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ARTICLE

Les philosophes et les nouveaux visages de la physique
Troisième partie. De la réalité du gène à celle de la conscience
par Jean-Paul Baquiast

5 octobre 2003

Cet article est le troisième d'une série publiée dans nos précédents numéros et consacrés le premier à la cosmologie et le second à la mécanique quantique .

Le Hors-série de Sciences et Avenir qui vient d'être publié (septembre 2003), L'empire des gènes (voir notre présentation), pose à propos de la génétique la question du réalisme en sciences, que nous avions évoquée dans nos deux précédents articles. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire ceci, avec Laurent Mayet qui signe l'éditorial de ce numéro spécial : pas plus que l'atome ne peut être considéré comme une corpuscule matérielle (c'est un " tableau de nombres quantiques "), le gène ne peut être considéré comme un corpuscule qui serait le constituant fondamental du vivant. Certains l'avaient déjà dit clairement, notamment Kupiec et Sonigo, dans leur best-seller qui vient d'être réédité : Ni Dieu ni Gène (voir notre présentation en date de décembre 2000 : http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/dec/jj_kupiec_p_sonigo.html).
Mais l'hypothèse prend dorénavant de l'ampleur. La vue naïve du gène, encore partagée par de nombreux scientifiques (un gène, une protéine, un caractère) laisse la place à un tableau d'une grande complexité, nécessitant l'étude de l'interaction et de l'intégration de nombreux facteurs, enzymes, cellules, organes, influences environnementales, tout au long de la vie du phénotype.

Les excellents articles publiés par Sciences et Avenir dans le Hors-série précité, dont Jean-Jacques Kupiec a assuré la rédaction générale, montrent bien à cet égard que la génétique ne renonce pas au concept de gène, mais en fait dorénavant un "cadre de référence pour expliquer le fonctionnement et le développement des organismes vivants" (Laurent Mayet). Dans ce cadre, la génétique, ou plutôt la science de l'hérédité, s'attelle dorénavant à une tâche qui apparaît de plus en plus immense : rechercher les facteurs et les interactions qui paraissent déterminer tel ou tel phénomène mis en évidence par les expérimentateurs - étant entendu aussi que ceux-ci se retrouvent dotés d'instruments de plus en plus performants dont l'utilisation ne cesse de bouleverser les théories qui paraissaient les mieux fondées.

Il devrait apparaître alors clairement que le fragment d'ADN que l'on appelle le gène ne peut être décrit que comme une probabilité (forte ou faible, selon les cas) d'obtenir certains résultats phénotypiques. Ceci doit-il conduire la génétique, lorsqu'elle parlera du gène, à abandonner le réalisme à objectivité forte, fut-il empirique et instrumental, pour se rapprocher du réalisme à objectivité faible qui est celui de la physique quantique : " tel observateur a observé tel phénomène dans telles conditions; il en résulte qu'on ne peut en dire plus du réel sauf à travers des opérateurs (par exemple la fonction d'onde) mais ceux-ci ne fournissent que les résultats statistiques provenant d'un grand nombre d'observations ".

Avant d'en arriver là, il faut se demander si l'aventure qui arrive au gène actuellement est très différente de celle qui caractérise tous les "objets" identifiés par la science, au moins dans le monde macroscopique. Au fur et à mesure que la science progresse, elle découvre que tel "objet" ou "phénomène" auquel elle avait conféré un grand pouvoir explicatif, en cache de nombreux autres qu'il faut étudier à leur tour. Le concept de gène, comme dans d'autres domaines ceux de neurone ou d'atome, sont trop globaux pour rendre compte de ce que montrent les observations. Il faut chercher à voir ce qui se cache dessous. A ce stade, ceci n'oblige pas à abandonner le postulat du réalisme à objectivité forte selon lequel il y a un réel et des observateurs qui peuvent le décrire de façon objective, c'est-à-dire sans s'enchevêtrer avec lui comme en physique quantique.
Tout va dépendre en fait du niveau auquel on se placera.

En génétique, comme dans toutes les sciences du macroscopique, certaines recherches peuvent par commodité faire comme si leurs objets étaient "réels". D'autres au contraire obligent à approfondir ce qui se cache derrière tel ou tel "objet". Ainsi, lorsqu'il apparaît qu'avec de grandes probabilités statistiques, tel gène entraîne tel effet, on peut par commodité considérer ce gène comme un objet bien défini, sur lequel on pourra agir avec le minimum de chances de se tromper. Mais lorsque l'on se posera la question de l'influence de tel gène ou groupe de gènes sur l'apparition de tel caractère, il faudra faire intervenir, comme l'ont montré Kupiek et Sonigo, bien d'autres influences que celle directe du gène sur la cellule. A ce moment, on verra se diluer le concept de gène pour laisser place, par exemple, à l'étude de tout un écosystème, interne et externe à l'organisme, au sein duquel il devra s'adapter sur le mode darwinien. Dans ce cadre, les objets ou phénomènes étudiés seront de plus en plus définis en termes probabilistes. En ce qui concerne l'observateur, il en résultera qu'il sera de moins en moins objectif, c'est-à-dire qu'il sera de plus en plus obligé de s'impliquer dans la description de ce qu'il observera. On connaît ceci depuis longtemps en sciences humaines. Ainsi telle même probabilité de se faire attaquer dans la rue peut être considérée comme confirmant ou infirmant l' "objet" violence urbaine.

Nous pensons que la grande question posée par la nécessaire critique du réalisme à objectivité forte sur lequel reposent, pour des raisons de commodité, les sciences du macroscopique, consiste à se demander à quel moment il faudra abandonner ce postulat pour entrer dans le monde du réalisme à objectivité faible qui est celui de la mécanique quantique.

Nous avons vu précédemment, avec Michel Bitbol (1) qu'il était de plus en plus admis que la physique macroscopique n'est qu'un cas particulier de la physique quantique. On s'est longtemps satisfait du cadre de la première, mais il apparaît de plus en plus que la seconde doit être invoquée, aux deux bouts si l'on peut dire de l'omelette de la physique macroscopique. On sait que dans la descente vers les constituants de plus en plus élémentaires d'un objet complexe, on arrive vite à l'atome, puis à la particule quantique, qui ne peuvent être considérés comme des objets à objectivité forte. A ce stade, le réalisme à objectivité forte des sciences du macroscopique devra faire une place au réalisme à objectivité faible de la physique quantique.

Comment se fera la transition, comment les deux réalismes pourront-ils se conjuguer dans la description de l'objet macroscopique ? La réponse, nous l'avons vu dans les articles précédents, est encore loin d'être évidente, même pour les physiciens quantiques. Elle se pose aujourd'hui directement en génétique et plus généralement en biologie. Celle-ci ne peut ignorer les éventuels effets quantiques susceptibles par exemple de provoquer des mutations au niveau des liaisons atomiques faibles entre constituants des molécules. On peut supposer que plus la biologie descendra vers le bas, plus elle devra étudier de tels effets, au point qu'il faudra parler, comme l'avait proposé Johnjoe MacFadden, d'une biologie et d'une génétique quantique.

Mais ce n'est pas seulement vers le bas que l'on retrouvera la physique quantique. C'est aussi vers le haut. Il faut rappeler que la démarche scientifique s'appliquant au monde macroscopique ne consiste pas seulement à chercher ce qu'il y a sous tel phénomène ou entité, mais ce qu'il y a au-dessus. En d'autres termes, il faut aussi faire appel à ce que Joël de Rosnay avait appelé le "macroscope". La génétique en offre une démonstration exemplaire. En suivant une fois de plus Kupiec et Sonigo, on ne peut aujourd'hui comprendre la construction de l'embryon d'abord, du phénotype jeune et adulte ensuite, qu'en étudiant les interactions des protéines sous commande directe de l'ADN du génome avec celles développées par les cellules, puis plus généralement les interactions des diverses cellules et organes de l'individu avec leur environnement interne et externe - interactions donnant lieu à des sélections en chaîne sur le mode hasard et nécessité, dont les résultats sont toujours probabilistes.

Mais on ne s'arrêtera pas là dans cet élargissement du regard. Le propre de l'approche épigénétique étendue, si l'on peut dire, est d'étudier l'interaction de l'organisme avec ses semblables au sein des cultures sociales, et les interactions de celles-ci avec des milieux environnementaux de plus en plus larges. Cette démarche conduit à la mise en évidence de super-organismes ou super-écosystèmes dont les propriétés émergentes résultent de la combinaison des organismes et systèmes plus simples qui s'affrontent en leur sein, et qui à leur tour influencent lesdits systèmes plus simples en leur imposant des contraintes sélectives. Ce faisant, en poussant la démarche jusqu'au bout, on devra rechercher les interactions d'organismes de plus en plus étendus avec la Terre, la galaxie et pourquoi pas le cosmos. Alors on retrouvera la physique quantique, seule à même aujourd'hui, avec ses formalismes, de fournir des modèles du cosmos et de la façon dont il peut interagir avec les systèmes macroscopiques (par exemple dans le cadre de la décohérence évoquée dans le précédent article consacré à la mécanique quantique).

Faudra-t-il cependant que la génétique, et plus généralement la biologie, se compliquent la vie en faisant intervenir le formalisme quantique dans la recherche des facteurs de l'hérédité, la mise au point de remèdes contre les maladies génétiques ou le cancer et, dans un autre domaine, l'ingénierie génétique destinée à produire des plantes plus aptes que leurs ancêtres à résister à la sécheresse ? Nous serions tentés de répondre par l'affirmative, ne fut-ce qu'en parcourant les divers articles du numéro de Sciences et Avenir précité. Si l'on n'avance guère dans la compréhension de la vie en général, de l'action de virus comme celui du sida (sans mentionner les prions) ou des causes et remèdes du cancer, comme l'indiquent les auteurs, c'est sans doute parce que quelque chose manque encore à la recherche. Trouvera-t-on ce quelque chose dans l'appel à la physique quantique ?

Il faut pour approcher cette nouvelle question, se demander ce que l'on désignera par physique quantique en matière de biologie? Recherchera-t-on, comme J. MacFadden et bien d'autres, une éventuelle intervention de "particules " quantiques dans les composants du vivant ? Se bornera-t-on à transposer, comme nous avions déjà suggéré de le faire, les grands principes de l'observation du monde quantique au monde macroscopique : principe d'indétermination, de superposition, d'enchevêtrement…Mais est-il alors possible de tenter cette transposition sans adopter de bout en bout le formalisme quantique, dont il semble pourtant que l'on n'ait pas besoin pour décrire les phénomènes même complexes, intéressant par exemple les liens entre l'observateur, l'instrument et l'observé au niveau du monde biologique macroscopique ?

On pourrait imaginer que si l'esprit humain, produit du cerveau et donc entité biologique, ne comprend pas entièrement les phénomènes de la vie, c'est parce qu'il y est immergé et ne peut donc pas s'en donner une vue objective complète - de même qu'il ne pourra jamais décrire exhaustivement ce que l'on appelle le cerveau ou la conscience. Mais cette réflexion va nous conduire à nous poser, à propos justement de la conscience, la même question que Jean-Jacques Kupiec se pose dans ses publications à propos des concepts de gène ou d'espèce vivante. Ce terme de conscience désigne-t-il une "réalité" au sens du réalisme à objectivité forte, ou seulement un "cadre de référence", voire autre chose encore. Comme on sait, lorsque l'on parle de conscience, c'est de soi-même que l'on parle. C'est le Moi conscient qui s'interroge sur lui-même. Ne retrouve-t-on pas alors, sous une forme identique ou différente, l'enchevêtrement entre observateur et observé qui caractérise la mécanique quantique ?

Les représentations et les connaissances

Nous pouvons ici sans risque poser l'hypothèse que la conscience, pas plus que le gène, n'est une réalité en soi. Mais de quoi s'agira-t-il alors? D'un cadre de référence, comme déjà dit du gène? Dans cette perspective, la conscience pourrait être considérée comme le double, ou le prolongement du "schéma corporel" identifié depuis longtemps - voir Alain Berthoz, p.148, (2) dans la plupart des organismes vivants. Le schéma corporel est un ensemble dynamique d'informations provenant des capteurs sensoriels internes et externes de l'organisme, mis en cohérence par le processus dit de synchronisation. La synchronisation est à la fois le produit de la mise en réseau d'un certain nombre d'aires du cerveau et aussi un changement dans la nature de l'information codée dans ces réseaux (notre entretrien avec Alain Berthoz http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/octobre/berthoz.html).

Arrêtons-nous d'abord sur les informations composant le schéma corporel inconscient. On peut dire qu'elles constituent des représentations (ou aussi des connaissances inconscientes, non mobilisables par les échanges langagiers d'individu à individu. Acquérir des connaissances consiste à identifier telles ou telles régularités dans le désordre des perceptions, puis à les mémoriser. De simples compteurs peuvent suffire. Un logiciel qui compte les fréquences d'apparition des voyelles dans un texte peut être dit avoir acquis des connaissances sur la langue dans laquelle ce texte a été rédigé. A un niveau de complexité plus grand, c'est ce que font couramment maintenant les robots autonomes, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas reçu par programmation préalable de carte du territoire où ils doivent se déplacer. Ils se construisent eux-mêmes cette carte par essais et erreurs. Si un tel robot est doté d'un réseau de neurones formels, son interaction avec le monde extérieur, par l'intermédiaire des organes sensoriels, produira une certaine organisation de ce réseau, autour des régularités perçus par le robot. Ce sera le début d'une carte cognitive à partir de laquelle pourra naître "spontanément" (par émergence) un programme d'évitement d'obstacles. Ce programme correspondra à l'une des façons dont le robot voit le monde. Le robot ne mémorisera, sous forme de cartes cognitives, que les informations perçues par ses capteurs qui présentent une certaine continuité, d'une part, et qui lui permettent de "survivre", d'autre part.

Nous pourrons, nous qui sommes situés au-dessus du robot dans l'échelle des complexités, dire qu'il s'agit d'un contenu de connaissance acquis par le robot et relatives au monde extérieur à celui-ci. Mais le robot, pour sa part, ne se posera pas la question du statut de l'obstacle en termes de réalisme : une boîte, un mur, une personne. Il n'aura même pas besoin de lui donner un nom, sauf si la complexification progressive de sa mémoire impose l'émergence de catégories dans lesquelles ranger des informations ou programmes de même nature. Le robot se bornera à se construire autour des informations ou représentations perçues par ses organes sensoriels, et enregistrées d'une certaine façon par son cerveau artificiel. Il ne connaîtra du monde que ces représentations. Il n'aura donc pas besoin de postuler l'existence d'un réel extérieur auquel rattacher celles-ci. Les représentations dont il dispose sont venues là suite à un certain développement du système et demeureront telles, ou seront modifiées, suite à l'activité ultérieure du robot et aux nouvelles informations reçus par ses capteurs sensoriels.

Le même modèle peut être appliqué aux représentations que les êtres vivants, même les plus simples, se donnent du monde. Prenons l'exemple du termite construisant une termitière dans un environnement donné, un sol accidenté par exemple. Rappelons que le mécanisme pilotant l'activité du termite est simple : le termite pose sa boulette de terre là où la concentration de phéromones laissées par les dépôts de ses prédécesseurs est la plus forte. Ceci dit, la termitière, système complexe, peut être considérée comme construite autour de connaissances sur le monde extérieur qu'elle a acquis au cours de son processus de construction. Ainsi elle aura évité une mare d'eau ou un arbre. Mais elle n'aura eu nul besoin de catégoriser et nommer ces obstacles. Il lui suffira de constater l'existence de quelque chose extérieur à elle, dont elle ne pourra rien dire, sauf qu'il est là et répond par oui ou par non à ses efforts de développement.

Ainsi, dans les deux exemples cités, celui du robot et la termitière, ni l'un ni l'autre ne se donnent la peine de formuler des hypothèses plus ou moins réalistes sur l'existence d'un monde extérieur. Par contre, ils sont obligés d'enregistrer les réponses que leurs organes sensoriels reçoivent de ce monde. Si le robot persiste à avancer contre ce qui pour nous est un mur, il se bloque. Si le termite veut poursuivre la construction de la termitière malgré la présence de ce qui est pour nous de l'eau, il se noie. On pourra dire, en reprenant l'expression à la fois vide de sens précis et riche de Bernard d'Espagnat (3) que le robot et la termitière sont obligés de faire l'hypothèse d'un "réel voilé". Ils ne pourront rien en dire de précis, sauf qu'ils ne peuvent faire n'importe quoi n'importe où et n'importe quand. Leurs expérimentations (c'est-à-dire les pseudopodes qu'ils poussent vers l'extérieur), rencontrent dans certains cas un "oui" leur permettant de se développer, et dans d'autres cas un "non" interdisant tout progrès.

Dans un organisme plus complexe, tel qu'un animal doté d'un système nerveux central, on constate que les différents " contenus de connaissance " acquis par l'organisme au cours de son développement, c'est-à-dire au cours de son insertion progressive dans un monde dont il ne sait rien, s'intègrent dans un espace qui leur permet de se conjuguer pour donner à l'organisme une vue globale de ce qu'il a enregistré, plutôt que laisser les informations correspondantes encapsulées dans des sous-programmes. C'est le schéma corporel déjà cité mais ce sont aussi les cartes cognitives au sein desquelles s'organisent les représentations en fonction des conditions selon lesquelles celles-ci sont reçues.

Les recherches récentes de la neurophysiologie intégrative et computationnelle, pour reprendre l'intitulé d'une Action Concertée Incitative récente (voir A. Berthoz, entretien, op.cit et plus généralement les travaux de ce scientifique), font apparaître une grande continuité dans l'émergence des représentations et leur intégration progressive au sein des espèces vivantes. C'est la lutte pour la survie et la satisfaction des besoins primaires (faim, évitement des prédateurs, recherche de partenaires) qui a obligé les organismes à se doter de modèles nourris des informations recueillies par les organes sensoriels internes et externes de ces organismes. L'apparition des cerveaux, chez les animaux et finalement chez l'homme, a considérablement augmenté les possibilités associatives et les capacités de mémorisation, si bien que les espèces ainsi dotées sont devenues porteuses de représentations nombreuses et synchronisées facilitant considérablement leur adaptation. Mais à quoi exactement correspondent ces représentations synchronisées? Non pas à la description d'un réel extérieur à l'organisme, mais aux traces laissées au sein de l'organisme par ses interactions avec quelque chose d'extérieur dont il ne peut rien dire, sauf qu'il répond par oui ou par non aux questions qui lui sont posées.

C'est une vérité reconnue de longue date que la carte n'est pas le territoire. Nos cartes cognitives ne seraient alors qu'une façon émergente d'optimiser l'intégration de nos différentes représentations, c'est-à-dire en fait de nous décrire nous-mêmes en tant qu'organismes engagés dans un processus d'évolution vers plus de complexité informationnelle. Dans ce cas, il ne faudra pas dire : "il existe en dehors de nous des gènes, des neurones des atomes ou toutes autres entités et lois", mais "l'information dont notre cerveau est le support s'organise pour le moment en flux d'échanges, en nœuds et toutes autres structures dynamiques transitoires. Je pourrai les isoler de l'ensemble du réseau de mes représentations (les séparer) et les baptiser par commodité du nom de gènes ou d'atomes, mais je pourrais tout aussi bien les considérer comme faisant partie d'un continuum plus large au sein duquel j'identifierai des fréquences statistiques".

On conçoit que dans ce cas, je n'aurai le droit de parler que de ce qui figurera effectivement dans mes mémoires, compte tenu de la plus ou moins grande sophistication de mes organes sensoriels et instrumentaux. Dans certains cas, je disposerai de cartes extrêmement détaillées, correspondant à une instrumentation très performante - ou à des supports neuronaux ayant depuis longtemps l'habitude de la mise en cohérence des informations primaires perçues par mes organes sensoriels. Ceci correspondra à ce que les réalistes appelleraient le monde macroscopique. Dans d'autre cas, je constaterai que mes organes sensoriels et mes capacités de représentation ne me donneront que des images incertaines ou brouillées, comme le fait un récepteur de radio qui n'est pas accordé sur les bonnes fréquences. Ceci correspondra à ce que ces mêmes réalistes appelleraient le monde quantique microscopique ou, à l'autre échelle des grandeurs, le cosmos.

Revenons sur le schéma corporel. Le schéma corporel n'est pas un observé qu'un hypothétique observateur placé dans le cerveau pourrait décrire de façon objective. Par ailleurs, les informations ou représentations correspondant au schéma corporel ne sont sans doute pas de même nature que celles résultant de l'interaction de l'organisme avec l'extérieur. Elles viennent sans médiation de l'organisme lui-même. Elles sont donc plus qu'une représentation de lui que se donne l'organisme. Elles "sont" l'organisme en un tel état à un tel moment. Alors la question que pose le réaliste : "existe-t-il une réalité derrière les représentations que je m'en fais" n'a plus lieu d'être. L'organisme doit être considéré comme un tout, corps, organes sensori-moteurs et schéma corporel. S'il doutait de son schéma corporel, il douterait de sa propre existence - c'est d'ailleurs ce que montrent certains troubles neurologiques. Le schéma corporel ne peut pas être vrai ou faux. Il est ce qu'il est à tel moment. Il peut être construit à partir de messages erronés, par exemple d'illusions sensorielles. Mais peu importe. L'organisme sera ce qu'il se représentera être, même dans ce cas. C'est-à-dire qu'il sera lui-même erroné, si l'on peut dire. Ceci pourra lui être funeste, en termes d'adaptativité, ou au contraire bénéfique, si en découle une mutation favorable.

On pourrait presque avancer que l'on retrouve là, sous une forme différente, le cogito de Descartes :"je me représente (inconsciemment en ce cas), donc je suis. C'est la seule chose dont je sois certain, sauf à nier ma propre existence".

La conscience

Venons en maintenant à la conscience. Ce que nous venons de dire du schéma corporel, de l'image corporelle intégrée mise en évidence par les travaux des neurophysiologistes, ne signifie pas que celle-ci soit consciente à elle-même. Tous les organismes, fussent-ils relativement simples, sont dotés de telles images. Mais, chez certains animaux sans doute et chez l'homme certainement, l'image corporelle est observée par des parties du cerveau dédiées à cette observation. Celles-ci modifient ce qu'elles observent mais se modifient en retour. C'est la conscience.

Si les représentations dont se sont dotés les animaux ne supposent pas nécessairement un mécanisme d'auto-réflexion, il se trouve que le système nerveux humain, sous l'influence de facteurs encore mal élucidés, a évolué de telle sorte que le champ de l'intégration des entrées sensorielles s'est, progressivement étendu, sans doute avec l'accroissement des capacités associatives du cerveau. Un certain nombre de faisceaux neuronaux ou aires cérébrales, comme le montre l'imagerie cérébrale, se sont spécialisées dans l'observation des messages traités par les aires fonctionnelles, avec intégration et réentrée des informations en découlant. Il y a tout lieu de penser que c'est cela qui génère la perception que j'ai d'être doté d'un Moi conscient.

Les neurosciences n'ont pas encore éclairci le mécanisme neurologique permettant cette observation et intégration en temps réel ou quasi-réel de nombreuses représentations (il y a toujours semble-t-il un retard de quelques centaines de millisecondes entre la décision effective de l'organisme et la prise de conscience de celle-ci). Ce mécanisme a été appelé le "binding". Le binding est déjà à l'œuvre pour la formulation inconsciente de l'image corporelle, mais il atteint des performances remarquables en ce qui concerne la formation des états de conscience. Il existe certainement chez les animaux des processus d'intégration de cette nature, mais moins larges et moins durables. On peut s'en donner aujourd'hui un modèle relativement simple par l'intermédiaire d'une conscience artificielle, dont certains des éléments ou agents observeraient le fonctionnement des autres, ce qui entraînerait une rétroaction sur ce fonctionnement puis sur l'observation elle-même (voir le livre d'Alain Cardon "Modéliser et concevoir une machine pensante").

Cependant un tel modèle computationnel ne donne qu'une image lointaine de la façon dont le cerveau humain est passé du schéma corporel, présent sous des formes plus ou moins développées chez tous les animaux, à ce que l'on pourrait appeler le schéma du Moi conscient, fondement de la conscience. Ce schéma du Moi intègre certains des éléments du schéma corporel, ceux qui sont accessibles à travers l'espace de travail conscient. Mais il intègre une somme d'informations beaucoup plus considérables, relatives comme l'ont montré Damasio et Edelman, à l'histoire et au futur du sujet, comme plus généralement à l'idée que celui-ce se fait du monde dans son immensité pressentie. Il ne s'agit pas d'informations stockées en mémoire comme dans le disque dur d'un ordinateur, mais plutôt d' "hallucinations" où le sujet revit les émotions précédemment ressenties et leurs cortèges de représentation. Encore faut-il comprendre comment un tel processus a pu apparaître et comment également il entre en jeu dans la vie courante de chacun de ceux jouissant de la totalité de leurs aptitudes à la conscience.

Il est indéniable que la conscience, comme l'expliquent Damasio, Berthoz et beaucoup d'autres, est une fonction évolutionnaire apparue parce que facilitant l'adaptation de l'organisme en intégrant aux cartes cognitives du monde et aux cartes cognitives du schéma corporel ce que l'on pourrait appeler la carte cognitive ou le schéma du Moi. Dans ce cas, le Moi conscient se représenterait à lui-même comme le corps inconscient se représente à lui-même au travers du schéma corporel, selon les mêmes mécanismes et avec les mêmes limites. Mais un pas de plus aurait été fait dans la voie de la synchronisation et de l'auto-réflexion. Comment ? On peut évoquer ici deux hypothèses, celle du double et celle de la colonisation du cerveau par des idées ou mèmes se répliquant dans l'espace des systèmes nerveux mis en réseau par les langages. Ces deux hypothèses mettent l'accent sur l'importance de la vie sociale en larges groupes rendu possible ou nécessaire au début de l'hominisation (pléistocène ?)

L'ouvrage déjà cité d'Alain Berthoz développe de façon originale l'hypothèse du double (Berthoz, La Décision, p. 143 et suiv.). L'auteur en dit ceci dans l'entretien que nous avons eu avec lui : "J'ai prétendu que nous sommes deux. Nous dialoguons avec notre double. La décision est un jeu à deux. J'ai donné quelques pistes pour dire ce que j'entends par ce double. Le double est ce que les neurologues ont appelé depuis longtemps le schéma corporel, ce que les psychologues ont identifié lorsque l'enfant se regarde dans le miroir, les neurologues en distinguant entre le Je et le Moi. Il y a là un grand mystère. Je fais cette hypothèse que la décision n'est pas seulement le fruit du fonctionnement d'un organisme unique, mais d'un organe, le cerveau, qui comprend en lui-même un modèle de la personne agissante, c'est-à-dire le corps et son cerveau. La décision, même quand elle paraît inconsciente, est le résultat d'un curieux dialogue entre ces deux types de mécanismes : un corps, un cerveau physique et ce qu'avec les roboticiens nous appelons aujourd'hui des modèles internes". Mais le double ainsi décrit n'est pas nécessairement conscient. On peut penser qu'il l'est progressivement devenu lorsque le cerveau des hominiens qui se regardaient dans les miroirs de l'époque et surtout échangeaient de plus en plus de signaux symboliques avec leurs semblables, ont fini par associer ces images de celles du schéma corporel, et conclu que les unes et les autres référaient à une même entité, le Moi. Alors s'est engagé un dialogue de plus en plus interactif et constructif entre le Moi du corps et le Moi de l'esprit.

Mais ceci ne se serait pas produit si ce que nous venons d'appeler le Moi de l'esprit ne s'était pas parallèlement construit grâce aux échanges symboliques avec les autres hommes - ce qui inclut les mèmes, si on tient à conserver cette hypothèse encore en cours de développement. Nous renvoyons sur les origines du langage aux thèses d'un Jean Louis Dessalles et pour la mémétique à Susan Blackmore (voir son interview dans le présent numéro, ainsi que notre présentation de son livre, The Meme Machine).

Dans ces hypothèses, le moi conscient serait une construction, toujours en train de se faire, par compétition darwinienne entre représentations internes et mèmes d'origine extérieure. Le sujet testerait en permanence cette construction en train de se faire, grâce aux échanges avec ses semblables. Il en résulterait des représentations collectives qui elles-mêmes résisteraient aux pressions de sélection si elles recueillaient un consensus suffisant de la part des autres. Les créations culturelles, jusqu'et y compris l'édifice des connaissances scientifiques, résulteraient d'un tel processus.

Quand on parle de mèmes, il faut aussi évoquer le rôle de plus en plus important des technologies instrumentales. Celles-ci se développent selon des cycles propres, où les individus humains interviennent fort peu de façon active. Ce développement se fait lui-aussi sur le mode darwinien du hasard/sélection. Les représentations collectives en résultant deviennent une partie de plus en plus importante des contenus cognitifs des Moi conscients, comme d'ailleurs de ceux des schémas corporels inconscients, l'instrumentation prolongeant dorénavant partout les organes sensoriels et effecteurs des humains.

Mais alors comment évaluer en terme de Réalisme les contenus cognitifs du Moi conscient. Ceux-ci renvoient-ils à un monde, à des objets, à des lois extérieures au sujet conscient ? On donnera à cette question la même réponse que celle donnée à la question de la signification de l'image corporelle. Il n'y a pas de raison de postuler que ces contenus cognitifs en évolution darwinienne permanente correspondent à un "état du monde". Nous n'en savons d'ailleurs rien puisque nous refusons de postuler l'existence d'un réel derrière les représentations dont l'organisme se dote en évoluant. Tout au plus pourra-t-on dire que dans certains cas, les essais et erreurs auxquels se livre en permanence le sujet rencontrent des réponses négatives de l'hypothétique réel voilé évoqué ci-dessus. Dans d'autres cas, elles rencontreront des réponses positives. Les unes et les autres s'inscriront dans les contenus cognitifs mémorisés au plan individuel et collectif par les humains.

Ce à quoi par contre semblent correspondre ces contenus cognitifs, c'est non à un état du monde mais à un état d'être au monde du sujet conscient - état rappelons-le qui ne coïncide pas strictement avec son état corporel d'être au monde. En d'autres termes, cela signifierait que je ne pourrai pas plus parler des contenus de ma conscience ou de mon Moi conscient comme entités d'un monde extérieur. Il s'agit de moi et de nul autre. Il s'agit de moi en train de me faire.

Un jugement analogue peut-être porté sur les mèmes. Moins encore que les gènes, ceux-ci ne pourraient être dits constituer des réalités extérieures ou représenter fidèlement de telles réalités. Chaque individu, nous l'avons fait remarquer à nos amis méméticiens, n'hébergent que les mèmes qui correspondent, au moins grossièrement ou statistiquement, aux contenus de son Moi corporel ou de son Moi conscient. Les mèmes hébergés ou transmis par un individu ne renvoient pas à des entités hypothétiques du monde extérieur. Ils révèlent seulement à un certain moment l'état de l'individu qui en est le porteur.

Dans cette conception, la question de l'enchevêtrement de la conscience et de l'observation se pose-t-elle encore ? Nous dirons que l'enchevêtrement devient la règle puisque l'ensemble des représentations conscientes, incluant celle de la conscience elle-même, constitue un continuum dynamique en évolution permanente suite aux interactions de ses constituants. C'est par contre l'illusion d'un observateur situé en dehors de l'observé qui disparaît définitivement. Le prétendu observé est réintroduit au cœur du système des représentations, parmi lesquelles il trouve la représentation de la conscience et de ses contenus "hallucinatoires", avec laquelle il interagit comme indiqué précédemment.

Nous avons vu que l'état des cartes cognitives d'un sujet conscient est fonction de l'aptitude des organes sensoriels et de leurs prolongements instrumentaux à nuancer, diversifier et complexifier les informations qu'ils recueillent en accompagnement de la vie du sujet en lutte pour l'adaptation au sein d'un milieu certes présumé mais dont on ne sait rien et dont on ne peut rien dire de sérieux. Aujourd'hui, les instruments sont à peu près adaptés pour produire des représentations de type macroscopiques. Les structures neuronales sont également adaptées pour les traiter. Mais aux deux bouts de l'échelle du macroscopique, vers le microscopique et vers le cosmique, nous avons vu que l'instrumentation ne donne que des représentations soit statistiques, soit ne pouvant qu'être exprimées par le formalisme quantique. Parallèlement les structures neuronales se montrent inadaptées, non pas à traiter de telles informations, mais à les inclure dans l'ensemble des cartes cognitives susceptibles d'être intégrées dans le cadre du binding, afin de générer une représentation consciente du moi intégrant ces données. Le moi conscient se trouve vis-à-vis de ces représentations un peu comme il se trouve face aux informations produites par la partie inconsciente et donc non intégrables du corps et de l'esprit de l'organisme.

Ceci pourrait-il changer ? Oui, si l'évolution propre des systèmes sensoriels et mentaux les dotait de la possibilité de traiter les données quantiques au même titre que les données macroscopiques. Il n'est pas exclu que cette possibilité apparaisse un jour, si les instruments du futur, exploitant les possibilités des bits quantiques utilisés par les ordinateurs du même nom, rendent le système conscient capable d'unifier l'ensemble de ses représentations, depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand. Les humains ne se rapprocheraient pas alors, plus qu'ils ne le font maintenant, de la compréhension d'un Tout dont l'approche demeurerait toujours interdite par postulat. Mais ils se doteraient d'un champ conscient beaucoup plus cohérent, peut-être au point de devenir un monde à lui seul, en auto-développement, un monde conscient de l'intérieur, c'est-à-dire qui aurait le droit de parler de lui-même, une sorte de Moi étendu à l'ensemble de l'univers des représentations.

Nous examinerons dans notre prochain numéro les conséquences éventuelles du non-réalisme des contenus cognitifs conscients, telle qu'évoqué ci-dessus. Allons-nous nous enfermer dans un nouveau solipsisme?

(à suivre)

Notes :
1) Michel Bitbol, l'aveuglante proximité du réel, Flammarion, 1998, ainsi que Physique et philosophie de l'esprit, Flammarion 2000
2) Alain Berthoz, La décision, Odile Jacob, 2003. Voir notre chronique
3) Bernard d'Espagnat, Traité de physique et de philosophie (Fayard 2002).


 

 

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