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Article
Le
chemin charmant vers l'obscurantisme
par Alain Cardon, professeur des Universités
26 octobre 2003
L’histoire de chacun de nous est simple.
Un gamète mâle très mobile et un gamète
femelle volumineux fusionnent pour former une cellule zygote
diploïde, en maintenant les caractères génétiques
de l’espèce. Des plans de symétrie se
forment, assurant l’axe de symétrie bilatérale
et l’axe dorso-ventral. Puis, la cellule zygote se
segmente, passant par le stade morula, en usant de processus
très complexes de communications intercellulaires,
de molécules signalisatrices, de protéines
d’adhérence, d’inducteurs, en utilisant
les ARMs de l’ovocyte, en formant une matrice extracellulaire.
La phase suivante, la phase blastula, engagera à
la formation effective d’un individu organisé
en permettant aux cellules de se positionner les unes par
rapport aux autres et de se développer selon un mode
parallèle. Dans cette formation d’un individu
de type homo, le cerveau se développera toujours
en simultanéité avec les autres parties de
l’organisme. L’individu commencera à
penser pendant son propre développement, avant qu’il
ne naisse …
Ensuite, l’individu homo va apparaître
sous le soleil du monde. Il naît, totalement dépendant,
et il va apprendre à devenir homme dans un contexte
prégnant qui va le conformer fortement. Si ce contexte
n’existe pas, il est ce qu’il est né,
un animal, un enfant loup par exemple, et rien de plus.
Le contexte social d’aujourd’hui,
celui qui est le plus courant pour les six milliards d’individus
vivant sur cette planète, va lui apprendre à
identifier des sons comme étant des paroles chargées
de sens à la messe, ou à la prière,
en étant porté dans les bras de sa mère.
Plus tard, petit enfant avec les camarades de son âge,
il apprendra par cœur les paragraphes du Livre, de
la Bible ou du Coran. Né simple homo, il va apprendre
la Loi écrite en la pratiquant avant que de savoir
raisonner.
Encore plus tard, on pourra, s'il a de la
chance, le retrouver dans les affaires, dans la gestion
des affaires de grands pays aux technologies extrêmement
développées, et on le verra se mettre à
genoux devant des statues, se courber devant le ciel, prier
à chaque fois avant que de rompre le pain.
Parfois, on le verra lire avec attention
la théorie de la relativité générale
et méditer sur cette formidable équation qui
lie le tenseur métrique de courbure de l’espace-temps
au tenseur énergie –impulsion et qui fonde
la gravitation comme une propriété géométrique
de l’espace-temps. On le verra aussi s’émerveiller
devant la théorie quantique des champs qui permet
de mesurer l’action des éléments ultimes
comme des amplitudes de probabilité d’une fonction
d’onde. Alors, il s’interrogera sur la complexité
d’une théorie de grande unification.
Puis il regardera le soleil et la lune,
le temps qui passe, les saisons qui se suivent, et il verra
arriver l’hiver de sa vie. Il a, depuis le début,
cheminé vers sa mort, et cela, il le savait. Sa question,
en fait, a parfois été celle-ci « pourquoi
suis-je ici à me poser cette question ? ».
La réponse est strictement à
chercher dans les possibilités immenses offertes
par le fonctionnement et l’organisation auto-adaptative
de son système générateur de pensées,
qui manipule des mots, des symboles et des concepts. Mais
pour comprendre cela, pour savoir que la réponse
est à chercher dans l’investigation scientifique
systématique du fonctionnement de son cerveau et
du réel, il doit se placer en posture d’interrogation
absolue sur lui-même et sur le monde, et sans aucun
médiateur, sinon ses pairs. Et il est si facile,
si plaisant, si agréable de se savoir guidé,
suivi, conduit, inspiré de très Haut, un peu
comme l’enfant qu’il a été et
qu’il ne peut oublier.
Alors, revêtue d’un voile, arborant
des croix, dépliant des tapis de prière au
coin des salles de classe, tombant sans cesse à genoux,
il lui sera possible de croire que l’homo sapiens
est né spontanément il y a cinquante mille
ans, que la seule loi qui vaille est celle de Dieu et que
l’atmosphère enivrante des foules en prière
et des processions est préférable à
la solitude de la recherche dans les laboratoires. Car si
l'on ne tente pas de répondre à la question
: « pourquoi suis-je ici à me poser cette question
? »., il n’y a plus rien à interroger
au fond et il suffit d’agir, en suivant les autres.
Je ne peux rien devant les certitudes des
hommes, car telle est la propriété du système
générateur de pensées : celui qui pense
peut croire, il peut conformer son cerveau pour avoir des
certitudes et peut sans cesse voir le monde sous l’éclairage
de la vision du monde qu’il s’est forgée,
en ne pouvant plus se remettre en cause sinon en se brisant
lui-même.
Dans quel livre avez-vous appris à
croire et quelles sont les questions que vous vous posez,
ici et maintenant ?
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