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PUBLISCOPIE
The
Blank Slate
The
Modern Denial of Humain Nature
Steven Pinker
Viking 2003
Présentation
et discussion par Jean-Paul Baquiast
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Avant d'aborder le fond de cet
important ouvrage du linguiste et psychologue évolutionnaire
Steven Pinker, nous devons procéder à une mise
en garde. Celle-ci s'impose particulièrement compte-tenu
de la ligne éditoriale de notre Revue. Le titre du
livre, que l'on traduira en français par " La page
blanche, négation moderne de la nature humaine " pourrait
apparaître comme une défense de la nature humaine
telle qu'elle est comprise par les milieux scientifiques et
intellectuels conservateurs, aux Etats-Unis comme en Europe.
Que voulons-nous dire ? Chacun sait que, face aux perspectives
de la génétique et de l'intelligence artificielle,
de plus en plus de gens s'inquiètent. L'humanité
ne va-t-elle pas perdre son essence face aux expérimentations
de chercheurs ne s'intéressant pas particulièrement
à la conservation de la société traditionnelle,
surtout quand celle-ci manifeste plus de défauts que
de qualités face aux besoins nouveaux de survie que
fait apparaître l'évolution. Ne va-t-on pas s'engager
dans ce que Fukuyama a voulu stigmatiser sous le nom de "Futur
post-humain" (voir
notre analyse) ? La prolifération possible des
chimères génétiques, associées
de plus en plus à des implants et compléments
artificiels, ne va-t-elle pas donner naissance à une
civilisation qui n'aurait plus rien d'humain, et qui serait
de ce fait, postulent les défenseurs de la tradition,
inacceptable au regard des valeurs "éternelles" de
l'humanité et de la religion.
Nos lecteurs savent que nous ne
partageons pas ce point de vue. Il nous paraît autrement
intéressant d'encourager les mutations, fussent-elles
profondes, de l'homme et des autres organismes vivants, si
ces mutations ouvrent de nouveaux espaces de découverte,
susceptibles d'assurer la survie et le cas échéant
l'expansion dans le cosmos de sociétés précisément
post-humaines ayant conservé l'essentiel des valeurs
qui sont les nôtres. Si Steven Pinker, en prenant la
défense de la nature humaine, s'inscrivait dans la
ligne idéologique de Fukuyama et ses homologues, nous
ne pourrions pas le suivre. Mais heureusement il n'en est
rien. Ce qu'il entend par nature humaine c'est en fait le
patrimoine génétique de l'humanité, dont
il veut montrer qu'il détermine encore l'essentiel
des comportements humains, individuels et sociaux. Il s'oppose
pour ce faire aux tenants de la toute puissance de la culture.
Pour ces derniers, la culture et plus particulièrement
la façon dont elle s'incarne dans la politique, n'a
pas à tenir compte des gènes. Elle doit considérer
les humains comme des pâtes malléables dont les
défenseurs soit des valeurs morales traditionnelles,
soit d'une conception révolutionnaire de la société,
peuvent librement disposer. "Donner moi un jeune enfant et
en 7 ans, nous en faisons ce que nous voulons qu'il soit",
disaient les Jésuites cités par Pinker. Le messianisme
communiste ne raisonnait pas autrement.
Défense
et illustration d'une sociobiologie raisonnable.
En présentant le livre
autrement et pour simplifier, nous pourrions dire que The
Blank Slate est un plaidoyer pour la sociobiologie appliquée
à la description "raisonnable" de l'homme et de la
société. La sociobiologie, qu'il ne faut pas
confondre avec les outrances dépassées du "tout-génétique",
consiste à rechercher les héritages de l'évolution
biologique telle qu'elle a permis la survie des animaux et
des hommes depuis des millions, sinon des centaines de millions
d'années. Ces héritages déterminent encore
les comportements humains, antérieurement aux acquis
de l'éducation et de la culture et dans un certain
nombre de cas en conflit avec eux. Si par exemple il est vrai
qu'une majorité d'enfants (sinon d'adultes) ressentent
encore aujourd'hui un malaise lorsqu'ils se retrouvent seuls
dans la nuit, même lorsque les parents cherchent à
les persuader qu'ils ne courent aucun danger et si par ailleurs
ils n'ont jamais vécu d'expérience traumatisante
liée à l'obscurité, on peut supposer
qu'il s'agit d'un acquis héréditaire, parce
que l'obscurité a toujours été pour leurs
lointains ancêtres comme pour les lignées animales
dont ceux-ci descendaient, le lieu de tous les dangers. Pour
exprimer cela, on disait jadis familièrement que la
peur de la nuit était une peur " instinctive ".
Pour qu'un trait de caractère
ou un comportement associé se transmette d'une génération
à l'autre sans évolution sensible, au travers
de cultures différentes, il faut par définition
qu'il soit commandé par un acquis génétique.
De même que le génome de l'homme assure la transmission
d'une génération à l'autre des caractères
physiques définissant l'humain (par exemple l'absence
de pelage sur le corps) de même il assure la transmission
des comportements psychologiques de base caractérisant
l'espèce humaine. Si ces caractères physiques
et comportements sont sous commande génétique,
c'est parce qu'ils ont permis la survie des individus qui
en étaient les porteurs et par conséquent, la
transmission des gènes de ceux-ci à leurs descendants.
Ceci ne veut d'ailleurs pas dire que ces caractères
acquis soient toujours adaptés, aujourd'hui, à
la survie au sein de milieux ayant profondément changé
dans les quelques dizaines d'années récentes.
Mais on ne pourra pas pour autant les changer par un décret
culturel.
La génétique appliquée
à l'anatomie pose peu de problème. Il est relativement
facile de montrer que tel gène ou tel site génique
est responsable de tel détail anatomique, ou de telle
anomalie. Les choses se compliquent quand il s'agit de la
physiologie, c'est-à-dire du fonctionnement des organes.
Le plus souvent, il est facile d'identifier les gènes
responsables, directement ou indirectement, des grands mécanismes
physiologiques, ceux qui contribuent notamment à la
conservation de l'intégrité d'un organisme (son
homéostasie). Mais bien d'autres facteurs interfèrent
avec ces mécanismes au long de la vie de l'individu,
par exemple les invasions microbiennes ou l'alimentation.
Ils provoquent des conséquences bonnes ou mauvaises
qu'il faut étudier en tant que telles, même s'il
demeure que l'organisme y réagissant le fait à
partir d'une base acquise génétiquement, telle
que le système de protection immunitaire.
Le lien entre le génome
et la psychologie est encore plus difficile à établir,
que l'on étudie l'individu ou la société
à laquelle il appartient. On entre là en effet
dans le domaine des émotions, des sentiments et de
l'esprit. Les premiers généticiens ont provoqué
le scandale en affirmant que les gènes pouvaient jouer
un rôle dans la façon dont les individus percevaient
le monde par les sensations et les affects, en déterminant
les descriptions qu'en donnait leur esprit et finalement la
façon dont ils construisaient les institutions sociales.
C'était là, pensait-on, le domaine exclusif
de la culture, c'est-à-dire de ce que les relations
sociales entre les hommes produisaient au-delà du biologique,
au sein de sociétés de plus en plus diversifiées
et complexes, dont les sciences humaines devaient éclairer
les lois.
Aujourd'hui, les généticiens
et les psychologues évolutionnaires (on dit aussi innéistes
ou nativistes), qui recherchent dans l'évolution génétique
les sources des ressorts fondamentaux de la psychologie humaine,
ont appris à nuancer le simplisme de leurs prédécesseurs.
Sauf cas particuliers, ils ne recherchent plus "le" gène
responsable de tel ou tel comportement, de telle ou telle
spécificité du caractère, de telle ou
telle construction institutionnelle. On sait d'une part que
les gènes agissent le plus souvent en association.
On sait d'autre part que leur action est le plus souvent indirecte,
s'exerçant tout au long du développement de
l'individu par des chaînes d'actions et réactions
imposant aux cellules des fonctions de plus en plus diversifiées.
On sait enfin et surtout que les interactions entre individus
génèrent (font émerger) de la complexité
selon des lois qui ne peuvent être déduites exclusivement
de l'étude de leurs génomes. Ceci est d'ailleurs
vrai aussi bien concernant les animaux que les humains. .
Ainsi, les psychologues évolutionnaires
sont obligés de tenir compte de l'influence des événements
de la vie en société sur la façon dont
les individus expriment les bases génétiques
de leurs comportements. Chez les animaux et à plus
forte raison chez l'homme, la vie en société
module très profondément les héritages
génétiques. Le jeune naît avec un certain
nombre de dispositifs innés, qui lui permettent de
survivre dans le monde lors des premiers jours, mais si ces
dispositifs n'interagissent pas avec un environnement physique
complexe, ils se détériorent. C'est ce qui se
passe par exemple, on le sait depuis longtemps, dans le domaine
sensoriel. Mais il en est de même des dispositifs assurant
l'aptitude de l'individu à la vie en société,
c'est-à-dire aux relations avec les autres. Le meilleur
exemple en est l'aptitude à acquérir puis maîtriser
le langage. Le cerveau est câblé à la
naissance (c'est ce que Chomsky avait affirmé depuis
30 ans). Certaines aires cérébrales donnent
au nouveau-né, voire à l'embryon, une aptitude
générale au langage (un langage universel),
mais le nouveau-né doit communiquer avec sa mère
et son entourage pour que son cerveau se dote des connexions
lui permettant la communication symbolique puis langagière
au sein d'une culture donnée. La vie en société
permet ainsi de "spécifier" les bases de la vie affective
et spirituelle, en apportant des modèles de comportement
qui sont imités par les individus, si du moins ils
correspondent au terrain génétique et aux besoins
de survie propres à ces individus. On emploie généralement
le terme d'épigénétique pour dénommer
l'évolution qui résulte d'une interaction continuelle
entre les déterminants génétiques de
l'individu et les apports sociétaux ou culturels émergents
au sein du groupe. Il va de soi que l'épigénétique
doit tenir compte, non seulement des mutations survenant au
sein des génomes, mais de celles affectant, sur le
mode darwinien classique, mais avec des rythmes beaucoup plus
rapides, les langages, les organisations et les contenus cognitifs
(parmi lesquels les méméticiens placent aujourd'hui
les mèmes). Il n'y a plus guère de gens de nos
jours, sauf des conservateurs enragés, qui considèrent
que les sociétés expriment des universaux stables
à travers le temps, communs à tous les hommes
et auxquels il ne faut pas toucher.
Les chercheurs, de plus en plus
nombreux, qui continuent à se référer
à la sociobiologie (à commencer par son fondateur
E.O. Wilson) ne nient absolument pas le rôle déterminant
de la culture, considérée comme un ensemble
de contraintes et de possibilités découlant
de la vie des individus en société. Mais ils
se refusent à considérer cette culture - ou
plutôt ces cultures - comme sorties tout armées
d'une évolution qui leur serait spécifique,
et s'imposant aux individus quels que soient les acquis héréditaires
de ceux-ci.
The Blank Slate
Ce point de vue, qui nous paraît
de parfait bon sens et aller entièrement de soi, est
celui qui inspire le livre de Steven Pinker, The Blank Slate.
Pinker appartient à l'école de la psychologie
et de la sociologie évolutionnaires, à laquelle
ses recherches ont beaucoup apporté. C'est en ce sens
un des défenseurs de ce que Dennett a nommé
l' "idée dangereuse de Darwin". Il s'agit, pour les
psychologues évolutionnaires, dans la suite des biologistes
évolutionnaires, de comprendre l'apparition et les
caractères actuels de l'humanité en s'inspirant
du paradigme darwinien dont on sait qu'il est aujourd'hui
à la base du renouvellement et du développement
de pratiquement toutes les connaissances scientifiques. L'espèce
humaine en général, les individus en particuliers
sont les produits d'une évolution épigénétique
sur le mode hasard/sélection non finalisé dont
le chercheur, au cas par cas, s'efforcera de faire apparaître
les sources et les imbrications. Pour un scientifique français,
ne faisant pas appel aux explications idéalistes pour
comprendre le monde, il n'y a rien là de bien scandaleux,
ni même de bien original. Contre quoi et contre qui
Steven Pinker se croît-il alors obligé de batailler
pendant près de 500 pages?
C'est que, contrairement à
ce que l'on pourrait naïvement croire, la plupart des
hommes en ce monde, y compris dans la société
américaine qui se veut profondément scientifique,
continuent à refuser le darwinisme, et plus particulièrement
le darwinisme biologique, surtout quand on prétend
l'utiliser pour expliquer l'histoire et les caractères
de la nature humaine.
Le terme de nature humaine peut
prêter à confusion. Faut-il le confondre avec
celui d'espèce humaine ? Certains généticiens
aujourd'hui mettent en doute la pertinence du concept d'espèce
vivante, même dans le domaine de la fécondité
inter-spécifique. A plus forte raison hésitent-ils,
même convaincu de l'importance des gènes, à
parler de nature humaine, ou d'espèce humaine - surtout
quand il s'agira d'envisager l'avenir de ces entités.
Mais Pinker n'entre pas dans ces subtilités. Pour lui
la nature humaine est un ensemble de traits partagés
par tous les hommes, acquis par l'évolution et qui
donnent à l'espèce humaine son originalité
par rapport aux autres espèces vivantes. Elle est donc
et demeure un produit de l'évolution génétique.
Si on admet, pour faire simple, le concept d'espèce
vivante, et si on définit chaque espèce par
un patrimoine génétique particulier en l'absence
duquel la reproduction n'est pas possible, on dira que l'espèce
humaine se distingue des autres espèces vivantes par
la possession d'un génome spécifique. Ce génome
commande (via d'innombrables relais se déroulant au
fur et à mesure du développement du phénotype)
ce que l'on pourrait appeler les prédispositions basiques
de l'espèce humaine, dans tous les domaines. Il en
découlera par exemple la prédisposition à
la marche et au langage. Mais ces prédispositions s'exprimeront
différemment selon les cultures. Ainsi certaines cultures
auront presque entièrement remplacé la marche
par l'usage du cheval et, aujourd'hui, celui de l'automobile
! De même seront apparues des milliers de langues différentes.
La nature humaine constitue donc le socle universel sur lequel
se superpose la grande diversité des cultures humaines.
Les cultures ne peuvent pas changer la nature humaine, sauf
à tenter d'en modifier les bases génétiques.
Elles ne peuvent se développer qu'en s'appuyant sur
elle, pas en la niant. Reconnaître l'existence d'une
nature humaine, ainsi définie, constitue pour Pinker
comme pour l'ensemble des matérialistes darwiniens,
la base de toute analyse scientifique des affects et des comportements
individuels, comme d'une grande partie des comportements collectifs.
Indiquons au passage que selon
nous, si on peut lier étroitement les concepts de nature
humaine et d'espèce humaine, on ne peut faire la même
chose du concept très souvent employé d'humanité.
L'humanité est un terme général, qui
englobe à la fois les bases génétiques
et les formes culturelles observables chez les humains. Chacun
y mettra ce qu'il jugera bon de défendre, qu'il s'agisse
de ses valeurs morales ou de ses intérêts économiques.
On ne peut donc lui donner une définition rigoureuse.
Dans ces conditions, nous pensons qu'il vaut mieux éviter
d'utiliser ce terme dans un discours se voulant scientifique.
Deux oppositions
aussi intolérantes l'une que l'autre
Ainsi entendu, le concept de nature
humaine suscite, selon Pinker, deux oppositions, aussi radicales
et intolérantes l'une que l'autre. La première,
la plus largement représentée, est celle de
tous les mouvements religieux et politiques de droite, pour
qui c'est une divinité qui a créé l'homme,
selon des modalités qui ont été révélées
et décrites en détail dans des textes sacrés,
l'Evangile, le Coran et bien d'autres. Pour connaître
la nature humaine, point n'est besoin de recherches scientifiques,
il suffit de se référer à ces textes.
C'est une hérésie d'imaginer que les traits
constituant cette nature ont pu évoluer et pourraient
continuer à le faire sous l'influence de nouveaux facteurs.
Sans doute 90% des humains pensent-ils ainsi.
Une autre opposition, plus récente,
est celle des mouvements politiques et activistes de gauche,
qui voudraient réformer la société et
n'acceptent pas de voir évoquer l'existence de comportements
acquis génétiquement et donc difficilement modifiables
à court terme, qui feraient obstacle à ces réformes.
Les programmes politiques révolutionnaires veulent
changer la société c'est-à-dire l'ensemble
des interactions sociales entre individus constituant ce que
l'on appelle aussi la sphère culturelle. Se faire objecter
que la culture d'une société puise ses racines
dans sa nature génétique et qu'elle n'est donc
pas modifiable par de simples décisions politiques
décourage, selon eux, toute action réformatrice
ou révolutionnaire, et ne peut que faire le jeu du
conservatisme droitier.
Venues d'horizons différents,
ces deux oppositions se retrouvent dans le rejet d'une nature
humaine définie par les spécificités
de son génome. Pinker considère que ce rejet
s'exprime par l'affirmation de trois postulats niant l'existence
de la nature humaine, celui de la page blanche (The Blank
Slate, qui donne son nom à l'ouvrage) et les postulats
complémentaires du bon sauvage (The Noble Savage) et
de l'esprit dans la machine (The Ghost in the Machine). Le
postulat de la page blanche est le plus répandu, dans
l'ensemble des cultures. Selon lui, le jeune enfant naît
libre de toute détermination. Il devient ce que sa
plus ou moins grande fidélité aux principes
de sa religion, pour les uns, ce que les conditionnements
sociaux pour les autres, en feront. Les institutions, qu'elles
soient religieuses ou laïques, sont donc entièrement
libres de définir ce qu'elles veulent faire des hommes,
pour le bien ou pour le mal. Le postulat du bon sauvage, pour
sa part, affirme que l'homme naît naturellement bon.
En d'autres termes, c'est non seulement une page blanche mais
une page virginale. C'est la société qui pervertit
le sauvage naturellement bon. Les institutions doivent donc
faire en sorte de laisser le bien s'épanouir en lui,
plutôt que lui enseigner les mauvaises habitudes. Le
postulat de l'esprit dans la machine, enfin, est plus complexe.
Il repose selon Pinker sur l'hypothèse du libre-arbitre,
c'est-à-dire la possibilité qu'ont les hommes
de choisir leurs comportements sans contraintes d'aucune sorte.
Il conduit directement au dualisme, c'est-à-dire à
la séparation de l'esprit et du corps. Comment ceci
peut-il découler du postulat de la page blanche ? Dans
la mesure où les hommes, nés libres de tout
conditionnement génétique, se dotent progressivement
de personnalités qui font des choix, moraux ou immoraux,
c'est qu'ils ne se réduisent pas à leurs caractères
biologiques lesquels conditionneraient rigoureusement leurs
comportements. Ils disposent d'un esprit qui pilote leurs
corps. Cet esprit peut être d'origine divine. Il peut
résulter des capacités particulières
du cerveau humain, mettant en présence au sein de ce
que Dennett a nommé le "théâtre cartésie"
un Je capable de piloter la machine corporelle. Pour les matérialistes
ce Je sera le produit d'une histoire individuelle s'étant
déroulée au sein d'une culture bien définie
- d'où l'importance attribuée à la formation
du Je par la culture face à une nature, c'est-à-dire
à des gènes, supposés interdire le libre-arbitre
et imposer le déterminisme.
Ceci posé, Pinker propose
au lecteur un nombre considérable d'exemples montrant
comment ces trois postulats, qui sont selon son terme des
dénis du concept d'une nature humaine définie
par ses spécificités génétiques,
ont été utilisés par des idéologues
de droite comme de gauche pour discréditer la sociobiologie,
c'est-à-dire, répétons-le, l'étude
scientifique des déterminants génétiques
que l'on trouve à la base de toutes les créations
culturelles.
L'essentiel du livre consiste
à batailler tous azimuts contre les abus d'un politiquement
correct anti-génétique. Nous ne pouvons faute
de place examiner les points soulevés par Pinker, qu'il
s'agisse de l'éducation, du féminisme, de la
violence. Mais nous encourageons vivement le lecteur à
les étudier. Pinker y montre, selon nous, une clairvoyance
et une modération remarquable, qui devraient lui épargner
les critiques des soi-disant progressistes. Mais les Etats-Unis,
on le sait, sont un terrain d'affrontements idéologiques
violents entre les mouvements conservateurs et les représentants
de la gauche radicale. Les premiers, nous l'avons dit, sont
incarnés par les églises, notamment évangélistes,
qui nient l'évolution darwinienne et pour qui le créationnisme
ne saurait être mis en doute. Ils ont reçu récemment
le support de la mouvance politique dite des néo-conservateurs,
situés à la droite du parti conservateur. Les
néo-conservateurs visent à renforcer l'hégémonie
américaine de façon unilatérale, notamment
par les technologies militaires. Ni les uns ni les autres
ne souhaitent ce qui pourrait s'opposer à leur pouvoir,
notamment le rationalisme, la critique scientifique et la
démocratie éclairée qui en résulte.
Etudier la nature humaine n'a pas de sens selon eux puisque
tout en a déjà été dit par les
écritures et que tout peut être réalisé
grâce au déploiement conjugué du dollar
et de la bannière étoilée. Ils ne refusent
pas les études scientifiques, mais seulement celles
susceptibles de servir leur pouvoir. Il s'agira des travaux,
dans la tradition d'un Skinner, qui font apparaître
la sensibilité de l'esprit humain aux conditionnements
pouvant s'exercer sur lui, que ce soit à travers les
discours politiques ou les campagnes de publicité commerciale.
Une seconde et tout aussi vaste
catégorie d'opposants au concept de nature humaine
se recrute dans différents mouvements progressistes.
Le phénomène n'est pas propre aux Etats-Unis.
Il s'est développé dans l'ensemble du monde
à partir du début du 20e siècle, suite
aux affirmations, illustrées par les marxistes staliniens,
que la nature ne pouvait résister à la volonté
révolutionnaire du prolétariat. Cela a donné,
entre autres, le Lyssenkisme en biologie végétale,
les désastres économiques et écologiques
dans le domaine industriel et le goulag destiné à
rectifier le jugement des éventuels récalcitrants.
Mais une gauche beaucoup plus honorable, depuis le milieu
du 20e siècle, s'est attachée à montrer
que les forces dominantes ont toujours argué d'un prétendu
ordre naturel pour décourager toute tentative de changement
de l'ordre établie. Il est indéniable que la
génétique a été utilisée,
dès qu'elle a publié de premiers résultats,
par les pouvoirs dominants pour expliquer que l'inégalité,
la subordination des minorités et la dépendance
imposée aux femmes étaient dans la nature humaine
et ne pouvaient donc être changées par des politiques
réformatrices. Il était donc vital pour les
mouvements de gauche de diminuer le rôle des déterminismes
génétiques au profit des déterminismes
culturels. Ceux-ci pouvaient être modifiés par
l'action politique, ce qui n'aurait pas été
possible avec des déterminismes génétiques.
Pinker cite la célèbre phrase de Simone de Beauvoir,
"On ne naît pas femme on le devient". Pour sa
part, il rappelle ce que peu de gens mettent en doute aujourd'hui,
l'existence de certaines différences morphologiques
ou physiologiques distinguant les femmes des hommes. Mais
il refuse évidemment de voir les opposants à
l'émancipation de la femme s'appuyer sur ces différences
pour maintenir celle-ci dans un statut inférieur. D'une
façon générale, assez raisonnablement,
il reconnaît la nécessité de lutter contre
les excès d'un tout-génétique qui nierait
l'influence de la culture dans le développement de
la nature humaine. Mais il refuse l'hypothèse selon
laquelle la gauche pourrait tout réformer sans prendre
en considération les contraintes, au moins initiales,
de la génétique. Pinker, s'opposant à
ce volontarisme selon lui irresponsable, défend, en
d'autre terme, l'hypothèse épigénétique
appliquée au développement des sociétés
humaines(1).
On sait que, plus récemment,
des philosophes se disant post-modernes ou déconstructivistes
ont, à l'occasion de leur offensive contre le réalisme
scientifique, défendu l'idée que l'on ne pouvait
parler de nature humaine, pour une raison simple, c'est que
celle-ci n'existait pas en tant que réalité
susceptible d'étude scientifique, pas plus d'ailleurs
que le réel en général. La prétendue
réalité scientifique n'est selon eux, qu'une
construction langagière visant à servir les
intérêts de certains pouvoirs. Il est donc légitime
de la reconstruire en fonction d'objectifs différents,
défendus par des pouvoirs différents. Ceci n'est
plus guère pris au sérieux aujourd'hui, sauf
quand il s'agit de "déconstruire" des propos politiques
se prétendant scientifiques.
On devine que Pinker, comme précédemment
E.O.Wilson, ressent particulièrement ces critiques
faite à la sociobiologie tempérée que
l'un et l'autre professent en tant que scientifiques et philosophes
se voulant matérialistes et réformateurs. Ceci
d'autant plus que ces critiques ont pris la forme, aux Etats-Unis,
nous l'avons rappelé, d'accusations de nazisme et de
campagnes d'intimidation physique interdisant l'accès
de certains campus aux prétendus défenseurs
des intérêts dominants. On ne peut que partager,
pensons-nous, le point de vue de Pinker. La science ne peut
prétendre être neutre politiquement, car elle
est trop liée aux structures sociales où elle
prend naissance. Mais elle peut au moins essayer de créer
des espaces de recherche et de discussion laissant aux différentes
théories la possibilité de s'affronter sur le
mode darwinien sans interdits idéologiques préalables.
Quelles conclusions
pratiques tirer d'un tel livre ?
Le livre refermé, le lecteur,
même s'il est convaincu de la validité des thèses
exposées, ne pourra pas ne pas s'interroger sur l'intérêt
pratique d'une telle plaidoirie. Si les gènes commandent
encore la plupart des comportements et des caractères,
faut-il et comment remédier, en tant que de besoin,
à certains de leurs effets jugés négatifs.
Si nous faisons le constat que les bases génétiques
de la violence sont partout à l'uvre dans les
sociétés humaines et que l'action culturelle
ne suffira pas à les neutraliser, que faire ? Nous
armer nous-mêmes? Attendre que dans le cadre des mutations
spontanées, au cours des milliers d'années à
venir, les gènes violents perdent de leur virulence
? Essayer dès maintenant de les identifier à
l'intérieur des génomes et de les éliminer
par génie génétique, au sein des prochaines
générations ? Entreprendre enfin de contrebalancer
sans attendre leurs effets réputés néfastes
par l'administration de protéines adéquates
? Nous évoquons là, sous une forme simpliste,
un des plus grands problèmes que devront régler
ceux qui prétendront, à tort ou à raison,
définir des politiques visant à améliorer
le fonctionnement de l'espèce humaine. Nous ne pouvons
pas fournir de réponse a priori. Peut-être faudra-t-il
conjuguer ces différentes façons de faire -
ou renoncer à toute intervention ?
Concluons pour notre part,
ce que Pinker ne désavouerait certainement pas, qu'il
faut poursuivre plus activement que jamais, en attendant,
l'étude du rôle des gènes et de leurs
relais protéomiques et épigénétiques
dans le développement anatomique, physiologique, psychologique
et sociologique des êtres vivants, animaux et humains.
C'est cette démarche qu'illustre avec clarté
l'ouvrage d'Alain Berthoz, La
Décision, que nous vous présenterons dans
le prochain numéro.
1) Concernant
les excès d'un féminisme radical, on pourra
lire le livre récent de Elizabeth Badinter, Fausse
route (Odile Jacob 2003)
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