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ÉDITORIAL

Misère de la science française ? (suite)
par Jean-Paul Baquiast et al.

24 septembre 2003

Pourquoi augmenter l'effort de recherche française (DIRD dépense intérieure de recherche et développement*), afin de le mettre au niveau des 3% du PIB annoncé. Parce que ce chiffre, aujourd'hui de 1,8% est significatif d'un retard français face aux Etats-Unis, au Japon et à l'Allemagne. Ainsi s'engager à augmenter la DIRD vise à amplifier la recherche dans notre pays, moyen aussi d'offrir aux chercheurs les carrières d'abord, les moyens de fonctionnement ensuite, dont notre pays a besoin pour encourager les vocations de chercheurs scientifiques (actuellement en chute marquée) et décourager la fuite des cerveaux.

Le grand public a du mal à comprendre les mécanismes en cause. Essayons ici de présenter le problème d’une façon simple.

Les jeunes chercheurs, après au moins 6 ans d’études universitaires, sont soit en train de préparer leur doctorat, ce qui suppose la rédaction d’une thèse sous la responsabilité d’un directeur de thèse, soit en stage dit de post-doctorat. Le stage de post-doctorat permet aux thésards de valoriser leurs travaux de thèse en effectuant des recherches en laboratoire et en publiant des articles qui constitueront leur dossier personnel. Ensuite, ils auront le choix entre postuler un recrutement dans un établissement public de recherche (CNRS, Inserm, Inra...) leur permettant de travailler dans le laboratoire de leur choix, soit d’envisager une carrière en entreprise. Rappelons que les candidats-docteurs préparant leur thèse sont principalement financés par des bourses d’Etat ou par quelques fondations privées. Les post-doc disposent principalement de contrats à durée déterminée (18 mois à 2 ans en général). Ceci ne leur permet pas de se consacrer à des recherches de longue durée.

Il est (à juste titre) recommandé aujourd’hui d’accomplir un premier stage de post-doctorat à l’étranger, soit en Europe (des dispositifs d’encouragement sont prévus par l’UE), soit dans un grand pays scientifique, Etats-Unis ou Japon en priorité. Le post-doc est rémunéré dans les conditions propres au pays d’accueil. A l’étranger, dans les disciplines à fort potentiel, les rémunérations sont beaucoup plus élevées qu’en France (on parle couramment de pont d’or). Par ailleurs le travail au sein d’équipes qui se disent fort justement les premières du monde valorise le chercheur.

Les post-doc revenus en France et choisissant la recherche publique doivent donc être recrutés par un EPR (établissement public de recherche). Mais quand ils rentrent, ils ne retrouvent pas nécessairement les contacts qu’ils avaient pu avoir lors de leur thèse. De plus, les budgets des EPR n’étant pas suffisants pour faire face aux demandes, le déchet est considérable. Tous ceux qui ne sont pas recrutés doivent soit abandonner la recherche publique (en entrant par exemple dans une entreprise) soit faire d’autres stages de post-doc, en France ou à l’étranger, où ils sont alors tentés de s’établir définitivement.

Ceux qui restent en France et sont finalement recrutés par un EPR commencent à faire véritablement de la recherche dans la discipline qu’ils avaient choisie à un âge dépassant la trentaine. Les traitements offerts sont des traitements de début de la fonction publique, ce qui n’est guère attrayant à cet âge. La possibilité de cotiser pour des points-retraite est reculée d’autant. Enfin, on peut penser que des chercheurs de 30 à 35 ans n’ont plus l’inventivité et l’enthousiasme qu’ils auraient eu à 25 ans.
Le recours aux CDD n’est pas limité au recrutement des post-doc. Avec la diminution du nombre de leurs postes budgétaires, les laboratoires sont obligés de compenser les départs par des recrutements sur CDD, ce qui ne favorise pas les recherches d’une durée tant soit peu longue.

L’exode des cerveaux

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que beaucoup de post-doc (sans parler de chercheurs seniors qui s’expatrient aussi) choisissent finalement de rester durablement dans le pays d’accueil, Etats-Unis et Japon notamment. Il s’agit, quoiqu’on puisse dire, d’une perte nette et durable de compétence pour les recherches et les entreprises françaises. Ce que celles-ci perdent, leurs homologues américaines le gagnent, accroissant d’autant leur avance dans tous les domaines des sciences et technologies, notamment celles qui comptent pour préparer l’avenir, dites émergentes.

L’ambassade de France à Washington aux Etats-Unis essaie actuellement de favoriser le retour des chercheurs français en les recensant et en les mettant en contact avec des offreurs d’emploi nationaux par l’intermédiaire du « Forum USA » http://www.forumusa.org/. Voir aussi la Mission pour la science et technologie de l’ambassade de France à Washington http://www.france-science.org/home/hp.asp . Mais ceci se heurte au peu de réactivité des entreprises françaises. Il faut regretter que celles-ci, dont les budgets de recherche ne cessent de se réduire, n’offrent que très peu de perspectives de recrutement aux chercheurs publics. Elles préfèrent, quand elles recrutent, s’adresser à des ingénieurs qui leur paraissent plus à même d’apporter des bénéfices à court terme.

Le seul remède à cette crise de la recherche publique française et notamment à cette fuite des jeunes cerveaux consisterait à au moins doubler progressivement les postes offerts au recrutement. Ceux qui veulent pousser les thésards à entrer dans la recherche privée s’y opposent, mais comme on l’a vu, ce ne sont pas les entreprises françaises qui bénéficient de cela, ce sont leurs concurrentes étrangères.

Ajoutons que les directeurs de laboratoires insistent tous, à juste titre, sur le fait qu’il ne leur suffirait pas de disposer de plus de postes, s’ils n’avaient pas les moyens de fonctionnement et, dans de nombreux cas, l’accès aux grands équipements nécessaires à la bonne utilisation des chercheurs. Là aussi, la « misère » de nos établissements incitent thésards et post-doc à partir à l’étranger.

Beaucoup de laboratoires cherchent à valoriser les résultats de leurs recherches auprès des entreprises. Ceci leur prend beaucoup de temps. Mais en France l’accueil de celles-ci, sauf pour certains produits disposant d’un marché suffisant (par exemple les cosmétiques) reste très en dessous des besoins. Là encore, les regards se tournent vers l’étranger.

Le ministère de la recherche vient d’annoncer la création d’un Fonds de priorité de recherche doté de 150 millions d’euro. Ce fonds devrait contribuer notamment à la création de Fondations de recherche. Mais le détour paraît bien long face aux besoins immédiats. C’est en effet de mois en mois, dans les disciplines émergentes, que le retard français s’accroît.

Tant que les Pouvoirs Publics, aux niveaux les plus hauts de l’Etat, n’auront pas compris cela, la situation de la science française continuera à se dégrader.

* La DIRD prend en compte recherche publique et recherche dans les enteprises

Pour en savoir plus
Le dossier de France-Inter http://www.radiofrance.fr/reportage/dossier/ qui nous a guidé dans la rédaction de cet éditorial et que nous remercions.
Le site Recherche en danger, créée à l’initiative d’Alain Trautmann, directeur de recherches à l’Institut Cochin http://recherche-en-danger.apinc.org/
La fête de la science http://www.recherche.gouv.fr/fete/2003/index.htm
Notre précédent éditorial sur ce même sujet http://www.automatesintelligents.com/edito/2003/juil/edito.html


 

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