Retour au sommaire
Du côté des labos
Les
"visions" du Professeur Warwick
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
20 octobre 2003
Nous
avons déjà signalé dans notre site les
réalisations du Pr. Kevin Warwick, professeur de cybernétiques
à l'université de Reading, UK. Il s'est fait
le promoteur des cyborgs, c'est-à-dire des humains
disposant d'implants électroniques et informatiques
capables d'améliorer puis de transformer radicalement
leur façon d'être au monde. Ce
faisant, il n'a pas hésité à payer de
sa personne puisque, dès 1998, il s'était fait
implanter dans le bras un dispositif lui permettant d'actionner
un membre artificiel à partir de ses nerfs moteurs.
Il dit avoir dans un premier temps visé à procurer
aux personnes paralysées, notamment par rupture des
faisceaux spinaux, le retour à un certain nombre d'activités
grâce à des appareillages commandés directement
par le cerveau.
Les expériences de contrôle
des membres artificiels par électrodes ou autres moyens
de capturer l'influx nerveux commencent à devenir courantes
(voir
le programme Lève toi et marche du Pr. français
Rabichong et de l'Inria, ou dans ce numéro même,
le compte-rendu de l'expérience
menée depuis 3 ans sur des macaques par Miguel Nicolelis
et al. de l'université de Duke). On mentionnera
aussi les expériences
du Pr Gert Pfurtscheller à l'Institut de technique
électro et biomédicale de l'Université
technique de Graz en Autriche (un membre artificiel est commandé
par des ondes émanant du cerveau, captées par
EEG). Mais les recherches de Kevin Warwick ont un impact médiatique
autrement considérable. Cela tient à la personnalité
de leur auteur, qui sait parfaitement attirer l'attention
sur ses travaux - et qui déploie à cette fin
une énergie louable.
Plus sérieusement, cela
tient aussi à leur ambition. Kevin Warwick se place
sans hésiter dans la perspective où, beaucoup
plus tôt qu'on ne l'imagine, des êtres mi-humains
mi-robots apparaîtront dans nos sociétés.
Quand on lit - comme nous le faisons ici - les ouvrages de
Ray
Kurzweil, Marvin Minsky et autres visionnaires de ce que
l'on commence de plus en plus à appeler le post-humain,
on ne s'étonnera pas d'entendre dire cela. Mais avec
Kevin Warwick, on peut penser que si un cyborg en chair et
en électronique doit prochainement arpenter nos rues,
ce sera lui, sauf accident de parcours. Pourquoi fait-il cela
? Pour une raison dont on ne peut dénier le caractère
scientifique : éprouver lui-même ce que cela
fait de disposer d'implants et de les utiliser - ce que c'est
que d'être une chauve-souris.
Après les phases cyborg 1.0 et 2.0 (dont on trouvera
les détails sur le site de l'auteur), celui-ci a récemment
annoncé, lors d'une conférence de presse à
Kuala-Lumpur lors d'une mission sponsorisée par le
gouvernement britannique, que l'ère de la machine intelligente
était enfin commencée.
Selon
les estimations de Kevin Warwick, l'expérience Cyborg
2.0 réalisée en 2002 [ voir notre actualité
du 22 mars 2002 "Connecter
son cerveau à un ordinateur"] a coûté
tous frais compris quelques milliers de livres. L'expérience
a pu démontrer le contrôle direct d'un fauteuil
pour handicappé ou celui d'une main robotisée
grâce à cette interface neural. Dans le cas de
la prothèse, le contrôle des doigts était
assez sophistiqué pour que le système puisse
manipuler un uf sans le casser. L'opération pouvait
être télé-portée à des milliers
de kilomètres. L'implant a été retiré
3 mois après.
Ayant
contacté Kevin Warwick en juillet dernier, celui ci
nous confiait que comme lui, sa femme s'était faite
opérer, "recevant deux microélectrodes
dans le nerf médian de son bras gauche. L'expérience
a montré qu'il était possible de détecter
un signal neural via l'une de ces électrodes lorsqu'elle
bougeait ses doigts (signaux neuro-moteurs). Il a été
possible de lier nos deux systèmes nerveux, c'est-à-dire
que les signaux issus de ma femme bougeant ses doigts ont
pu m'être transmis et réciproquement les miens
vers ma femme -stimulant alors son système nerveux
- lorsque je bougeais mes doigts... Ceci suggère
qu'il est basiquement possible d'assurer une communication
directe d'un système nerveux à un autre. Dès
lors, avec des implants directement situés dans
le cerveau, ceci indique la possibilité de communiquer
directement d'un cerveau à un autre d'une façon
simple".
Selon le cherche
ur,
des tests effectués bien après l'expérience
(et donc du retrait de l'implant) montrent que l'opération
n'a pas endommagé les mouvements de sa main gauche
ni son activité sensorielle. En fait, nous signale
Kevin Warwick, "lorsqu'on m'a retiré l'implant,
plutôt que des signes de rejet, l'équipe a pu
constater que du tissu fibreux s'était développé
autour de l'implant, pas seulement pour le maintenir en place
mais l'interconnectant plus profondément avec les cellules
nerveuses auxquelles il était attaché".
Cela dit, les chercheurs se
sont aperçus qu'il fallait encore beaucoup travailler
pour rendre compatible le biologique et l'électronique.
Mais la voie a été dégagée pour
de nouvelles expérimentations.
Les phases suivantes, Cyborg
3.0 et 4.0 sont en préparation. L'objectif annoncé
est plus que jamais l'aide aux paralysés, par le contrôle
toujours plus sophistiquée d'une chaise roulante ou
autres appareillages. Kevin Warwick s'est intéressé
au cas de l'acteur Christopher Reeve, tétraplégique
à la suite d'une chute de cheval. Mais il est prématuré
aujourd'hui d'espérer résoudre des problèmes
aussi difficiles.
Ceci n'empêche pas Kevin Warwick de
viser plus haut. Le Cyborg 4.0 annoncé comportera un
implant cervical. On entre là dans un domaine plus
délicat, voire susceptible de susciter des protestations.
Des électrodes ou tous autres systèmes placés
dans la boite crânienne sont susceptibles de provoquer
des dégâts irréparables. On sait que cela
a été tenté avec précaution pour
remédier (momentanément) aux effets les plus
gênants de maladies neurologiques telles que la maladie
de Parkinson. Mais les résultats sont loin encore d'être
acceptés par tous. Par ailleurs, l'opération
suppose une connaissance très précise des aires
à connecter, connaissance qui reste difficile à
obtenir quand on sait que des mouvements quelques peu complexes
supposent la coopération de plusieurs zones. Il serait
préférable d'essayer de capter des influx cérébraux
à travers la boite crânienne (par exemple par
magnéto-encéphalographie intra-crânienne),
mais ceci est-il possible aujourd'hui, avec une précision
suffisante ?
L'homme très
augmenté
Avec Cyborg 4.0, Kevin Warwick
aborde donc directement la perspective de "l'homme du
21e siècle", comme il aime à le dire, aux
capacités considérablement augmentées,
grâce aux automates connectés. Il s'agira d'une
des formes de super-humains ou post-humains que certains scientifiques
prévoient maintenant à échéance
relativement proche. Interfacer l'homme avec les puissances
de calcul de plus en plus grandes des calculateurs, eux-mêmes
adossées aux ressources inépuisables des réseaux,
modifiera radicalement les possibilités des individus.
Ce qui limite actuellement la puissance du cerveau humain,
c'est qu'il ne peut procéder à des calculs en
parallèle, que sa vitesse est lente et surtout, qu'il
ne peut pas se mettre facilement en réseau avec les
autres cerveaux, d'abord, avec les bases de connaissances
existantes, ensuite.
Les neurophysiologistes font
observer que les capacités de traitement du cerveau
humain, même si celui-ci n'est pas connecté à
des réseaux, restent considérables et très
plastiques, compte tenu du nombre astronomique de connexions
synaptiques pouvant s'établir à tout moment
pour résoudre un problème particulier. Comment
connecter cela avec un ordinateur sans faire perdre à
chacun des partenaires, l'homme d'un côté, la
machine de l'autre, l'essentiel de leurs capacités
respectives. La réponse de Warwick à ce défi
est simple. Il faut expérimenter et, dans le plus pur
esprit de l'évolution darwinienne, des solutions de
plus en plus adéquates finiront par émerger.
Avec Cyborg 4.0, Warwick compte
aborder ce qu'il appelle la technologie intégrale,
ou intégrée (Integral technology). Les ambitions
sont énormes, pouvant paraître délirantes
à certains. On ne se contentera pas de travailler dans
le domaine du sensori-moteur, relativement simple, mais dans
celui de la sensation et de l'émotion. Comment transmettre
une émotion d'un cerveau à l'autre ? On envisagera
aussi de transmettre les effets des multiples médiateurs
chimiques permettant le maintien de l'homéostasie à
l'intérieur d'un système, afin par exemple qu'un
organisme puisse bénéficier à distance
du bon effet d'un médicament, sans absorber ce même
médicament. Pourra-t-on télé-vacciner
un patient, sans lui administrer de vaccin, mais en le mettant
en relation avec une personne vaccinée simultanément
? Dans cette direction, Warwick a aussi évoqué,
au grand plaisir des gazettes, la possibilité de transmettre
les effets de l'orgasme à distance, autrement dit le
cyber-sex.
En ce qui concerne la communication
de cerveau à cerveau, il envisage naturellement de
court-circuiter, si possible, les aires langagières
qui imposent des contraintes lourdes à l'expression
des contenus conscients. Pourra-t-on un jour procéder
à une véritable télépathie, en
transmettant des contenus conscients prélangagiers,
sinon des contenus inconscients. Une telle perspective pose
à nouveau la question du rôle du langage. Celui-ci
est-il indispensable à toutes les manifestations de
l'intelligence et de la conscience ? Peut-on s'en passer pendant
un certain temps (comme cela se produit d'ailleurs en nous
quand il s'agit de cognition non verbalisée) pour n'y
revenir qu'en fin de transmission ? Warwick rechercherait,
semble-t-il, des partenaires acceptant d'être connectés
en parallèle avec lui pour procéder à
l'expérimentation de toutes ces possibilités.
Plus sérieusement,
de leur côté, les roboticiens ne manqueront pas
de s'intéresser à ces travaux, dans la mesure
où, en parallèle (et sans connexion neurale
avec Warwick) ils étudient la façon de doter
les robots autonomes de sensations et sentiments (voir par
exemple l'Affective Computing Research Group (affect.media.mit.edu)
du MIT, visant à réaliser une intelligence artificielle
"émotionnelle". Nous avons aussi plusieurs
fois cité ici les travaux de la Darpa, visant à
la réalisation de "cognitive systems". Rappelons
enfin les études d'Alain Cardon sur ces questions.
Les robots ont la possibilité
d'être dotés de multiples senseurs et effecteurs
opérant dans des domaines inabordables par le biologique.
On conçoit donc que leur connexion à des hommes
via des implants cérébraux ou toutes autres
technologies produira réellement une humanité
d'un genre nouveau, une post-humanité. Face à
ces perspectives, le mauvais réflexe serait de ne pas
se préparer, sous prétexte qu'il s'agit de science-fiction.
Les post-humains seront certainement tôt ou tard parmi
nous.
Ceci ne veut pas dire qu'il faille prendre
au pied de la lettre, pour l'immédiat tout au moins,
ces différentes perspectives. Beaucoup de ses collègues
reprochent au Pr. Warwick d'être un affabulateur. Nous
ne dirons pas cela, mais simplement que, comme dans toutes
les sciences, il y a encore beaucoup de travail à faire,
pour lui et pour ceux qui partagent ses idées.
Pour en savoir plus
Le
site officiel du Pr Warwick http://www.kevinwarwick.org/
Article
de A. Asohan dans Star-Tech-Central : http://star-techcentral.com/tech/story.asp?file=/2003/10/14/itfeature/6414580&sec=itfeature
Sur
le transhumanisme, voir l'Extropy Institute (www.extropy.org)
NB : Kevin
Warwick est le créateur du robot Cybot (voir
notre article du 29/01/2002)
Retour au sommaire