisation
de l'expérience semble organiser la transmission de
la signification aux saillances physiques qui existent plus,
moins, ou pas du tout selon les endroits. Cette manière
d'habiter l'espace en agissant de telle ou telle manière
en tel ou tel endroit peut avoir un retentissement dans le
domaine de l'apprentissage et de l'exploitation des ressources
trophiques. Pour illustrer ce point de vue, je signalerai
que des singes se montrent moins efficaces pour utiliser des
outils leur permettant de se procurer de la nourriture en
un lieu donné alors qu'ils maîtrisent la procédure
en un autre endroit (Dubois et al., 2001a). La seule différence
entre les deux lieux réside dans le fait que spontanément
ils manipulaient et combinaient des "objets" dans
le lieu où ils ont facilement appris. Ces expérimentations
tendent à montrer que les animaux "collent"
à la réalité qu'ils spécifient
par leur comportement. Ce travail illustre entre autres que
la dimension cognitive de la perception est inséparable
du mouvement et indissociable de sa dimension pathique et/ou
affective. En leur posant des questions qui respectent l'intégrité
de leur point de vue on peut les voir se cogner à un
réel que les humains maintiennent à distance
par le langage. Pour un animal, être présent
au monde n'est pas univoque et comporte différentes
modalités. Son existence n'a pas partout la même
épaisseur car elle se trouve relativisée par
son agir.
Un extérieur
?
Si une chèvre ne sent pas la présence d'un objet,
ce n'est pas parce qu'elle ne le rejoint pas à l'extérieur
étant donné qu'une chose ne devient extérieur
qu'en tant qu'elle est sentie. Ainsi l'espace n'est rien en
tant que tel, et la distance n'est jamais sentie puisque c'est
précisément de sentir la chose qui crée
l'éloignement et la texture du monde. En cela, il y
a une rupture dans toute rencontre significative et le monde
ne peut offrir de contenu que dans l'épreuve affective
du sentir, la contingence désirante du mouvement et
de l'appartenance, et enfin dans sa résistance à
l'appropriation d'un possesseur.
On considère communément que les objets sont
tels qu'ils sont, que le monde est préexistant, là
en dehors des organismes, et que nous ne faisons tout au plus
que le traiter séquentiellement en fonction de motivations
et de capacités perceptives et cognitives diverses.
Mais la question essentielle concerne la nature de ce qui
apparaît, l'expérience perceptive (une affection
corporelle, et non pas une simple perception) qui n'est pas
réductible à une action réelle du monde.
Elle suppose un acte par lequel l'individu appréhende
un contenu, confère une signification à même
la chose et non pas seulement en lui-même. En mettant
l'objectivité du monde entre parenthèses, je
ne nie pas son existence mais je m'interroge sur le fait qu'il
en existe toujours un.
Ce qui est perçu serait toujours le réveil d'une
perceptibilité virtuelle qui en tant que telle le précède
dans les choses. Il y aurait événement de la
consistance d'un état de chose distinct à même
le corps qui peut le sentir. Sentir quelque chose dans le
cadre d'une action ne se peut que si le sensible se prépare
et s'annonce par un mouvement affine. Voila entre autres pourquoi
le fait d'accéder au cerveau d'un quelconque animal
ne me fait en rien accéder à l'intimité
de son rapport au monde. Même si je décalotte
son crâne, je ne peux observer, aussi minutieusement
que cela soit, que les circonvolutions de ses deux hémisphères
et induire que des processus psychiques sont réductibles
à des processus physiques. Même si je parviens
à établir une corrélation très
précise entre une configuration cérébrale
spécifique et ce qu'il semble éprouver - de
la peur, une pulsion sexuelle ou agressive, un besoin de se
lécher
etc - je resterais malgré tout
en dehors de lui-même.
Du direct live
En allant plus avant, je pourrais imaginer
une machine très perfectionnée qui parviendrait
à traduire les messages chimiques et les impulsions
électriques affectant le cerveau en images. Je pourrais
ainsi les visionner sur un écran mais ce faisant je
n'aurais toujours pas accès à son point de vue.
Dans ces conditions, je saurais précisément
ce qu'il est susceptible de voir mais ces images seraient
comme mortes car je ne saurais toujours pas ce que cela lui
fait d'être lui, pas accès à ce que cela
lui fait de voir, pas accès à la signification
de ces images. La perception immédiate possède
cette particularité de générer la conviction
de ne pas être confronté à une image mais
à la réalité. L'être humain découvre
dans sa perception une réalité qui précède
son regard, une réalité qui était là
avant qu'il ne la perçoive. Cette perception ne peut
se faire en dehors de sa subjectivité sensible étant
donné que le perçu en est tributaire. Quand
je ferme les yeux ou les détourne d'une cible, je modifie
l'appréhension des phénomènes même
si quand je reviens à la chose vue, j'ai de nouveau
l'impression qu'elle était pré donnée
et qu'elle m'attendait. En somme ma capacité à
me retirer du monde ou à le faire varier ne semble
pas faire vaciller sa consistance car il est déjà
inscrit dans le couplage inhérent à ma présence
à quelque chose. C'est un rapport d'immanence qui établit
cette co-dépendance qui fait que ce qui est perçu
exprime davantage l'individu dans sa dimension relationnelle
plutôt que l'indépendance et la détermination
de ce perçu. C'est cette particularité qui a
amené Barbaras (1994) à avancer que le vivant
s'ouvre au milieu pour s'en séparer et ne s'en sépare
que pour s'y inscrire.
Des mondes et des
rapports différents
Je peux aisément imaginer que l'animal ne voie pas
ce que je vois, ne ressente pas ce que je ressens, ne se comporte
pas comme je peux le faire. Si nos comportements sont différents,
c'est que les sensibilités propres sont différentes.
Tout cela désigne en fait un type particulier d'expérience
perceptive, un type particulier non pas d'interaction avec
le monde mais de relation au monde où le monde est
inclus dans l'individu, non pas réellement mais intentionnellement,
en tant qu'il est pour lui (Dubois et al., 1997). On peut
poser que ce qui fonde le vécu et caractérise
le vivant est que l'organisme se rapporte et s'ouvre toujours
à quelque chose mais que les termes ne préexistent
pas à la relation à cette autre chose qui n'est
pas soi. Le fait d'être vivant organiserait un constant
débat avec le milieu (Goldstein, 1951) caractérisé
par des états de tension et de manque où se
fait jour une incommensurabilité entre l'expérience
telle qu'elle est et les paramètres organiques qui
la rendent possible.
Conclusion
Sans jamais parvenir à cerner précisément
l'expérience singulière de l'animal, je ne doute
pas qu'il éprouve des phénomènes et que
quantités de formes significatives animent sa réalité.
Un tout intégré relie son corps cognitif, ses
émotions et sa mémoire. Ces caractéristiques
sont des modules cognitifs fonctionnant ensemble et en constantes
mutations. L'expérience de ma chèvre: ce qu'elle
voit, comment elle court, l'émotion qui l'accompagne,
le savoir-faire qu'elle manifeste ne constituent pas des éléments
éparpillés mais suturés en une suite
d'émergences, de disparitions et de ré émergences,
des unités cognitives, modulaires mais intégrées.
L'expérience est un locus d'unité cognitive
donnant au sujet une perspective particulière sur le
monde (Varela, 1998).
Je ne sais pas ce que ça fait d'être une chauve-souris
mais il est plus facile d'aborder l'expérience cognitive
d'un bébé (Stern, 1992) ou d'un singe (Cheney
et Seyfarth, 1990). Quand on initie cette démarche
il est possible de reconnaître l'insécabilité
entre l'expérience et les mécanismes d'émergence
d'une sorte d'habitation d'expérience (Varela et al.,
1991). Ce qui offre une perspective particulière sur
le monde, à savoir les sons, les odeurs, les formes
n'existent pas en tant que tels, mais seulement relativement
au sujet cognitif. Ils sont pour la chèvre, par exemple,
une manifestation phénoménale. Donc, il conviendrait,
au lieu de s'intéresser au mécanisme neurobiologique
de l'odorat de la chèvre, de s'interroger sur la dimension
phénoménale de cette activité cognitive
quand elle située socialement et spatialement (Dubois
et al., 2001b; Dubois, 2004).
Si nous souhaitons élaborer de façon conséquente
les actes par lesquels les animaux se rapportent à
leur réalité, s'en emparent de manière
autonome dès lors qu'elle se présente, nous
devons réviser nos croyances. Cela nous amènera
inexorablement à modifier notre regard et à
nous déplacer dans leur direction. La tradition phénoménologique
alliée à des avancées importantes dans
le domaine de l'approche située en science cognitive
constitue une démarche en plein essor qui peut s'avérer
très féconde pour aborder la subjectivité
animale et la vie artificielle.
Références.
Barbaras,
R. 1994. Essai sur le sensible. Editions Hatier, Paris
Cheney,
D.L. et Seyfarth, R.M. 1990. How Monkeys see the World: Inside
the Mind of Another Species. Univ. of Chicago Press, Chicago.
Dawkins,
R. 2003. Le gène égoïste. Collection Points,
Ed. Odile Jacob, Paris.
Dubois,
M., Le Pendu, Y., Siciliano, G. et Moinard, C. 1997. L'autre
de l'animal dans le cadre d'une approche phénoménologique.
In Auto-organisation et Comportement, Eds G. Théraulaz
et F. Spitz, Coll. Systèmes Complexes, Editions Hermès,
Paris, pp: 49-60.
Dubois,
M., Sampaio, E., Gerard, J.F., Quenette, P.Y. et Muniz, J.
2000. Location-specific responsiveness to environmental perturbations
in wedge-capped capuchin (Cebus olivaceus). International
Journal of Primatology 21: 85-102.
Dubois,
M., Gerard, J.F., Sampaio, E., Galvão, O. et Guilhem,
C. 2001a. Spatial facilitation in a probing task in Cebus
olivaceus. International Journal of Primatology 22 : 991-1006.
Dubois,
M., Gerard, J.F., Le Pendu, Y. et Dubois, E. 2001b. Adaptação
do comportamento animal e mundos emergentes. Psicologia: Reflexão
e Crítica 14: 581-587.
Dubois,
M. 2003 Sens et Signification dans le monde l'animal. Le Cercle
Herméneutique 2: sous presse.
Dubois,
M. 2004 Inscription spatiale des comportements chez les ongulés
et les primates. In Etudes actuelles en éthologie et
Cognition animale, F. Delfour et M. Dubois (Eds), L'Harmattan,
Paris: sous presse.
Goldstein,
K. 1951. La structure de l'organisme. Editions Gallimard,
Paris.
Nagel,
T. 1974. What is it like to be a bat ? Philosophical Review
83: 435-450.
Pradines,
M. 1981. La fonction perceptive. Editions Denoël-Gonthier,
Paris.
Stern,
D. 1992. Le journal d'un bébé. Calman-Levy,
Paris.
Varela,
F. 1998. Le cerveau n'est pas un ordinateur; c'est de l'activité
permanente du corps qu'émerge le sens de son monde.
La Recherche (Avril 1998).
Varela,
F., Thompson, E. et Rosch, E. 1991. The Embodied Mind. Cognitive
Science and Human Experience. MIT Press, Cambridge.
Von
Uexküll J. 1956. Mondes animaux et monde humain ; suivi
de : Théorie de la signification, Gonthier, Paris.
Pour en savoir plus
notes de l'auteur
quelques éléments concernant
la psycho-éthologie
(condensé emprunté à Gilles Le Pape,
Maître de Conférence à l'Université
de Tours
site : http://www.viesanimales.org)
Il est possible de situer schématiquement
les différentes approches du comportement animal dans
trois grandes catégories :
- une approche supra-individuelle, sintéressant
principalement aux populations naturelles et plus particulièrement
à leur évolution dans le cadre de la sélection
naturelle. Les travaux dans ce domaine sont regroupés
sous les termes décologie comportementale (behavioural
ecology).
- une approche infra-individuelle, sintéressant
principalement aux mécanismes nerveux ou endocriniens
sous-jacents du comportement. Ces travaux appartiennent essentiellement
aujourdhui au domaine des neurosciences comportementales.
- une approche psychologique, au niveau individuel, dont les
travaux appartiennent au domaine des sciences cognitives.
Cest à ce dernier courant que se rattache la
psychoéthologie, mais avec des particularités
théoriques intéressantes
La psychoéthologie se rattache philosophiquement
à la phénoménologie, en ce quelle
se propose de rechercher les causes du comportement «
par létude des choses elles-mêmes »
(Husserl). Cela se concrétise par une approche du comportement
animal dans laquelle :
- on ne cherche pas à expliquer le comportement par
des causes externes, qui feraient de lanimal un objet,
balloté par son environnement. Au contraire, lanimal
est un sujet, et cest sa relation subjective au monde
qui permet dexpliquer ses comportements. On considère
donc lanimal comme un sujet, agissant et désirant,
dans un monde propre.
- on ne regarde pas lanimal pour y trouver la vérification
de concepts explicatifs pré construits.
- on doit pour comprendre un animal, commencer par «
avoir la politesse de faire connaissance » comme lexprime
V. Despret, c'est à dire entrer autant que possible
dans son monde propre, comprendre ses attentes et ce quil
connaît du monde, « apprendre à devenir
sensible à ce à quoi est sensible lanimal
quon étudie. »
Il sagit donc dune approche de
la psychologie animale :
- en rupture avec le behaviorisme : lanimal nagit
pas selon le stimulus, mais selon lidée quil
sen fait, c'est à dire selon sa connaissance.
- en rupture avec lécologie comportementale en
ce quelle propose des déterminants externes comme
causalité du comportement.
- en rupture avec le cognitivisme classique notamment
en ce quil considère lespace, lenvironnement,
comme quelque chose dextérieur à lanimal.
en ce quil réduit lactivité cognitive
à une computation de symboles. La notion de représentation
par exemple ne nous paraît pas des plus pertinentes
pour expliquer lactivité dêtres sans
langage.
Quelques propositions de la psycho-éthologie :
- Au delà de la continuité zoologique, il existe
une rupture homme-animal en ce qui concerne la cognition,
principalement liée à labsence de langage
articulé comparable à nos langues naturelles,
chez les animaux.
- Lanimal est un sujet, c'est à dire que ses
relations au monde sont subjectives, quil les construit
lui-même, principalement par ses actions.
- Lanimal ne vit pas dans un monde dobjets , mais
dans un monde "d'images" et de significations.
- Ces significations sont constituées progressivement
par ses actions, comme une pelouse se transforme progressivement
en chemin si lon passe toujours au même endroit
(Varela).
- Ces significations aboutissent à associer un lieu
à une attente de ce que lon peut y faire (affordance)
- Le "désir", lattente de consommation
sont les moteurs des actions.
Quelques références
bibliographiques
DE GAULEJAC F. & GALLO A., 1997. Des interactions
entre lanimal et le monde à lénaction
dun monde propre. In Theraulaz G and Spitz F (ed) Auto-organisation
et comportement. Hermès, Paris. 61-75.
DESPRET V., 2002. Quand le loup habitera avec
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