Retour au sommaire
PUBLISCOPIE
L'empire
des gènes
Hors série de Sciences et Avenir
septembre 2003
Présentation
et discussion par Jean-Paul Baquiast |
|
Commentaire introductif
Nous avons plusieurs fois dans
notre revue présenté des numéros Hors-série
de Sciences et Avenir (voir notamment Cultures et paroles
animales http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/juil/sciencav.html,
La psychanalyse est-elle une science http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/aout/freud.html
et La langue d'homo erectus http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/fev/erectus.html.
Ces hors-séries ont l’avantage de faire discuter
sur des sujets scientifiques de fond non seulement les chercheurs
de la discipline, mais ceux d’autres disciplines, y
compris des philosophes. Par ailleurs, la clarté des
exposés et le vivant des illustrations facilitent l’accès
de tous à des thèmes qui ne sont pas nécessairement
faciles. Une solide bibliographie est systématiquement
fournie, comme il se doit.
Le numéro que nous commentons ici, et que nous conseillons
vivement à nos lecteurs de se procurer, est consacré
au concept de gène et à ses divers avatars contemporains.
Il a été conçu et est présenté
dans une introduction très éclairante par Jean-Jacques
Kupiec, biologiste et chercheur à l’Ecole Normale
Supérieure (Centre Cavaillès). J.J. Kupiec n’est
pas inconnu de nos lecteurs. Il a été le co-auteur,
avec Pierre Sonigo, du livre Ni Dieu ni Gène (qui vient
d’être mis à jour et réédité).
Ce livre fit l’effet d’une petite bombe dans le
monde jusque là relativement paisible de la biologie
moléculaire. Les auteurs y montraient qu’attribuer
au gène et à ses mutations, conformément
au schéma néo-darwinien classique, la responsabilité
entière de l’hérédité et
de la phylogenèse constituait une simplification dangereuse.
Ils ne mettaient pas en cause le principe darwinien de mutation/sélection,
mais au contraire l’étendaient à de nombreux
facteurs intervenant dans l’hérédité,
notamment enzymes, cellules et organes en compétition
pour l’accès aux ressources internes et environnementales.
Le résultat de ces compétitions darwiniennes
à tous niveaux n’est jamais prédictible
avec précision, mais relève du calcul des probabilités.
On pourra relire sur ces points notre recension du livre et
les commentaires que Pierre Sonigo nous avait fait parvenir
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/dec/jj_kupiec_p_sonigo.html.
Depuis, ces idées ont pris de l’ampleur ou
en ont conforté d’autres, pour des raisons
diverses mais convergentes. Les premiers à refuser
que l’on établisse un lien causal linéaire
entre gène, protéine et caractère ont
depuis longtemps été les représentants
des sciences sociales, c’est-à-dire les défenseurs
du rôle de l’environnement et de la culture
dans la formation des individus et des groupes. Mais on
peut penser qu’un modus vivendi s’est établi
à la longue, évacuant les positions extrêmes.
Nul ne peut nier que nature (définie par le gène)
et culture coopèrent en permanence. La difficulté
est de préciser en quoi ils coopèrent et surtout
de prédire, ne fut-ce qu’en acceptant une grande
marge d’erreur, les produits de cette coopération.
Le livre de Richard Lewontin (La triple hélice, 2000,
trad. Fr. Seuil 2003) montre clairement comment un biologiste
admet ceci. Le gène n’a qu’une part dans
le développement de l’organisme. Parallèlement
les organismes contribuent à construire leur environnement,
laquelle construction exerce une pression de sélection
sur ces mêmes organismes et leurs mutations éventuelles.
Pour leur part, les psychologues et sociologues évolutionnaires,
héritiers de la sociobiologie, dont Steven Pinker
est un des représentants les plus connus (voir la
présentation de son dernier livre The Blank Slate
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/pinker.html)
recherchent en priorité les déterminants génétiques
ou plus largement héréditaires des caractères
et des comportements, mais ils admettent aussi le rôle
causal des structures sociales pour introduire de la variation
dans l’évolution des phénotypes.
Une autre source importante de la contestation du caractère
déterminant pour l’hérédité
de ces fragments d’ADN appelés les gènes
prend aujourd’hui une forme quasi philosophique. Il
s’agit de remettre en cause le langage scientifique
naïf, empreint d’un réalisme des essences,
qui voit des « objets » derrière tous
les phénomènes un peu persistants et fréquents
que la science étudie. Bien que les liens entre la
biologie et la physique quantique soient encore assez ténus,
l’inspiration vient de cette dernière. En simplifiant
beaucoup, on pourrait dire, avec Laurent Mayet qui signe
l’éditorial de ce Hors Série, «
pas plus que l’atome ne peut être considéré
comme une corpuscule matérielle (c’est un «
tableau de nombres quantiques »), le gène ne
peut être considéré comme une corpuscule
qui serait le constituant fondamental du vivant ».
Ceci veut dire que décrire le gène comme un
objet bien défini empêche de voir les nombreux
phénomènes qui contribuent à l’hérédité,
en amont et en aval du gène, si l’on peut dire.
Nous développons ici même la question du réalisme
en sciences dans une série d’articles en cours
de rédaction (voir dans ce numéro l'article
De la réalité des gènes à celle
de la conscience. http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2003/48/philo3.htm…)
.
Rappelons que la critique d’un
réalisme essentialiste ou même d’un réalisme
à objectivité forte appliqué aux entités
de la biologie ne devra pas se limiter au concept de gène.
J.J.Kupiec fut l’un des premiers en France à
contester la consistance du concept d’espèce.
Il n’y a pas d’espèce vivante répondant
à un modèle fixé dans les génomes.
Il n’y a que des populations d’individus différents
appariés compte-tenu de la plus ou moins grande fréquence
statistique des caractères qu’ils manifestent
(notamment l’interfécondité, qui est
un caractère comme un autre – ou presque).
Ceci en particulier signifie qu’il est abusif de parler
de nature ou d’espèce humaine, si l’on
veut ainsi affirmer le caractère intangible du génome
humain et des traits en découlant, dans lesquels
les croyants veulent voir la main de Dieu.
Tout récemment enfin, la remise en cause de l’empire
des gènes, ou plutôt du rôle tout puissant
de celui-ci, est venu des travaux de séquençage
du Génome Humain, Human Genome Project, faisant suite
à celui de nombreux génomes animaux et végétaux.
On a constaté avec stupeur que le génome de
l’homme n’était guère plus complexe
que celui de la mouche. Il fallait donc étudier les
facteurs conduisant les espèces (disons plutôt
les représentants des espèces) à diverger
fortement. C’est tout l’enjeu des biotechnologies
modernes, prolongeant la génomique : protéomique,
glycomique et bien d’autres à venir. C’est
aussi l’enjeu du travail sur les cellules souches,
notamment embryonnaires : voir ce qui du noyau ou du cytoplasme
détermine l’autre, et comment. Les généticiens
rappellent d’ailleurs, à propos de l’ADN,
que celle-ci est composée de 95% de séquences
dont le rôle demeure inconnu. On voit alors le travail
cyclopéen qui reste à accomplir pour commencer
à se donner des modèles de ce que l’on
pourrait appeler une biologie ou une biophysiologie intégrative.
On voit aussi les immenses besoins de calcul informatique
que nécessitera la découverte du rôle,
notamment, des molécules et macromolécules.
Tout ce qui précède ne remet pas en cause
l’intérêt de la génétique
en général et de l’ingénierie
génétique en particulier. Mais il ne faudra
pas en attendre des résultats immédiats et
fiables, tout au moins dans les décennies prochaines.
Nous observerons d’ailleurs
à ce propos que les chercheurs en vie artificielle
et robotique autonome font le calcul inverse : comment obtenir
de systèmes informatiques aujourd’hui beaucoup
trop fiables et prévisibles des résultats
suffisamment aléatoires pour que les entités
artificielles puissent à leur tour entrer avec quelques
chances d’adaptativité dans le grand cirque
darwinien. C’est le rôle notamment des algorithmes
génétiques et autres générateurs
de complexité intrinsèque.
Les
articles
Nous ne pouvons ici commenter
tous les articles du numéro Hors-série de
Sciences et Avenir. Bornons-nous à mentionner les
principaux:
Les dix questions (qui se posent à la génétique),
par J.J. Kupiec: Qu'est-ce que la génétique?,
Le gène est-il la cause du caractère?, Si
l'hérédité n'est pas dans les gènes,
où est-elle? Faut-il brûler le réductionnisme
génétique? L'information génétique,
concept scientifique ou principe métaphysique? Génétique
ou darwinisme sont-ils compatibles? Comment dépasser
l'opposition entre génome et environnement? A quoi
sert l'idéologie génétique? Les biotechnologies
sapent-elles le fondement de la génétique?
Le lecteur pressé pourra s'en tenir à ces
4 pages, tout y est dit, ou presque.
La génétique en pleine mutation, par François
Gros, ou comment un des pères de la biologie moléculaire
voit (avec clairvoyance) l'évolution de sa discipline.
On notera in fine l'allusion aux progrès de la neuro-physiologie
cérébrale, science moins éloignée
de la génétique que le profane ne pourrait
le penser.
L'atome biologique, par Michel Morange, professeur de biologie
à l'ENS et directeur du centre Cavaillès.
L'auteur présente les trois modèles conceptuels
ayant servi à expliquer le rôle des gènes.
Aucun n'est entièrement satisfaisant. Il préconise
de faire du gène un "cadre de référence
(ce qui reste à définir). Le gène jouerait
vis-à-vis des différentes actions qui se déroulent
derrière lui le rôle d'un chef d'ochestre à
l'égard des musiciens de sa formation. Lire notre
présentation du livre de Michel Morange La vie expliquée
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2003/47/actualite.htm#47a
Métaphysique génomique, par Alexandre Mauron
professeur de bio-éthique à l'université
de Genève et Pop-génétique, par Wictor
Sroczkowski, maître de conférence à
l'IHESS: les intitulés des articles parlent d'eux-mêmes.
Hasard et dégénérescence, par Sergei
Atamas, professeur de médecine à l'université
du Maryland . La dégénérescence est
une notion encore peu comprise (c'est le moins que l'on
puisse dire) En mathématiques, une courbe qui dégénère
est une courbe qui se décompose en courbes distinctes
plus simples. Pour l'auteur, ce concept permet d'expliquer
la création d'ordre au sein d'une population de molécules
ou cellules soumises à la sélection. Il s'agit
d'une alternative à la programmation génétique.
Le dogme de la spécificité exclusive des interactions
biologiques est remplacé par l'idée que les
interactions du vivant sont dégénérées,
c'est-à-dire que des liens non-spécifiques
entre constituants cellulaires peuvent se produire avec
des résultats inattendus. Un modèle abstrait
du phénomène est présenté, pouvant
donner lieu à des recherches appliquées. Nous
pensons qu'il s'agit là d'un des articles les plus
importants du volume.
Prédire ou expliquer, par Jean Gayon, philosophe.
L'article mesure la portée - toute relative - de
ce que l'on appelle le déterminisme génétique.
L'information génétique, par Henri Atlan directeur
d'étude à l'EHESS et directeur de recherche
en biologie humaine à l'université de Jérusalem.
Henti Atlan est un des théoriciens les plus connus
de la complexité. Il a publié en 1999 La fin
du tout génétique? Nouveaux paradigmes en
biologie, INRA Editions, Paris. L'article montre que le
gène est bien une mémoire biologique mais
n'est pas un programme responsable en direct du développement
des organismes.
La liberté cellulaire, par Thomas Heams, doctorant
à l'Institut Cochin. L'article reprend et illustre
la même idée, celle du caractère aléatoire
et non-déterministe du processus de régulation
génique au sein d'une cellule.
Les articles suivants, que nous ne détailleront pas,
présentent les hypothèses contemporaines relatives
à l'influence de l'environnement cellulaire et extra-cellulaire
sur l'expression des gènes. Comme nous l'avons écrit
en introduction, le domaine de recherche est potentiellement
immense.
pour nos amis méméticiens, signalons un court
article de Dominique Guillo, chercheur en sociologie, présentant
la théorie des mèmes dite par lui de Dawkins.
Il était bon de parler de la mémétique,
généralement ignorée ou mal comprise
en France. Mais l'article est sommaire. Renvoyons plutôt
le lecteur aux dernières cogitations de la prêtresse
de la mémétique, Susan Blackmore, dans le
présent numéro (Interview
de Susan Blackmore)
.
Pour en savoir plus
Le site de Jean-Jacques Kupiek http://www.criticalsecret.com/jeanjacqueskupiec/
Richard Lewontin, The Triple Helix, présentation
de l'ouvrage
http://www.complete-review.com/reviews/lewontin/tripleh.htm#ours
Sergei Atamas Chance and degeneracy http://www.biobitfield.com/sea/
Henri Atlan
http://www.droit-de-suite.com/atlan.htm
Voir aussi notre article: la
spéciation par rupture de symétrie selon Ian
Stewart
Retour au sommaire