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| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
Revue n° 43
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Publiscopie
Le défi des robots pensants
André Varenne
abvarenne@numericable.fr
http://perso.numericable.fr/~varandre/avarenne/
L'Harmattan 2002
Discussion par Jean-Paul Baquiast
André Varenne est médecin. Sa carrière, nous dit la 4e de couverture, « a allié pratique médicale clinique, recherches et innovations technologiques ». Il sagit dun homme de culture, qui a publié deux autres ouvrages :
- Toi, Trajan, treize entretiens avec un empereur païen au Paradis, LHarmattan, 2000 (en collaboration avec Lino Rossi).
- Il ny a plus de médecins au numéro que vous demandez, sous le pseudonyme de Docteur XY, Editions Filipacchi, 1996.André Varenne remarque, dans «Le défi des robots pensants, nos amis ou nos assassins» que cette question des robots passionne le grand public dans la plupart des pays, mais risque de laisser indifférents les lecteurs français, pour une raison malheureusement simple. Ceux-ci ignorent pratiquement tout des réalisations actuelles et des perspectives de la robotique, telle quelle est vraiment et non telle quelle est fantasmée dans les romans de science-fiction. Cela tient sans doute au manque de culture technologique qui caractérise encore nos contemporains, dans les domaines de linformatique, de lintelligence artificielle et de la robotique. Mais cela tient aussi au peu dintérêt des décideurs économiques et politiques pour ces sujets.
Cest afin déclairer un tant soit peu cette ignorance que nous avions décidé voici deux ans de lancer notre revue Automates-Intelligents. Nous ne savons pas trop quelle a été sa portée, mais force est de constater que les livres écrits par des auteurs français et présentant la robotique à lattention du grand public restent encore peu nombreux, au regard tout au moins de labondante littérature étrangère sur le sujet(1). Le livre dAndré Varenne répond à un besoin indiscutable de vulgarisation. Il est donc bienvenu et nous ne pouvons quen recommander la lecture à tous ceux qui veulent cesser d'ignorer le sujet.
Avant de le discuter plus en détail, on peut se demander pourquoi cest un médecin qui a pris la peine décrire un livre généraliste sur les robots, plutôt quun des nombreux chercheurs qui, dans les laboratoires et lindustrie, travaillent de près ou de loin sur ce thème. Cest sans doute parce quAndré Varenne fait partie de ceux pour qui les études médicales et la pratique clinique incitent à réfléchir au-delà des horizons professionnels immédiats. Il a sans doute pu concrètement apprécier les robots dassistance chirurgicale ou les prothèses «intelligentes» développées entre autres par son confrère le Pr. Rabichong (Projet "Lève-toi et marche" http://www.automatesintelligents.com/labo/2000/fev/levetoi.htm). Mais manifestement cest aussi par la voie de la littérature quil aborda la question. Il fait en effet une grande place, dans son livre, à la pièce de théâtre RUR (Rossums Universal Robots) du Tchèque Karel Capek, jouée pour la première fois en 1921. Ceux qui nen avaient quune vague connaissance découvriront cette pièce et son destin, il est vrai assez extraordinaire. Cest elle qui a inventé et popularisé le terme de Robot, pour désigner ces créatures technologiques inventées par lhomme. La tradition en était ancienne, les exploitations légendaires ou littéraires qui en avaient été faites étaient nombreuses. Mais RUR a pour la première fois inscrit la problématique du robot dans le développement industriel et économique du 20e siècle, préfigurant les peurs quallaient provoquer ultérieurement dautres découvertes, notamment celle de lénergie nucléaire. Lintérêt dAndré Varenne pour RUR est tel quà la fin de son livre il en propose une suite sous forme de scénario pour notre époque, tenant compte des technologies daujourdhui(2) .
Mais «Le défi des robots pensants, nos amis ou nos assassins» ne se limite à des considérations littéraires. Il propose dabord un rappel historique indispensable. On y trouve non seulement lhistoire des automates mécaniques tels ceux de Vaucanson, mais aussi celle des machines à calculer débouchant sur les ordinateurs après la 2e guerre mondiale. Les chapitres suivants peuvent être réparties en deux grandes catégories. La première est plutôt descriptive. Y sont évoqués les grands domaines dapplication de la robotique. Lauteur ne sen tient pas à la seule robotique, ce dont nous ne pouvons que le féliciter. Il nhésite pas à franchir les frontières de cette discipline pour consacrer des chapitres à l'imitation du cerveau, à lintelligence artificielle, à la vie artificielle et aux nanotechnologies. Lauteur a manifestement bénéficié de contacts stimulants avec les promoteurs américains de ces dernières, dont notamment le Foresight Institute. Les nanotechnologies nintéressent pas uniquement la robotique et la vie artificielle, mais elles y joueront un rôle essentiel dans les prochaines décennies, rôle encore mal appréhendé actuellement et dont l'opinion, là encore, semble en France se préoccuper assez peu.
Une réflexion philosophique et politique
Les autres chapitres composent nous lavons dit une catégorie toute différente. Ils sont consacrés à une réflexion philosophique et politique sur lavenir des robots, auxiliaires ou ennemis des hommes. Les principaux auteurs américains, que nos lecteurs connaissent bien, Kursweil, Moravec, notamment sont cités, ainsi que les prédictions généralement considérées (à tort?) comme farfelues du chercheur australien Hugo de Garis. Lintérêt de ces chapitres est que lauteur ne se limite pas à lanecdotique ou au sensationnel, comme le font dautres écrivains français dont semble-t-il le fonds de commerce consiste à faire peur aux gens face aux développements des sciences et des techniques. Il propose des débats avec présentation du pour et du contre, ainsi concernant la question de savoir si lon pourra réaliser un jour prochain des robots pensants. Par ailleurs et surtout, il situe très utilement les risques éventuels de la robotique et des nanotechnologies dans la question plus générale de «qui contrôlera qui» dans le monde de demain. Il a bien vu par exemple que le système découte universelle américain Echelon, assisté de systèmes dintelligence artificielle évolués, était déjà en passe de donner aux Etats-Unis les moyens de dominer le monde, si les autres pays ne se dotent pas de systèmes équivalents doublés de contre-mesures.
Lactualité saccélère actuellement au regard de ces préoccupations, dont elle souligne la pertinence. Ainsi, dans ce même numéro nous présentons le livre extrêmement pessimiste de léminent scientifique britannique Sir Martin Rees. Ce dernier considère que les 50 prochaines années seront sans doute plus dangereuses pour la survie de lhumanité que toutes celles vécues jusquà présent. Les risques proviendront dune utilisation militaire ou terroriste des sciences et technologies, mais aussi dinévitables erreurs de manipulation. Nous consacrons également dans ce numéro une page à la présentation du Center for Responsible Nanotechnology récemment crée aux Etats-Unis par des chercheurs soucieux déviter les applications irresponsables des nanosciences.
Mais lactualité, cest aussi la guerre américaine contre lIrak, qui a montré la détermination du Pentagone à mettre au service de ses stratégies expansionnistes les technologies les plus modernes. Celles-ci ont été utilisés sans états dâme à lencontre de militaires irakiens aux armements totalement obsolètes, avec dommages collatéraux nombreux dans les populations. Les Etats-Unis vont évidemment poursuivre leurs recherches en matière darmements faisant appel aux sciences émergentes, accroissant de ce fait les risques derreurs et de fuites. De plus, on peut craindre que plus les technologies seront potentiellement dangereuses, plus le Pentagone imposera de mesures coercitives de surveillance au monde entier, jusqu'à la mise en place dune dictature virtuelle mondiale dun nouveau genre. Le risque, à court terme, en est beaucoup plus sérieux que celui dune éventuelle révolte des robots (voir sur ce point notre article : Un scénario noir, de lhyper puissance à lhyper dictature).
Quelques observations
Revenons au livre dAndré Varenne. Nous manquerions à notre rôle de critique si nous ne présentions pas quelques observations. Le lecteur aura compris dabord quil ne sagit pas dun ouvrage véritablement scientifique. Il sagit de ce que l'on pourrait appeler une vulgarisation intelligente, citant un grand nombre de sources, mais ne sembarrassant pas de descriptions techniques. Ainsi le concept de robot «véritablement» autonome nest-il pas approfondi, non plus que la programmation évolutionnaire auquel il fait appel (evolving programming).
Mais trois lacunes plus importantes nous ont surpris. Lauteur nous a paru passer très vite sur les biotechnologies, qui consistent comme on sait à utiliser les techniques de linformatique et de lintelligence artificielle à décrypter les génomes, explorer les liens entre gènes et protéines et finalement modifier les génomes puis, à terme, la plupart des espèces vivantes. Cest à cela quen principe le super-calculateur Blue Gene dIBM, évoqué dans le livre, sera utilisé. Pour un médecin et un biologiste, il sagit à la fois de perspectives très excitantes, mais aussi grosses de risques potentiels, car plus facilement utilisables par des terroristes que les robots ou les nanosystèmes. Le dossier Théma de Arte consacré le 15 avril 2003 aux perspectives de la guerre biologique est tout à fait révélateur à cet égard.
La deuxième lacune concerne le concept de conscience artificielle. Notre ami Alain Cardon a déjà consacré à cette question deux livres (en français) qui apportent pensons-nous des ouvertures autrement plus riches que celles actuellement présentes dans la littérature scientifique américaine et japonaise. Les applications en seront nombreuses, comme nous essayons de le montrer dans les différents ouvrages édités ou à paraître de notre collection Automates-intelligents.
La troisième lacune nous apparaît être dordre politique. Un tel ouvrage, sur un tel sujet, met implicitement en évidence les retards français, par rapport à ce qui se fait aux Etats-Unis et au Japon. Dans ce cas, il paraît indispensable danalyser les raisons de ce retard et dexhorter les décideurs de toutes sortes à se réveiller. La France est en guerre, quon le veuille ou non, et lEurope avec elle. Ceux qui ont pris conscience du fait quelle na que des arcs et des flèches à opposer à des compétiteurs ou adversaires sur-armés doivent le dire, au risque de lasser les lecteurs plus attirés par le pittoresque que par la gravité.
Plus généralement, un livre comme celui dAndré Varenne, qui nhésite pas à situer la robotique dans lhistoire de lévolution des systèmes intelligents, appellerait dautres réflexions relatives à lévolution plus générale de notre univers. Quel rôle y joueront à lavenir la vie animale, lhumanité telle que nous la définissons, les systèmes techno-scientifiques capables de conscience ? Pèseront-ils dune quelconque façon au regard de lévolution des écosystèmes terrestres et extra-terrestres ? On ne peut pas reprocher à lauteur de ne pas sêtre lancé dans de telles considérations, qui relèvent dailleurs largement de la supputation. Les dimensions de son livre ny auraient pas suffi. Mais peut-être les abordera-t-il dans un prochain ouvrage. Nous sommes persuadés qu'il aura beaucoup de choses à en dire.
Notes
(1) Rappelons ceux que nous avons recensés dans notre revue:
François Giamarchi. Les robots mobiles programmables http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/fev/giamarchi3.html
Cyril Fiévet. Les robots http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/fev/robots.html
Ainsi que
Jean-Philippe Rennard La vie artificielle http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/dec/rennard.html
Gérard Chazal Chazal. Les réseaux du sens http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/fev/g_chazal.html
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(2) Sur RUR, voir http://www.uwec.edu/Academic/Curric/jerzdg/RUR/![]()