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Revue n° 43
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Article
Deux ancêtres méconnus du cinéma
par Stéphane Jourdan
stephaneJOU@sct.ddec.edu.pf
07/04/03
Les stroboscopesLe stroboscope était dans ma jeunesse loutil emblématique des mécaniciens. Il leur servait à visualiser la position du volant dinertie d'un moteur au moment de l "allumage" de la lampe et permettait ainsi de caler lallumage de la bougie cette fois au bon moment du cycle. Aujourdhui, tout cela est informatisé et, si vous savez encore ouvrir le capot de votre voiture, je vous mets au défit dy mettre à jour un distributeur, plus connu autrefois sous le nom de "delco" ou les mythiques vis platinées de nos pères
Plus généralement, les stroboscopes sont des dispositifs capables démettre des éclairs réguliers. Ainsi, dans les boites de nuit, un stroboscope permet de ralentir ou de figer les mouvements périodiques des danseurs. Pour cela, la fréquence propre du stroboscope doit être proche de la fréquence du cycle observé. Cest pour cette raison que nos lampes à incandescence et nos "néons", qui émettent pourtant des éclairs cent fois par seconde, donnent rarement lieu à des effets stroboscopiques, leur fréquence étant trop élevée par rapport à la plupart des phénomènes qui nous entourent.
Le stroboscope électronique a été inventé par Edgerton vers 1930.
Mais le stroboscope, primitivement, fut linvention de Joseph Plateau en 1836 (pour dautres il est plutôt linventeur du phénakistiscope alias Fantascope en 1832 et le stroboscope en aurait été dérivé par Simon Stampfer ; mais pour dautres encore cest Stampfer linventeur du phénakistiscope nous ne démêlerons pas cet imbroglio !). Cet ancien stroboscope fonctionnait par occultation : les fentes d'un cylindre en rotation permettaient de découvrir par instant la vision par leur passage dans la ligne de visée.
Comme ses cousins, le thaumatrope (1826), le phénakistiscope déjà cité, le zootrope (William Horner 1833 ou 34), le praxinoscope (Emile Reynaud 1881), le tachyscope (Ottomar Anshütz), le praxinoscope de projection (ou praxinoscope-théatre Reynaud 1888) et le kinétoscope (Edison le 21 février ! 1893 selon certains ou 1888 selon dautres), ce stroboscope ancestral pouvait servir à recréer lillusion du mouvement à partir dimages peintes ou plus rarement, photographiques.
Toutes ces inventions sont considérées comme les ancêtres du cinématographe (le fameux cinéma des frères Lumière, 1895) lui-même finalement un précurseur de la télévision (1950) par leur technique, ce sont plus précisément des ancêtres du projecteur de cinéma. Le précurseur de la caméra cinématographique serait par ailleurs le fusil-photographique, conçu en 1882 par Etienne Marey. Il prenait un "film" de 12 images en une seconde.
Rarement mentionné et de découvreur inconnu, le parent pauvre de toutes ces inventions est le "brouillonoscope" et, nen ayant trouvé aucun, je me plais à donner ce nom à ces animations bien connues des cancres (encore aujourdhui dessinées au coin de leurs cahiers) pour amuser leurs camarades. La lecture sen fait bien sûr en brossant le bord des feuilles tel un jeu de cartes On peut en voir une démonstration améliorée lors dune visite de Disney Land. Les dessinateurs avaient en effet coutume de prévisualiser le résultat de leurs ébauches grâce à un brouillonoscope de feuilles transparentes Le brouillonoscope a pu exister depuis linvention du papier, donc bien avant les différentes lanternes plus haut citées. Sil était réhabilité, deviendrait-il lancêtre le plus ancien du cinéma ? Cher lecteur, nanticipons pas, mais selon moi, la réponse est non
Après linvention du cinéma, et pendant tout le XXème siècle, la famille continuera à senrichir, avec différents appareils que l'on peut admirer au Musée du Jouet (voir site). Intéressons-nous plutôt au fonctionnement commun de toutes ces merveilles
Linterface machine-homme.
Si le stroboscope moderne se distingue du stroboscope ancestral, ainsi que de tous les machines apparentées, par le fait quil observe des objets réels et non des photographies ou images peintes, le principe de laction de tous ces appareil repose en définitive sur la même interface : succession dimages fixes, ou "fixées" dune part/ système de vision humain dautre part. Détaillons un peu la première partie de ce binôme :
Au cinéma : des images peintes (dessin animé), des photographies ou, de nos jours, des images de synthèse sont présentées (24 fois par seconde) au spectateur. Elles sont entrecoupées de périodes pendant lesquelles lécran nest pas éclairé et le film défile alors jusquà la prochaine image. Ces périodes aveugles abaissent la luminosité moyenne de la projection doù le besoin dobscurité dans la salle pour obtenir une bonne vision.
A la télévision : des images cinématographiques sont rafraîchies 25 ou 30 fois par seconde, ligne par ligne, de haut en bas et de gauche à droite. Les régions de lécran luminescent qui ne sont pas en train dêtre rafraîchies ne perdent que lentement (en attendant le passage suivant du rayon cathodique) la luminosité que celui-ci lui a imprimée au dernier passage. Cette persistance lumineuse propre de lécran permet une meilleure vision des images, même en plein jour. Si on utilise le balayage en abscisse du tube cathodique comme un stroboscope pour étudier en ordonnée un phénomène électrique extérieur, la télévision devient un oscilloscope !
Avec un stroboscope (moderne) : des objets ou personnes réels en mouvement réel continu sont éclairés par des périodiques éclairs violents et brefs, et éclairés normalement ou faiblement le reste du temps. Bien que le lobjet soit théoriquement visible tout le temps, tout se passe comme si les périodes "éblouissantes" masquaient les périodes sombres et il en résulte une série " dinstantanés " visible sur la pellicule photographique ou en direct par lobservateur. Différents effets sont alors observables : La littérature abonde sur le fait que, si la fréquence f du stroboscope est égale ou proche de la fréquence F du mouvement périodique observé, on observe des ralentis, des arrêts apparents et bien sûr le spectaculaire (Hooo !) mouvement rétrograde
Moult formules avec F et f illustrent en général ce propos. Rien nest dit de la symétrie éventuelle dordre n des pièces rotatives qui change pourtant le calcul des fréquences caractéristiques. Et cest aussi par intuition que lon est sensé réaliser que, si la fréquence du stroboscope est suffisamment grande, disons à partir de 12 ou 15 hertz, le mouvement apparent perd son aspect saccadé et devient apparemment continu ce qui finit de rattacher alors le stroboscope à la grande famille du cinéma (auquel il est génétiquement apparenté par son ancêtre homonyme, cest indéniable, mais techniquement lié de façon beaucoup plus lâche).
La persistance du credo de la persistance rétinienne fait fi de leffet Phi !
On voit que ces trois situations sont sensiblement différentes mais lexplication avancée pour le grand public est toujours la même et plutôt lapidaire : "Lillusion du mouvement a pour origine le phénomène de la persistance rétinienne" ou encore "la persistance des impressions sur la rétine donne limpression que limage est continue, que la scène est animée". Examinons pourquoi cette idée est fausse.
La persistance rétinienne, bien réelle, explique sans doute pourquoi au cinéma on ne voit pas l'écran séteindre On a vu en revanche que pour la télévision, la persistance rétinienne était pour ainsi dire inutilisée puisque limage ne séteint pas. Dans le stroboscope, la persistance rétinienne sert plutôt à favoriser les images vives par rapport aux images ternes. Mais là, parler "dillusion du mouvement" serait abusif, puisque le mouvement observé est bien réel. Il faudrait plutôt parler pour le mouvement perçu de mouvement illusoire voire dimmobilité illusoire quand justement il ny a plus de mouvement perçu !
Laction de la persistance rétinienne peut sans doute expliquer la continuité perçue entre les images, tant que la période de leur substitution, quelle soit floue ou obscure, reste inférieure à la durée de la persistance.
On a beau réfléchir, on ne voit pas, cest le cas de le dire, comment la persistance rétinienne, qui implique le maintien de la perception dune image fixe pendant un certain temps, expliquerait aussi lillusion dun mouvement continu entre deux images successives, idée qui paraît admise dans beaucoup de publications. Cette persistance devrait au contraire augmenter limpression de saccades ! Cette prétendue explication semble en fait dater de la même époque que les machines que nous avons évoquées plus haut, le XIX siècle ! A cette époque, le caractère mécanique de la vision nétait pas mis en doute. On sait aujourdhui que lil ne voit rien : ni volume, ni mouvement, ni objet. Seul le système global il-cerveau voit ou mieux perçoit toutes ces choses ! La perception des objets, de leur position dans lespace, de leurs mouvements respectifs etc. ne se situe nullement au niveau de la rétine. Ce sont bien sûr en réalité les mécanismes ultrarapides et perfectionnés du cerveau qui structurent a posteriori les images brutes captées par la rétine et leurs donnent un sens, tâche que jusquà aujourdhui les ordinateurs restent incapables dégaler :
au cinéma ou à la télé, nous "voyons" les roues de la charrette tourner à lenvers mais il ne faut pas oublier que nous "voyons" aussi que ce sont des roues de charrette, que la charrette est une charrette, quelle avance de-ci ou de-là et que nous ressentons en même temps que la caméra se déplace, sans préjudice du fait que nous avons reconnu John Wayne en tant que cocher !
Votre chien, sil voit la télé (on supposera ici que vous nemmenez pas votre chien au cinéma) et entends les chevaux hennir, ne verra pas que les roues tournent car il ne voit pas que ce sont des roues, que cest une charrette, que cest John Wayne etc. Personne, à ma connaissance, ne remets pourtant en question la persistance rétinienne chez le chien ?
Par ailleurs des mouvements peuvent être perçus en dehors de toute stimulation stroboscopique : lenfance de ces illusions doptiques est de sapercevoir que lorsquon fait bouger son il avec son doigt, le monde bouge ! Dans une expérience fondamentale sur la vision, on fait apparaître alternativement devant un observateur privé de repères deux points lumineux séparés par une certaine distance. Au moment où un point séteint, lautre sallume. Lobservateur voit un point unique divaguer paresseusement dune position à une autre cest leffet F (phi) qui est dû à la stimulation de certains neurones de la rétine spécialisés dans la détection des mouvements.
Les références les mieux renseignées (comme le site Moonlight whispers par ex.) font bien allusion à leffet F et le distingue nettement de celui de la persistance rétinienne.
Il faut donc regarder la vérité en face :la persistance rétinienne nest pour rien dans lillusion du mouvement. La perception dun mouvement continu, quil soit réel ou stroboscopique à lorigine, est une reconstitution permise par le fonctionnement du cerveau. Les mécanismes qui sy déroulent nous permettent dailleurs non seulement dapprécier en temps réel le mouvement dans son développement mais aussi, ne loublions pas, de lanticiper par exemple quand nous jouons au tennis.
Jai tenté de réhabiliter plus haut un parent injustement ignoré, apparemment invisible tant il nous crevait les yeux, du septième art Jen arrive maintenant à la présentation dun autre parent du cinéma, peut-être encore plus ancien, puisquon peut hypothétiquement le faire remonter à lantiquité romaine au moins, donc bien avant la démocratisation du papier chez les cancres (et il est probablement difficile de faire un brouillonoscope avec des tablettes de cire ou de marbre). Il sagit du "palissadoscope".
Le palissadoscope, théorie et pratique.
Dans ce nouvel appareil, loccultation produite par un mécanisme dédié chez les ancêtres du cinéma que nous avons répertoriés plus haut est ici une conséquence du passage dun véhicule devant des espaces.
Vous lavez sans doute deviné ? Lappareil se compose en tout et pour tout dune palissade ! Les planches devront en être régulièrement espacées et aussi suffisamment écartées. Si les espaces ne sont pas assez larges, la formation de limage sera gênée par la parallaxe, si elles le sont trop, les images ne seront pas suffisamment figées. Jutilise personnellement une palissade qui se trouve devant mon domicile et dont les planches ont 135 mm de large. Leur écartement est de 25 mm et leur épaisseur de 18.
Le palissadoscope se trouve judicieusement placé le long dune route parcourue par de nombreux véhicules, à roues de différentes tailles si possible, même sil ne passe plus guère de charrettes... On doit pouvoir se reculer à une certaine distance (10 m et plus) de la palissade pour observer le passage des véhicules. Lobservateur doit bien se concentrer sur la partie à observer, ce qui peut être facilité sil la suit des yeux avant le passage derrière la palissade.
Si une partie des véhicules est animée dun mouvements périodique, par exemple rotatif et porteuse de décorations à symétrie de rotation , on pense en particulier aux roues, on pourra alors observer un décomposition stroboscopique de leur mouvement. La variation du rapport F/f sera obtenue en observant des roues de diamètre différents mais surtout de symétries différentes ! Les roues dautomobiles portent des motifs symétriques dordre extrêmement varié
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Exemple: symétrie-d'ordre 5 et symétrie-d'ordre-6
A vitesse égale du véhicule, les roues tournent dautant plus vite que leur diamètre est petit. La fréquence de retour du même motif est donc inversement proportionnelle au diamètre de la roue et proportionnel à lordre de symétrie. Comme la fréquence dobturation, par la palissade, est proportionnelle à la vitesse du véhicule ce dernier paramètre ne joue pas, finalement, sur leffet stroboscopique obtenu (ralenti avant, ralenti arrière, immobilité)!
Une manière de prolonger l'effet du palissadoscope serait de courir pour rester à la hauteur du véhicule, ou en observant depuis un autre véhicule qui se maintient à sa hauteur. Une troisième manière serait dobserver un objet immobile, mais animé dun mouvement périodique rotatif, depuis un véhicule qui longe la palissade mais reconnaissons que la première manière est de loin la plus amusante et la plus frappante.
Le palissadoscope est indéniablement un ancêtre de tous les stroboscopes, cest donc bien un ancêtre du cinéma. Le fait que je laie découvert (sauf réclamation) au XXIème siècle, alors que les palissades se raréfient, ne lui enlève pas son antiquité supposée, seulement limitée peut-être par la nécessité de la découverte antérieure de la roue. Lopinion généralement répandue, que la décomposition stroboscopique du mouvement était impossible avant linvention du cinéma ou de ses ancêtres immédiats, telle quon lexprime par exemple sur le site de luniversité de Laval : "Cette illusion nest possible quen regardant une voiture rouler au cinéma ou à la lumière des lampadaires" est donc erronée.
Ne peut-on au contraire imaginer que jadis un berger vascon des parages de Pau (la palissade) a vu les roues des chars romains, à sa grande surprise, tourner au ralenti en entrant dans la ville ?
Sources :
De la lanterne magique à lappareil photo jouet (http://musée-du-jouet.com)
Une petite histoire du cinéma (http://yrol.free.fr/CINEMA/histoire.htm)
Cinéma, télévision et persistance rétinienne (http://www.fsg.ulaval.ca/opus/physique534/technologies/cinema.shtml)
Les ancêtres de la caméra (http://cyberechos.creteil.iufm.fr/cyber10/histoire/camera/camera.htm)
La naissance du cinéma (www.malexism.com/medias/cinamaxix1.html)
Les origines du cinéma et du cinéma danimation (http://www.moonlight-wispers.com/français/histoire.html)
Edgerton in world war II : the stroboscope (en anglais) (http://web.mit.edu/6.933/www/Fall2000/edgerton/www/stroboscope.html)