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PUBLISCOPIE
L'esprit,
ça ne marche pas comme ça
The Scope and Limits of Computational Psychology
Jerry Fodor
Edition française : Odile Jacob février
2003
Présentation
et discussion par Jean-Paul Baquiast
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Né
en 1935, Jerry Alan Fodor a enseigné la philosophie
au MIT de 1959 à 1986, dans le département
de philosophie et psychologie. Depuis 1988 il est
professeur de philosophie à l'Université
Rutgers de l'Etat de New Jersey.
Ouvrages précédents:
- The ELM and the Expert, MIT Press, 1994.
- Holism: A Shopper's Guide, with Ernest Lepore, Basil
Blackwell, 1992.
- A Theory of Content, MIT Press, 1990.
- The Modularity of Mind, MIT Press, 1983
Pour en savoir plus:
Jerry Alan Fodor: CV et publications http://ruccs.rutgers.edu/faculty/Fodor/cv.html
Recension du livre par John Sutton, Macquarie University,
Sydney
http://cogprints.ecs.soton.ac.uk/archive/00001360/
Bibliography on Mind and Consciousness, compilée
par Piero Scaruffi http://www.thymos.com/mind.html
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Jerry Fodor est un philosophe
à l'américaine, dont l'espèce est malheureusement
trop peu connue en France, même chez ceux qui se spécialisent
dans l'épistémologie et la philosophie des sciences.
Les BHL et Luc Ferry ont de tous autres profils. Autrement
dit, Fodor est compétent en logique, en linguistique,
en informatique, en neurologie, toutes disciplines qui font
le pain quotidien de nos préoccupations dans cette
revue. De plus et surtout, c'est un philosophe qui s'est toujours
intéressé à la théorie de l'esprit.
Il était donc important que nous présentions
et commentions son dernier livre, L'esprit ça ne
marche pas comme ça, écrit en 2000, à
partir d'un article critique proposé pour la London
Review of Books deux ans auparavant. La traduction française
vient seulement, en ce printemps 2003, d'être mis à
portée des lecteurs non anglophones, compte-tenu des
lenteurs déplorables de ce type d'édition en
France.
Disons tout de suite que c'est
un livre qui, pour les non-spécialistes des matières
précédemment énumérées,
sera pratiquement incompréhensible. Or les thèmes
qu'il aborde doivent au contraire, pensons-nous, être
mis à la portée du grand public. Il faut d'abord
les connaître, mais aussi comme nous le dirons les critiquer
ou les compléter, car le point de vue de Fodor sur
la théorie de l'esprit tel que présenté
en ce livre -point de vue, en bref, selon lequel nous n'en
connaissons pas assez pour pouvoir préciser ce qu'est
l'esprit et comment il fonctionne - sert trop souvent de prétexte
à un irrationalisme décourageant toute recherche
scientifique. Le livre n'est pas rebutant par son style. Fodor
n'hésite pas à prendre un ton familier et fournir
des exemples simples. Mais il l'est parce qu'il suppose connu
des concepts et des théories difficiles, sans faire
le moindre effort d'explication. Parler par exemple dès
les premières pages de nativisme et d'abduction sans
recadrer ces termes (comme le fait l'excellent Hors-série
de la Revue Sciences et Avenir, La science en dix questions,
janvier 2003, dont nous dirons quelques mots au terme de cet
article) ne peut que décourager le lecteur. Plus généralement
Fodor se montre dans ce livre tel qu'il a toujours été
au cours de sa carrière, élitiste et cassant,
méprisant pour les idées qui ne sont pas les
siennes. L'âge apparemment, chez lui, n'arrange rien
à l'affaire.
Il faut pourtant dépasser
ces difficultés pour s'intéresser au fond de
l'ouvrage, qui le mérite indiscutablement, même
si comme nous le verrons il ne nous paraît plus acceptable
au regard de l'évolution récente des systèmes
cognitifs. Nous n'avons pas la vaste culture linguistique
et logique de Fodor. Nous nous limiterons donc à une
lecture globale du livre, sans entrer dans la technique, mais
ceci devrait suffire dans le cadre de cet article.
Dans ses ouvrages précédents,
Fodor s'était fait un ardent défenseur de deux
théories. La première consiste à dire
que l'esprit fonctionne comme un ordinateur (les informaticiens
diront : comme une machine de Turing). Autrement dit, il traite
des informations organisées sur le mode des formules
propres aux mathématiques ou à la linguistique,
c'est-à-dire syntaxiques. Il s'agit de la fameuse Théorie
computationnelle de l'esprit (TCE). La seconde théorie,
ou hypothèse, de Fodor consistait à dire que
la TCE ne s'applique pas à l'esprit, ou au cerveau,
considéré globalement. Elle opère dans
le cadre de processus nombreux et spécialisés,
de bas niveau, dont les plus simples relèvent du traitement
des informations primaires capturées par les circuits
dits jadis réflexes (sur le mode stimulus-réponse).
En conséquence, la TCE est répartie au sein
d'un grand nombre de systèmes ou processus modulaires.
Leur nombre n'est pas limité a priori, mais fonction
de la richesse de l'interaction sensori-motrice de l'organisme
avec son milieu. Enfin, Fodor a toujours défendu le
caractère inné de ces dispositifs, dans le cadre
de ce qu'il appelle selon un terme peu usité en France
le nativisme.
Or il se trouve que tout
ceci a été formulé autrement, ou généralisé,
par des linguistes et psychologues éminents, notamment
Pinker(1)
et Plotkin(2),
mais aussi en partie par Dennett, sous forme d'une version
forte de la TCE, susceptible de s'appliquer à l'esprit
dans son ensemble, et que Fodor appelle la Nouvelle Synthèse.
Cette Nouvelle Synthèse ou TCE étendue a eu
un succès considérable chez tous ceux s'intéressant
non seulement à l'esprit humain tel qu'il est aujourd'hui,
mais à la façon dont il a pu apparaître
et se conforter au cours de l'évolution, grâce
aux avantages apportés par lui dans la compétition
darwinienne pour la survie. La référence conjuguée
à l'informatique et au darwinisme était à
partir des années 1990 un gage assuré de popularité.
Or la réputation acquise par ses collègues promoteurs
de la Nouvelle Synthèse semble irriter Fodor, qui consacre
l'essentiel de son dernier livre à expliquer que ses
propres hypothèses précédentes, résumées
ci-dessus, ne peuvent expliquer, contrairement aux affirmations
de la Nouvelle Synthèse, les processus mentaux dits
par lui de haut niveau, qui caractérisent plus particulièrement
les humains (disons même les humains cultivés).
Ni l'aptitude à la computation, ni la modularité
massive des systèmes cognitifs de bas niveau, ne permettent
de passer aux formes les plus élaborées de l'esprit.
Celles-ci consistent notamment à élaborer en
place des modèles historiques et prévisionnels
complets du monde, grâce à une mise en perspective
permanente des représentations acquises par l'esprit.
Ces modèles eux-mêmes servent de support aux
capacités d'abduction caractéristiques de l'espèce
humaine. L'abduction ne consiste pas à être enlevé
par des extra-terrestres, selon le sens devenu familier aux
Etats-Unis, mais (selon Pierce) à passer de déductions
puis d'inductions locales à l'élaboration de
théories plus générales, de type paradigmatique
(cf. Szczeciniarz, Sciences et avenir, op.cit, p. 28). Or
Fodor insiste sur le fait que l'abduction ne peut s'expliquer
aujourd'hui par des processus computationnels, même
si ceux-ci s'organisent en mettant en relation les modules
cognitifs de bas niveau. De plus, il ne comprend pas comment
l'évolution a pu faire apparaître et favoriser
l'aptitude à l'abduction. Fodor ne se réfère
pas totalement aux théories de Chomsky concernant le
caractère inné de l'aptitude chez l'humain à
utiliser des langages naturels, dépassant de loin les
acquis de l'éducation culturelle à laquelle
les enfants sont soumis. Mais il dit rester profondément
nativiste, dans la mesure où il doit constater sans
l'expliquer la capacité spécifique des humains,
nouveaux-nés compris, à procéder à
des abductions alors que personne ne leur a enseigné
comment le faire.
Or il constate que les hypothèses
évolutionnistes, concernant notamment les phénomènes
d'émergence modélisés par l'intelligence
artificielle, entre autres par l'utilisation de réseaux
de neurones formels, ne peuvent expliquer l'esprit(3)
ni l'apparition des structures mentales permettant à
celui-ci de se manisfester. Il y a donc là quelque
chose qu'il avoue ne pas comprendre, dans l'état actuel
des connaissances. Fodor ne désespère pas que
la science y parvienne un jour, mais il laisse cette tâche
à ses successeurs. Comme nous l'avons dit, cette modestie,
bien que louable, n'encourage pas des recherches scientifiques
permettant d'éclairer ce qu'est l'esprit ni l'histoire
de son développement. Elle encourage au contraire un
retour en sous-main au dualisme, c'est-à-dire à
la séparation irrévocable de l'âme et
du corps. Or nous verrons dans la seconde partie de cet article
que les développements récents de l'Intelligence
Artificielle évolutionnaire, qu'il s'agisse du connexionisme
ou des systèmes multi-agents, peuvent au contraire
commencer à expliquer l'émergence par adaptation
darwinienne de systèmes cognitifs complexes. De plus,
d'autres hypothèses plus récentes peuvent enrichir
ces schémas.
Si l'esprit
ne marche pas comme cela, comment marche-t-il?
Fodor a certainement raison de
se donner une haute définition de ce qu'est l'esprit
humain - tout au moins dans ce qu'il a de plus spécifique
à l'homme d'aujourd'hui : élaborer des visions
globales du monde et de soi-même, intégrant le
plus grand nombre possible de connaissances internes et externes,
rationnelles ou non - simuler l'évolution de ces visions
avec le temps - élaborer des stratégies d'adaptation
individuelle et collective à cette évolution
visant à être les plus efficaces possible. Ceci
dépasse de beaucoup les capacités de systèmes
perceptifs ou cognitifs plus simples, présents aussi
bien chez l'animal que chez l'homme, tels que ceux associés
à la vision et à l'audition - qui apparaissent
d'ailleurs au demeurant infiniment plus complexes que l'on
ne l'imaginait il y seulement quelques années, plus
complexes aussi (mais pour peu de temps maintenant) que ce
peuvent faire les robots modernes. Fodor a également
raison de dire que la mise en oeuvre de ces capacités
cognitives élaborées, de même que leur
apparition dans l'histoire de l'hominisation, ne peuvent se
réduire à des processus informatiques dérivés
du modèle de la machine de Turing. Ces processus, comme
ceux de toute grammaire générative, sont potentiellement
puissants, mais on conçoit mal comment ils pourraient,
à partir de représentations et de modes de traitement
nécessairement très divers et répartis,
donner naissance en quelques secondes, sinon moins, aux inductions
ou abductions pénétrantes caractéristiques
de l'intelligence des philosophes et des scientifiques. Dire
grosso modo que l'esprit fonctionne comme un ordinateur est
certes préférable à ne faire aucune hypothèse
sur son fonctionnement. Mais encore faudrait-il aller plus
loin que cette image simpliste et par conséquent réductionniste.
Fodor fait bien de le souligner.
La lecture, en 2003, de son livre,
provoque cependant l'étonnement. Comment un homme qui
fut en son temps si au fait des hypothèses computationnelles
concernant l'esprit peut-il aujourd'hui rester fermé
à tout le bouillonnement qui caractérise désormais
les sciences cogniitives ? Manifestement, il est encore prisonniers
de débats paraissant aujourd'hui bien scolastiques
entre des "écoles" qui n'intéressent plus guère
que l'historien des sciences : empirisme (qui n'est
pas empiriste aujourd'hui?), innéisme, connexionisme,
évolutionnisme... etc. Toutes ces distinctions ont
encore leur raison d'être, dans un but pédagogique,
mais les disciplines correspondantes doivent dorénavant
se conjuguer dans une compréhension plus globale du
phénomène de l'esprit.
Nous n'allons pas ici refaire
le livre à la place de son auteur. Signalons cependant
quelques questions qu'un philosophe plus informé que
ne l'est Fodor ne devrait pas manquer d'évoquer.
Une première question,
que nous abordons souvent dans nos propres articles, concerne
le rôle respectif de l'observateur et de l'observé
dans la modélisation du monde. Fodor adopte la posture
de celui qui croit fermement pouvoir se placer en dehors de
l'esprit humain pour en donner des descriptions objectives.
Or chacun sait maintenant que, dans l'observation de l'esprit,
comme dans celle du cerveau, des sociétés ou
du monde subatomique, l'observateur est immergé dans
l'observé ou lié indissolublement à lui.
Toute observation modifie dynamiquement les deux partis, observé
et observateur. Ce n'est pas en d'autres termes Fodor qui
s'interroge sur l'esprit, mais l'esprit, par l'intermédiaire
de Fodor ou de tout autre scientifique traitant de ces questions,
qui s'interroge sur lui-même. Il faut alors considérer
que les questions à ce sujet comme les réponses
qui peuvent leur être suggérées manifestent
l'émergence de quelque chose dont nous ne pouvons avoir
par définition qu'une petite idée, toujours
en retard par ailleurs sur les évolutions globales
sous-jacentes qui provoquent l'émergence de cette idée.
Dire cela ne signifie pas qu'aucune
connaissance scientifique relative à l'esprit, au cerveau,
aux sociétés humaines ou au monde quantique
ne soit possible. Mais il faudra qu'elle s'exprime sous des
formes dont la pensée humaine habituée à
l'objectivité n'a pas encore l'expérience. Même
si on ne peut traiter en détail de cette question difficile
quand on aborde la question de l'esprit, on ne peut pas faire
comme si elle ne se posait pas. C'est en effet là qu'elle
se pose zavec le plus d'acuité.
Ceci conduit à la
seconde observation. Manifestement, comme nous l'avons remarqué
ci-dessus, Fodor ignore les capacités de l'Intelligence
Artificielle et de la robotique évolutionnaire à
modéliser des systèmes qui, sans avoir encore
les pouvoirs du cerveau humain, font espérer qu'ils
y arriveront. Peut-être ces systèmes seront-ils
différents de ce qu'a produit l'évolution biologique,
mais comme l'explique Alain Cardon dans ses livres, ces différences
mêmes pourront être utiles pour établir
des ponts entre les systèmes cognitifs du monde biologique
et ceux du monde de l'informatique(4).
Par ailleurs, de tels systèmes artificiels évoluant
spontanément en interaction avec leur univers donnent
déjà de bons modèles de la façon
dont la complexité peut émerger de la mise en
congruence d'éléments simples. Les "vieux"
réseaux de neurones formels, méprisés
on ne sait pourquoi par Fodor, comme les algorithmes évolutionnaires
et les systèmes multi-agents auto-adaptatifs proposent
beaucoup d'exemple de ce qui permettra sans aucun doute prochainement
une certaine ingénierie inverse de l'esprit humain
- ceci sous réserve de ce que nous venons de dire concernant
l'impossible objectivité de l'observateur procédant
à ces travaux d'ingénierie.
Une troisième observation
mériterait enfin, bien plus qu'en quelques phrases
d'ailleurs, d'être formulée. Elle concerne le
rôle des mèmes dans ce que l'on pourrait appeler
l'effet inflationnaire du développement des cerveaux
biologiques, depuis ceux des primates ancêtres de l'homme
jusqu'à nous. En quelques millions d'années,
un "gros cerveau" est apparu, avec les capacités de
traitements associatifs correspondantes. Qu'est-ce qui a provoqué
une telle explosion ? Fodor a raison de dire que l'adaptationnisme
par petits pas défendu par les néo-darwiniens
classiques n'explique pas grand chose. Le cerveau moderne
et son aptitude aux performances de l'esprit ne peuvent être
que des ex-aptations, pour reprendre le terme du regretté
Stephen Jay Gould. Autrement dit, le gros cerveau n'est pas
apparu "pour rendre l'homme intelligent", mais pour d'autres
raisons qui ont, entre autres conséquences aujourd'hui,
produit ce que nous appelons l'intelligence de l'esprit humain.
Ces raisons, on le soupçonne
aujourd'hui, sont toutes autres de ce que l'on pensait il
y a encore une quinzaine d'années. Elles tiennent probablement
à la prolifération, sur le support offert par
le système cérébral primitif des simiens,
de ces réplicants que sont les mèmes comportementaux
et langagiers. C'est l'hypothèse évoquée
par Susan Blackmore et aussi par Plotkin, précité.
De même que la prolifération des premiers virus
a produit les structures cellulaires complexes d'aujourd'hui,
de même la prolifération des langages mémétiques
a produit les architectures neuronales richement associatives
que nous connaissons. Par quel mécanisme neurologique
? Rappelons sans insister l'hypothèse de Robert
Aunger qui voit d'abord dans le mème un phénomène
, interne au cerveau, d'imitation/association/compétition
entre "êtres" ou "objets" inter-synaptiques, plus ou
moins durables selon les réactions de l'organisme aux
messages reçus par les organes de la perception.
Rappelons dans le même
esprit les travaux de Simon Kirby à l'Université
de Edimbourg et ceux de Morten Christiansen, à l'Université
Cornell. Pour eux, c'est le langage, parasite du cerveau,
qui a crée la complexité de ce dernier (voir
notre article). Nous ne sommes pas loin là de l'hypothèse
des mèmes. Reste à expliquer pourquoi les pré-hominiens
se sont mis à s'imiter et à se parler systématiquement,
plutôt que rester attachés à leurs moeurs
arboricoles comme leurs ancêtres singes. On peut alors
évoquer l'hypothèse des changements climatiques
ayant isolé certains groupes dans des environnements
différents de leurs forêts natales. Les préhistoriciens
mentionnent traditionellement la déforestation résultant
d'épisodes prolongés de sécheresse. Mais
une hypothèse plus récente, et autrement vraisemblable,
sur laquelle nous revenons dans un article spécialisé,
évoque l'attrait exercé sur les premiers hominiens
par un habitat de survie, non plus en savane, mais dans les
régions à forte activité sismique. Ces
régions potentiellement dangereuses leur offraient
de nombreux abris et sites de vie favorables, auxquels ils
se sont adaptés par la station debout et aussi par
l'imitation puis le langage(gestuel, sifflé, parlé).
C'était le cas de la région du lac Turkana,
à l'est du rift kényan, où fut notamment
retrouvé l'australopithecus boisei (2,5 à
1,5 millions d'années BP). On lira sur cette question
l'article de Geoffroy King et Geoffrey Bailey, dans le Hors-série
La Terre de la revue La Recherche: Ces failles qui nous
attirent.
Ces diverses hypothèses
permettent d'envisager en termes darwiniens des solutions
à la question posée par Fodor: pourquoi les
hommes ont-ils acquis subitement des cerveaux suffisamment
complexes pour leur permettre l'abduction? Parce qu'un évènement
fortuit, l'occupation des failles du rift est-africain (sites
d'Olduvaï, Turkana et Awash), aurait créé
un milieu favorable au développement de mutations jusque
là improbables, et parce que les mèmes langagiers
auraient été les premiers à profiter
de cette situation, jusqu'à conquérir la Terre
via les générations successives d'humains de
plus en plus interconnectés en réseau.
L'esprit et
la science
On peut évoquer sur
cette lancée la définition que l'on pourrait
donner de l'esprit scientifique, représentant éminent
de l'esprit humain sur les origines desquelles Fodor s'interroge.
Appuyons-nous pour ce faire sur les excellents articles de
vulgarisation publiés par le n° précité
de la revue Sciences et Avenir consacré à la
philosophie des sciences. Les auteurs de ces articles proposent
des définitions modernes intéressant les principaux
concepts utilisés par la science et décrits
par l'épistémologie : science, réalité,
hypothèse, vérité, expérience,
fait, problème, théorie, etc. D'une façon
générale, les auteurs relativisent le caractère
de référence absolue qui était voici
quelques décennies encore attribué au processus
de la découverte scientifique et de la connaissance
d'un prétendu réel en soi. Ils refusent cependant
de mettre la science au même plan que d'autres formes
de description du monde très pratiquées par
l'humanité : l'irrationalisme, l'activité artistique
notamment. Même si la science ne peut décrire
objectivement et définitivement le réel, on
ne peut prétendre qu'elle ne s'adresse pas à
quelque chose de "dur", en arrière-plan, qui permet
de valider avec la prudence qui s'impose les hypothèses
et les vérifications expérimentales auxquelles
se livrent les scientifiques. C'est le "réel voilé",
pour reprendre le terme de Bernard d'Espagnat.
On peut aller plus loin,
au regard des considérations de Fodor relatifs à
l'abduction, phase éminente de la découverte
scientifique à laquelle se livre l'esprit humain. Il
est étonnant de voir que Fodor, quand il évoque
la façon dont fonctionne ce dernier, notamment dans
ses activités les plus "hautes", ne se réfère
pas vraiment à la cognition scientifique. Celle-ci,
comme on sait, se caractérise par un immense domaine
langagier formalisé par des règles strictes,
qui s'imposnt comme arrière-plan collectif en réseau
aux activités créatrices des cerveaux individuels.
Cet arrière-plan permet de fournir des règles
communes concernant l'organisation des contenus et la communication,
indispensables à la formation de l'esprit scientifique.
Il permet également à ceux qui veulent proposer
des hypothèses innovantes de s'adosser à un
savoir coopérativement établi pour éventuellement
le modifier afin de l'améliorer.
Or tout ceci n'est pas venu par
hasard au bénéfice des sociétés,
occidentales ou autres, qui se réfèrent principalement
à la culture scientifique. Il n'y a pas eu non plus
de démarche finalisée visant à étendre
au profit de l'humanité les avantages d'une connaissance
rationnelle du monde dans lequel elle doit vivre. On peut
par contre penser que la rationalité s'est imposée,
y compris sous forme de comportements génétiquement
programmés, aux animaux et aux hominiens du fait qu'elle
aidait à survivre ceux qui y faisaient appel. Les outils
innés et culturels permettant aux animaux d'identifier
et éviter "rationellement" un prédateur ne sont
pas très différents à cet égard
de ceux permettant à l'homme de se déplacer
dans l'espace à bord de fusées.
Dans l'hypothèse que nous
avons évoquée du rôle structurant joué
par les mèmes comportementaux et langagiers dans la
complexification des cerveaux humains, des considérations
identiques peuvent être proposées. Il n'est pas
aberrant d'évoquer des "mèmes scientifiques",
constitutifs de la culture scientifique, qui entrent en compétition
darwinienne, dans les esprits individuels et dans les groupes
sociaux, avec les mèmes plus anarchiques voire destructeurs
constitutifs d'autres formes de culture, notamment celles
faisant appel à l'irrationnel ou l'imaginaire. Ils
l'emportent en général car ils permettent une
meilleur adaptation à ceux qui en deviennent les porteurs.
Sur cette base, il est possible
d'envisager une relecture des concepts étudiés
par l'épistémologie. Ainsi ce que la science
appelle, à un moment et en un lieu donné, le
fait, le réel ou la vérité, ne sont rien
d'autres que des contenus mémétiques s'étant
provisoirement imposés face à leurs compétiteurs.
Cela ne retire rien au respect qui leur est dû par ceux
qui font confiance à la science. Ils expriment en effet
une sagesse collective susceptible d'encadrer et parfois contenir
les errements individuels, au bénéfice, si bénéfice
il y a, de la production à grande échelle d'un
monde nouveau.
Notes
1) Le psychologue américain
Steven Pinker (voir notre article, dont nous réécririons
peut-être aujourd'hui quelques phrases http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/jan/s_pinker.html
) est devenu le représentant le plus connu de la théorie
computationnelle de l'esprit. (How the Mind Works,
Norton, 1997). Mais il n'est pas discutable qu'il ne pousse
pas assez ses analyses. Comment se présente par exemple
une machine de Turing au sein d'un réseau de neurones
du système nerveux? Comment la TCE se diversifie-t-elle
au service des multiples aptitudes différentes caractérisant
l'esprit et l'intelligence ? Comment l'évolution a
pu favoriser l'émergence de telles capacités
computationnelles, dont les animaux montrent manifestement
les prémisses ?
Observons cependant que, dans son dernier livre, The
Blank Slate, Viking, 2002 (dont nous
rendons également compte dans ce numéro),
Pinker adoucit sa conception de la TCE. Il n'affirme plus
que le cerveau est une machine de Turing, mais qu'il fonctionne
selon des processus comparables, de même que l'oeil
fonctionne selon des processus comparables, toutes choses
égales d'ailleurs, à ceux de l'appareil photographique.
The Blank Slate constitue un plaidoyer très intelligent
en faveur de rôle des génes, et donc de l'inné,
dans la construction des choix "culturels" ou comportementaux
des individus et des sociétés. 
2) Le livre du psychologue britannique Henry
Plotkin (Evolution in Mind, Allen Lane, 1997) constitue
au contraire une bonne introduction à la psychologie
évolutionnaire. Il admet une co-évolution permanente
entra la nature, innée, et la culture, acquise. Mais
il n'explique pas clairement, cependant, l'apparition de ce
qu'il y a aujourd'hui d'inné dans l'aptitude à
la cognition. Il évoque cependant rapidement le rôle
des mèmes, dont il est un des avocats. (Voir sur H.
Plotkin http://www.psychol.ucl.ac.uk/people/profiles/plotkin_henry.htm).
3) Fodor règle en passant son compte
à l'Intelligence Artificielle, qui selon lui n'a jamais
rien permis d'utile dans la vie courante. Mais il se réfère
manifestement à la vieille IA, en ignorant les développements
récents de l'IA et de la robotique évolutionnaires.
De plus, on ne comprend pas son mépris des réseaux
de neurones (artificiels) qui semblent encore aujourd'hui
fournir des modèles très pertinents concernant
les interactions synaptiques entre neurones biologiques, et
la mise en place de connexions plus ou moins renforcées
par la répétition des expériences. 
4) Rappelons que les
perspectives de l'informatique de demain, avec l'ordinateur
à ADN et surtout l'ordinateur quantique, permettront
d'établir des ponts nouveaux entre les systèmes
artificiels et les réalités profonde de la vie
et de la physique sub-particulaire.
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