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Le général de Gaulle et la recherche scientifique et technique
par Jean-Paul Baquiast

12 octobre 2003

Le général de Gaulle et la recherche scientifique et technique
Cahier n° 12, 2003, de la Fondation Charles de Gaulle
5 rue de Solférino, 75007, Paris.

La Fondation Charles de Gaulle, comme son nom l'indique, s'est donnée pour mission d'éclairer l'action du général de Gaulle et perpétuer son souvenir. Elle s'intéresse à tous les évènements de la vie de celui-ci, comme militaire, chef de la France Libre, Président de la République et militant politique. Le regard porté sur le Général n'est pas historique, en ce sens qu'il ne procède pas à une évaluation scientifique, c'est-à-dire critique et multidisciplinaire, de sa vie et de son œuvre. Les Cahiers doivent cependant intéresser les historiens, car ils fournissent des témoignages et des documents originaux. Ils donnent aussi, même à ceux qui ne se réfèrent pas aujourd'hui au Gaullisme, l'occasion de réfléchir à de nombreux points intéressant encore fortement notre devenir collectif.

Ceci est particulièrement le cas du Cahier consacré à l'action du Général dans le domaine du soutien à la recherche scientifique et technique, suite notamment à son retour au pouvoir en 1958. Dix personnalités ayant exercé des responsabilités politiques, scientifiques et administratives au service de la politique gaulliste y exposent des faits et évènements souvent peu connus sinon oubliés. Ceci éclaire et permet de mieux comprendre pourquoi la référence au " volontarisme " du général de Gaulle dans le domaine des politiques scientifiques, techniques et industrielles, face aux abandons que semble imposer une conception mal comprise de la mondialisation, est encore dans beaucoup d'esprits. La 4e République avait eu le grand mérite, suite d'ailleurs au Front Populaire qui avait entre autres créé le CNRS, de promouvoir la recherche scientifique et ses grandes applications technologiques et industrielles. Mais, vers la fin, ses dirigeants n'avaient pas su voir les nouvelles priorités. S'engluant dans le quotidien, avec les guerres d'Indochine et d'Algérie, ils n'avaient pas su proposer de vision aux Français en matière de grands projets porteurs. Pendant ce temps, les Etats-Unis, riches de toutes les ressources intellectuelles mises en place pendant la 2e guerre mondiale, avaient abordé l'après-guerre et la guerre froide en faisant de leurs laboratoires les fers de lance d'une nouvelle forme de conquête du monde.

Peu de gens en France s'inquiétaient de cela en 1958, l'atlantisme, c'est-à-dire la conviction que notre pays pouvait se développer tranquillement dans l'orbite de la puissance scientifique et industrielle américaine, étant encore fort répandu. De Gaulle, dès 1958-1960, vit que cette voie conduisait à un déclin rapide. Ce furent d'abord des considérations relatives à l'indépendance militaire de la France qui l'inspirèrent. Mais très vite, et bien que sa culture scientifique d'origine fut mince, il sut s'intéresser aux applications civiles. Il perçut également où se trouvaient, pour l'époque, les priorités stratégiques : nucléaire, air, espace, informatique. De par son passé et sa culture, il s'intéressa d'abord à ce que l'on appelle les technologies duales, susceptibles d'applications aussi bien militaires que civiles - ce qu'ont toujours fait les Etats-Unis. On parlerait aujourd'hui de technologies de puissance. Mais il entreprit aussi d'encourager la recherche scientifique dans son ensemble, comme le montra la mise en place de la Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique en 1958/59. Celle-ci, fortement soutenue par le Général et par le Premier ministre Michel Debré, réussit à la fois à identifier et coordonner tous les laboratoires et actions de recherche, faire augmenter les financements de la recherche au niveau de ceux des autres grands pays, et définir des Actions Concertées privilégiant des " filières " estimées stratégiques.

Tous ceux qui ont approché le général de Gaulle à ces époques ont admiré sa curiosité intellectuelle, sa volonté de comprendre les questions scientifiques fussent-elles ardues, et surtout évidemment sa persévérance à faire en sorte que la France ne soit pas absente des domaines qu'il jugeait indispensables à sa survie. Jusqu'à la fin, il a suivi personnellement le déroulement des dossiers, rencontrant chaque fois que nécessaire les responsables. Chaque fois aussi il osa, face à un libéralisme et un laissez-faire qui commençait à se répandre, réaffirmer qu'il incombait à l'Etat de remplir les vides de l'initiative privée et du capitalisme. Les irresponsables ont osé parler de "danseuses du général".

On sait que malheureusement, lorsque de Gaulle s'est retiré de la vie politique, les grands dossiers qu'il avait pris en charge n'ont pas tardé à péricliter, devant la conjonction des intérêts égoïstes, notamment de la part des industriels. Face aux divisions et à la mollesse de ceux-ci, les hommes politiques ont montré leur manque d'envergure. Si Georges Pompidou avait pu faire croire un moment qu'il maintenait le cap, son successeur Valéry Giscard d'Estaing, mal conseillé et peu intéressé personnellement par les enjeux scientifiques, prit la lourde responsabilité de renoncer à toute " politique industrielle " au moment précis où celle-ci commençait à rallier des partenaires en Europe. Seul le nucléaire, auquel s'est ajouté le téléphone, ont survécu, non sans mal. Mais c'était sous la pression des ingénieurs formés à la vieille école, et non sous celle des politiques, que ce petit miracle se produisit. Le cas du Plan Calcul, bien décrit dans le livre par Maurice Allègre, ancien délégué à l'informatique, fut exemplaire. L'entreprise européenne qui venait d'être créée, Unidata, avec Philips et Siemens, fut démantelée par le retrait subit du partenaire français, imposé par le pouvoir. Celui-ci avait plié sous les pressions d'industriels à courte vue, estimant que l'informatique n'était pas rentable car sans avenir, et qu'il valait mieux laisser le domaine aux américains. Or aujourd'hui, si de Gaulle était resté aux affaires quelques années de plus, on peut être certain qu'Unidata aurait été sauvée et serait devenue au fil des ans l'équivalent d'Airbus ou de Arianespace. Ceux qui ont connu l'abandon d'Unidata l'ont rangé au même rang des hontes nationales que, par exemple, la perte de la flotte française à Toulon en 1943, l'amiral Delaborde préférant se saborder plutôt que rejoindre les Anglais.

Evidemment, en lisant les articles et exposés des personnalités appelées à témoigner dans ce livre, on ne peut pas éviter de se demander si, face aux nouvelles technologies, aux sciences émergentes, à la concurrence devenue meurtrière des Etats-Unis, les recettes appliquées par de Gaulle pour encourager la recherche scientifique et technologique seraient encore efficaces et réalistes. Les libéraux, notamment au sein de l'actuelle majorité, verront sans doute dans le livre l'album de souvenirs d'anciens combattants sympathiques mais ayant perdu pied avec les réalités.

Si je puis m'exprimer personnellement, je dirai que ne n'ai jamais été un militant du gaullisme. Au contraire. Je crois connaître par ailleurs assez bien les contraintes technologiques et économiques de ce début de 21e siècle. En relisant cependant les interventions des personnalités réunies dans le livre, je constate que presque tous les points qui mériteraient d'être discutés aujourd'hui, et pour lequel l'opinion est à la recherche d'éclairage, s'y trouvent abordés. Plus que jamais, le volontarisme s'impose, si l'on veut construire une Europe-puissance, face aux Etats-Unis et bientôt à la Chine. Ceci au plan politique, mais aussi et surtout dans les domaines de la science et de la technologie. Plus que jamais les difficultés rencontrées alors comme les solutions envisagées ou appliquées paraissent d'actualité.

J'ai donc un regret, c'est que ce Cahier particulier n'ait qu'une diffusion très modeste et que beaucoup de gens s'en détournent, croyant y voir uniquement une apologie du Général. J'y verrais plutôt pour ma part une leçon d'interventionnisme public bien compris dont les premiers bénéficiaires devraient être ceux que l'on appelle encore en Europe les partis de gauche


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