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| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
Revue n° 43
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Publiscopie
La création numérique visuelle
Bernard Caillaud
Europia 2001
Présentation par Jean-Paul Baquiast
Bernard Caillaud est aujourdhui artiste numérique, après avoir consacré 20 ans de sa vie à la peinture. Etant également professeur de Physique, informaticien confirmé, docteur en Arts et Sciences de lArt (Paris Sorbonne), il apporte à létude de la création numérique visuelle sur ordinateur, le Computer Art, à la fois la sensibilité de lartiste et les compétences de luniversitaire et de lingénieur. Il a exposé ses uvres dans de nombreuses occasions.
Le livre présente dabord les problèmes artistiques et les étapes historiques associés à la création numérique. Puis il traite des relations entre les mathématiques et lart numérique, ainsi que des relations entre celui-ci et les sciences. Quatre chapitres sont ensuite consacrés à présenter et discuter les différents aspects de ce que lauteur a juste titre nomme la création algorithmique. Le livre se termine par une introduction aux uvres de 16 « artistes invités », dont la diversité donne une bonne image des différents aspects du Computer Art à létranger et en France.
Voici, pour qui sintéresse à lart par ordinateur, ou plus exactement à ce que Bernard Caillaud appelle la création numérique visuelle, un livre tout à fait remarquable. Il sagit en fait dune véritable bible (richement enluminée, grâce à 250 illustrations) où lon trouve à la fois les analyses méthodologiques proposées par lauteur et un nombre considérable de références qu'il a collationnées. Celles-ci portent aussi bien sur des ouvrages ou articles théoriques que sur des artistes ou des uvres, présentés dans une perspective historique, cest-à-dire depuis les origines de la discipline dans les années 1950. La plupart de ces références sont associées à des sites Internet qui offrent au lecteur des centaines de pages dinformation complémentaire. Quand il sagit des artistes, le web est particulièrement adapté puisquil permet de compléter liconographie déjà très riche du livre par la visite dun grand nombre de galeries et duvres virtuelles provenant de créateurs de divers pays. En fait, le livre lui-même est conçu comme une sorte de portail Internet, ce qui en facilite l'utilisation aux lecteurs habitués du web. Lidée originale de ce travail avait été précisément de recenser à fins de recherche universitaire, et en français, tout ce qui pouvait concerner lutilisation de lordinateur à la production picturale artistique. La formule retenue associe lédition papier à lédition électronique, chacune enrichissant les possibilités de lautre. Cest bien la moindre des choses quand il sagit de « Computer Art ».
Art et science
Ceci dit, nous pensons que le livre mérite une discussion de fond, à laquelle nous prendrons le risque dapporter ci-dessous quelques contributions. Quest-ce dabord ce que Bernard Caillaud entend par le terme de création numérique visuelle, et en quoi se distingue-t-elle des autres façons dutiliser lordinateur pour réaliser des images fixes ou animées ?
Une première distinction nous est proposée, y compris par lauteur de la préface, Norbert Hillaire. Cest celle entre lart et les sciences. Les sciences de tout temps ont utilisé le dessin, la photo et plus récemment les figures et symboles produits par ordinateur. Il sagit le plus souvent de formes auxquelles on peut attribuer une valeur esthétique, sajoutant à leur valeur fonctionnelle. De nombreux artistes sen inspirent. Mais il est évident que le chercheur scientifique ne cherche pas à provoquer un sentiment esthétique. Il utilise des images qui lui servent dillustration ou de support de démonstration. Cest tant mieux si ces images paraissent belles, à lui ou à dautres, mais il ne se permettra pas la moindre fantaisie à leur égard. Ainsi, sil visualise un bassin attracteur par un graphisme en forme de papillon, il ne lui ajoutera pas des couleurs pour faire plus beau - ou alors, sil le fait, il sortira volontairement du cadre de la représentation objective scientifique pour entrer dans le domaine de la subjectivité.
Les automates cellulaires donnent de cela un exemple parfait. Stephen Wolfram a pu écrire à leur sujet un gros ouvrage de 1200 pages (qui nétait pas encore paru à la date ou fut écrit le livre de Bernard Caillaud). Mais le titre de ce livre «A new Kind of Sciences» montre bien que pour Wolfram les automates cellulaires sont exclusivement des supports de recherche et de connaissance scientifique. Par contre de très nombreux artistes sen servent pour produire des tableaux que le public trouve généralement beaux, et parfois réellement surprenants. Mais ces artistes ne prétendent pas contribuer en quoi que ce soit au progrès des connaissances scientifiques
On dira la même chose des nombreuses simulations animées qui sont réalisées à fin de recherche dans les laboratoires consacrés à la vie artificielle. Elles offrent des effets esthétiques remarquables, mais ce nest pas leur vocation première. On pourra consulter à ce sujet le livre de Jean Philippe Rennard, La Vie artificielle, lui aussi non encore paru à la date de publication du livre de Bernard Caillaud.
Nous verrons ci-dessous quaussi fondée que soit la distinction que nous venons de faire entre science et art, une nouvelle approche plus audacieuse du Computer Art pourra conduire à la considérer comme obsolète. Mais il nous faut auparavant préciser ce quest un artiste
Quest-ce quun artiste ?
Il sagit dune question sempiternelle. En quoi un artiste se distingue-t-il radicalement des autres hommes ou, si lon préfère, en quoi une activité artistique se distingue-t-elle des autres activités ? La question de lartiste est vieille comme la civilisation, mais elle prend une portée particulière aujourdhui, quand il sagit de Computer Art. Chacun ou presque peut disposer dun ordinateur et des logiciels nécessaires à la création numérique. Chacun peut accéder aux millions dinformations et uvres présentes sur le web, susceptibles dêtre copiées, détournées ou de servir de prétexte à nouvelle création. Chacun peut donc se dire artiste, ce qui nétait pas aussi facile quand la création artistique exigeait lemploi de techniques demandant un long apprentissage, comme la peinture ou la sculpture traditionnelles. On retrouve là une question déjà soulevée à propos de la photographie. Si chacun peut faire une photo, chacun peut-il se dire artiste photographe. Dans une conception « démocratique » de lart, on répondra que les technologies modernes donnent à tous la possibilité dexprimer les potentialités artistiques de sa personnalité. Dans une conception élitiste au contraire, on voudra réserver le nom dartiste à quelques personnages se distinguant par lésotérisme ou le mépris des autres, souvent bien insérés dans le milieu médiatique et les circuits commerciaux.
Bernard Caillaud ne semble pas, dans son livre, avoir abordé loriginalité du comportement artistique. Quil nous permette, pour la bonne suite de cet article, de proposer une définition. La création artistique prend sa source dans une émotion plus ou moins forte, initialement non formulée dans les termes dun langage de communication sociale, que lartiste se sent obligé dexprimer ou matérialiser sous une forme extérieure à lui et potentiellement accessible aux autres. Je sens que jai quelque chose à dire, je sens que jai besoin de la dire et je cherche les mots ou symboles pour le dire dune façon aussi intelligible que possible par le public. Ceci fait, je serai compris ou non compris par les autres, selon que mon propos - mon uvre - sera ou non en résonance avec ce queux mêmes ressentent et cherchent à exprimer. A lorigine de luvre dart se trouve donc un besoin ineffable, celui dexprimer avec les symboles dont on dispose quelque émotion fortement ressentie, voire un contenu dinconscient passé dans le pré-conscient. Cest en cela que lon distingue lartiste authentique, celui qui a, selon lexpression, quelque chose à dire, de ceux qui produisent des uvres à fin commerciale, soit dans le cadre dactivités de service telles que la publicité, soit simplement parce quelles sont « tendance » et peuvent trouver des acheteurs sur le marché de lart.
Cette définition de lartiste est plus restrictive, notons le, que celle évoquée par Bernard Caillaud dans son livre: "est créateur (ou artiste) celui qui donne à voir ce qui na jamais encore été vu". Une telle définition sapplique en effet à lartiste authentique, mais aussi à tous les créateurs où quils se trouvent. Le télescope spatial Hubble, dans ce cas, serait aussi un artiste.
Rappelons que, pour les méméticiens, cest généralement un mème qui provoque lémotion initiale à la source de la création artistique. La production artistique qui en résulte peut être considérée comme une mutation de ce mème à travers le support offert par lartiste. Sous cette forme mutée, le mème va se chercher de nouveaux supports, cest-à-dire des gens sensibles à luvre artistique qui vient dêtre produite. Il se répliquera à travers eux.
La sensibilité à luvre dart.
Mais définir lartiste ne suffit pas, il faut aussi définir la personne à laquelle il sadresse potentiellement et qui recevra son uvre en tant que produit artistique. Quest-ce qui distingue celui qui éprouve une émotion esthétique face à telle uvre, et celui qui reste indifférent ? On retrouve là encore lémotion. On juge beau ce qui provoque ou mieux révèle en soi une émotion qui navait pas jusqu'à présent trouvé de formes adéquates pour se matérialiser. Il sétablit via luvre un pont ou une résonance entre lartiste et les quelques personnes aptes à partager une émotion de même nature. Là encore on devra apprécier le caractère authentique des émotions que prétendent éprouver les amateurs dart. Si je trouve la Joconde belle parce que tout le monde dit quelle lest, mon émotion sera sans doute moins sincère ou intéressante que celle éventuellement ressentie par certaines personnes confrontées à des spectacles que lon ne considère généralement pas comme des uvres artistiques, ainsi un coucher de soleil. On se souvient du poème de Péguy :
Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate
Et nous avons connu dès nos premiers regrets
Ce que peut receler de désespoir secret
Un soleil qui descend dans un ciel écarlateDans ce cas, ce qui fait la valeur esthétique du coucher de soleil, cest le fait quil entre en résonance, dune façon dailleurs non immédiatement explicable, avec les contenus dun psychisme dadolescent. Notons en passant que le coucher de soleil est très proche de certaines oeuvres produites par ordinateur.
Mais alors tous les objets du monde et de lindustrie peuvent être potentiellement producteurs démotion esthétique. Ces objets ne sont pourtant pas des artistes. Un coucher de soleil, pas plus que le télescope Hubble précité, ne sont des artistes. Là où intervient lartiste, cest pour charger certains objets dune symbolique durable leur permettant dexprimer au mieux les émotions que ressent cet artiste. On sait quattribuer des valeurs significatives ou symboliques aux objets du monde est bien antérieur à lart ritualisé des temps modernes. Les primitifs, les animaux même attribuent de telles valeurs à certains objets de leur environnement, quils incorporent à leur corpus culturel.
Loriginalité essentielle du Computer Art
Si nous admettons ces définitions de lartiste et de luvre en relation avec un public susceptible de les ressentir, en quoi lutilisation de lordinateur dans les arts visuels présente-t-elle un aspect original par rapport à lutilisation de la peinture, de la sculpture, de la photo ou de toute autre technique susceptible de créer des significations symboliques. Cest là quune lecture attentive du recensement des procédés, des écoles artistiques et des uvres fait par Bernard Caillaud nous éclairera.
Pour lui, si nous avons bien compris, luvre produite par le Computer Art résulte dun processus de calcul informatique, processus incrémentiel et constructiviste tel que ceux décrits par notre ami Alain Cardon à propos des systèmes multi-agents auto-adaptatifs. Un peintre tel que Vasarely sy était essayé mais comme il ne disposait pas des moyens informatiques modernes, ses créations se sont vite essoufflées. Le Computer Art confie à une machine informatique le soin de générer des uvres, par un processus algorithmique ou de calcul auquel lartiste nimpose pas nécessairement de direction a priori. Bernard Caillaud évoque dailleurs fréquemment les processus aléatoires, les constructions chaotiques et plus généralement tout ce qui découle de la mise en uvre des systèmes organisationellement complexes, non prévisibles et non descriptibles exhaustivement. Dans ce cas, le rôle de lartiste consiste dabord à lancer lalgorithme dans un espace détats dont il sest borné à définir les contraintes initiales. Lalgorithme se développe alors librement et pourrait "tourner" indéfiniment, en fonction des ressources de calcul disponible. Mais lartiste larrête au moment quil choisit. Cest là son second rôle, dailleurs essentiel. Il le fait lorsque tel résultat de calcul, à tel moment, lui paraît au mieux correspondre à une émotion quil portait en lui sur le mode inconscient et qui se trouve ainsi révélée par ce résultat. Le Computer Art met donc en interaction sélective deux agents différents, un automate auto-adaptatif qui génère de la complexité sur un mode constructiviste et un humain qui réagit à cette complexité en fonction de la sienne propre.
Lutilisation dun automate cellulaire pour générer des uvres correspond exactement à ce processus. Cest lautomate qui produit des uvres à partir des règles simples lui permettant de faire apparaître une complexité intrinsèque, mais cest lartiste qui arrête lautomate cellulaire quand il estime avoir obtenu un résultat suffisamment significatif au regard de sa sensibilité profonde.
Le Computer Art utilisera à lavenir bien dautres types dalgorithmes que les automates cellulaires. Mais sa logique restera la même. On pourra donc dire que, dans le cadre du Computer Art, lartiste utilisera lordinateur comme un peintre traditionnel ses pinceaux, cest-à-dire comme instrument pour matérialiser une émotion encore inconsciente, à laquelle il cherchera à donner vie objective. Dans la version « forte » du Computer Art, ce sera lordinateur lui-même qui produira luvre, au terme dun processus qui sera de plus en plus autonome au fur et à mesure que les ordinateurs se transformeront peu à peu en robots autonomes. Rappelons que les futures générations de robots autonomes ressentiront eux aussi des émotions liées aux interactions de leur "corps" avec lunivers au sein duquel ils évolueront. Ceci, tout au moins dans les premières années, laissera pourtant à lartiste le rôle que nous avons précisé plus haut : il posera un cadre de départ et laissera agir les programmes, par exemple des algorithmes évolutionnaires, dont il recueillera et sélectionnera les produits. Sa sensibilité, sa créativité sexprimeront essentiellement à loccasion de cette sélection. Ce sera lui (tant que les robots autonomes ne se seront pas approprié eux-mêmes la totalité dun processus de création artistique conforme à leur « nature » ou à leur « culture ») qui arrêtera lalgorithme et sélectionnera parmi des milliers de produits intermédiaires ceux qui lui paraîtront les plus significatifs de ce quil voulait exprimer. Il sagira alors dun processus darwinien de co-évolution homme/machine, le robot produisant des uvres, lartiste choisissant celles qui lui paraîtront les mieux adaptées à matérialiser létat de sa sensibilité inconsciente du moment. Le processus de co-évolution pourra se poursuivre jusqu'à émergence dun produit final qui sera à la fois représentatif de l "inconscient" du robot et de celui de lartiste. Ainsi pourront apparaître, selon le terme de Bernard Caillaud, des objets qui nont jamais été vus jusqualors. Ultérieurement, ces objets pourront provoquer des émotions esthétiques chez les spectateurs au fond émotionnel desquels ils correspondront. Nous avons essayé dillustrer un tel processus dans notre nouvelle « Sous les eaux dormantes », à propos dun automate cellulaire interagissant avec une humaine.
Ainsi entendu, nous dit Bernard Caillaud, le Computer Art se distingue effectivement complètement de la production par ordinateur dimages virtuelles appartenant au répertoire iconographique courant. Le contenu de ses images est connu davance, même si elles sont manipulées par un processus de calcul informatique, dès lors quune partie plus ou moins importante de leur sens initial est conservée. Ainsi pour lui ne font pas partie du Computer Art les images de synthèse et plus généralement les univers virtuels et réalités augmentées dont les films, les jeux vidéo, la publicité et bien entendu la science font aujourdhui grand usage. Cette exclusion surprendra ceux qui nont pas bien compris la profonde originalité du Computer Art. On ne verra pas en quoi un auteur de BD papier serait un artiste et cesserait de lêtre sil crée des univers fantastiques en saidant de lordinateur. Les images de synthèse et les réalités virtuelles peuvent produire des émotions artistiques, dès lors quelles servent dintermédiaire « résonnant » ou « vibrant », comme nous lavons dit, entre lémotion de lartiste et celle du spectateur. Je dois avouer que personnellement je suis plus sensible à certaines images et scènes de la réalité virtuelle, proches de limaginaire inconscient (érotique ou cauchemardesque) que ne le sont les productions même sophistiquées de processus algorithmiques tels que les automates cellulaires. Cest alors la question beaucoup plus générale de lart figuratif au regard de lart abstrait qui est posée. Enormément de gens, il faut le dire, et pas seulement par un conservatisme petit-bourgeois du regard, restent réfractaires à l'art abstrait. Ceci limite certainement la porté du Computer Art, mais ne retire rien à la spécificité de celui-ci par rapport aux autres formes de production artistique. Pour en revenir à notre auteur de BD utilisant des images de synthèse produites par un ordinateur, on ne lui déniera pas la qualité dartiste, mais on refusera son appartenance au Computer Art.
Retour du Computer Art dans le giron de la science ?
Mais alors, la distinction que nous avions initialement proposée entre art et science tient-elle encore, au regard de la façon dont opère le Computer Art. Il ny a plus, dans un univers peuplé de robots autonomes interagissant avec des humains (ou des animaux) de création scientifique objective sopposant à une création artistique subjective. Les deux formes traduisent lémergence de nouvelles complexités résultant dune évolution plus globale de lunivers, largement non dirigée par lhomme.
Ce point mérite un développement. Celui qui observe les productions du Computer Art est souvent déçu par la relative monotonie des formes et des mouvements qui en émanent. Une fois la première surprise admirative passée, le spectateur voit son intérêt décroître. "Cest toujours un peu la même chose". On ne soupçonne pas encore que le « langage » qui se déroule là mériterait dêtre mieux étudié, mieux compris, afin que les significations sous-jacentes quil comporte éventuellement puissent apparaître. Mais son opacité est telle que lattention se lasse, un peu comme lorsquon écoute un grand philosophe sexprimant en une langue que lon ne parle pas. Ce nest évidemment pas le cas lorsque lordinateur produit des symboles, formes picturales, sons et mots entrant dans le répertoire commun de la communication inter-humaine . Dans ce cas, même si les univers ainsi construits peuvent paraître déroutants, loin de lexpérience quotidienne, le spectateur finit toujours par y trouver des modules de signification susceptibles de parler à son inconscient.
Le Computer Art mériterait, semble-t-il, mieux quun intérêt superficiel et vite lassé. On pourrait y voir au contraire lexpression des règles sous-jacentes (underlying rules, selon le terme de Wolfram) encore inconnues des hommes et qui régentent lévolution des univers. Ceci nous ramène à la science. Si cette hypothèse était fondée, le Computer Art serait un instrument exceptionnel pour donner accès aux règles de construction du monde fondamental. Lobservateur le perçoit dailleurs parfois, sans se lexpliquer. Certaines des uvres produites par le Computer Art (on en trouve dans le livre de Bernard Caillaud) évoquent de façon troublante des formes cosmiques à luvre à dautres niveaux de la matière/énergie ou sur dautres galaxies.
On pourrait donner à cette hypothèse un début de confirmation scientifique, en sappuyant sur les travaux de Stephen Wolfram précité. Les automates cellulaires quil utilise en support à ses recherches scientifiques sont, nous lavons dit, un très bon exemple de la construction algorithmique spécifique au Computer Art. Or Stephen Wolfram montre que le déroulement dun automate cellulaire même très simple finit par engendrer des complexités intrinsèques totalement imprévisibles et dont la logique reste incompréhensible. Cette génération de complexité est pour lui lexemple même de la façon dont lunivers sest construit et continue à se construire. Des règles simples encore inconnues de la science sappliquent à des quanta dénergie ou dinformation et les organisent en constructions de plus en plus complexes. Selon Wolfram, toutes les disciplines, de la cosmologie aux sciences humaines, pourraient être étudiées sous cet angle. La communauté scientifique reste encore largement réfractaire à cette approche, mais lidée dun «univers calculable» à partir dalgorithmes simples faisant émerger de la complexité se répand de plus en plus.
Dans ce cas, le Computer Art pourrait être considéré comme produisant des modèles de la création dunivers, dans tous les domaines et à toutes les échelles que ce soit.
Ce serait un véritable outil scientifique. De plus, le fait quil soit mis en uvre par des artistes serait une garantie de son aptitude à se comporter efficacement en générateur de variabilité-diversité. Les scientifiques, quelle que soit leur ouverture desprit, risqueraient denfermer la production des automates évolutionnaires qui sont au cur du Computer Art dans les limites de leur discipline : un biologiste verrait des formes biologiques là où un physicien verrait des champs de force. Un artiste nétant pas en principe pré-orienté dans un sens déterminé pourrait être au contraire un agent de génération de complexité beaucoup plus ouvert. Il naviguerait dans lespace des possibles, si on peut se permettre cette image, plus aisément que le scientifique.
En fait, il faudra conjuguer les deux approches, car lartiste ne peut avoir la culture scientifique lui permettant dobserver et dinterpréter seul les productions du Computer Art et des méthodes de génération de complexité développées ultérieurement sur ce modèle. Sil sagit de construire de nouveaux langages qui soient des synthèses entre les lois dévolution de lunivers profond et celle de la société humaine, tous les humains devraient se sentir potentiellement mobilisés, scientifiques, artistes et « hommes de la rue ».
On dira que ces considérations relèvent de la science-fiction plutôt que de la science et de lesthétique traditionnelles. Mais le travail de Bernard Caillaud ne mérite-t-il pas lhommage dun peu dimagination...
Pour en savoir plus
Le site du livre :http://www.europia.org/edition/livres/art/caillaud.htm
Le site de Bernard Caillaud : http://www.station-mir.com/kio/
Site en anglais consacré à Bernard Caillaud http://www.envf.port.ac.uk/illustration/z/the/Caillaud/01.htm
Programmes pluridisciplinaires de l'Université de Caen : http://www.unicaen.fr/mrsh/modesco/Programmes.htm
Sur le thème un peu voisin de l'art et de la cognition, voir Mario Borillo et Jean-Pierre Goulette, Cognition et création, Mardaga 2002.